—— ——— 9 5 0 LE HINALLEMXND ET L'ALLEMAGNE DU NORD PAR HIPPOLVTE DURAND PROFESSEUR AULVCEE DE VERSAILLES ILLUSTRATIONS PAR KARL GIRARDET T0URS ALFRED MAME ET FILS, EDITEURS M DCCCLXV Droits de reproduction et de traduetion réservés E S PIRE ET HEIDELBERG Forbach et Saarbrück, France et Prusse.— Spire et le Dome. Le caveau impérial.— Heidelberg; son chàteau, ses ruines. —M. de Louvois et ses genéraux.— Le confrère de Triboulet. —['université'.— Madame, princesse palatine, duchesse d'Orléans. Parti de Metz pour visiter les bords du Rhin, j'ai franchi la frontière francaise à Forbach. Quel voyageur a jamais décrit Forbach? Pau- rai cette gloire. Par originalité? Non. Unique- ment parce que Theure du diner m'y a surpris. De Metz, un chemin de fer y conduit, qui, je pense, est unique en France pour la lenteur: symptome infaillible du voisinage de LAlle- magneé. II traverse une contrée déserte; pas de lieux habités; les villes, les bourgs fuient et se 4 LE RHIN ALLEMAND. cachent. Une plaine nue, des croupes de mon- tagnes pelées, de rares bouquets de bois, un soleil dévorant en été, trois pieds de neige en hiver, voilà le paysage. Forbach gagne à la comparaison. C'est une petite ville, situèe sans prétention, mais non sans gràce, au pied de riantes collines. Des cul- tures couvrent les pentes, des foréts couvrent les cimes, perspective pleine d'attrait, Sil était permis de Patteindre. Mais des écriteaux farou— ches, en faction sur chaque sentier, menacent de prison ou d'amende quiconque Sy hasarde. Je le fis sans malice, et mis en rumeèur toute la contrée. De chaque buisson se dressa une téte courroucée, qui m'eut, je pense, foudroyé. Le garde champétre neé tarda pas à venir. Il me parut, à sa démarche, ou très-ivre ou trés- boiteux. Un champ bordé d'ornières m'eüt fa- cilement permis de m'éEvader; mais je n'en tirai paàs avantage. Est-ce respect de'autorité, ou parce qu'il était escorté d'un gros dogue qui ne semblait pas goutteux? Mon privilége d'é- tranger me protégea auprès de Thomme; je crus que le chien serait moins accommodant. L'issue trompait évidemment ses éspérances. CHAPITRE, I. Forbach occupe lèe centre d'un bassin houil— ler, dont il est Pentrepòt. Le charbon de terre ybrule, y fume par toutes les cheminées de la ville. Un voile épais s'en répand sur la contrée. La nature en est flétrie. Mais le monstre indus- trie s'inquiète bien de nos idylles! C'est pour Sses cent gueules affamées qu'on arrache des veines de la terre cette matière infecte et précieuse dont la possession compte aujourd'hui pour moitié dans la richesse des peuples. Autre branche d'industrie, celle- ci toute rustique: c'est TElève des cochons. Ces animaux se ren- contrent par bandes dans la ville. On les mène aux champs comme d'innocents moutons. Un seul berger suffit à la besogne; tous les soirs, Thomérique troupeau, suivi de son gardien, traverse la ville dans sa longueur, et soudain les rues sont pleines d'animaux repus et gro— gnants, qui se détachent d'eux- meémes du groupe fraternel et enfilent sans se tromper le chemin de leèur domicile. Le fouet à la main, la pipe à la bouche, le moderne Eumée surveille la manœuvre, et chaque propriétaire, debout sur sa porte, recoit avec satisfaction sa part du troupeau. 5 4 LE RHIN ALLEMAND. La Prusse n'a aucun droit sur Forbach. Pour— quoi cette nation conquérante s'est-elle avancée jusque dans la gare, dont une moitié lui appar-— tient? Une ligne tracée sur le sol marque les limites des deux nations. France! dit un aigle d'une ſière tournure. Prusse! répond P'oiseau à deux tétes des bords de la Sprée. On peut, sans etre un colosse, mettre un pied sur Pune et P'autre rive. Une planche de sapin sépare les deux gou- vernements dans la personne de deux fonction- naires chargés de distribuer les billets. Pai affaire au Prussien; mais ce brutal fait à Pef- ſigie du roi Louis XVIII, quoique de Por le plus pur, Paffront de la refuser. Trois autres mo- narques du sang de France ont le méme sort. II faut à ce patriote un Frédéric ou un Guil- laume. Jinvoque mon gouvernement, qui fait la sourde oreille, et je vais coucher à Forbach. faute de monnaie étrangère, lorsqu'un digne homme vient à mon secours. Je wai pas le temps de lui rendre gràces, mais une découverte modère mes regrets: le charitable inconnu a Prélevé un droit d'escompte usuraire. GHAPITRE I. Entre Forbach et Saarbrück règne une con- trée fortement boisée, et toute semée de forges et d'usines en plein travail. A nuit close, toutes les gueules des hauts fourneaux jetaient des flammes. Par moments, une porte ouverte lais- sait voir des fournaises embrasées. Des cyclopes nus et velus battaient leur enclume, ou tordaient sous leurs tenailles le métal incandescent. Une lumière de feu, dardant à travers Pombre, éclai- rait des tableaux plus fantastiques que les plus audacieuses toiles de Rembrandt. Mais je ne songeais pas à Rembrandt. Je pensais à ces for- gerons, à leur vie de labeur, privée de sommeil et de repos, et je me disais qu'en dépit des gros Salaires j'aimerais bien mieux étre le laboureur qui s'en revient, la nuit tombée, dormir près de ses bœufs, à la tiède chaleur de Pétable. De la prussienne Saarbrück que pourrais-je dire? Si j'ài vu cette ville, ce doit étre en songe, n'y ayant rien fait qu'un grand somme. Réveillé, je pus me croire en France; les murs de ma chambre m'offraient une galerie de compa- triotes, et non des moins illustres, Napoléon et Ses douze maréchaux, montés sur des chevaux LE RHIN ALLEMAND. fabuleux, des chevaux de ballade allemande, efflanqués et frénétiques. Le vestibule, le salon, Pescalier contenaient la suite de cette postérité de braves. Tappelai mon hoôte, et le contemplai de la facon qu'un chasseur doit regarder un merle blanc: évidemment j'avais mis la main sur ce phénomène unique d'un Prussien gallo- Phile. Lhorloge d'une vieille tour féodale sonnait midi, Iorsque j'entrai dans Spire. Lheure ache- vée, je n'entendis plus rien. Une vieille femme à qui je fis signe ne me répondit pas; un mar- mot que j'appelai s'enfuit à toutes jambes; un chien dont j̃'effleurai la queue ne daigna pas aboyer. Un mendiant couchèé au soleil fut le seul otre vivant qui s'apercat de ma présence: il entonna sa complainte, je le pris pour guide: Précaution superflue! On ne peut s'égarer dans Spire. En trois pas j'avais parcouru la ville; au quatrième, j'étais dehors. Qu'est-ce donc qu'on y vient voir? La sépul- ture des empereurs, le Saint-Denis de PAlle- magne: dix siècles rẽduits en poussière dans des tombeaux. Le Dome les renferme, mais non Pas CENPIPRE I. 9 sans lacune: la guerre étrangère a cruellement et indignement maltraité ces lieux. Les soldats de Louis XIVont infligé aux empereurs d'Alle- magne tous les outrages que devait infliger aux ancétres du grand roi la populace de 93. Le canon, la mine et Pincendie n'ont pas méme 6pargné l'édifice. Ce temple, fondé et embelli par trois empereurs, au commencement du siècle n'était plus qu'une ruine. C'est le roi Louis de Bavière, qui, de concert avec les sou- Verains d'Kutriche et de Nassau, entreprit de le réédifier. DœUVNx½re est aujourd'hui terminée. Elle est belle, savante, bien conduite; mais ce n'est plus le vieux Döme: nulle vénération ne s'at- tache à ces pierres si bien ciselées; aucune trace des ancétres, point de passé, point d'histoire. Si j'étais Allemand, une chapelle délabréee, qu'on a laissée subsister par piété ou par oubli, me tou- cherait bien autrement le cœur. Devant la Curie 6difièe sur un plan superbe par ses contempo- rains, Cicéron regrettait la sombre masure du temps d'Hostilius, celle qui avait vu les Caton, les Scipion, les Paul Emile. Pareil regret me prend ici. Le nouveau Dome est de style roman, commèe 4 10 LE RHIN ALLEMAND. son aieul, mais modifié par le goüt moderne. La facade est médiocrement belle. Elle manque d'élévation, de légèreté, d'ampleur. La surface, bariolée de couleurs diverses, forme une mo- saique d'un effet détestable. L'entrée principale est précédée d'un porche appelE K⁵çναν, ou chambre impèriale, à cause des huit statues d'empereurs qui la décorent. Ces images représentent les huit princes autre- lois ensevelis dans le Döme. Ils sont de marbre blanc, de grandeur naturelle, empreints d'une dignité souveraine. C'est Conrad II, Henri III, Henri IV, Henri V, Philippe de Souabe, Adolphe de Nassau, Xlbert dAutriche, Rodolphe de Hapsbourg. Ces huit monarques, debout et re- võtus des insignes de PEmpire, semblent dire au visiteur, par la voix de Phistoire:(Souviens- toi, et pense.»Un Christ couronné d'épines lui dit: Agenouille-toi, et prie.» Plus loin, une fresque présente aux yeux une fort belle ma- done. Mais pourquoi le peintre, qui est un Ba- varois, s'est-il placé lui-meme aux pieèds de la Vierge, en paletot noiĩsettè et en pantalon blancꝰ Quand les vieux maitres se placaient dans leurs tableaux, ils portaient un costume qui les sau— CHAPITRE I. 1¹ vait du ridicule. Leurs amples draperies, leurs magnifiques étoffes leur donnaient une autre mine que nos vètements étriqués et hotre cha- pèeau cylindrique. Lintérieur est d'une architecture sérieuse, quoiqu'un peu chargée d'ornements. Des pein- tures d'un beau dessin, mais d'une médiocre coulèur, Pencadrent dans de ravissantes ara- besques. Quatre étoiles de marbre rouge, in- crustées dans la dalle, marquent la place où se fit entendre saint Bernard, lorsqu'il prècha la croisade devant P'empereur Con- rad et toute sa cour. Lautel s'élève sous une coupole revétue de peintures qu'inonde une Eblouissante lumière. X'entrée du chœur, qu'echausse un escalier de marbre, deux sta- tues sont agenouillées sur des tombeaux. C'est Adolphe de Nassau et Rodolphe de Hapsbourg, sculptés en marbre de Carare par Schwantha- ler. Le caveau impèrial, objet d'une restauration bieuse, forme une immense crypte. On s'y di- rige à tatons, une torche à la main; d'innom- brables piliers d'une structure rude et grossière soutiennent une voùte surbaissée dont on heurte du front les angles. Une longue suite d'arceaux LE RHIN ALLEMANO. S'entre-croisent dans Pombre. Des lampes de terre cuite, de forme antique, pendent à des crochets de fer. Des tables de pierre, servant d'autels, sont poséeés sur deux colonnes brutes à peine éEbauchées. L'esprit se souvient invo- lontairement de ces lieux qui virent pour la première fois s'accomplir les mystères du Christ. Chaque année, dans la nuit de Noöl, la crypte s'anime, les flambeaux s'allument, et PEVEque de Spire vient avec tout son clergé Célébrer la naissance du divin Enfant. Dans Pangle le plus obscur de ces catacombes repose le véritable tombeau de Rodolphe de Hapsbourg. Couronne en téte, le sceptre d'une main, le globe de''autre,'Empereur est cou- ché sur sa pierre; le lion héraldique rugit à ses pieds; sur sa poitrine se détachent en relief les armes de la maison d'Xutriche et de PEmpire. Ses cheveux déroulés encadrent sévèrement sa face amaigrie. Sur ses lèvres est resté, comme le dernier pli de la vie, un sourire d'une tris- tesse infinie. Si cette statue n'était un portrait, on croirait voir PFimage de la Mélancolie sous la robe impériale. Si elle pouvait parler, ce serait pour soupirer quelque lugubre élégie. CHAPITRE I. 13 83 Autour du Dõme, sous les grands arbres qui Fombragent, subsistent quelques antiquités: il a un caveau rempli de fragments romains dé- couverts en creusant le sol; puis une chapelle du moyen aàge qui rappelle un des traits les plus touchants de Thistoire de Spire. L'empe- reur Henri IV étant mort dans une détresse Profonde et de plus excommunié, sa dépouille gisait privée de sépulture. Les Spirois, comblés de ses bienfaits, la recueillirent, la déposèrent dans ce lieu, et veillèrent pieusement sur elle, jusqu'au jour où le rappel de Pexcommuni- cation lui rouvrit les portes du caveau impé- rial. Enfin FPon voit une coupe gigantesque, en forme de benitier, magnifique monolithe quèe le temps a verdi sans Tébrécher. Lorsqu'un nouvel&veque prenait possession du diocèse de Spire, la coupe, placée devant le Dome, eétait remplie jusqu'aux bords de vin du Rhin. L'é- vẽque jurait dᷣobserver les priviléges de la cité, puis il trempait ses lèvres dans le vin, et tout le peuple criait: Vyat! en sèe précipitant vers Ténorme gobelet de pierre. Une tourelle en ruines et quelques blocs cyclopéẽens que la tradition attribue à Drusus —. c 14 LE RHIN ALLEMAND. marquent la place des fortifications féodales. Une rivière coule dans un lit chétif à leurs pieds; c'est la Speyer, qui a donné son nom à la ville. Elle ne coule guère au delà d'un ki- lomètre sans tomber dans le Rhin, qu'on voit du haut de la tour de Drusus, cheminer presque inapercu entre deux rideaux de peupliers im- mobiles. Ce fleuve, à quelques lieues de Spire, est franchi par un pont de bateaux; Ludwigshafen et Manheim en occupent les deux bouts. Ce sont de ces villes qu'il faut traverser vitè: leurs rues droites, leurs constructions neuves, leurs palais rectilignes n'ont rien à nous apprendre. Elles sont riches, propres, symétriques: qu'en dirais- je de plus? Sur la rive droite, à la hauteur de Manheim, une rivière se jette dans le Rhin, aussi verte que lui. C'est le riant Neckar. Remontons sa rive gauche; elle nous conduira par des sites charmants dans une gorge sauvage, entre trois ou quatre mamelons de montagnes; des clo- chers, des toits percent une épaisse verdure: c'est Heidelberg. Comment une ville s'est-elle GERNPIERE I. 15 Placée là, tout ensemble si près et si loin de la grande voie de communication tracée par le Rhin? II est clair que le hasard en a dé- cidé. Les premiers qui habitèrent ces montagnes furent des bergers. IIs roulaient leurs cabanes sur ces hauteurs, parmi les myrtilles qui cou- vraient la contrée, èet qui lui ont donné son nom. Survinrent les Romains: possesseurs de Ia vallèe du Rhin, ils voulurent s'emparer des vallées secondaires, chassèrent les bergers et bätirent un fort en pleine montagne, à trois cents pieds au-dessus du Neckar. Quand Pin- vasion germanique eut balayé les garnisons romaines, ces murailles servirent de refuge aux barbares. Quelque chef fatigué de courir le monde dut sy établir avec les siens; on se partageéa les terres voisines, maigres do- maines où la hache fit de la place aux mois- Sohs. La vallée étant paisible eèt mise par sa Pauvreté à Pabri des ambitions rivales, des Ha- bitations s'élevèrent autour du chàteau fort. Le besoin d'eau, le défaut d'espace, les firent des- Heidel, myrtille. Berg, montagne. 16 LE RHIN ALLEMAND. cendre jusqu'au bord du Neckar: Heidelberg fut fondé. Un jour, c'était vers le milieu du XIIle siòcle, Conrad, comte palatin, visitant ses domaines, arriva dans ces lieux. Le site lui plut, le gibier yVfourmillait, la position Etait facile à défendre; il s' fixa. Graàce à lui, à ses hommes d'armes, à ses trouvères, à ses veneurs, à touteé Sàa cour, le hameau de Heidelberg devint un bourg, puis une ville, puis la capitale du palatinat du Rhin, habitée, embellie par Pun des sept Electeurs et, grands dignitaires de PEmpire. Au xve siècle, Pélecteur Robert III commenca la construction ꝙꝓun chäteau féodal sur la place meéme des vieilles murailles romaines. Dès ce moment, le golit des constructions royales se perpéëtua dans la famille palatine. Lambition de chaque Elèec- teur fut de continuer, d'éclipser PœůUVNre de ses ancétres. Frédéric Ier, dit le Victorieux, Louis le Pacifique, Othon-Henri, Frédéric V se si- gnalèrent par leur munificence, les deux der- niers surtout. Venus en pleine Renaissance, ils ont, grace au génie des plus habiles artistes, décoré la montagne de Heidelberg d'un mo- nument incomparable, supérieur en certains CHAPITRE I. points à ce que nous offrent de plus beau Chambord et Chenonceaux. Survint la guerre de Trente ans, si fatale à la maison palatine. Ses vicissitudes atteignirent Heidelberg. Les Bavarois, mattres de la ville, en pillèrent les richesses, et sSon palais faillit“abimer dans les flammes. Les traités de Westphalie furent si- gnés, Télècteur mit à profit les loisirs de la Daix. L'année 1674 amena un événement consi- déré par lui comme un bonheur et célébré avec magnificence: le roi Louis XIV, au faĩte de sa puissance, demanda pour son frère Philippe d'Orléans la main d'Elisabeth-Charlotte, prin- cessè palatine et fille unique de TElecteur. Cette union contenait en germe toutes les calamités de Tavenir. Quinze ans après(1685), Télecteur expire sans héritier male. Louis XIV fait iminédiate- ment valoir les droits de sa belle-sœur. Le nou- Veau palatin résiste, PAllemagne le soutient. La guerre, suspendue pendant trois ans, éclate avec fureur. Les rives du Rhin, de Coblentz à Manheim, sont inondées de soldats francais. La terreur de nos armes nous livre le Palati- nat tout entier, et de Heidelberg nos troupes se 2 18 LE RHIN AXLLEMAND. répandent jusque dans le voisinage du Danube. R cèé moment, un événement plus désastreux que la plus cruelle défaite change notre for- tune. Guillaume d'Orange, stathouder de Hol- lande, à franchi le détroit et chassé de Londres le roi Jacques II, son beau-père. X un allié zélé succède sur le trône d'&ngleterre notre plus mortel ennemi. Ce n'est plus la guerre avec PAllemagne, c'est la guerre avec toute PEurope, réunie dans une ligue formidable. Ce n'est plus sur le Rhin qu'il faut combattre; c'est en Hollande, c'est en Savoie, c'est en Espagne, c'est partout où la coalition formée à Augsbourg peut armer et susciter des soldats. Devant tant d'ennemis, et dans le dépit de Sse voir arracher de si belles conquéètes, la cour de France concut la plus effroyable résolution que puisse dicter le génie de la guerre. Ce fut de détruire toutes les villes qu'on éEvacuait dans le Palatinat, et de frapper de mort la contrée rendue à ses maitres. Ce plan, ima- giné, dit-on, par le maréchal de Duras, ap- prouvé par Louis XIV après d'honorables hési- tations, fut embrassé aveèc une furèeur sauvage par le ministre Louvois. Les généraux fran—- CHAPITRE A. 19 cais Mélac, Montclar, Tessé, Boufflers, vingt autres, en furent les exécuteèurs; mais Louvois en fut Taàme. Ceux ci se sentaient parfois trou- blés de remords et de pitié; ils s'arréètaient, demandaient de nouveaux ordres. Lhonnéte Duras maudissait le conseil qu'il avait donné, et suppliait le roi au nom de sa gloire, 5 pour ne pas inspirer à PEurope entière une aversion terrible, dde révoquer la sentence. Louvois ne le souffrit pas, Louvois n'eut pas une minute de repentir. Il faut lire la corres- pondance des généraux pour avoir P'idée de cette infernale énergie. Dans ces lettres expé— diées chaque jour du théatre de la guerre, on suit pas à pas les progrès de la dévasta- tion. On voit nos armées promener Pincendie comme on voit la flamme dévorer d'étage en étage une maison qu'elle consume. En voici quelques fragments, sans autre commentaire que les dates, qui ont leur éloquence: 21 mai 1689. Jai examinè ce que vous mèe mandez pour la destruction des villes de Spire, de Worms, d'Oppenheim... Je n'estime pas qu'on puisse songer à démolir les maisons, comme à Manheim, où I'on à employé un temps inſini. Je crois qu'il 20 LE RHIN ALLEMAND. vaut mieux bräler ces villes, et ensuite on jettera aisément à bas les pignons et les murailles que le fſeu aura épargnés et qui ne seront pas considérables, parce que la plupart des maisons sont bàties de bois. (Lettre du duc de Dunas d M. de Louvois.) 26 mai. Les habitants de Spire, de Worms et d'Oppenheim en öͤtent leurs eſſets, et je crois que dans trois ou quatre jours il n'y aura plus rien dedans, et l'on sera en état d'exécuter les ordres du roi au retour du courrier. (Lettre de M. de Chiamldid M. de Louvois.) 28 mai. Pai mandé ce matin à MM. de Montclar, etc..., qui com- mandent à Spire, à Worms, à Oppenheim, de presser au- tant qu'ils pouvaient TEVacuation des meubles et eflets des bourgeois, aſin qu'on soit en état de mettre le feu mereredi prochain. Pai ordonné qu'avant de mettre le feu on rompit, toutes les eaux. (Lettre dui duc de Duras à M. de Louvois.) 2 juin. Oppenheim, Worms et Spire sont entièrement brülées. J'ai été aujourd'hui à Worms; il n'y reste pas une maison. (Lettre du due de Duras d M. de Loupois 1.) Recueil de lettres, pon servin àd Visloire militaine du vogne de Louis XIV, tomes V, VI, VII et VIII. ————ꝙ́ä—.—.— 5 CHAPITRE I. 2 Quelle était, durant ces horreurs, la desti- née de Heidelberg? Heidelberg avait subi des premières les conséquences de la retraite des Francais. Au mois de mars de cette funeste année, Montclar reècut Pordre de brüler la ville et d'en expulser les habitants. IIl désigna pour cetteé mission le comteé de Tessé, un des héros des dragonnades. Mais ni les soldats, ni les chefs n'étaient encore endurcis à ce métier de Tartares. Lincendie fut mal allumé; on ne put arracher les femmes aux débris de leurs maisons; Tessé se häàta de quitter la ville à demi consumée. Aussitot ses habitants y ren- trèrent, éteignirent les flammes et réparèrent leurs demeéeures. On éleèva des palissades au- tour du chàteau, il fut assez grand pour loger mille soldats impériaux. Ces détails, connus à Paris, exaspérèrent Louvois. Montclar apaisa le ministre dans une lettre qui est curieuse par le soin qu'il prend de se justifier contre le soupçon d'humanité. MoNTSETIGNEUR, Je vois avec un extrème déplaisir que vous me chargez de ce que Heidelberꝗ n'est pds entièrement abimée et FPFFRRCRERGRRGRGGGRGGGAGEE LE RHIN ALLEMAND. brilée. Souvenez-vous, s'il vous plait, que par vos ordres j'en ai chargè M. le comte de Tessé, lui donnant une copie de ceux de Sa Majesté sur ce sujet... Je ne lui ai pas limité le temps, je me suis rendu aux portes de la ville avec les troupes que vous m'aviez ordonné de prendre, et n'en ai bougé qu'après avoir vu les chàteaux, ponts et moulins entièrement abysmèés et le feu pdn toutè la ville, où je n'ai pas cru devoir entrer, pour ne rien détourner, toutes choses m'dhiant puru en bon train. Je vous prie de trouver bon que j'aie'honneur de vous dire que M. le comte de Tessé avait fait son devoir, ayant fait mettre le feu partout..., et 87νονο α ον de ld fuute, c'eSt de'ανοοοt“ pus chassé tout le peuple avec volence hors de lu ville... (Lettre du 22 mars 1689.) Quatrè ans plus tard, dans le cours de cette longue guerre, le 22 mai 1693, Heidelberg, fortifis à la hate, fut enlevé d'assaut par le maréchal de Lorges, et cette fois détruit sans pitié. Lhabitant fut expulsé, sans vivres, sans vétements, sans abri, sur Fautre rive du Nec- kar. La soldatesque sé rua dans le chäteau, en pilla les richesses, viola les sépultures des Eleècteurs et dispersa leurs restes. Enfin plu- sièeurs milliers de poudre jetés dans les caves firent sauter ce qui restait de PœLÜĩQre magni— fique de quatre générations. CHAPITRE I. 23 Il se trouva un homme pour relever ces ruines. Au XVinle siècle, Pelecteur Charles- Théodore voulut rentrer dans la demeure de ses ancétres; mais une fatalité poursuivait le vieux chàteau: le 23 juin 1764, les travaux étant terminés, la veille du jour où le maitre devait prendre possession, le feu du ciel tomba sur une tour, et consuma en peu d'heures les trois quarts de T'édifice. Depuis lors la main des hommes s'en est détournée comme d'une demeèure maudite, èet ces ruines, justement surnommées IXlhambra de PXllemagne, de- bout sur les pentes désertes de la montagne, apparaissent au voyageur, semblables à ces couronnes antiques qui se conservent dans nos colleéctions commée des reliques, non comme des signes de royauté. Comame ruines, on ne peut rien souhaiter de plus béau. Kprés une rude escalade par le sentier des chèvres, le piéton parvient à une poterne pratiquée dans une grosse tour car- rée, en grés rouge, espèce de sentinelle fa- rouche qui n'effraie plus personne. Aux flancs de la tour saillissent, taillées dans la pierre 2⁴ LE RHIN ALLEMAND. en proportion gigantesque, les armoiries des comtes palatins, accostées de deux hommes d'armes dont le temps aà fait deux vénérables invalides. Une horloge en bois caduc fait len- tement virer ses aiguilles, tandis qu'un tim— bre félé sonne meélancoliquement les heures. On entre de là dans la cour intérieure qui est le sanctuaire. Rien de plus étrange, de plus saisissant à voir. C'est un mélange ineppri- mable de choses rares, de fragments précieux, de magnifiques débris. Si Tartiste ne peut goũ- ter le supréme plaisir que donne un bel en- semble, il éEprouve une jouissance infinie à recomposer le plan demi- détruit, à faire la part de chaque age, à rendre à chaque ruine Sd beauté proprè. Ici trois arceaux brisés sont ce qui reste d'un clottre gothique; les colonnes qui les soutiennent sont un larcin fait au pa— lais de Charlemagne. Elles étaient venues de Ravenne pour orner la résidence carlovin- gienne d'Ingelheim. Au Xxve siècle un palatin en décora saà demeure. En face, un eéscalier de pierre tord inutilement sa spirale brusque- ment interrompue: la tourelle qui Penvelop- K pait àa péri, et sur ses degrés à demi usés CHAPITRE I. 2⁵ mille plantes parasites ont jeté leurs racines. Plus loin, le regard se heurte contre une tour féodale qui dresse à Pimproviste ses murs troués par la mitraille. Sur le sol gisent peéle- meéle des chapiteaux sculptés, une urne bap- tismale ébréchée, une table de pierre faite pour d'homériques festins, des colonnes ren- versées, mille débris qu'enlace une végétation touffue de lierres, de sureaux, d'acacias aux troncs tordus, au feuillage échevelé, à'ombre desquels une vieille cigogne, habitante taci- turne des ruines, erre de pierre en pierre, ou demeure pendant de longues heures en faction sur une seule patte. Mais dans ce péle-meéle ressortent avec éclat les deux façades rectangulaires du palais d'Othon-Henri et de Frédéric V. Le premier et le plus somptueux est aussi le plus outragé. Ses murs calcinés ne supportent plus de toit; les baies de ses fenètres sont ouvertes à tous les vents; deés brèches interrompent violem- ment les lignes; ses statues ont cruellement souffert; mais ce qui reste est charmant, et le dessin général se deévine. L'oœil accompagne aveèc amour ces colonneèttes qui montent si 26 LE RHIN ALLEMAND. légèrement recevoir le balcon qu'elles soutien- nent. II suit avec délices ces arabesques sans fin qui courent sous mille formes d'une cor- niche à P'autre, et réalisent dans la pierre tous les caprices d'une vivante végétation. II regarde, sans pouvoir se lasser, quatre étages de statues, dont les contours ne sont pas irréprochables, mais dont Pensemble est d'une richesse infinie. Trois pensées différentes ont dirigé Partiste dans la décoration de la facade et Pinvention des statues. Une pensée de plaisir et de ga- lanterie: elle est rendue par une double ran- gée de dieux et de déesses, de nymphes et de bergers reconnaissables à leurs emblèmes. Des Amours portent de Fun à Fautre des devises en guise de commentaires. L'un d'eux, le plus charmant, a les bras rompus et les ailes bri- SEES: Lugete, Veneres Cupidinesque! Une pen— sée de gloire est Eveillée par Timage de plu- sieurs empereurs romains, un peu roides dans leurs armures, mais non sans dignité. Enfin, au portique principal, à celui où le maitre a voulu qu'on gravat son nom: CHAPITRE I. OTTO-HEINRICH, PAR LX GRAUE DE DIEU, COMTE PALATIN, ELECTEUR DU SAINT-EMuPIRE ROMAIN, ETC. ETG. le sculpteur a exprimé une pensée religieuse: il a placé là quatre prophètes de grandeur naturelle, cariatides admirables dont les traits, Pattitude, Pexpression, traduisent avec élo- quence la majesté biblique. Hormis un seul gui à la face kHanehes Comumne dun eduß de hache, ils sont miraculeusement conservés. Enveloppés dans leurs draperies de marbre, les bras croisés, la face haute et seèreine, vénérables par leurs grands cheveux et leur grande barbe, ils semblent les témoins impas- sibles de ce vastè écroulement. On dirait qu'ils n'en sont pas atteints, et que esprit de Dieu, gravé sur leur front, les défend contre la dé- cadence universelle“. 1J'indique aux curieux une statuette d'Otto-Heinrich. Elle est au Louvre(collection Sauvageot); haute de quelques pouces, en albatre. On l'attribue à Albert Durer. Le prince est assis dans Saà chaise électorale. Il est gros et laid. II s'en faut que sa figure ni sa personne portent la distinction et la gràce qui ornent son palais. —....... ² pr.. LE RHIN ALLEMAND. La facade du palais de Frédéric est sur un plan plus uniforme et plus grave. Un demi— siècle à peine sépare la construction des deux édifices. Ce temps suffit pour faire sentir Pin— fluence de la réforme et son progrès dans le domaine des arts. La réforme, c'est un fait visible qui à pour lui d'irrécusables témoi- gnages, eut pour conséquences d'assombrir l'imagination des artistes, de leur offrir un ideal plus terne et plus limité. L'éclat, la pompe, les graces riantes, bannis du culte, le furent peu à peu des Suvres d'imagina- tion. L'art se retrancha dans une austérité fortement empreinte de roideur. Le palatin Frédéric a dédié la facade de son palais aux ancétres, il en a fait une ga- lerie d'aĩeux. Les comtes éElècteéurs sont figurés de grandeur naturelle, le corps bardé de fer, P'Epée au poing, la droite chargée du globe du monde qu'ils portaient aux solennités im- Ppériales: belle pensée, et dignement rendue, si Fartiste eüt daigné tempérer de quelques traits gracieux la rigidité de Son ciseau. Jai compté vingt et un de ces ancétres augustes à voir; mais la guerre les a couverts de bles- CHAPITRE I. 29 sures. LD'un n'offre plus qu'un tronc décapité; la téte a roulé plus loin. Un boulet a rompu celui-ci par le milieu du corps; sa statue chancelante sappuie au mur comme un blessé qui va choir. Un troisièeme aàa vu tomber une à une les pièces de son armure. Le bas de la muraille est percé d'une porte, avec ces mots écrits en latin et en hébreu: HEC EST PORTA JEHOVÆ, JUSTIL INTRABUNT PER EAM“. Totit Esla, Fre e e e donner entrée dans une chapelle odieusement laide, fille légitime de ce genre nommé rococo, dont les architectes du XVIIIe siècle ont infesté les deux rives du Rhin. L'autre face du palais de Frédéric est une magnifique terrasse, soutenue sur un abime de verdure par d'énormes rochers taillés à pic, d'où la vue s'étend sans limites sur Hei— delberg, sur le pont du Neckar, sur le cours (Voici la porte de Jéhovah; les justes entreront par elle. PS. CxVIII. PRRTTTc 30 LE RHIN ALLEMAND. sinueux du fleuve, sur les cimes boisées des montagnes. Lintérieur du chaàteau, si Pon peut appeler de ce nom des salles écroulées, des murs en bréches, des volités effondrées, n'offre pas grand intérèt. Les guides, dont ce lieu foi- sonne, sont d'un autre avis; mais ils ont leurs raisons. Pexcepte les caves, qui demandent une visite. Celui qui les fit songeait à Gargantua, S'il n'était Gargantua lui- meéme. Quelle hauteur de voütes! quelle épaisseur de murs! quelle ampleur dans tous les sens! et surtout quels tonneaux! Les foudres de Heidelberg sont con— nus dans le monde entier. IIs ne sont que deux: mais ces robustes jumeaux obstruent immense soutèrrain. Le plus grand mesure huit mètres de diamètre sur onze meétres de long. II peut contenir deux cent quatre- vingt-trois mille bouteilles, de quoi faire perdre la téte à tout un royaumeé. Le second est plus petit environ des deux tiers. On les Voit cote à côte, comme un navire à Pancre près d'une goöélette. Ils sont en bois, et fort CHAPITRE I. 3⁴ remarquablement façonnés. Tous les ans, les compagnons tonneliers achevant leur tour d'Xl- lemagne viennent religieusement en admirer la structurè. Un double escalier contourne les flancs du plus gros, et conduit sur la plate- forme qui le surmontèe. Une trappe, qu'on sou— lève, ne sert plus deè passage qu'aux rats dont ce gouffre pullule. Elle servait jadis à verser le jus de la vendange. I ne fallait guère moins de tout le raisin du Neckar pour gonfler cette outre éEnorme; aussi ne vit-on pareille liesse que trois fois, la dernière en 4769. Cettèe an- née-là, dit-on, Télecteur, couronné de pam— pre, dansa avec toute sa cour sur la plate- forme humide du vin nouveau: féte paienne à laquelle rien ne manquait, si ce n'est le bouc immolé à Bacchus et les chansons du vieux Thespis. Qu'est devenue, hélas! la joyeuse vendange de 1769! La terre ne pro- duira-t-elle plus de quoi remplir ces foudres? Ne sentiront-ils plus fermenter le moũt écu— mant? Vides, ces tonnes si bien ajustées m'in— spirent une estime trop platonique. Corps sans Ame, vénérables machines, valent- elles le moindre cep de vigne que le soleil d'aoüt 32 LE RHIN ALLEMAND. gonfle et mürit sur le coteau voisin? Valent- elles les trois doigts de vin clairet qui pétillent en gouttes d'ambre dans mon verre? Les caves ont un conservateur, gardien vi- gilant qui ne quitte jamais son poste, vu qu'il est en bois et fixé par un clou à la muraille. C'est la statuette d'un singulier personnage, nommé Perkeo, de son vivant fou du comte palatin, et le plus grand ivrogne de tout le Palatinat. Quinze doubles bouteilles de vin du Rhin faisaient sa ration quotidienne, ce qui porte, si je calcule bien, à cinq mille quatre cent soixante-quinze litres le chiffre de sa con- sommation annuelle,— pour les années non bissextiles: d'où je conclus qu'en vingt-cind ans ce gaillard convive eũt trouvé le fond du grand foudre de Heidelberg. Le fac-simile du personnage s'accorde bien avec cette fabuleuse réputation. Qu'on se figure un petit homme haut d'un mètre, large d'autant, habillé d'une jaquette bleue à parements d'or, d'une culotte courte, de bas de soie, et d'un chapeau tri- corne; son ventre, porté par deux jambes flas- ques qui mollissent sous le poids, a pris Pen— colure et la capacité d'un muid; son visage CHAPITRE I. 33 enluminé fait songer au fruit de la treille, et sa bouche est indeéscriptible. Toute Fame du personnageé est passée dans cette bouche 6paisse et sensuelle, dont les lèvres charnues font douter si les grandes coupes sont faites pour elle, ou bien elle pour les grandes coupes. Sa main droite est armée d'un verre, qu'achète tous les mois un Anglais monomane, et qu'on renouvelle tous les mois. Cet ivrogne, comme Triboulet son confrère, avait, dit-on, de Pesprit. Il était adroit de ses mains. X coté de sa statuette on montre une petite horloge en bois, de son invention. Une chainette terminée par un anneau pend hors de la bofte, et provoque le doigt à s'y poser. Tant pis pour qui Sy risque: la bofte Souvre, et une queueè de renard, mue par un ressort, vous fouette le visage, en méme temps qu'un Farillon se moque de vous. Jai peu de chose à dire de Heidelberg comme ville, sinon qu'elle s'est trompée de place; pour espérer un avenir durable, elle dèvait naitre aux lieux oùd S8'lève aujourd'hui le florissant Manheim, au confluent du Nec- 3 LE RHIN ALLEMAND. 3⁴ kar et du Rhin. Le commerce du premier est insuffisant pour alimenter une cité de quelque importance. C'est ce que comprit parfaitement PElecteur Charles-Philippe, qui, en 1720, trans- porta sur le Rhin le siége de T'électorat. Réduit à lui-méme, Heidelberg ne serait qu'un lieu de plaisance, une station d'été dans la montagne, agréable aux voyageèurs à cause de ses sitès et de ses admirables ruines, aban- donnée Thiver à causeé de ses frimas. Mais son université lui préte une vie artificielle. Cette université est une des plus anciennes et des meilleures de XAllemagne; elle remonte au XIVe siècle: le nombre de ses élèves varie de sept à neuf cents. Sa bibliothèque, pillée pen- dant la guerre de Trente ans par les Bavarois, transportée à Rome, puis rendue au Palati- nat, contient encoré cent cinquante mille vo- lumes, sans compter de précieux manuscrits, au nombre de deux mille. L'enseignement des sciences naturelles et celui du droit y sont particulièẽrement èestimés. Trois de ses profes— seurs jouissent d'une réputation européenne: cé sont MM. Kirchhof èét Bunsen, bien connus pour leurs travaux sur Panalyse chimique du CHAPITRE I. 35 soleil,— ét Pillustre Gervinus, le Villemain de PAllemagne, qui lui doit son plus beau mo— nument d'histoire littéraire. Neuf cents étudiants sont assez à Töétroit dans une ville emprisonnée entre le fleuve et la montagne. Heidelberg n'a pu s'éètendre que dans le sens de la longueur; mais il Pa fait d'une facon démesurée. Aussi fait-il à celui qui parcourt sa grande rue quelques instants d'illusion. Les maisons ressemblent aux figu— rants de théaàtre. Une ligne de soldats re- présente une armée. Une rangée de boutiques à droite et àa gauche, pendant deux kilomètres, ſigure toute la ville: percez au travers, vous tombeéz dans le Neckar ou vous buttez contre le rocher. Pas de vieux édifices: la guerre les a tous détruits. Un seul logis du xyie siècle, mais il est charmant. C'est, dans toute la facade, une Profusion de volutes et de balcons ciselés, de vitraux encadrés d'arabesques, de cariatides fantasques, de riches ferrures, de médaillons et de bustes qui s'envoient des sourires ou des baisers. Deux inscriptions sont gravées sur cette belle facade: Pune est un hommage — ˙7ç7ꝙ+—᷑ꝙè ͤQ⁊²˙ĩ̃̃r˙ʃꝛ⁊ĩdõ— X—ů—— LE RHIN ALLEMAND. 36 à Vénus; autre un souvenir de la Bible. Voici la dernière: SL JEHOVXH NON TDIFICAT DOMUM, FRUSTRX LABORABUNT TDIFICXNTES EAM. (Si Jéhovah ne bäàtit une demeèeure, on s'ef- forcera vainement de la bàtir. 9 Inscriptions et logis sont POœqUVe d'un cal— viniste èt d'un Francais. II s'appelait Charles Beslier, et se réfugia à Heidelberg Pannée de la Saint-Barthélemy. Sa pieuse épigramme a protégé la maison contre la ruine, pas assez cependant, puisqu'elle sert maintenant d'au- berge, à l'enseigne de cheuulier Georges. Une seule rue dans ce style ferait de Heidelberg le joyau des bords du Rhin, la rivale de Nuremberg. Pai peine à quitter la capitale de Pancien Palatinat sans revenir brièvement sur cette princesse palatine, devenue, pour le malheur de son pays, duchesse d'Orléans, et par son caractère un des plus curieux personnages de ——— f . la cour de France. FTaurais plaisir à présen- ter au lecteur quelque jolie personne, comme ———— N0 CHAPITRE I. 37 l'imagination est tentée de se la figurer sous le titre porté jadis par la gracieuse Henriette d'Angleéterre. C'est un attrait auquel il faut absolument renoncer. Trois Portraits nous res- tent de la princesse palatine: Pun est au cha- teau de Versailles, Pautre dans les Mémoires de Saint-Simon, le troisième dans les lettres memes de la princesse. Il est curieux et édi- fiant que ceé dernier soit le plus laid; j5ai grand'peur qu'il ne soit aussi le plus rèssem— blant. Ma taille est monstrueuse de grosseur; je suis aussi carrèe qu'un cube, ma peau est d'un rouge tacheté de jaune; mes cheveux deviennent tout gris; mon nez à été tout bariolé par la petite vèrole, ainsi que mes deux joues; j'ai la bouche grande, les dents gàtées.— Et voilà le portrait de mon joli visage l. 1Voici le portrait de Saint-Simon.(Madame tenait beaucoup plus de l'homme que de la femme; elle était forte, courageuse, Allemande au dernier point, franche, droite, bonne, bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières; petite au dernier point sur tout ce qui regardait ce qui lui était du: elle était sauvage, toujours enfermée à écrire, dure, rude, se prenant aisément d'aversion; nulle complaisance, nul tour dans l'esprit, quoi- qu'elle ne manquäàt pas d'esprit; la figure et le rustre d'un Suisse; capable, avec cela, d'une amitié tendre et inviolable.9 LE RHIN ALLEMAND. Ses manières étaient à Pavenant. Nullè con- trainte dans ses allures, ce qui fait dire à Saint-Simon qu'elle avait(le rustre d'un Suissèe. v Aussi se plia-t-elle difficilement aux exigences de L'étiquette qui gouvernait tyran- niquement la cour. La table du roi, ses deéli- catesses répugnaient à son robuste appätit. Thé, chocolat, café, fi donc! Une bonne soupe aux choux(c'est elle qui s'en vante) la réga- lait bien mieux que toutes ces fadeèurs. Sa manie était de sentourer d'animaux do- mestiques; ses appartements étaient infectés de ce qu'elle appelait(ses petites bétes.»— (Pai dans mon cabinet, écrit-elle, deux per— FAeis un Sefin, iit Petits Ekiens Et ailleurs: Après diner, mon petit-fils, le due de Chartres, est venu me voir, et je lui ai donnè un spectacle approprié à son àge. C'était un char de triomphe que trainait un gros chat, et où était placèe une petite chienne nommée Andrienne. Un pigeon sert de cocher; deux autres font les pages; un chien sert de laquais, et est assis par derrière. Is'appelle Picard. Quand la dame descend de voiture, Picard abaisse le marchepied. (Leltre du 3 maui 1715.) CHAPITRE I. 39 Elle était d'une rigueur intraitable sur les questions de rang et de préséancèe. Elle n'en- tendait pas raillerie sur les mésalliances. Son fils, alors duc de Chartres, plus tard duc d'Or- léans et régent du royaume, reécut de sa main princière un bon soufflet, appliqué devant toute la cour, pour avoir consenti à épouser une batarde de Louis XIV. Elle ne pardonna jamais à Mme de Maintenon son origine. I taut voir comme elle traite dans sa corres- pondance la veuve Scarron.» Tout le voca- bulaire d'injures, allemand et francais, est 6puisé contre elle, depuis le terme de& vieille guenipe, ↄ jusqu'à ceux qu'on ne peut repro- duire. Le curieux, c'est que Mme dée Mainte- non ne perdait pas une ligne de ces jolies pitres composées pour dautres yeux que les siens. Lintendant des postes,(ce crapaud de Torcy(de mot est de la princesse),» les re- mettait fidèlement à la favorite, qui les faisait copier et traduire. Un jour, dans une sceène d'explications qui eut lieu entre les deux femmes, Mme de Maintenon foudroya sa rivale en lui montrant la collection complète de ses pamphlets épistolaires. Lorgueilleuse Xlle- FFERREREoREEcccCCcGCGCCCGGCGGcGGGcGcCcCcccr 40 LE RHIN ALLEMAND. mande dut s'humilier; car le duc d'Orléans venait de mourir, et la rancune du roi pou- vait condamner sa veuve à une réclusion per- pétuelle. Elle aimait la lecture, fréquentait le théatre. De tous les plaisirs de la cour ce dernier lui Etait le plus cher; il la consolait de bien des contraintes. Un goũt fin, délicat, Salliait en elle à bien des parties grossières; Molière faisait ses délices: son Misanthrope princi- palement, qu'elle mettait au- dessus de tout. Elle préférait Corneille à Racine, daccord, sur ce point, avec Mme de Sévigné, avec qui elle partage la gloire d'avoir été peut-etre, parmi toutes les femmes, Pesprit le plus viril de la cour. La guerre dXllemagne la mit au désespoir. KAllemande par ses affeèctions, Francaise par devoir, elle ne pouvait former un vœu qui ne fät impie. L'incendie du Palatinat déchira son cœur. Trente ans plus tard, elle ne s'en sou- venait qu'avec frisson 5, et croyait revoir encore(Heidelberg tout en flammes.D0 Jé- prouve une douleur amère en songeant à tout ce que M. de Louvois a fait brüler dans le — CHAPITRE I. 4¹ Palatinat. Je crois qu'il brule terriblement dans Pautre monde. 5 Elle ne trouvait pas dans ces souvenirs un grand fonds d'indulgence pour juger la cour et la nation francaise. C'est un témoin sévère, mais bon à consulter, malgré sa passion. On à vu qu''elle ne se flattait pas dans ses pein— tures. Elle ne nous traite guère mieux, témoin ce passage: In'yſa plus de vice ici dont on ait honte, et si le roi voulait punir tous ceux qui se rendent coupables des plus grands vices, il ne verrait plus autour de lui ni nobles, ni princes, ni serviteurs: il n'y aurait mème aucune maison de France qui ne fut en deuil f. Le terrible hiver de 1709, Peffroyable mi- sérèe qui se fit sentir par tout le royaume et jusque dans Versailles, lui dictent cette page qui est un accablant témoignage: Je n'ai vu de ma vie une époque si triste: les gens du peuple meurent de froid comme des mouches. Les moulins Se trouvent arrètés, et cela a fait mourir de faim beaucoup de gens. Hier on m'a conté une douloureuse histoire au sujet d'une femme qui a volé un pain dans Paris, dans la Lettre du 34 juillet 4699. ——————— K LE RHIN ALLEMANDD. boutique d'un boulanger. Le boulanger veut Parréter; elle dit en pleurant:(Si l'on connaissait ma misère, on ne voudrait pas m'enlever ce pain. J'ai trois petits enfants tout nus, ils demandent du pain; je ne puis 5y tenir, et voiläà pourquoi j'ai volé celui-là.»Le commissaire devant lequel on avait conduit la femme lui dit de le mener chez elle. II waint, et trouva trois petits enfants empaquetés dans des haillons et assis dans un coin, tremblants de froid comme s'ils avaient la fièvre. II demanda à l'ainé:(Où est votre père?» L'enfant répondit: Il est derrière la porte. O Le commissaire voulut voir ce que faisait le père derrière la porte, et il recula saisi d'horreur. Le malheureux S'était pendu dans un accès de désespoir. Pareilles choses arrivent chaque jour. (Lettre du 2 mars 1709.) Lélévation de son fils, devenu régent après la mort du roi, Phonneur qui en rejaillit sur elle, Porgueil satisfait, donnèrent quelque joie à sà vieillesse; mais pour peu de temps. Sur— vint la déroute financière de Law et Peffroyable bouleversement qu'elle entraina. Elisabeth- Charlotte, princesse palatine, duchesse douai- rière d'Orléans, fut le tömoin attristé de tous ces maux. Elle s'étèeignit abreuvée d'amertume par le spectacle des vices de son fils et de la ruine de la France. CHAPITRE I. 43 Si nous ouvrons le journal de Pavocat Bar- bier, à la date du mois de décembre 1722, Reus lisens Ces MA10(s· nenVierse, 8 de ee mois, à trois heures éet demie, Madame est morte à Saint-Cloud. Leé deuil est de quatre mois et demi.. Le méme jour de la mort de Madame, il y a eu une éclipse de soleil.. Elle à été conduite à Saint Denis sans pompe, deux jours après sa mort; on dit que cela 6tait ainsi ordonné par son téstament.. 5 Le soir, une plaisanterie courut dans Paris. (Savez-vous quelle épitaphe convient à la Mere de M. le régent“ — Non. — Crσνεινο˙ ⁸ιαο. Car Poisiveté est la mère dèe tous les vices. Y Journal de Barbier, t. I, p. 246. CHAPITRE II NORD. DU FRANGFORT-SUR-LE-MEIN Déception.— Le vieux et le nouveau Francfort.— La rue des L'ALLEMAGNE Juifs.— Maison Rothschild et Cie.— Le Döme.— Le Rœmer. —La Bulle d'or.— Tableau d'une élection à lEmpire et d'un couronnement.— Un toast impérial en 1863.— Gœthe enfant, Sa maison et sa statue.— Promenade à Hombourg. Le veau d'or.— Un village francais. RHIN XLLEMAND ET Je laisse de coté plusieurs villes médiocre- LE ment intéressantes, et j'arrive d'un bond à la capitale politique de Pancien empire d'Alle- magne, à Francfort. Francfort! Quiconque a feuilleté les chro- niques du moyen aàge allemand, ou simple- ment les Mémoires de Gœthe, se représente à ce nom quelque cité bien sombre, aieule véné- CHAPITRE II. 4⁵ rable de toutes les(bonnes villes impériales, 9 aux murs crénelés, aux rues tortueuses, aux balcons ciselés, aux pignons aigus, aux mille boiseries ouvragées et fouillées comme un jou— jou de Nuremberg. Quittez cette illusion. Franc- fort avait tout cela jadis, et bien d'autres ra- retés; mais Francfort a, peu s'en faut, tout abattu, tout nivelé, tout reconstruit. Francfort a eu honte de ses guenilles, et les a changées contre une robe neuve. Plus de vieux logis fantasques, mais de riches hôtels; plus de car- refours enfumés, mais des boulevards et des squares.& Theure qu'il est, la cité des anciens Francs montre avec orgueil sa rue de Rivoli, son grand hôtel, sa Chaussée-dAntin et meéme son pré Catelan. Mais adieu le cachet d'anti- quité, la physionomie, le caractère. Je voulais une vieille pièce de monnaie usée, flétrie, mais curieuse; vous me donnez un louis d'or tout neuf et semblable à ses milliers de frères; serviteur! En vain me dites- vous qu'il vaut Plus; je réponds que le titre et la matière ne sont rien en pareil cas, et que Page, la forme, la rareté comptent pour le tout. Exigence absurde, égoisme de voyageur, je le confesse. Non, le 46 LE RHIN XLLEMAND. monde n'est pas un théatre dont les villes sont le décor; les société's humaines sont créées pour autre chose que pour orner d'un peu de pittoresque la scène de Punivers; ce moyen age tant plèeuré éEtouffait sans pitié ses peuples dans des ruches trop étroites; les vivants ont bésoin d'air, de soleil et de lumière, comme la plus humble fleur des champs; et, pour toutes ces causes, le vieux monde, bati sur un plan absurde, doit faire place au nouveau, plus logique, plus salubre, plus humain. C'est pourquoi le philosophe a raison de se réjouir; mais le touriste, en se lamentant, n'a pas tort. Car avant un demi-siècle, si cela dure, le Pa- risien qui sera venu, en fumant son cigare, du perron de Tortoni à la cascade du bois de Boulogne aura du mèeme coup accompli son tour d'Europeè. Passons donc vite dans le Francfort mo- derne. Qu'ont-ils à nous dire ces palais somp- tuèux, où les banquiers et les marchands de la ville logent leur opulence princière? Je les connais tous, et je serais tenté de croire qu'ils Vviennent tout faits de Paris, comme les rubans CHAPITRE II. 47 et les étoffles dont se parent ici les élégantes. Je cherche quelque chose de plus rare, et je le trouve; je suis entré dans la rue des Juifs. Ee eite ie el ses voisines, il y Eing cents ans et cindꝗ cents lieues de distance. Je crois réver, je crois étre encore dans les boues du Ghetto de Prague. Je reconnais ces murs noirs deé fumée, comme si Tincendie les avait calcinés, ces chancelantes masures aux nom-— breux étages, aux toits effilés et pointus comme des pyramides; ces fenétres étroites, ces vitres ternes, avares de lumière; ces poutres en sail— lie, où les vers eèt les frimas ont fait office de sculpteurs; ces guenilles qui achèvent de pour— rir sur des cordes, éet, dans des vases estro- Ppiés, ces pauvres fleurs qui ont peine à vivre et souflrent en ces lieux des mémes maux que homme. Je revois, au milieu de la rue, ce ruisseau infect et fangeux près duquel joue, accroupie, une population grouillante d'enfants malsains et malpropres. Les boutiques, fermées partout ailleurs(car c'est dimanche), ici sont Ouvertes. Jy vois un entassement d'objets sans nom, sans valeur et sans forme, desquels Pin— dustrie des enfants de Jacob excelle à tirer de 48 LE RHIN ALLEMAND. Por. Tous les noms du calendrier juif s'étalent sur les murs. Autour de moi, j'entends Abra— ham saluer Aaron, et Sarah interpeller Ra- chel, tandis que le petit David se prend aux cheveux avec son cadet Samuel. Un gamin 8 qui depuis une heure marche dans mon ombre, en quéte d'un pourboire, et dont le nez bus- qué indique P'origine, me signale un logis plus décrépit que nos plus viles chaumières. C'est dans ce lieu, moitié bouge ét moitié caverne, que sont nés les Rothschild. Ces monarques de la finance ont eu peine, dit-on, à troquer leur cloaque pour une des plus belles habi- tations de Francfort, et leur mère à voulu y mourir. La rue des Juifs est sans contredit le plus curieux, le plus parlant débris de FP'ancien 0 Francfort; mais ce n'est plus qu'un troncon du Ghetto, de cette cité dolente où, depuis le cou— cher jusqu'au lever du soleil, une loi cruelle I tenait le Juif enfermé sous leès verrous des chré- NN tiens. Qu'on se hate de Paller voir; car chaque —— année le martéau des démolisseurs y fait de IIIIIN nouvelles brèches, et de cela comme du reste Ifſſaft in'y aura plus bientòt que le souvenir. CHAPITRE II. 4 Si Pon va de la rue des Juifs au quai du Mein, on découvre un autre tableau du passé. Là sont encore debout de vieilles tours féo-— dales aux murs carrés percés de meurtrières, aux flèches en faisceaux qui se découpent net- tement sur le ciel. Un pont étroit et montueux joint les deux rives. Ses pierres en diraient long, si elles pouvaient parler; car elles datent de loin, et leur àge se compte par générations. Quelques clochers d'église se haussent par- dessus les toits des maisons comme pour voir ce qui se passe. Le Dome les domine du haut de ses lourds piliers, qui Supportent une voüte arrondie en forme de calotte, dont la struc- ture est des plus médiocres. Des ruelles étroites conduisent jusqu'au pied de L'édifice. II faut quelque temps pour trouver la porte parmi les échoppes de revendeurs accroupis alen- tour. Lintérieur présente de belles ogives, des autels sculptés avec art, des peintures et des tombes antiques, dont les vieux caractères et les mornes statues ont quelque chose d'étrange. C'est là que Gœthe enfant aimait à réver, et c'est en ces lieux que se forma dans son cœur le sentiment poétique du passé. Lui-méème a 4 LE RHIN ALLEMAND. conté ses extases et ses frömissements dans le caveau où fut enseveli ce Gonthier de Schwarz- bourg, de tragique mémoire, qui fut éElu Em- pereur par les bourgeois de Francfort contre Charles IV, et périt d'une mort sinistre sans avoir régné. Lhotel de ville excite aussi Pintérèt: c'est un éEdifice gothique souvent remanié, restauré et reconstruit. On dit qu'il servait primitive- ment de bazar à des marchands lombards venus d'Italie pour les grandes foires de Franc- fort. De là le nom de Rœmer, qu'il porte en- core. Sa facade aà du caractére. Un vestibule du xve siècle, puis un escalier avec une rampe de fer du Xxvite, conduisent au Kaisersdal, ou chambre impeériale. C'est ici(otez votre cha- peau) qu'on proclamait les empereurs d'Alle- magne. II est bon d'étre prévenu; car cette Salle, plus banale et plus nulle que n'importe quel salon municipal, porte le plus piteuse- ment du monde ses magnifiques souvenirs. Les murs, fraichement et bourgeoisement dé— corés, présentent une galerie d'empereurs en— luminés dont quelques-uns seraient partout CHNPITRE II. ailleurs d'amusantes caricatures. En pareil lieu, cette peinture d'enseigne oflense et dé- concerte. Vous figurezvous Peffet d'un Charle- magne qui louche et d'un Charles-Ouint me— nacé d'apoplexie? La meme salle servit de lieu de réunion aux magistrats rendant la justice. Du temps de Gothe on y lisait cette maxime pleine de sens:(Le dire de Pun n'est pas celui de Pautre; il est juste d'entendre Pun et, Pautre.» Voilà de bonne sagesse allemande, que je recommande à plus d'un parmi nous; pour un journal, par exemple, Pépigraphe ne serait pas mauvaise. Dans le voisinage du Kaisersaal sé trouve la Chambre d'Election( Maſfilaimmer). Des siéges rangés autour d'une table en maroquin jaune semblent attendre les&lecteurs du saint-em- bire; leurs armes sculptées au mur marquent leur place. Mais une forte odeur de solitude et de moisissure remplit ce lieu. Ma visite inat- tendue a fait senfuir une légion de rats oc- cupés sans vergogne à ronger les pieds de la table impériale. Un sourd murmure occupa mon oreille. C'est le bruit des vers qui räpent 8933————— E LE RHIN ALLEMAND. silencieusement le bois vermoulu des lambris et des meubles. Une troisième salle aux murs épais de deux meétres garde dans son réduit, non pas un trésor, mais une relique, une relique politi- que, la fameuse Bulle d'Or, promulguëe partie à Francfort au mois de janvier 1356, partie à Metz le jour de Noël de la meme année, par Charles IV, empereur des Romains, toujours auguste, roi de Bohéme, assisté de tous les princes éleècteurs du saint-empire, en pré- sence du révérend père en Dieu Théodore, éveque d'Xlbe, cardinal de la sainte Eglise romaine, et de Charles, fils ainé du roi de France, illustre duc de Normandie, et dau— phin de Viennois. 5 Cette pièce, dont Papparition fut de son temps un immense événement, n'est après tout qu'un formulaire réglant, beaucoup moins au point de vue politique qu'au point de vue de Pétiquette et du cérémonial, les rapports réci— proques des éleècteurs et du chef de'Empire. Elle a suffi pourtant, dans ce siècle d'anarchie, à la gloire de son auteur et aux bèesoins de empire d'Allemagne. C'est en 1805 seulement CHAPITRE II. 53 qu'elle a été abrogèe dans le naufrage de LAu- triche après Austerlitz. Loriginal se garde à Francfort avec un déploiement de précautions farouches qui fait sourire: qui veut du mal, bon Dieu! à cet innocent parchemin? La Bulle d'Or est écrite en latin, sur vingt feuillets environ, rattachés par des brins de soie jaune et noire, à Pextrémité desquels pend un sceau ou bulle d'or(de là son nom) un peu plus grande qu'un louis de France. D'un coté, Pempreinte représente PEmpereur sur son tröne et ces mots pour légende: CAROLVS GVARTVS, DIVINX FXVENTE CLEMENTIA, ROMxAXNORVM IMPERATOR, SEMPER AVGVSITVS, BOHEMIAE REN. De Pautre côté, on voit Pimage assez confuse d'une ville sur la porte de laquelle sont écrits ces deux mots: AVREA ROMA. 5⁴ LE RHIN ALLEMAND. Pour légende, un vers dont Fauteur ne se piquait pas de poésie: Roma, caput mundi, regit orbis frenaà rotundi. ce qu'on peut traduire aussi platement: Romèe, téte du monde, Dirige la machine ronde. Le Döme et le Rœmer contiennent toute la vie passée, toute Thistoire de Francfort. De cette histoire le plus brillant et le plus curieux 6pisode est sans contredit celui des élections et des couronnements d'empereurs. Cest donc avec beaucoup d'à-propos qu'on à suspendu dans les salles du Rœmer une série de vieilles estampes représentant cette solennité. Ces jours- Ia Francfort pouvait véritablement se croire la capitale de PAllemagne. Tai fait connaitre au lecteur le lieu de la scène. Les chroniqueés et la Bulle d'Or à la main, je vais sur ce théäàtre faire paraĩtre des acteurs et présenter en rac- courci ce drame imposant qu'on appelait une Election à PEmpire et un couronnement. CHAPITRE II. Dans le mois qui suivait la vacance du tröne impérial, Parchevèque de Mayence envopyait à ses coëlècteurs, pour les appeler à Francfort, une lettre patente ainsi concue: A& vous, illustre eèt magnifique prince, etc. etc... Notre coëlecteur et très-cher ami, Nous vous intimons par cès présentes I'élection du roi des Romains qui pour cause raisonnable doit étre faite incessamment, et vous appelons, selon le devoir de notre charge et la coutume, à ladite èlection, aſin que dans trois mois consécutifs à partir de tel jour, etc... vous ayez à venir par vous-mème ou par vos ambassadeurs ou procu- reurs, soit un ou plusieurs ayant charge ou mandement Suffisant, au lieu du, selon la forme des lois sacréèes sur ce faites, pour délibérer, traiter, convenir, avec les autres princes vos et nos coëlecteurs, de P'élection d'un roi des Romains, qui, par la gràce de Dieu, sera aprés créé Em- pereur; et pour y demeurer jusqu'à la consommation de cette&lection; et autrement faire et procéder comme il est exprimé dans les lois sacrées sur ce établies.& faute de quoi nous y procëòderons finalement avec les autres princes vos et nos coëlecteurs, suivant que Pordonne l'autorité desdites lois, nonobstant votre absence ou celle des vötres. (Au chap. xviin de la Bulle dOr.) A défaut de lettre d'intimation, les électeurs Etaient tenus de se rendre d'eux- mémes à 56 LE RHIN ALLEMXND. Francfort dans les trois mois qui suivaient la VaCancCè. Leur entrée, leur habitation, leur marche, étaient réglées par des lois précises, quoique souvent violées. Chacun d'eux ne pouvait avoir dans sa suite plus deé dèux cents chevaux et seulement cinquante cavaliers armés. La sü- reté de leur personne était commise aux bour— geois de la ville, qu'un serment sur PEvangile engageait à ce devoir sous peine d'étre déchus de toutes gràces et priviléges. Les étrangers Etaient tenus de quitter 1 8 0 ville avant l'entrée des électeurs; formalité tout à fait dérisoire. car les ambassadeurs des princes intéressés à Lélection en étaient quittes pour se loger dans la banlieue, et Francfort n'a jamais passé pour une de ces places fortes od ne pourrait entrer ce petit aàne chargé d'or dont parlait le Macé- donien. Le lendemain de leur arrivée, le cortége des Electeurs se transportait au Dome, où se célé“ brait, au chant du Veni Creator, la messe du Saint-Esprit. Puis ils prétaient serment sur un Exemplaire des Evangiles, ouvert à ces paroles de saint Jean: In principio erat Verbum. Lar— CHAPITRE II. 57 cheveque de Mayence, à qui revenait le pre- mier röle dans toute l'élection, prononcait à hauté voix cette formule de serment: Moi, archeveque de Mayence, archichancelier du saint- empire en Allemagne, et prince électeur, jure sur les Saints Evangiles ici mis devant moi, par la foi avec laquelle je suis obligé à Dieu et au saint empire romain, que, selon tout mon discernement et jugement, avec Faide de Dieu, je veux élire un chef temporel au peuple chrétien, c'est-à-dire un roi des Romains futur Empereur, qui soit digne de Pètre autant que par mon discernement et mon jugement je le pourrai connaitre; et, sur la méme foi, je donnerai ma voix et mon suffrage dans ladite élection sans aucun pacte ni espérance d'intérèt, de rècompense ou de promesse, ou d'aucune chose semblable, de quelque manière qu'elle puisse ètre appelée: ainsi Dieu m'aide et tous les Saints l. Tous ensemble prononcaient le serment, et un notaire impérial Penregistrait. Le travail de P'élection commencçait alors, autour de la table de cuir, dans la salle du Rœmer. Aux termes des constitutions, elle devait étre achevée dans les trois jours, sous Quand certains électeurs se furent séparés de l'Eglise catho- lique pour embrasser la réforme, on substitua aux derniers mots ceux-ci: Dieu me sott en dide et ses sdints Euangiles. 58 LE RHIN ALLEMAND. peine, pour les électeurs, d'étre mis au bain et à Peau. Mais ce dernier article ne fut guère Observé, et Pon vit uneé élection, celle de Léo- pold, durer, à peu de jours près, une année entière. LEmpereur était nommé à la majorité abso- lue de quatre voix, tant que le nombre des Electeurs fut de sept. Larcheveque de Mayence Wtenait la place de président avec voix Pr6- pondérante. Témoin ces vers d'une chronique rimée: Ad proceres electio pertinet, in qua Præcipuam vocem præsul de more vetusto Maguntinus habet 1. C'est Iui qui recueillait les votes dans Pordre suivant: 10 Trèves; 20 Cologne; 30 Boheme; 4⁰0 Saxe; 50 Brandebourg; 60 Palatinat du Rhin; 70 Mayence. L'élection terminée, une des fenétres du Rœmer s'ouvrait, et Tarchevéque de Mayence jetait à la foule le nom du nouvel Empereur. L'élection appartient aux Princes. Un vieil usage donne le Principal suffrage à l'eélecteur de Mayence.„ GUNTHER LIdUNINUS. CHAPITRE II. 59 Puis on se rxendait au Dôme, on faisait asseoir Pélu sur Pautel, on lui donnait lecture de Pacte Electif, et, pour premier devoir, on lui faisait confirmer par serment les priviléges des élèc- teurs. Pour ces derniers, c'était, sans aucun doute, Paffaire importante de Télection, et le nouveau César répétait le méme serment à chaque prince én particulier. Bientot après avaient lieu les fétes du cou— ronnement. Dans le principe, et d'après les textes de la Bulle d'Or, Cest à Aix-la-Chapelle et près du tombeau de Charlemagne qu'on de- vait couronner PEmpereur. Mais, à partir du Xxvle siècle, Pusage prévalut de le faire à Franc- fort. Ces fétes étaient Porgueil et le triomphe de la cité. Toute la chrétienté s'y représentait par des princes et des ambassadeurs, faisant assaut de Iuxe et de magnificence. Ce jour-là, toute la ville offrait un spectacle; mais P'inté- ret était surtout appelé sur le Rœmer et sur la place qui Pentoure. Là mille coutumes de Tage féodal, scrupuleusement observées, méme quand le sens en eut péri, excitaient la curio- sité des uns, la cupidité des autres. LE RHIN ALLEMANO. D'un coté s'élevait une fontaine jaillissante surmontée d'un aigle d'or à deux tétes versant de ses deux becs du vin blanc et du vin rouge dans un double bassin doré. En face, la vue d'un monceau d'avoine intriguait les ignorants. D'un autre cõté, une construction en planches servait de cuisine. Un seul mets yroôtissait, mais gigantesque: c'était le tronc fabuleux d'un bœuf tournant à une broche énorme de- vant un brasier homérique. Des gardes placés tout autour avaient peine à contenir avec leurs hallebardes Pimpatience et Tappétit de la foule. Le cortége impérial sortait du Dome pour rentrer au Rœmer. LEmpereur s'aàvancait à cheval au milieu des princes de PEmpire. Larchevèque de Trèves marchait seul en àvant, comme le plus ancien électeur. Derriére lui venaient sur une seule ligne PElecteur de Brandebourg, portant le sceptre de Charle- magne; le duc de Saxe, portant PEpEe impé riale; le comte palatin, avec le globè du monde. Ensuite venait TEmpereur avec la couronne de Charlemagne, deux ou trois fois trop grande bour son front, et rembourrée comme un bourrelet d'enfant, burlesque coiflure, qui fit CHAPITRE II. 64 éclater de rire Marie-Théréèse au couronne- ment de son éEpoux. X gauche de PEmpereur, Parcheveéque de Cologne; à droite, celui de Mayence. Enfin le roi de Boheème fermait le cortége, tout aussi peu chargé que le page de la complainte. LEmpereur descendu de cheval, la porte du palais se refermait sur lui. II apparaissait au balcon gothique du Rœmer, et saluait la foule. KXussitöt le duc de Saxe, comme maréchal du palais, s'élancait à cheval, tenant d'une main un vase d'argent du poids de douze marcs, de Pautre une racloire. II courait au tas d'avoine, y poussait son cheval à plein ventre, remplis- sdit sa mesure, en faisait tomber le trop-plein au moyen de sa racloire, et rentrait: cela vou- lait dire que les écuries de PEmpereur étaient pourvues. Xlors venait le tour du comte palatin, comme écuyer tranchant. II arrivait à cheval, un plat dbargent à la main du poids de douze marcs, courait vers la cuisine, coupait une tranche du bœuf, et revenait au palais: la table de PEmpereur était pourvuée. Le roi de Boheme, archiéchanson hérédi- —— f —————— 62 LE RHIN ALLEMAND. taire, paraissait avec une coupe d'argent du poids de douze marcs, qu'il remplissait à la fontaine de la place: Empereur pouv à volonté. ait boire Le dernier Personnage était(et pour cause) 1e plus attendu et le mieux recu de la multi- tude. Deux vasteés poches gonflées jusqu'au col bendaient aux cotés de sa selle.(Vive mon— seigneur le trésorier impéria cent mille voix de! II S'écriaient les à foule. Au meme instant les Sacs s'ouvraient, et une Pluie d'or et d'argent ruisselait sur la Place, où des milliers de mains tendues essayaient de la recueillir. Plus d'un Pouvait montrer le soir sur Son front Fem- Preinte de la monnaie qu'il avait dans Sa poche. Le dernier écu distribué, EEmpereur dis Spa- raissait du balcon. Cetait comnme un signal. Les archers S'cartaient, le Deuple se précipitait, le pillage de la place commencait. Le vin, Pa- voine, Taigle et le bassin doré appartenaient au public. C'etait une confusion immense, une melée inouie, un combat, boufflon, quand il ne devenait pas tragique. Au lieu d'un sac d'avoine ou d'une outrè de vin, celui-ci mn'em- CHAPITRE II. 63 portait plus qu'une toile vide et criblée de trous. Cet autre s'enfuyait avec une cruche pleine, et ne tenait, au bout de trois pas, qu'une anse brisée. Mais le plus fort de la bataille était autour du bœuf röti. C'était la pièce d'honneur. Deux corporations, en présence depuis la veille sur le champ de bataille, se le disputaient à armes peu courtoises. Les vainqueurs soupaient du fruit de leur victoire, et la dépouille de P'a- nimal ornait la maison du plus brave. Pendant ces scëènes, avait lieu, dans le Rœmer, le banquet impérial. Sur une table plus élevée de deux mètres que les autres était FEmpereur; autour de lui, à sept tables diffé- rentes, les Electeurs,« les sept étoiles de IEm- pire,»comme dit Schiller, étaient groupés de la manière suivante: EMPEREUR. MXVENCE. COLOGNE. TREVES. BOHEME. SAXXE. PALXTINXT. BRXNDEBOURG. 6⁴ LE RHIN ALLEMANPD. Les trois archevéques bénissaient la table: le marquis de Brandebourg, archichambellan, S'approchait avec une aiguière et un bassin d'argent du poids de douze marcs, de Feau et Gune belle serviette; 5 un genou en terre, il donnait à laver au roi des Romains. Tous ces usages, prescrits et expliqués au chapitre XXyn de la Bulle d'Or, Sobservaient encore quatre siècles plus tard. Gœthe, qui as- sista dans son enfance au sacre de Joseph II, les raconte dans ses Mémoires, et son récit S'éloigne à peine du cérémonial tracé par Charles IV. Rien ne Tétonna plus, déclare- t-il, que de voir des nobles èet des princes, très-fiers et très-arrogants dans la vie com- mune, remplir ce jour-là Poffice de marmitons et de porte-viandes dans les cuisines du Rœ— mer. Lui-meme ayant aperçu un ami de son père, oflicier dans la maison palatine, Prit dans ses mains le plat d'argent qu'il Portait, et se glissa, à la faveur de cet office, daus la salle du banquet. Quatre ou cing électeurs, brouilles avec IEmpereur, manquaient à la fete. Leurs tables étaient néanmoins dressées, et tour à tour servies èet desservies. comme 4 +— CHAPITRE II. pour des convives invisibles dans les festins des conteés de fées. II ya plus d'un demi-siècle que Francfort n'a vu de pareilles fétes. Depuis Kusterlitz, la couronne de Charlemagne ne s'est posée sur aucun front d'empereur. Les traités de 18415, qui ont réparé tant de pertes qu'avait subies Kutriche, n'ont pas réparé celle-là. Ceètte an- née-ci pourtant', la vieille cité impériale s'est é6mue comme aux solennités du passé. Toutes ses portes se sont ouvertes pour livrer passage aux rois et aux princes accourus de toute EXl- lemagne. Le jeune empereur d'Kutriche les avait convoqués dans Fantique capitale alle- mande, aujourd'hui encore siége de la Diète germanique, pour conférer avec eux des inté- réts de la patrie commune et des réformes à faire dans sa constitution. Lopposition de la Prusse et lè refus obstiné de son roi ont fait échouer cette hardie tentative. Mais un instant Francfort a vu les yeux de PEurope fixés sur elle, comme ils P'étaient au siècle de Charles- Au moöois d'aoüt 1863. 66 LE RHIN ALLEMAND. Quint. Certes elle àa du tressaillir le jour où, devant les princes réunis dans un banquet, sous les voütes impériales du Rœmer, f'emperéur d'Kutriche lui a porté ce toast, dignement et noblement exprimé: Au nom des souverains assemblés ici, je prends la parole pour remercier PEtat et la bourgeoisie de Franefort de la réception hospitalière qu'ils nous ont faite. Je crois que nous ne pouvons mieux exprimer nos remerciments à nos hötes patriotiques qu'en témoignant, nous, les princes de PAllemagne, ici, dans la ville libre, qu'un amour cordial de la patrie commune nous unit tous. (Mais nous nous unissons aussi dans les mémes senti- ments de bienveillance pour cette ville, riche en honneurs et en souvenirs. Les nobles hòôtes videront donc avec plaisir leur coupe en méme temps que moi à la prospérité de Francfort, et à son développement sans cesse croissant (Vive la ville libre de Francfort! y Politique à part, ce congrès de souverains à 1 beaucoup fait parler de lui. Il en est de méeme du festin qui Pouvrit. Un cuisinier fut mandé de Paris pour ſen diriger les appréts. Ainsi Pa- ait voulu le sénat de Francfort, qui ne dé- daigne pas, à ses hèéures, de délibérer sur 4 ———— CHAPITRE II. 67 Passaisonnement d'un turbot. Ce fut, je pense, Funique Francais invité à la féte. On soupçconna fort, dans ce temnps-là, notre compatriote d'a- voir&gayé sa malice aux dépens de ses illustres hötes. Leès rois et les ministres, assis à la table impériale, furent- ils satisfaits d'entendre an- noncer des mets comme ceuxci: Cascades di- plomales, camons rogſduναε, ddνů de hécdsses? On assure que non. On dit encore que dans le premier accès d'orgueil germanique il fut décidé qu'on ne boirait que des vins allemands; les vins de France étaient proscrits comme conquérants et révolutionnaires. Mais le parti des gourmets Lemporta sur celui des patriotes, et la Cham- pagne, la Cote-d'Or, le Bordelais envoyèrent, à cette fète des représentants qui furent ac- cueillis et appréciés comme le valait leur mé— 08 Francfort vit renaitre Paffluence des anciens jours. Cinquante mille étrangers vinrent saluer Pempereur et le cortége de rois et de princes qui Pentourait. Ce fut une renaissance de splendeur et de lustre inouie. Lempereur logeait au Rœmer, comme autrefois ses an- 68 LE RHIN ALLEMAND. cetres. Les rois avaient retenu pour eux et leur suite les hotels du premier ordre. Ceux du Second ordre servirent aux princes. Les sei— gnèurs, nobles et millionnaires se contentèrent des dernières auberges. Les bourgeois s'entas— sérent dans les greniers et galèetas de la ville. Nombre deé gens couchèrent sur la dure, et Ss'endormirent à la belle étoile, comme les gueux du moyen àge, aux cris réitérés de: (Vive empereur! Huit jours après, un étu-— diant de Leipzig me racontait ses tribulations dans ces difficiles circonstances. I avait cou- ché durant une nuit entre les jambes de la statue de Gœthe; encore avait-il payé trés- cher ce gite au vagabond qui en était le pre— mier PDOSSESSEUT. Le nom de Goœthe et sa statue se rencontrent, à propos sous ma plume. Oubli impardonnable! p'allais quitter Francfort sans en parler. Il est vrai que la statue est des plus médiocres, et le berceau du poëte assez dépaysé au sein d'une ville qui cultive Pescompte et Pagio plus quèe les muses. C'est dans cette ville pourtant, parmi ces comptoirs deé banquiers ét de mar— GEAREN A 69 chands, que Sest éveillée, formés, développée une des plus riches imaginations d'artiste qui aient emprunté, pour s'exprimer, le langage des vers. Le 28 aoũt 1749, au coup de midi, je vins au monde à Francfort-sur-le-Mein. La con- stellation était heureusè: le soleil était dans le signe de la Vierge, et à son point culminant pour ce jour-là. Jupiter et Vénus le regardaient amicalement, et Mercure sans hostilité; Saturne et Mars demeuraient indifférents.) C'est sur ce ton enjoué que Gœthe annonce lui-meème sa naissance dans ses Mémoires“ Il faut lire dans les pages suivantes toute Phis- toire de son enfance et de sa première jeu— nesse jusqu'à f'age d'homme. Je ne connais pas de récit plus intéressant, je n'en connais pas qui fasse entrer plus profondément dans le secret de son génie. Ce génie, on voit sous quelles influences il Sest formé, façonné, nourri. Quel amour de sa ville natale, et quel tableau animé du vieux Francfort! Quiconque aura lu les pages que j'indique peut se dis- Publiés sous le titre de Poësie et HRedlité. Voir la belle traduction de M. J. Porchat.(Hachette, éditeur.) 70 LE RHIN ALLEMAND. penser d'aller à Francfort: qu'il reste au coin de son feu, qu'il hante en esprit les lieux dé—- crits avec verve et tendresse par le poͤtè: cette ville détruite vaut mieux, elle est plus belle que celle qui subsiste sous le méme nom. La statue de Gœthe s'élève sur une prome- nade où je voudrais moins de poussière et plus d'ombrage; elle fait pendant au monument mé—- diocre de Gutenberg, médiocre elle-méme. Le Poͤté y est représenté drapé à Pantique et cou— ronné de lauriers. C'est une Guvre lourde, dis- gracieuse, sans dignité, sans éclat, quoique signée du nom illustre de Schwanthaler. Ce 8 Gœthe en bronze ne me rappelle guère celui dont notre David a modelé le masque puissant, et de qui sa propre mère s'écriait dans un élan d'orgueil maternel:(Iſest beau comme un fils des dieux.„ Sculpteur, j'aurais coneu autrement mon su— jet. Au lieu de Papothéose du poöte, mieux placée à Weimar, j'aurais représenté Padoles- cent réveur qui s'est peint lui- méme dans le premier livre des Mémoires. Voilà le Geœthe qui convient à Francfort, celui qui fit Gœοtiαε de Berlichingen, Werther, les premières scènes de CHAPITRE II. 7⁴ Halust; le Gœœthe amant de Marguerite avant den étre le poëte. Otez-lui sa couronne, il ne Ta pas encore gagnée; mais rendez-lui la jeunesse, la beauté, et cet air d'aimer et d'ètre heureux qui est le don des natures richement douées comme la sienne. Rien de pareil dans la statue. Par compensation, les bas-reliefs sont charmants, mais ce n'est pas encore de la manière que je voudrais. Jy voudrais voir, non pas un symbole des belles œuvres écrites pendant la maturité, mais plutot des traits ra- contant Fenfance et Padolescence. Gothe, assis Sur la tombe de Gonthier de Schwarzbourg et Evoquant ce sombre moyen àge dont il rem- plira plus tard son Pplus beau drame; Geœthe lisant Klopstock et déclamant avec transport, en compagnie de sa scur, les beaux vers de la Messidde, ou bien encore feuilletant les belles gravures rapportées d'Italie par son père, ou captivant, enchantant par un récit qu'il invente les enfants de son àge; je demande si ce ne My a dans les Memoires une idylle où une Marguerite de Seize ans joue un role plus pur et aussi touchant que celle de Faust. Nul doute que Gothe ne lui ait du une partie de sa création. LE RHIN ALLEMANP. sont pas là des sujets dignes de la statuaire, et s'ils ne conviennent pas particulièrement aux lieux où seleève le monument du poöòte. La maison où il est né a été conservée. Son grand-pòre, devançant la mode, P'avait, de son Vivant, reconstruite dans le goũt moderne. Une inscription la signale aux passants: HIER WARD JOHAXNN WOLFGXNG GGHTHE XM 28 AUGUST 1749 GEBOREN! IVya dix ans, je visitais pour la premiéère tois EAllemagne et Francfort. Jétais dans toute la ferveur de la vingtième année. Gœthe, dont je bégayais à peine la langue, occupait dans mon imagination le rang d'un dieu.& beine déposé sur le pavé de Francfort, malgré un orage qui inondait les rues, je courus à sa de- meure. Je brülais de vénérer les traces mot— telles de cet immortel. Incapable d'y arriver Seul, je crois que j'embrassai łhonnéte homme W qui voulut bien me Tindiquer. Je me récitais, —.—.—— chemin faisant, des fragments de ses ballades 4 Lei est né Jean Wolfgang Gœthe, le 28 aoüt 4749.„ + ———— CHAPITRE II. 73 qu'on apprend dans les colléges; je meéditais pour le lieu memeé de bien autres hommages, jusqu'à des vers que je ne pouvais manquer d'y improviser, car je les polissais depuis trois jours dans ma téte. Enthousiasme perdu! la maison était habitée par de nouveaux maitres, et le concierge qui la gardait me mit poliment dehors. Un écu que je lui offrais(j'en aurais donné dix, sil eüut voulu) dilata les yeux, mais non le cœur de cet inflexible personnage. Jeus la naiveté d'etre affligé de ce contre- temps comme d'une calamité. IIl excita en moi une des plus belles et des plus franches colères dont je me souvienne. Depuis, fai traversé bien des fois Francfort, sans retourner à la maison de Gothe. Non par rancune; mais ꝗqu'y aurais-je vu? On dit qu'on y conserve Sà chambre, ses meubles, ses vètements dautre- [ois. Je le veux croire; mais je ne m'en soucie guòre. Est-ce que ses Mémoires n'en disent pas plus long? Et pour la manieère de dire, avouez que je leur ferais tort en les comparant à un fauteuil boiteux ou à quelque veste rapiécée. Francfort à des environs qui sont char- 7⁴ LE RHIN ALLEMAND. mants. Les vallées du Taunus, les bords du Mein et du Neckar offrent d'agréables excur- sions, fort vantées des habitants. Chaque di- manche, trois ou quatre chemins de fer tracés dans des directions différentes transportent à la campagne tout ce qu'il ya de gens ingambes et disponibles. Ce jour-là, Paspect de Francfort est mortellement triste. Un tiers de la ville est aux officès, un tiers aux champs; le dernier tiers, honteux de lui-mèéme, n'oSse se montrer. Deé ces lieux de promenade, Hombourg est le plus fréquenté. Hombourg est le Baden de Francfort. C'est là que leès millionnaires de cette ville viennent perdre à la roulètte ce qu'ils ont gagné à la bourse. C'est le lieu d'&llemagne ou l'on joue avec le plus de fureur. La ferme des jeux est entre les mains d'actionnaires possesseurs de quarante mille actions. Cette Société, puissamment riche, a fait construire à 5 ses frais le chemin de fer qui conduit de Franc- fort à Hombourg.(Mauvaise affaire, disait-on dans le temps au directeur, tandis qu'il ordon- nait les travaux. Vous y perdrez vos bénéfices.O Mais il ne fit que sourire, et il avait raison. Cèét homme connaissait son siècleé. La facilité CHAPITRE II. 7⁵ des transports à décuplé le nombre des visi- teurs, qui laissent à Hombourg une bonnè partie de Fargent qu'ils yont apporté, sans compter ceux qui s'en retournent les mains vides. Le site est ravissant par sa verdure, ses vallées, ses collines. IIs'en faut pourtant qu'on puisse le comparer à Baden, dont Ia beau t6 est Ssans rivale. Des sources d'eau thermale jail- lissent dans la campagne. Cette campagne a 6té transformée en un parc magnifique entre- tenu à grands frais pour les plaisirs du public. L'eau sort d'une coupe de cristal, et se répand dans un bassin de marbre. Cette eau invite; on puise, on boit et Pon fait la grimace; car bon nombre de ces sources ont le goũt nauséabond du soufre. Le Kursaal est connu dans le monde entier Pour la splendeur de ses salons. On y a jeté du marbre et de la dorure pour plusieurs mil- lions; mais Cart et de goüt, pas une obole. R Pintérièur éclate un luxe on peut dire insensé. Lor, qui est Tidole de ce temple, y triomphe sous toutes les formes. Un public cosmopolite, qui parle toutes les langues et porte tous les costumes, y circule d'un air distrait ou blasé. 76 LE RHIN ALLEMAND. Ilen use comme s'il était chez lui. Et de fait. chacun est ici chez soi.( Car enfin, disait auprés de moi quelqu'un, qui paie tout cela, je vous prie? Vous, moi, tout le mondé. Cet Espagnol(et il me désignait du doigt un cé- lobre étranger) aà perdu hier cinquante mille krancs, et complètèe en ce moment la centaine. Cet Anglais chauve et rouge perd vingt-cinꝗ mille francs; cette dame hol landaise, dix mille. Tai perdu mille écus. Vous allez jouer cent Sous, que vous perdrez. O Et comme je me récriais: Prétendez-vous gagner2 Cest pour le mieux; la roulette ne perd rien pour at- tendre; au lieu de cent sous, c'est cent francs que jinscris à votre compte.„ Les libraires de Hombourg étalent toute une litté'rature à Pusage des joueurs: Jes Maſstòres de lu roullotie,— le Trnenſe et qudrante débollò, Moyen de fuirèe fortune, tels sont les titres qui provoquent la curiosité du bassant. On chercherait vainement un seul livre contre le jeu; sans doute il y serait brälé comme un pamphlet. Depuis Paubergiste opulent jusqu'au dernier des balayeurs qui nettoient la chaussée, est-ce que tout le monde ici ne subsiste Pas 4 ii CHAPITRE II. par le jeu? Au xve siècle, on raconte qu'un moine cordelier préècha dans une paroisse de Paris avec tant de force contre le jeu, que les fidèles allumèrent un grand feu sur la place Voisine et y jetèrent les dés, cornets, cartes et autres engins de hasard et de cupidité. Mal- heur à l'imprudent qui viendrait tenter sem- blable aventure à Hombourg! C'est lui qu'on jetterait au feu. De Hombourg on se rend à cheval, par de jolies routes, jusqu'à un village peuplé de Fran- cais, issus dirèctement de ceux que la persé- cution chassa de France lors de la révocation de P'édit de Nantes. Jallai voir ces compatriotes d'un autre siècle. Je fus surpris et charmé d'en- tendre les sons de la langue maternelle si bien conservés dans leur bouche. Des bambins qui jouaient aux billes dans une rue mauraient pas été déplacés sur la place Maubert. Ils se cha- maillaient et se donnaient des gourmades en très-bon francais; j'ai meme peur d'avoir en- tendu un mot très-vif, presque un juron, qu'on chercherait vainement dans le dictionnaire al- lemand. 78 LE RHIN ALLEMANO. Les filles de ce pays-ci ont une condition fort enviée. Elles vont servir dans les familles riches de FAllemagne, quelquefois fort loin de Hombourg, et apprennent le francais aux Petits enfants. Ce francais trouverait aux veux des puristes un charme tout particulier: il a gardé les tours de phrase, les locutions familières aux contemporains de Louis XIV et de Molière. (Vdites éta-, Monsieur, que nos Gufs sont frais, me disait une fille d'auberge en me servant une omelette équivoque. Et un paysan, eh,ιç qui je me montrai bon prince, Iui ayant fait passer ma bouteille: (Un verreé de vin, dit-il, ᷣννοανάeͤỹοονν‘ re refusé.) Ces bonnes gens de 1864 parlent comme un vieux livre imprimé chez Barbin, deux siècles auparavant. Ee MXVENCE ET LE RHIN Tableau nocturne.— La citadelle, et le tombeau de Drusus.— Mayence un jour de foire.— Gutenberg.— Le Dome et les tombeaux des Electeurs.— Le monument d'un poéte.— Le siége de Mayence en 1793. II Etait plus de minuit quand j'entrai à Mayence, venant de Francfort. La ville était profondé'ment endormie; j'errai comme une ombre sur le quai désert. Le Rhin coulait à trois pas de moi sur la droite. Mais sans le murmure qu'il fait entendre, je n'aurais pas meme soupçonné sa présence. Le quai de Mayence est coupé dans toute sa longuèur par LE RHIN ALLEMAND. dente a été rude et le sommeil trop court à proportion des travaux. Deux pyroscaphes amar- rés à la rive se mirent à chauffer leur chaudière avec un bruit infernal. Puis les portes s'ouvri— rent, èt les campagnards arrivèrent poussant leur ane ou leur bidet chargé de provisions. Survint un groupe de musiciens ambulants. Ils étaient huit à dix robustes gaillards qui Ssoufflaient avec rage dans des trombones en- roués. Peus Fimprudence de leur jeter quel- ques kreutzers, et je crus que leur reconnais— sance me rendrait sourd. Je m'habillai au son de cette sérénade. Je descendais Lescalier, quand je heurtai un gar- con: c'était un certain Fritz, plus éEveillé que la plupart de ses confrères. M. Fritz entreprit de me persuader que je ne pouvais sortir à Mayence sinon muni d'un déjeuner. Peut- etre eüt-il perdu son temps, s'il ne se flit avisé, en manière de péroraison, d'aller querir dans Toffice une tranche de jambon, jambon de Mayence, sil en fut, et des plus fins. Je me rendis à Fargument, et n'en eus pas regret. Les villes allemandes ont cela de bon qu'en fait de produits friands elles tiennent exacté— CI El e 83 ment les promesses de leur titre. La bière de Bavière n'est pas un vain mot; le vin du Rhin est un nectar; et le plus chétif cabaret de Mayence sert à ses hotes affamés et rapiécés des tranches du mets indigène qu'envierait la table d'un roi. Ces döétails, et Pimportance qu'ils semblent occuper dans mon estime, feront sourire plus d'un lecteur. Ces lecteurs auront tort. C'est le charme de la vie de voyage que T'esprit et le corps y trouvent, chacun de leur coté, paàture. Jamais ces deux frères ennemis ne se montrent si bous camarades que dans cette existence er- rante et décousue. Kprès que T'esprit a joui d'un bel édifice ou d'un beau site, permis au corps de jouir d'un bon repas. C'est justice. Qui n'a pas senti un secret plaisir de passer de un à P'autre, n'est pas fait pour courir le monde.(0 chairlo disait Descartes. O idée!„ disait Gassendi, chacun en haussant les épaules dé pitié. Le Voyageur réunit les deux termes, quoique op— posés, dans la meéme formule. Il prend volon- tiers pour modeéèle cet illustre président de Brosses, le prince des touristes, qui passe sans vergogne de la description d'une galerie de 8⁴ LE RHIN ALLEMXND. peinture au menu de son diner. Et de grace, que faisait Cle divin Llysse,» notre patron à tous? Homeère le montre-t-il moins sensible aux mets de la table royale d'Alcinoüs qu'à Lexcellente musique de ce prince? Retournons à Mayence. Vueé à vol d'oiseau, Mayence figure un arc de cercle parfaitement dessiné, dont la courbe est formée par les fortifications et dont le fleuve est la corde. Ces fortifications, d'un périmétre infiniment moindre que celles de Paris, et d'une défense plus facile, sont fondées sur le système de Vauban, considérablement revu et compli- qué. Jai entendu des connaisseurs en faire grand cas, j'en ai entendu les dénigrer. Je répò- terai ici ce que je disais en pareil cas à Linz: Une guerre peut seule décider la question; souhaitons donc qu'elle reste longtemps sus- pendue.9 Chaque extrémité de la ligne fortifiée vient s'appuyer au fleuve, qui lui préte son for- midable fossé. Un pont de bateaux et un pont de fer lient les deux rives. Mais une redoutable Citadelle, fièẽrement attachée en amont au flanc de la ville, commande le passage et se tient 8 CHAPITRE III. 85⁵ prète à foudroyer Passaillant. Sa gigantesque Etoile fait front de quatre cöôtés, et ses quatre bastions, hérissés d'artillerie, portent ces noms héroiques ou sinistres: Drusus, Germaſuicus, Tacitèe et Alarmèe. Cè dernier, à demi engagé dans le faubourg de la ville, a la mine qui convient à son nom. C'est une farouche senti- nelle qui de loin ou de près dit: Qui vive! au Passant. La mèéme enceinte renferme un monceau de pierres écroulées qu'une tradition assez cons- tante désigne sous le nom de Tombedu de Dru- SIs. C'est là que le gendre d'Auguste, que le fondateur de Mayence vint mourir de cette mort mystérieuse ét funeste qui semble ap- partenir à la légende plus qu'à Thistoire. Vain- quèeur, il avait chassé devant lui les hordes germaines, et, du Rhin, pénétré avec ses aigles jusqu'à PElbe. Les forèts de ce fleuve tombaient sous les haches romaines, et des chemins Sou— vraient aux légions à travers les chenes sacrés de Teutatès. Tout à coup une femme, une pré- tresse sortie des profondeurs de ses bois, les cheveux épars, Pœil ardent, amère et furieuse en son langage, selance à la bride de son cheval, ————— 15 4 86 LE RHIN ALLEMAND. le détourne avec une sauvage violence, et pro— noncè contre le général de longues impréca- tions. Drusus revint à pas lents vers son camp, l'esprit frappé et le cœur ému d'un invincible effroi. Peu de jours après, une chute de cheval Payant gravement blessé, il fut rapporté mou— rant à Mayence, où il expira dans les murs du fort bati par lui. Comme toutes les villes populeuses que leur situation érige en villes militaires, Mayence Etouffe dans ses murs. Ses rues étroites, tor— tueuses, boueuses, ses maisons hautes de quatre ou cind étages, sont sans grande beauté et sans grand caractère. Une population nom- breuse et affairée s'y coudoie. Cest justement Lépoque de la foire. Les boutiquiers ont net- toyé leurs vitres, endossé leurs meilleurs ha- bits, Etalé leurs plus séduisantes marchandises. Ouù le luxe va-t-il se nicher 2 ai vu se balancer à un crochet des morues sèches dont chaque facè était dorée! JTai vu, sur une place, un balais du siècle dernier, avec un blason, des devises et une pompeuse façade, servir de ma- gasin à un débitant d'épiceries! AUSPICE Dko, dit une devise encore lisible sur la muraille. CHAPITKE III. 87 Admirable enseigne, sil n'en est du maitre comme de tant d'autres, chez qui Pacheteur se fait dépouiller sous les auspices de la honme Fol. Un bruit de fanfares m'appelle sur une place. C'est la place Gutenberg. Jy retrouve mes musiciens ambulants, qui trainent sur leurs talons tous les gamins de la ville. Un air de valse qu'ils exécutent met aux fenétres une moitié des servantes du voisinage. Lautre moitié accourt, sans plus de facon, le balai à la main. Les soins du ménage sont suspendus pour tout le temps qu'il plaira à Torchestre. On dit que le ranz des vaches entendu dans le lointain fait déserter le drapeau au Suisse en- rolé comme soldat. II n'y a pas de cuisinière allemande qui ne déserte deux ou trois fois le jour ses fourneaux pour courir après la ritour- nelle d'une valse que jouent dans un carrefour trois Orphéès en guenilles. Aux joueurs de trombone succède un bala- din, homme important et populaire, si j'en juge à Paccueil qu'il recoit. Son théaàtre est bientot dressé: une pancarte au bout d'une perche fichée en terre, voilà tout Pappareil. La 88 LE RHIN ALLEMAND. pancarte présente une série de scènes grossiè- rement enluminées, avec ceétte annonce en lettres plus que majuscules: Venes voir, petits et grands, e DU CELERBRE CHEF DE BRIGANDS CABLO MEURTRILER DE CINOQUANTE PERSONNES. Les cinquante victimes sont là, sans qu'il en manque une seule, pourfendues et sanglantes, sous le coutèau du féroce Carlo. Ce dernier apparait à la fin, entre deux gendarmes, accom- pagné d'un prèetre qui le confesse et le conver- tit. C'est lèe dernier tableau, qui forme la mo- ralité du dramèe. Pour prix de sa conversion, Carlo se voit épargner P'ennui d'étre pendu.«. en peinture. Lèe baladin, homme flegmatique, sans mème — quitter le fragment de pipe qui pend à sa — bouche, promeène lentement sa baguette sur chaque compartiment de la pancarte, et bre- douille quelques mots d'explication. C'est là 4 — +——— CHAPITRE III. 89 toute Faction, tout le dialogue. Un acolyte, déplorablement enroué, entonne et nasille une complaintèe: C'est le chœur. Un gobelet d'étain circule dans le public et recoit les gros sous: o'est la fin du spectacle. On ne se figure pas le succès de ces exhibitions et Timportance de ces montreurs d'images. II n'y a que des Alle- mands pour s'amuser de si peu. Et quelles re- cettes! I n'y a que des Allemands pour payer de si bon cœur leur plaisir. X Paris, que de Saillies, de gaieté, d'invention, sont nécessaires à Pimpresdrio populaire pour retenir devant son théàtre en plein vent un public dédaigneux et blasé! La quéte en met les trois quarts en déroute, et la sébile fait le tour d'une Place dégarnie. X Mayence, je vis chaque Spectateur Ppayer avec la régularité d'un abonné. IIn'y eut, je crois bien, qu'un déserteur, et, c'était moi; je me punis sur-le-champ de cette évasion par une double contribution. La place Gutenberg, transformés ce jour-Ià en théaàtre et en marché, doit son nom à la statue que la ville de Mayence fit élever par Thorwaldsen à Pillustre inventeur de Fimpri— 1 ——— 5 90 LE RHIN ALLEMAND. merie. Jai dit ailleurs ce que j'en pensais, et j'en pense encore ce que j'en ai dit. Jamais ce Gutenberg, content et bien portant, n'eüt inventé Pimprimerie. II me rappelle la statue dèe Deéscartes qui est à Tours: jamais ce Tou- rangeau de marbre n'a prononcé la fameuse parole gravée sur son piédestal: Je hense, donc Je Sνe², Les bas-reliefs ne valent guère mieux que la statue. Thorwaldsen n'y envisage son sujet que par leè coté étroit, banal et matériel. Une presse en mouvement, des compositeurs au travail, des feuilles étendues sous le rouleau générateur; il s'agit bien de cela, vraiment. Allez à Strasbourg, gens de Mayence; vous y Verrez le vrai Gutenberg, ressuscité par le génie de David, et les bas-reliefs de sa statue vous raconteront ce que vous laissent ignorer ceux- Ci-: Thistoire morale de Pimprimerie, sa mis— siou civilisatrice dans le monde. X Mayence, une inscription en vers latins prétend suppléer au silence de la statue: Artem quæ Græcos latuit latuitque Latinos, Germani solers extudit ingenium. Voir le Danube allemand et ᷣA emañVNe dquSud, ch. I, p. 19. CHAPITRE III. Nunc quidquid veteres sapiunt sapiuntque recentes, Non sibi, sed populis omnibus id sapiunt!. CVos inscriptions sont trop longues, disait, lord Byron, et elles sont inutiles: les noms suffisent.» Il avait raison. Surtout craignons les inscriptions en vers; elles sont toujours ou plates ou ampoulées. Peffacerais sans pitié, si j'étais édile, toutes celles qui font tenir à nos statues, à nos colonnes, à nos fontaines, le lan- gage adulateur et fade des monuments tumu- laires. II leur faudrait, pour trouver grace devant moi, ou uneé pointe de malice, comme dans ces mots gravéès sur une fontaine publique à Francfort: DIEU BENISSE NOTRE BOITISSON! EE IIN e, LEAU POUR VOVUS“. Cet art inconnu des Grecs et des Romains, le génie inventif d'un Allemand l'a découvert. Aujourd'hui tout ce que savent les anciens, tout ce que savent les modernes n'est plus leur propriété; c'est la propriété du monde entier.9 2 Gesegnet soll der Trank Uus sein. Das Wasser Euch Und mir der Wein. 92² LE RHIN ALLEMAND. Ou bien un air d'antiquité et de naiveté, comme dans ces vers inscrits sur la facade de quelques vieux logis francais: Saint Pierre, saint Simon, Gardez notre maison; S'il y vient un pauvre, Baillez- li l'aumòne; S'il y vient un pèlerin, Baillez-li de notre vin; Mais s'il yvient un larron, Baillez-li du lourd bäton. Mayence a une cathédrale, qui est son plus beau monument. Extérieurement, rien de plus bizarre. Pas de facade; une porte basse, percée dans le flanc de T'édifice, sert d'entrée prin- cipale. Mais les battants de cette porte sont vieux de huit siècles, et sur leurs panneaux de bronze sont encore lisibles les caractères de la charte octroyée par TEVque Adalbert Ier aux bourgeois de Mayence, et gravée par son ordre à Cette place. Deux dõmes, de styles et de proportions dif— férents, couronnent T'édifice. On dirait, pour la CHAPITRE III. 93 forme et les ornements, deux tiares papales: Pune plus ancienne, par conséquent plus 86“ vère et plus nue dans sa structure, plus im- posante aussi; Pautre plus riche, plus pom- peuse, plaisant davantage au regard, parlant moins au cœur. Lintérieur présente trois nefs romanes, dont la principale est remarquable par la hardiesse des ares suspendus à une grande hauteur. Mais les fenètres sont rares, Etroites, placéèes trop haut. Le jour manque eèt tombe mal. C'est le vice capital de Parchitecture romane. Labon- dance et la diffusion de la lumière est, au con- traire, le triomphe du gothique. Partout où il le pèeut, FTarchitecte gothique perce les murailles, et au lieu de moellons étale au soleil ses admi- rables verrières. Enfin le dome de Mayence pré- sente cette disposition qui n'est pas très-rare, d'un double chœur se faisant face à chaque extrémité du grand vaisseau, et d'une double abside qui semble soudée Pune à Pautre. C'était Péglise cathédrale et le lieu de sépul- ture des archeveques-Eleècteurs de Mayence, princes du saint-empire romain, etc. De laà lui vient sa principale richesse, chaque élec- —3— 9⁴ LE RHIN ALLEMAND. teur s'y étant fait ensevelir avec magnificence. Les chanoines et les prétres ayant suivi leur exemple, le temple est devenu un vastè cime- tièkre, une nécropole aux rangs pressés. Un peuple de statues, une collection d'urnes fu- nèbres, de colonnes de marbre, de monuments fastueux, ont envahi les piliers des nefs, les chapelles, les murs, les caveaux., Ils sont de tous les temps éet de tous les styles. Un con- naisseur ferait là tout un cours d'histoire des arts à leurs différentes époques. L'art naif du moyen àge a modelé de maigres figures sur des corps ascéëtiques enveloppés dans de roides draperies. La Renaissance s'est donné carrière en de fantasques imaginations, tordant, fouil- lant, contournant sous mülle formes les images de la mythologie et celles du christianisme, mariées ensemble par un gracieux mensonge. Le XVIle et le XvIlle siècle inaugurent le genre théatral, et coiffent de la perruque de Louis XIV des guerriers vétus de la tunique, de la cui- rasse èt du glaive romains. Un tombeau nous présente TEVque-Electeur agenouillé, de grandeur naturelle, au pied d'un calvaire. Larchipretre Bernard de Gablentz à HKPRNE U. voulu qu'on le placàt, en grand costume, au milieu de toute sa famille: en tout douze per- sonnages, hommes et femmes, avec les fraises empeséeès et le reste du costume du temps de la Ligue. Un troisième est censé voir, dans une pieuse extase, le ciel s'ouvrir à lui; et le sculpteur, pour rendre ce réve sensible, à fi- guré Dieu le Père en costume de pape, qui lui envoie, du haut d'un nuage, une grande béné- diction. La plupart des tombeaux sont chargés de blasons. Un seul en supporte dix-sept, qui attestent Tillustre origine et la brillante pa- renté du mort. Et puis ce sont de longues, fastueuses, verbeuseés èt crèuses inscriptious attestant, jusque dans le néant, cette incurable vanité de Fhomme, et qui tournent toutes à la confusion de cette vertu plus admirée que pra- tiquẽe qu'on nomme Thumilité chrétienne. En veut-on un échantillon? Je copie et je tra- duis: Albert, Har la miséricorde divine et Vuuto- ite de l sdinte Vglise romaine, prötre de Sdint-Dierreges Liens, cardinual läégat, àrelti- chancelier dii sdint-empire romain dans la 96 LE RHIN XLLEMAND. province dle Germanie, prince(lectèeun, d Halberstadt, marquis de Brandebourg, duc de Stettin, de Poméramnie, de Slavie, hurgraue de Nuremberg, etc. etc. Prince acαο⁊“h̃i et d0e de toutes les vertus, elc.n. Le reèeste est à Pavenant. Une lame de marbre blancd, enchàssée dans est tout ce qui reste du tombeau femme. le mur, Elevé par Charlemagne à Fastrada, Sa Linscription, en caractères byzantins, donne aux tombes voisines une lecon de simplicité et de modestie: FNSTRDXNX PIX CXROLI GONJUX VOCITTXTA, CHRISTO DILECTA JXCET HOC SUB MARMORE XNNO SEPTINGENTESIMO NONAGESIMO OUXKRTO. Un cloitre attenant à la cathédrale est un Second cimetière servant à recueillir les morts qui wont pas leur place dans le premier. Ici chaque dalle est une tombe; chaque tombe porte, gravée en crèeux, rimage d'un pretre à demi effacée par les pieds des passants, et c'est CHAPITRE III. grand'pitié, si Ton songe que beaucoup ont une valeur artistique, presque toutes une va- leur historique. La cour du cloitre est jonchée de marbres et de statues, couchées, penchées, brisées, souillées par Therbe et les ronces. Des ménagères, amies du bedeau, y font sécher leur lessive, et suspendent leurs guenilles à des reliques vénérables par plus de neuf cents ans d'antiquité. Un poöéte a son monument parmi ces an- cétres du clergé de Mayence. Isappelle Henri de Meissen. Il était en méme temps chanoine et Minnesbenger, ou chantre d'amour. Mais ses chants, consacrés aux femmes, et surtout à la Vierge Marie, étaient d'une pureté sans tache. Son siècle lui donna le beau surnom de Frauen- Ioh, ce qui veut dire Ioναοur des femmes. Une antique miniature le représente chantant sur un violon les louanges d'une dameè en couronne d'or, figurée dans ses armoiries. Un chœur de musiciens demeurent attentifs et muets autour de lui. Deux pages étendent un tapis sous ses pieds“. Manuscrit dit de Maneésse, no 4232, fonds allemand.(Biblio- thèque Impériale.) ——ů—— LE RHIN ALLEMAND. II servit d'arbitre dans un grand débat qui passionna longtemps les poétes d'outre-Rhin. Des deux mots allemands qui désignent la femme, Weib et Fruu, il“agissait de savoir lequel était le plus noble, le plus digne d'u- sage. Frauenlob prononça en faveur de Frau pour deux raisons: Pune, d'étymologie: Frau, dit-il, est tout près de Freude, qui veut dire 7o¹, Pautre, d'archéologie et de sentiment. Le 0 2 S premier homme qui parla allemand fut Men- nor, fils d'Adam. S'étant marié, il fit rougir de plaisir sa jeune fiancée en Pappelant Fra,. Comment résisteér à cet argument? Frauenlob mourut en 1347, et sa mort fut recue dans Mayence comme un deuil public. Toutes leés cloches de la ville sonnèrent ses funérailles. Les femmes deé toute condition se réunirent pour escorter son cercueil. Huit des Plus belles et des plus nobles le soutinrent sur leurs épaules. Des groupes de jeunes filles et d'enfants le précédaient, semant sur sa route des fleurs de lis et de roses. Le clergé tout entier le recut sur le seuil du Dome, honneur 2 Oet. d'Assailly, Ies Chevallers pobles. CGHAPITRE III. 99 qu'on rendait aux seuls princes. Larcheveque hénit lui-meme le sépulcre, et quand la dé- Pouille y fut déposée, les dameés Pinondèrent de parfums et d'essences. Puis elles chantèrent un des hymnes du podte à la Vierge Marie, celui-ci peut-etre, qui est suave commeè son objet: „Narie, la verdure de la plus fraiche prairie parattrait päle, foulée par tes pieds éblouissants. Je m'incline devant ton ombre, je la suis et je Ladore. Tu es la fleur d'élection. Le Seigneur t'a honorée d'un regard, et soudain tu as tres- Sailli comme le lis sous la ToSEE.. «Dame Marie, vous qui sauvez, daignez vous attendrir en contemplant notre pauvre àme. Quand pourrons- nous vous voir, tenant votre beau fils sur vos genoux, serrant dans vos bras le Soleil des soleils 19... 9 Le monument de Frauenlob, brisé par des macons maladroits au siècle dernier, a presque entièrement disparu. Les débris qu'on a pu re- cueillir ont été encadrés dans une pierre du cloitre, où on les peut voir. Le principal est un fragment de la face du poöte. En 1843, les dames de Mayence se cotisèrent pour élèever un Oct, d'Assailly, Tpidem. 100 LE RHIN ALLEMAND. cénotaphe en son honneur. Ilest dans le mème cloitre. M. Schwanthaler, choisi pour Pexécution, n'a rien sculpté de plus pur ni de plus parfait. IIa représenté une femme, en habits du xive siècle, venant déposer une couronne sur un tombeau. C'est simple et c'est charmant; la noblesse de bensemble et la gràce infinie des détails ren- draient notre Pradier jaloux. Le marbre le plus pur préte sa blancheur à cet admirable ou- vrage. La dédicace portèe ces mots: XU PIEUX CHXNTRE DE LX SXINTE VIERGE, DE L'HONNEUR ET DE LA PIETE DES FEMMES, MXITITRE HENRI FRAUENLOB, MAVENCGE RECONNAISSANTE. 1 L'artiste a signé plus bas: SCGCHWANTHALER FECIT In honorem templi ankiquli. —— e Mayence étant tombé en 1793 au pouvoir des armées francaises, les KXutrichiens et les 90 CHAPITRE III. 104 Prussiens s'unirent pour le reprendre. De la un siége mémorable qui occupe une belle place dans les annales militaires de notre révolution. Les Francais n'avaient que vingt mille hommes contre les soixante mille de leurs en- nemis; mais c'étaient les plus intrépides sol- dats de la république, commandés par deux braves, Dubayet et Kléber. Le bombardement commenca le 27 juin, et continua pendant les jours et les nuits suivants. Cöétait, dit un tõmoin oculaire, un étrange spec- tacle. Le ciel resplendissait d'étoiles; les bom- bes semblaient rivaliser avec elles“. Quelques jours auparavant, les Francais avaient impi- toyablement chassé de leurs murs les femmes, les enfants, lèes vieillards, les malades. Mais 'ennemi, usant de la méme inhumanité, les repoussa vers la ville, et Pon vit pendant quel- ques heures ces infortunés errer avec déses- poir entre les canons des Prussiens èt ceux des Francais. Cèes derniers avaient de tristes raisons d'en venir à ceés extrémités. Etroitement bloqués Gœthe, Stëge de Mapence. 102 LE RHIN ALLEMAND. depuis le commencement du siége, ils souf- fraient de la plus cruelle famine. La ration du soldat fut diminuée du quart, puis de moitié; puis il dut pourvoir luimmeme à sa subsistance. IIS allaient, dans Pintervalle des factions, Ppé- cher sur les bords du Rhin les animaux morts que le fleuve entrainait. La nuit, de grands fi- lets tendus rètenaient au passage ces tristes 6paves. Le fourrage étant épuisé, on tua les chevaux pour en manger la chair. II y en eut un marché dans la ville; elle se vendit jus- qu'à quatre et cinꝗ francs la livre. Une chasse assidue fut faite à tous les animaux domesti- ques. Les caves, les greniers, les gouttières furent dépeuplés de leurs habitants. II faut avoir connu un dé ces vétérans et avoir en- tendu ses récits pour se faire Pidée de ces scònes terribles et burlesques. Un jour Kléber invita son état major à venir en grande pompe manger sa part d'un chat, accosté de douze souris, sur un fond d'avoine bouillie. Les tortures de la faim n'étaient pas les plus rudes. Privés de toutes communications avec la France, nos soldats ignoraient ce qui 8y passait. Les Prussiens imaginèrent d'imprimer CE 103 de faux Moniteurs, qu'ils jetèrent par-dessus les murs de la place: on y lisait la chute de la Convention, Tabolition de la république, le rétablissement de la royauté. Cependant la garnison ne parlait pas de se rendre. Ces fiers soldats Sétaient juré entre eux de s'enseèvelir vivants sous les murs de Mayencè. Quand Kléber et Dubayet, cédant à la nécessité, eurent signé les honorables con- ditions de la retraite, ils eurent plus de peine à les faire accepter de leurs troupes qu'ils n'en avaient eu à les obtenir des Prussiens. II Etait stipulé pourtant que Parmée se retirerait avec les honneurs de la guerre, mousquets sur I'6- paule, enseignes déployées. Gœthe, qui assista à cèe défilé, en aà laissé une narration animée: Des cavaliers prussiens ouvraient la marche, la garnison frangaise suivait. Une colonne de Marseillais, petits, noirs, bariolés, déguenillés, s'avangait à petits pas. Ensuite ve- naient les troupes régulières, sérieuses et mécontentes, mais nullement abattues ni humiliées. L'apparition la plus krappante fut celle des chasseurs à cheval. Ils s'étaient avancés jusqu'à nous dans un complet silence: tout à coup leur musique fit entendre la Marseillaise. Ce Te Deum révolutionnaire a quelque chose de triste et de menagant, 104 LE RHIN ALLEMAND. méme lorsqu'il est vivement exécuté. L'eflet fut saisissant et terrible, et le coup d'œil imposant, quand les cavaliers, qui étaient tous de grande taille, maigres et d'un certain age, et dont la mine s'accordait avec ces accents, pàssèrent devant nous. Une troupe particulière attira Tattention: C'é- tait celle des commissaires. Merlin de Tbionville, en habit de hussard, remarquable par sa longue barbe et son regard sduvage, avait auprès de lui un autre personnagèe habillé comme lui. Le peuple voulait se jeter sur lui. Merlin sar- rèta, fit valoir sa dignité de représentant du peuple frangais, la vengeance qui suivrait toute insulte. II conseilla la mo- dération;&car ce n'est pas la dernière fois, dit-il, que vous me voyez ici.» La foule demeura interdite, pas un ne branla l. 1Gcœthe, Stege de Maence. CHAPITRE IV LE RHIN DE MAVYENCGE A COBLENTZ Le Rheingau.— Le Johannisberg.— Le vin du Rhin.— Chan- sons à boire.— Tableaux du passé.— La tour des Souris.— L'Echelle du diable.— Baccharach.— Oberwesel et son bour- guemestre.— Lorely, la fée des eaux.— Ballade.— Histoire d'une Ondine.— Le Chat et la Souris.— Le Kœnigsstuhl.— Le Stolzenfels.— Arrivée à Coblentz. La navigation du Rhin, ouverte dès avant Manhbeim aux bateaux du commerce, ne com- mence, pour le touriste, qu'au pont de Mayence et s'arréte à celui de Cologne. Leè chemin de fer à dépossédé le fleuve dans toute la partie su- périeure et inférieure de son cours. On ne visite plus, et Pon fait bien, que la région intermédiaire. Quinze à vingt bateaux spacieux 106 LE KHIN ALLEMAND. et de bonne apparence, appartenant à deux compagnies opulentes, sillonneut le Rhin dans tous les sens, et transportent chaquèe année plus d'un million de voyageurs!“. Si Pon songe que presque tout ce mouvement Sopère pen— dant la durèe du semestre d'été, Cest un chiffre de cent cinquante mille personnes au moins qu'il faut compter pour un mois. Cela fait, on Timagine sans peine, une énorme et geénante cohué. C'est le côté facheux du voyage. Pour jouir de la nature et des arts, pour se sou- venir èet pour réver, il faut un recueillement, une possession de soi-meème qu'exclut inévi- tablement la présence d'une trop grande mul- titude. La vraie manière de visiter le Rhin est celle des étudiants allemands. Ils vont, le baton à la main, le sac au dos, pratiquant à petites jouruées les sentiers de la rive. Parait-il un chariot chargé d'herbes pour le marché, ou bien une barque que dirige au fil de Leau un marinier complaisant, ils y montent, et de là, goütent en paix la douceur du ciel, la beauté deés rives, Pinfinie variété des couleurs et des Le chiffre ofliciel pour 1861 est de 4,195,236. 0 CHAPITRE IV. 107 formes. Què de fois ai-je envié leur libre al- lure, et soupiré de ne pouvoir les suivre! Les bateaux du Rhin me faisaient songer à ceux du Danube; mais j'assignais aux premiers un rang bien inférieur. On ne s'y trouve pas asSe2Z dépaysé; la société en est trop uniforme. Le Parisien y retrouve tout Paris, PAnglais tout Londres. Point de nouveauté piquante, rien d'imprévu, ni dans le costume, ni dans les mours, ni presque dans le langage. Ajoutez qu'on est pressé, poussé, noyé dans une foule envahissante. Il faut y disputer sa part d'espace, deé lumière et de vision. C'est une lutte à outrance contre les fàcheux, les importuns, les badauds, les vantards, les ba- vards, sans compter Pinsupportable troupeau des dévorants. Ceés derniers transforment en rEfectoire tout le pont du bateau; leur voyage est une longue ripaille. L'ancre à peine levée, vite une table, une nappe sale, des verres, beaucoup dée verres, eét, dans une vaisselle Equivoque, un entassement d'objets sans nom, mais non pas sans odeur. En vain change-t-on dix fois de place: de la poupe à la proue, ce H'est qu'une vaste cuisine. Le chef des marmitons 108 RHIN LE ALLEMAND. est visiblement le personnage important de P'équipage. II existe un pays dans les contes de féeés où l'on navigue dans des nacelles de biscuit sur des fleuves de saucè: qui croirait que lèe vieux Rhin m'en a fait souvenir? J'étais venu pour entendre la chanson de Lorely, la fEE des eaux, et j'entends celle d'un tourne- broche! A peine Mayence a-t-il caché dans le loin- tain ses dömes, d'un rose étincelant, comme ceux d'une ville orientale, que le fleuve entre dans la fertile contrée du Rheingau. On appelle ainsi une région, moitié plaines et moitiéè mon- tagnes, abritée des vents du nord eèt de P'est derrière les masses épaisses du Taunus et du Niederwald, tandis qu'elle présente au midi ses coteaux que le Rhin contourne. C'est le verger de PAllemagne. Nous verrons des lieux plus poétiques; nous n'en verrons pas de plus pros- pères, de plus florissants. Les villages se suc- cèdent à de courts intervalles; leur site, leur structure, Péclat de leurs facades blanchies à la chaux, tout en eux est réjouissant. La plu- bart s'avancent jusqu'au bord de Teau, dont CHAPITRE IV. 109 un mince sentier les sépare. En hiver, Pinon- dation chasse Thabitant de sa demeure. Mais ici, comme sur notre Loire, Pinondation èst un mal périodique qui n'étonne personne. On Sar— range pour vivre en paix avec cet hôte incom- mode; et, plutot que de Séloigner du fleuve paternel, on se résigne à lui céder une fois bar an sa chambre et son lit. Dans les soixante Premières années de ce siècle, on ne compte bas moins de trente-trois débordements, quel- ques-uns terribles“. Des églises plus ou moins antiques, de forme agréable, modestes comme i sied à des clochers de village, se présentent au centre du hameau. Alentour se presse, sans beaucoup d'ordre, un groupe de maisonnettes tapissées de vignes, couvertes en briques, avec des cordons de granit bleu aux portes et aux fenétres. Rarement une auberge manque à Pappel en ce pays sillonné de voyageurs, et rarement sur son enseigne manquent PAnere dον ou le C'est dans la chronique d'Eginhard, à la date de 815, que L'on trouve la première trace historique des débordements du Rhin. Napoléon avait crés des Magistrats du. Hyin, spéciale- ment chargés de prévenir le retour de ces fléaux. EEEEGPPEGAAccGcGGGGGGGGGGGGGGGGGcGcCGccGcCc 14 1¹⁰ LE RHIN ALLEMXND. Cyßgne traditionnels. Laubergiste, éłpanoui sur le seuil, se montre, doucement ému, au signal de la cloche qui annonce notre passage; il suppute en espérance le gain de la journée. Tout le village accourt au mèéme signal, ayant méme intérét. L'étranger qui met pied à terre n'est-il pas un oiseau de passage dont chacun se promet une plume? Enfin les marmots de Pendroit se jettent dans les barques amarrées sur le bord, afin de danser avec elles dans le remous du bateau. Ces barques forment une flottille respec- table, qui est la MA dès bords du Rhin. De petits chantiers de construction en mon- trent d'autres qui sont inachevées. De grands filets sechent au soleil sur les pierres. La péche nourrit ici de nombreuses familles. C'est une tache lucrative quand le peècheur prend dans Su nasse quelqu'une de ces carpes si prisées des gourmets, ou quelque saumon qui S'est aventuré plus loin que ses confrères. Un autre genre de peéche est celle de Por. Le Rhin en roule une très-faible quantité, que ramassent à grand'peine quelques mal- heureux orpailleurs. On les voit, aux eaux CHAPITRE IV. 11⁴ basses, fouiller les bancs de sable laissés à découvert par le fleuve: labeur ingrat et Pi- teuse ressource, Sil est vrai que pour réunir une masse d'or du poids d'un kilogramme il ne faut pas remuer moins de sept millions de kilogrammes de sable. On a calculé que ce travail de pionnier, exercé par une per- sonne active pendant une année, rapportait de cent à cent vingt-cinꝗ francs. Lor ainsi recueilli sert à frapper une monnaie, natu- rellement assez rare, et qu'on nomme ducats du RBhin. Mais la vraie, bimmense richesse du Rhein- gau, après Pexploitation du voyageur, est celle de la vigne. Un vieux poëte raconte que, deux seigneurs se disputant un trésor, le roi, pour les accorder, fit jeter toute la masse d'or dans le Rhin. C'est cet or qui, filtrant dans les veines de la terre, colore, dit-il, le jus des vignes qui bordent le fleuve. N'en déplaise au vieux conteur, je croirais plutot que tout For du pays vient de ses vendanges. II n'y a pas dans tout le pays rhénan de région plus propice au rai— sin. Aussi cetté culture aà-t-elle tout envahi. 112 LE RHIN ALLEMAND. Des pointes de rochers, des pentes et des pré- cipices où c'est un travail de sèé tenir debout, ont été fouillés, béchés, fertilisés. X défaut de Ssol végétal, on à 6Emietté, pulvérisé la roche friable. Les ceps étendent à perte de vue leurs lignes régulières, et tous les contours de la montagne en sont hérissés. De cette nappe de verdure se détachent, par intervalles, de grandes villas à Pitalienne, aux toits plats, aux murs carrés, ou bien des castels néo- gothi- queès, avec des tourelles en créneaux. Ce sont les maisons de plaisance des riches négociants en vins de Mayence ou de Francfort, cons- truites en pleins vignobles, dans le propre élé- ment de leur richesse. Des banderoles bariolées aux couleurs nationales flottent au sommet, et signalent, comme dans un palais princier, la présence du maitre. Point ou presque pas de jardins alentour. Le terrain est trop rare, le produit trop précieux, pour laisser Fagréable usurper la place de P'utile. Un chéne, un mé- lèze, nèe donnent que de Pombre: ici chaque pied de vigne se couvre, à Tautomne, de pièces d'or. Au pied de la terrasse se balance une na- celle éłlé'gamment pavoisée. Avoir pignon sur CHAPITRE IV. 113 le Rheingau et nacelle sur le Rhin, sont les deux termes de la félicité humaine dans ce Pays. Jy voudrais joindre moins de frimas en hiver, et un climat plus constant en été. De tous les vignobles que nous cotoyons, 1e Johannisberg est le plus fameux. Chapeau bas devant le roi des vins du Rhin. Chacun lui doit un hommage. Pourquoi faut-il se con- tenter d'un hommage platonique! Trois doigts de vin de qohannisberg versés à ce moment ne nuiraient pas au paysage. La colline qui le pro- duit sélève à cent vingt métres au-dessus du Rhin. Elle est revetue des pieds à la téte d'un superbe manteau de vignes, qui se nuance, aux approches des vendanges, des plus riches couleurs de Fautomne. Heureux princes de Metternich, à qui ce domaine appartient! II wembrasse guère plus de soixante-dix arpents, Produisant de vingt-cinq à trente tonnes. Mais le revenu annuel est de cent mille francs. La charge darchiéchanson impérial existe encore pour les maitres du Johannisberg, S'il est vrai qu'en faisant ce cadeau à son ministre, en 1815, Tempereur d'Autriche se soit réservé 8 14⁴ LE RHIN XLLEMANPD. un dixième de la récolte. Le reste est disputé à prix d'or par les gourmets couronnés ou millionnaires. On parle encore d'un tonneau acheté au prix de dix-huit mille florins par les s0uverains de Prusse, de Russie et d'Kngle- 43 Les premières vignes plantées sur le Johan- nisberg datent du xle siècle, et Thonneur en revient à Parchevèque de Mayence, Ruthard. Elles furent tout de suite en réputation. Un monastère S'éElevait alors à la place où se voit le lourd et déplaisant castel des Metternich. Les moines commis à la garde de la récolte passaient pour en apprécier suffisamment le mérite. Le moyen àge exerce sa malice à leur endroit. Un fabliau les représente pendant une Visite de l'&EVοꝗνe.(Des bouteilles et des verres, dit PEVEque; golitons le vin de cette année. Mais d'abord une pieuse oraison; vos bréviaires, mes fröres.„Les moines fouillent vainement sous leurs robes; pas un seul bréviaire.(Buvons, néanmoins, reprend Findulgent prélat; nous prierons de mémoire. Un tire-ouchon! Qu'on m'apporte un tire-bouchon pour ouvrir cette fiole!» Aussitot dix, vingt, cinquante tire- CHAPITRE IV. 145 bouchons se présentent à Tappel. IIs Etaient plus nombreux que les bouteilles. Sur tous les bords du Rhin les vendanges sont le signal de fétes rustiques. On promène la première grappe sur un char, escorté de vignerons en goguette. Au Johannisberg, la vendange a lieu quinze jours plus tard que bartout ailleurs. On attend que les grappes commencent à pourrir pour les porter au pressoir. Lusage était jadis de ne vendanger que sur un ordre écrit et signé de la main du maitre. Une année, celui-ci perdit la mé- moire, et laissa passer TLautomne sans expédier ordre nécessaire. Novembre venu, il visita Ses vignes. Le raisin y pendait encore intact. On le recueille à la hate, on le jette dans la cuve. Le vin se trouva surpasser celui des années Précédentes. On érigea en pratique cette dé- couverte du hasard. Lnglais Forster, qui me préte tous ces dé- tails, homme compétent dans la matière, dont il parait posséder autre chose que la théorie, exige du vin du Rhin les quatre qualités sui— vantes: 1¹6 LE RHIN ALLEMXND. 10 Qu'il soit clair; 20 Qu'il ait un goüt agréable; 30 Qu'il fasse entendre, en tombant dans le verre, un petit murmure; Jio Qu'il forme une mousse légéère. Voilà du raffinement. Pour mon compte, je tiendrai quitte du„petit murmure ↄ et de la mousse légère 5, si j'ai le goüt agréable v et la(couleur claire v. Ce dernier point n'est pas indifférent. Cest un des attraits de ce nectar, de resplendir en topazes ou en rubis limpides dans le verre. La vue en est réjouie, et cette allégresse prépare celle du cœur. C'est Popinion des Xllemands, dont il est la liqueur préférée. Ils ont pour le vin natio— nal un amour od il entre autant de poésie que de sensualité. IIs le fétent par des chansons d'un ton vraiment élevé, et bien au- dessus de nos couplets bachiques. L'Xllemand traite Volontiers toute chose avec gravité. Ses chan- sons à boire sont sérieuses, autant que les notres sont goguenardes, et pour peu de chose on voit le verre trembler dans la main du chanteur. Mais s'il s'agit du fleuve national E RE IV. 177 et du jus de ses vignes, tout buveur devient Poéte, toute chanson se fait hymne. Couronne: de fleurs le gobelet rempli jusqu'aux bords, et qu'on le vide avec gaieté. Est-il, amis buveurs, est-il au monde un pareil vin? C'est PAllemagne notre mère, c'est son sol fécond qui le produit; c'est pour cela qu'il est si bon, si généreux, si calme, si ardent et si fort. Aux bords du Rhin, aux bords du Rhin! C'est là que müuͤrissent nos vignes! Béni soit le Rhin! c'est sur ses rives qu'elles se dorent et nous verseut cette liqueur Sacrée 1. Je quitte le Rheingau. J'entre avec le Rhin dans une contrée plus sévère. De Bingen jusqu'à Coblentz, le lit du fleuve est Profondément encaissé dans les montagnes. X droite le Taunus, à gauche le Hundsrück se rapprochent et tendent à se rejoindre. Quelque horrible déchirement aà du se faire, aux temps antédiluviens, dans les entrailles de ces écnormes masses. Le Rhin occupe le fond Mathias Claudius.— Voir aussi Schenkendorf: CMaανſοά des feuves dllemands. 148 LE RHIN ALLEMAND. d'un précipice: des murailles de rocher se dressent à pic sur chaque rive; une aride V6gétation de sapins et de ronces couvre ses bords, et leur sombre verdure communique à ses éeaux la couleur du bronze. Cà et là quelque avide et hardi vigneron a défriché le sol ingrat, et des vignes y tordent leurs troncs nerveux. La roche vive, blessée par le pic du mineur, rongée par eau, mordue par la bise et les frimas, déchiquetée de mille manières, offre des veines sanglantes ou bleuàtres. Le jour et la nuit se rencontrent sans se meler dans les cavités de leurs flancs. Ici un gouffre d'ombre, là une surface inondée de lumiéère. La pointe d'un écueil à fleur d'eau arrache au fleuve des murmures de coléère et des cas- cades d'Eume. Killeurs il s'epAnd à flots calmes et s'endort dans un vaste bassin, clos et ar- rondi comme un lac. Nulle issue apparente: comment est-il entré? comment va-t- il sortir? Les montagnes semblent soudées par la base, et, pour le regard, la nature a re- fermé ses gigantesques écluseés. Cette illusion est d'un grand charme et d'une mélancolie profonde. Mettez de la neige sur ces hauteèurs, GEIee 19 vous croirez étre retourné avec le fleuve vers la Suisse, son berceau, et voguer sur les grands lacs des régions alpestres. Voilà le Rhin dans sa sauvage et morne beauté. Plus de villages, plus d'habitations humaines, plus de culture. Le silence et la solitude prétent à ce tableau leur accablante grandeur. Leffet s'en fait sentir à la pensée. Le spectateur, remontant en arrière et sup- primant les siècles, évoque facilement Pimage du monde primitif, et devine à travers les ages les destinées successives du fleuve. C'est d'abord T'EpOque antéhumaine. L'in- dustrie de Thomme ou les convulsions de la nature m'ont pas encore brisé les blocs qui ferment la route des eaux, le fleuve s'y heurte comme un torrent et s'y brise en cataractes mugissantes. Des forèts, vierges comme le sol qui les nourrit, projettent dans P'eau leurs puissantes racines. La terre vomit la lave par tous les cratères du Taunus. Les sommets des montagnes flamboient comme des fournaises, et le bitume et le soufre, roulant sur les pentes, viennent s'éteindre en fumant dans le fleuve. Des animaux de forme étrange et de propor- 12⁰0 LE RHIN ALLEMAND. tions démesurées se montrent par troupeaux et s'abreuvent sur ses rives. Lhomme parait. D'où vient-il? Quelle route a-t-il suivie pour venir d'Orient aux rives du Rhin? On Fignore. Quoi qu'il en soit, sa stature est haute, ses cheveux roux, son teint coloré, ses yeux bleus. Cette nature qui P'en- vironne le frappe de vénération. II Padore, il la fait Dieu. II choisit un arbre pour objet de son culte; C'est le plus robustè de la forét, le chéne, étre sacré et mystérieux, qu'adorent les peuples répandus des bords du Rhin aux bords de POcéan armoricain. Le druide ras- semble sous son ombre la tribu dont il est 1e chef. La prètresse coupe le gui mystique. Au tronc de Tarbre les guerriers suspendent leur armure, les jeunes filles leur collier. Le chant des bardes remplit la profondeur des bois; puis des rites barbares Saccomplissent. Sur des rocs faconnés en coupes gigantesques, sur des autels tailles et dressés comme les bornes d'un champ de geéants, les victimes humaines montent en chantant elles- memes leur trépas. Le sang coule et rougit la face de P'eau. CHAPITRE IV. 12⁴ Mais voici que s'avance d'une autre extré- mité du monde une armée de soldats. Sur leurs enseignes une aigle étend ses ailes, et dans leur camp on voit, sur des autels, Limage d'une louve allaitant deux jumeaux. Leur chef est grand et chauve; il Se nomme César; leur patrie s'appelle Rome. Les Germains sont vaincus, et le Khin avec eux; le pied des légious lui écrase la téte; un pont enchaine son cours. Mais presque aussitöt Rome lui ouvre son Panthéon, et Pimage chevelue, bar- bue du vieux Rhin est placée entre celles du Tibre et de PEridan. Cependant Theure du Christ approche, le roͤgne de PEvangile va venir. Des signes mys- törieux Pannoncent à ces contrées barbares, et la nature en fait naitre le pressentiment. On dit qu'alors des voix coururent sur le fleuve en prononçant des mots inconnus; qu'un druide, le bras levé sur la victime, jeta le cou- tèeau en S'écriant:(Jésus! ayez pitiéè de moi!ꝰ C'était le jour ou le sang d'un Dieu coulait en Palestine. II allait bientét sanctifier cette terre trempée d'un sang moins pur. Rome, aincue par les barbares, mais devenue chré- 1 .——— 122 LE RHIN ALLEMAND. tienne; Rome, qui n'a plus de légions pour conquérir, mais qui a des apòtres pour con- vertir; Rome envoie ses prétres aux quatre coins du monde. Les dieux farouches de la Germanie reculent dans les foréts des Saxons et des Borusses. Deux grands hommes, Char- lemagne et saint Boniface, y pénètrent pour se meésurer avec eux: lutte pénible et lentement terminée. Iyſa des régions où la nature enra- cine plus profondément la superstition dans le cœur des peuples. Les bords du Rhin sont de ce nombre, soit que la forme étrange des lieux nourrisse ce penchant, soit que de longs siècles d'ignorance rendent plus difficile et plus pré- caire la conquéte de la vérité. Tout chrétien qu'il est, et quoique cent églises reflètent leurs clochers dans ses eaux, le Rhin engendre en— core mille fables paiennes, mille fantomes dont il est le royaume et le berceau. Sylphes, follets, elfes, gnomes, nixes, ondines naissent par milliers sur ses bords, hantent ses rochers, glissent sur ses eaux, habitent ses cavernes, disputent Pempire au prètre qui les combat. Le diable se met de la partie; le diable, qui assiége Obstinément bimagination des peuples du moven 15 9 CHAPITRE IV. 123 age, défraie à lui seul une bonne moitié de Thistoire légendaire du Rhin. Ici, pas d'ermi- tage dont il ne vienne taquiner Permite, pas de monastère auquel il ne joue de méchants tours, pas de cathédrale qu'il ne condamne à demeurer éternellement inachevée. Nous ver- rons en leur temps des traits de sa malice. En méme temps que la vie religieuse, la vie féodale s'emparait de ces contrées et les marquait à son empreinte. C'est pour obeéir aux mœurs farouches de ce temps que s'éle- orent ces innombrables hurꝗs, ou forteresses, qui, de Bingen à Cologne, forment sur le Rhin une ceintureè de tours et de créneaux. Chaque cime, chaque rocher, chaque gorge de mon- tagne eut son mattre. Retranché derrière des murs de six pieds d'épaisseur, séparés du commerce des hommes par des herses, des ponts-levis, des précipices, ces soudards ne quittaient leur nid de faucon que pour fondre sur une proie ou s'attaquer les uns les autres. Ce fut une ère de violence inouie. Nulle part A le moyen äge ne suscita plus de discordes, de meurtres et de rapines. Nulle part aussi Timage de ces temps ne S'est conservée plus 12⁴ LE RHIN ALLEMAND. vivante et plus farouche. Ces donjons, ces plates-formes, ces murs balafrés et mitraillés, qui ont si vaillamment porté le poids du temps sur le roc qui leur sert d'assise, tout cela, c'est 1e passé, c'est la féodalité, c'est Thistoire. On dirait un théatreé resté debout aveèc le décor presque intact du drame qui s'y jouait naguère. Mais où sont les acteurs? où est le mouve- ment, le bruit, Paccent de la parole humaine? Tout vit dans le passé, tout est mort dans le présent. Chaque burg, demi-ruiné, demande qu'on lui applique ce joli poëmèe de Gœthe: Läà-hauf sur cette montagne s'élève un vieux chàteau, où derrière portes et poternes veillaient jadis chevaliers et palefroi. Poternes et portes sont brulées, et partout régne le silence; aux vieilles murailles ruinées je grimpe comme je veux. Là près, était une cave pleine d'excellent vin; aujour— dhui la joyeuse sommelière avec des cruches n'y descend plus. On ne la voit plus dans la salle distribuer aux convives les coupes à la ronde. On ne la voit plus remplir, pour la cëne, le flacon du capucin. Elle ne verse plus dans le corridor un coup de vin à CHAPITRE IV. 12⁵ P'écuyer altéré, et, pour lIa faveur de passage, ne regoit plus au passage un merci. Car toutes les poutres et les toitures sont dès longtemps consumées. Escaliers, corridors, chapelle, en décombres, en ruines sont changés 1. N'importe! un charme infini accompagne 1e voyageur dans ces lieux. II n'est pas besoin d'etre Allemand pour en sentir la tristesse, la beauté, la mélancolique grandeur; mais on concoit facilement Pamour passionné que sus— citent dans un cœur allemand ces rives du pays natal. On concoit qu'il sy attache avec une énergique tendresse, en les voyant si belles; en les peuplant, par la pensée, des ombreés de ses aleux, des monuments de son histoire; en y reétrouvant tous les sites, tous les souvenirs, tous les fantomes dont la poésie Lentretient, tout enfant, dans son berceau. Toute PAllemagne est venue réver, chanter, pleurer sur ces bords. Tout ce qu'elle a enfanté de poétes et d'artistes sont venus s'abreuver à ces eaux, source profonde de Porgueil et du génie national. Gcethe, le Chateau sum ld montagne. 2 4 ——— ... ———————C—§Ü—t;&G:̃ ṕ ́œutkMnt⁊·à.ſ · Vu— 126 LE RHIN ALLEMAND. (0 FEhin! disait un minnesenger, tes mon- tagnes éElancent leurs cimes jusqu'au ciel, de concert avec les aspirations du cœur. 5 COhl! viens, disait à Gothe Bettina, son amie, viens revoir une fois encore ce jardin de ta patrie, ces lieux si beaux, qu'ils rem- placent pour T'étranger son pays natal; cette contrée où la nature se montre si gracieuse et si grande. Vois comme elle redonne la vie aux ruines, comme elle revét le désert d'une charmante végétation qui monte et redescend le long des murs sombres! Comme elle y plante bien T'églantier et le merisier sur les vieilles tours ouͤ ils semblent sourire!p» Et un troisième: Salut à toi, large fleuve, vert et doré tour à tour; salut à vous, cha- tèaux et villages, villes et domes; salut à vous, moissons vermeilles dans les vallées fécondes; collines dont les pampres étincellent au soleil; foréts, ravines, rochers revétus de mousse! Ou que je sois, où que j'aille, mon cœur est au Rhin“. 5 Et moi aussi je t'aime, quoique né loin de 1 Wolfgang Muller, Lied dl Nlrin. CGHAPITRE IV. 127 tes rives, 6 vieux fleuve! je t'aime pour le mystère qui m'a tout jeune attiré vers toi; je taime pour le sang de nos pères tant de fois meélé à tes eaux; je taime pour avoir été fran- cais pendant quelques heures de ta longue existence, pour Tespérance cachée dans mon cœůr que tu le redeviendras un jour! Jai taché de reproduire, dans ses traits généraux, Pimage du Rhin, tel que je l'ai vu de Bingen à Coblentz. Je vais, pour le lecteur curieux du détail, signaler les lieux les plus intérèssants échelonnés sur la route. Un peu au- dessous de Bingen, sur un rocher à fleur d'eau, se dresse une tour encore fa- rouche dans ses ruines: C'est la Toι des Sou— is(Mæusethurm). Voici ce qu'en dit la chro- nique. Léveque Hatto, maitre et seigneur de Mayence, était un homme aussi cupide qu'en- durci. Possesseur de presque tout le blé de la contrée, il en abusa cruellement dans une disette pour aflamer le peuple et remplir ses coffres. Ce bon peuple se lassa: trois à quatre cents paysans armés de faux, réunis à ceux 128 LE RHIN ALLEMAND. de la ville, cernèrent le palais épiscopal. Hatto lacha ses archers, qui dissipèrent à coups de Dique cette canaille. Un bon nombre, serré de près, se réfugia dans une grange et 8˙ barricada. Les soldats firent le guet tout le jour, et, la nuit étant venue, abrégèrent leur faction en mettant le feu au bätiment. Ce fut une horrible destruction: pas un seul 1e chappa. L'éveque prit en riant la chose:(Ne me doit-on pas des actions de gràces? Sécria- t-il: j'ai délivré la contrée des souris qui dé- Voraient tout son blé. 5 Le dieu bizarre qui, dans le monde des légendes, préside au bien et au mal, fut plus irrité de cette parole que de Facte barbare qu'elle commentait. II frappa Tévéque d'un fléau: une nuée de souris, vraie plaie dEgypte, Sabattit sur son palais. Elles Sortaient du sol, des charpentes, des murailles. Chaque trou, chaque fente, chaque jointure les vomissaient par légions. Hatto s'enfuit et courut S'enfermer dans cette tour batie à fleur d'eau sur le Rhin; mais le fléau vengeur Py pöur— suivit, et, malgré les murailles, les portes de fer et les grilles, on trouva son cadavre af— freusement dévoré. CHAPITRE IV. 129 En descendant le fleuve jusqu'au village de Lorch, on aperçoit une roche escarpée qui ligure grossièrement les degrés d'une échelle. Un chaäteau écroulé couronne la cime. On nomme ce lieu Eehellè du Diable, à cause d'une histoire od le diable est melé. Une nuit, comme il faisait un grand orage, tout dormait dans le chàteau du sire de Lorch, si bien que le guetteur niché dans 83 tourelle lit comme tout le monde, et s'endormit au bruit du vent. Le son du cor le rEveilla; c'etait celui d'un passant, arrété devant les fossés. (Hola! qui étesvous? — Un pauvre nain bien latigué. — D'où venez-vous? — De Mayence. — Que faites-vous? — Je sers Monseignèeur PElecteur. — Que voulez-vous 2 — Un gite pour la nuit. Hest treibr Uüe — Comment serait-il trop tard? le jour entre à peine dans sa deuxième heèure. 5 En effet, comme si elle eüt été d'accord avec Pétranger, Thorloge du chäteau sonna 0 E 130 LE RHIN XLLEMAND. dans le meème instant deux heures. Cette re- Partie légèrement sophistique embarrassa le gueètteur: il réveilla son sergent, qui réveilla son capitaine, qui réveilla son seignèeur. Ce dernier achevait de cuver le vin dont il avait bu si largement la veille, qu'il sétait endormi entre deux flambeaux à démi consumèés; sa téte avait roulé sur son ven tre, et son ventre sous la table.« Qu'on le pende!„ Sécria-t-i! au premier mot des archers. Mieux informé. il Sadoucit:(Au diable le mendiant! qu'on le chasse à coups de pique. — Grand merci! répondit une voix percante à travers la muraille. Seigneur de Lorch„grand merci!)o Au méme instant, un bruit de vitres brisées, un cri déchirant, rompirent le silence de la nuit; une lueur passa, rapide comme P'éclair, et ce fut tout. Le lendemain, Tivrogne étant tout à fait réveillé, un majordome lui vint dire en trem- blant qu'un grand désordre régnait dans la chambre de sa fille, et qu'on n'avait pu re-— trouver la jeune comtesse. Aussitöt tout le monde est en mouvement; mais le Premier qui met le pied hors du chäteau revient en CIAPITRE IV. 131 courant annoncer que la jeune fille est de Tautre cöté du Rhin, sur la pointe d'un ro- cher, et reètenue par des chaines de fer. Le nain, ou plutòt le diable(car qui peut refuser de voir ici le doigt du diable), avait ainsi chàtié le mattre inhospitalier du chateau. Le rocher éEtait à bic, et, de plus, enchanté. Nul moyen d'y grimper. Les cäbles rompaient comme du chaume. Les Crampons reétournaient leur pointe de fer. Limprudent qui osait sai— sir, pour saider, les touffes de genéts plantées alentour, retombait en hurlant de douleur: 1 buste maudit avait! Ar- dülé la chair de ses doigts jusqu'à Pos. Un ermite, Sétant avancé pour chasser le démon, fut renversé la face contre terre par un vent violent. Bref, tout échoua. La captive serait morte de faim et de mi- sére, si Tamour n'eüt veillé sur elle. Un page de la suite de son Père ne quittait pas le Pied de la roche. De 8es fleches, il percait les oi- seaux carnassiers qui volaient autour d'elle, flairant déja leur Proie. Les meémes fleches servirent à lui faire passer queélques faibles aliments, Le septième jour, à genoux sur une Pierre toute lavée de ses larmes, il priait avec 132 LE KEIN XMLLEMXND. ferveur pour la délivrance de sa bien-aiméèe: songeant à Forigine du mal, il venait de faire Serment dans son cœur de ne jamais fermer Sa porte au suppliant. Ku meème moment, il entend un léger bruit, lève la téte et voit, avec quelle surprise! la jeune fille deèscendre d'un pas tranquille gent degrés de marbre creusés Dar enchantement dans le rocher. Elle saute à terre, et tous deux remercient dans la mèéme prière le Dieu qui prit en pitié leur peine. Baccharach, sur la rive gauche, est un nom de joyeux augure; il place la ville qui le porte sous les auspices du dieu du vin. Autel de Bacchus(Bacchi d), dit rétymologie; et celle- Ci est d'accord avec la nature, qui a doué Bac- charach de vignes florissantes au vin renommé. Un pape(C'était Sylvius Æneas, connu sous le nom de Pie II) wen voulait pas autre, et le sommelier du saint- père encourut sa dis- grace pour avoir omis de renouveler sa pro- vision. Une ville impériale révoltée contre PEmpereur, puis reconquise, se racheta moyen- nant une redevance annuelle de quatre ton- neaux de vin de Baccharach, pris sur le meil- R E 133 leur de la récolte. La ville était Nuremberg, et Tempereur, Wenceslas. Nest-ce Paàs cel qui Thistoire a infligé! uicà e surnom dIvrogne? Je le voudrais pour la beauté du conte. Caub est un nom de sinistre mémoire. C'est dans ce lieu, le ſer janvier 1814, pendant la nuit, que les Prussiens franchirent le KRhin et commencèrent Pinvasion de la France. Quel- ques mois aprés, leurs canons roulaient dans les rues de Paris. En face, sur un bané de rochers couverts d'cume, le Pfalz élève ses tbits aigus grou- Dés autour d'un dome central ventru commè un oignon. C'est ici, au bruit de Feau et des vents, que les princesses balatines venaient faire leurs couches. Lenfant et la meéré fai- Sdient leur première promenade en bateau. Oberwesel, qui vient, eusuiteè, soutient avec majesté sa décrépitude. Vous croiriez voir une miniature très-efflacée, mais encore agréable, de Nuremberg. Ses rues S'insurgent contre la ligne droite, ses logis Protestent contre les pauvretés de Parchitecture moderne. Drapée 13⁴ LE RHIN ALLEMAND. dans sa robe sombre eèt en lambeaux, ceinte de murailles trouées, et coiflée de clochers en oOgive, elle semble un de ces vieux survi- vants du passé qui assistent, saus yrien com- Prendre, sans y rien sacrifier, aux mœœurs des temps nouveaux. Auprès d'Oberwesel est un écho, le plus folätre et le plus goguenard des échos. De- mandez-lui dans la langue indigène: Quel est le bourgmestre d'Oberwesel: Mer ist Büu— genmelster im Oberibesel? 5 L'écho répond:& EsCl(un äne),» et les rochers de la rive répètent sept fois de suite la plaisanterie. Nous voici dans la contrée la PDlus fabuleuse des bords du Rhin. L'imagination d'un peuple Poëtique s'est plu à preter une aàme, un lan- gage à ces lieux. Chaque pierre sur la rive, chaque écueil dans le fleuve, portent un nom et racontent une histoire. Si nous en croyons les légendes, un etre vit et respire sous la forme immobile du rocher. Je ne pensè pas que depuis Page d'or de la Poésie grecque pareil enfantement de fables et de Symboles se soit +— 1— EL e 135 O. Produit. Beaucoup de ces fables sont dépourvues de la gràce dont les Grecs paraient leurs mythes. Beaucoup sont des copies et des réminiscences. Plus d'une sont charmantes: celle de Lorely, par exemple. Lorely est la fée des èaux, Pamante du Rhin vert èt profond. Un rocher porte son nom. Sa créte rugueuse surgit dans un site solitaire et Sauvage. C'est dans ses flancs de marbre qu'ha- bite la jeune déesse. Elle vient pendant les nuits tremper ses pieds dans le flot calmèe qui les effleure. Le voyageur, à ce nom, se rappelle et murmure la ballade d'Henri Heine, douce comme le chant de la sirène: Je ne sais pas quelle tristesse Me gagne aux approches du soir. —D'un vieux conte de ma jeunesse Je me souviens sans le vouloir. La nuit s'étend sur la campagne, Le Rhin s'endort, et sur les eaux Le souflle frais de la montagne Fait soupirer les verts roseaux. C'est Theure où de sa grotte obscure Lorely parait sur le bord, LE RHIN ALLEMAND. Belle, et tordant sa chevelure IN Eblouissante comme P'or. Sa voix sur un rhythme magique Module un chant plein de douceur: Etrange et suave musique Qui charme et déchire le cœur: Le nautonier bercé par elle Abandonne au flot son esquif; I écoute, et la barque frèle Va se briser contre un récif. Pai oui dire que nul au monde N'a vu le nocher revenir. Lorely, la sirène blonde 07 A des chansons qui font mourir ſ. Du mariage de Lorely avec le fleuve na- quirent ces milliers d'ètres fantastiques dont, les plus célèbres furent les nixes et les on- dines. Dangereuse et séduisante famille! Mal- heur au mortel qui les aimait, sil waimait sans retour. Aux veillées d'hiver, dans les ca- banes des bords du Rhin, on raconte encore K 1 Imité d'Henri Heine. CHAPITRE IV. 137 la tragique histoire de 4 POndine au bied blanc et à la main blanche 9. Le comte Hermann de Filsen, Possesseur du chàteau de Braubach, voisin des lieux ou nous sommes, allait se marier avec la fille du comtèé de Rhense, sur Pautre rive. Une barque le transportait au chäteau de Sd fian- cõe; un violent orage agitait le Rhin. S oudain le comte pousse un cri il a vu une forme sur la proue et le menacer- C'est une ondine qu'il S'en étre fait aimer. LEI pale monter à abandonnée après Harque touche à terre, et 14e fantome sévanouit. Le mariage est cé- lébré, et de la chapelle du manoir 6poux passent à la salle du! les deux hanquet. Le comte ne se souvenait plus de Tappar tin et ition du ma- 8e livrait à la joie la Plus pure, lors— qu'on le voit se lèever et Pälir.« Regardez! regardez! Ys'écrie-t-il, et du doigt il désigne les lambris splendidement éclairés. Un pied de femme, blanc et menu, v visible pour lui seul, se dessinait sur le Plafond. Glacé d'ef- froi, il s'enfuit dans une autre salle suivi de tous les conviés. Mais là une draperie se sou- lève, et, toujours visible pour lui seul, une 138 LE RHIN ALLEMAND. main de femme,« blanche et menue,» lui apparait et Iui fait signe. II se souvient alors davoir oui dire que ces apparitions Précé- daient de peu d'instants la mort. II appelle LEVveque qui a béni son union, il lui réveèle tout, et tombant à genoux:« Absolvez-moi, mon Père, car je vais bientöt mourir. — Chimére et vision! 5 sécrie P'éveque. Mais, avant la ſin du jour, le comte Hermann tombait, aux yeux des siens, frappé par une main invisible d'une mystérieuse blessure“. Saint-Goar, petite ville de deux mille ha- bitants, compte, à Theure qu'il est, douze siècles révolus dexistence: àge respectable et trös- visiblement écrit sur ses maisons décrépites. Elle a, de plus, le triste honneur d'avoir vu le bremier péage s'établir sur le Rhin. Linvention en revient(TChistoire àa conservé le nom de cet honnéte forban) au sire Diétrich de Katzen- ellenbogen. Son idée eut des imitateurs, Pplus qu'il m'eut fallu pour la prospérité du com- Busching, cité par X. Saintine, MythoIoεẽ,‘u. Rhin.— Voyez le méme récit sous d'autres noms dans K. Simroch. CIIXPITRE IV. 139 merce rhénan. Point de ville, point de burg, siége d'une comté ou d'une seigneurie, qui ne S'arrogeat le droit de barrer le fleuve et de ranconner sans pitié les barques marchandes. X Rheinstein, il y avait un péage établi seu- lement sur les Juifs. De peur de fraude, des chiens étaient, dit-on, dressés à les découvrir parmi les passants.(OQue ces Allemands sont fous! Y s'écriait dès lors un Anglais, partisan précoce du libre échange. C miο²œʃ& Germdno— unm insumiam Fous, en eſlet, de supporter de pareilles entraves. Longtemps après Père féo- dale, en 1789, de Mayence à Andernach, sur un espace de vingt lieues environ, les mar- chandises avaient encore dix douanes à fran— chir, dix visites à supporteèr. Le Zollverein a demandé du temps pour s'établir; si imparfait qu'il soit, la comparaison avec le passé en fait un idéal. La forteresse du sire Dieétrich de Katzen- ellenbogen s'élevait en face de Saint-Goar. Elle Etait formidable. On Fappelait le Chat, moins par analogie avec le nom du mattre' que Katzèe en allemand signifie chat. — 140 LE RHIN ALLEMAND. parce qu'elle guettait les barques marchandes comme le chat fait la souris. Les villes confédérées du Rhin Tassiégèrent inutilement, pendant quatorze mois consécutifs. En 1363, le comtèe Kuno de Falkenstein fut assez puis- sant pour batir presquè en face une forteresse Plus redoutable, et, par bravade, il Pappela la Soris.« Cette fois, dit-il, c'est la souris qui fera peur au chat.» Les deux ruines, de- bout sur les bords d'une étroite Vallée, sem- blent se quereller encore. La ville de Rhense, distante de quelques lieòues, conserve dans son voisinage le plus auguste souvenir des temps féodaux: c'est le Konigsstuhl(Siége royal). Bien avant le temps o Pusage transporta dans la salle du Rœmer à Francfort, le siége de Télection impériale, elle se débattait ici entre les sept électeurs. Dans un verger ombragé de noyers sécu- laires, au nombre de sept, s'élevait une plate— forme de pierre, taillee à plans octogones. Quatorze degrés, d'un pied de haut chacun, conduisaient au sommet. Sept trones de mar- bre, rangés en cercle, attendaient les Sept CHAPITRE IV. 14¹ électeurs, dont le blason était sculpté sur le dossier du siége. IIs sy rendaient en habits magnifiques. Larcheveèque de Mayence disait à haute voix:(Le saint-empire romain est vacant!» L'eélection accomplie, le meme ar- cheveque proclamait le nom de IEmpereur. Aussitot quatre hérauts, tournés aux quatre vents, le transmettaient à la foule, et, sonnant de la trompette, semblaient vouloir le trans- mettre au monde. La bannière impériale était plantée sur le Kcœnigsstuhl, ét le peuple se Séparait en criant: Voat! aux princes, et Lar- 9esS aux trésoriers. Le Konigsstuhl primitif n'existe plus. Celui qui attire aujourd'hui les curieux est un fac- simle érigé en 1843 par le roi de Prusse. On veut qu'il soit en partie formé des débris pieu- sement conservés de Fancien; mais je soup- conne les aubergistes de Rhense d'avoir ac- crédité une fable qui fait vivre leurs cuisines durant sept mois de Pannée. Je rase, sans y faire long séjour, les som- bres bases du Stolzenfels. C'est un chateau gothique, magnifiquement situé sur une py- 142 LE RHIN ALLEMAND. ramide de rochers, et réparé à grands frais Dar le dernier roi de Prusse. Ses tours car- rées penchent sur un abime, et Pombre de ses créneaux couvre le Rhin dans la moitié de son lit. Une grande fresque appelle le re- gard sur la facade extérieure. Misérable sort de la peinture murale dans nos climats: celle- ci est déjà eflacéè. Lintérieur, richement dé- coré, satisfait la curiosité Plus que le goũt. Une Salle des Chevaliers renferme une Précieuse Panoplie: les épées de Tilly, de Blücher, de Kosciusko, de Murat et de Napoléon y sont suspendues. Une série de peintures représente les vertus de la chevalerie. Ce ne sont pas de kroides allégories: Fartiste les àa fort heureu- sement caractérisées au moyen de quelques 5 traits tirés de Ihistoire d'Allemagne. Le roi de Boheme Jean TAveugle, tué à Crécy, sym⸗ bolise la Bravoure; Rodolphe de Habsbourg, la Justice; Frédéric II et sa flancée Isabelle, XAmour; Godefroi de Bouillon, la Piété; Phi- lippe de Souabe, entouré de ses ménestrels, sur une barque qui descend le Rhin, figure le goüt des arts. Cette dernière image s'ap- bliquerait facilement à LAllemagneè entière. ———— L 4 E— CHXPITRE IV. 143 N'est- ce pas ainsi que ses poétiques généra- tious descendent ces rives sacrées et saluent, en chantant les traces de leurs aieux? Nous voici devant le port de Coblentz. GEE LE RHIN DE GOBLENUZT 4 COLOGNE CohLENTZz.— Hhin et Moselle.— Statistique commerciale.— Ehrenbreitstein.— Moralité tirée d'une fontaine.— Le tom- beau de Marceau.— En bateau!— Le pont de César.— Neuwied.— Rolandseck.— Drachenfels.— Le vieux musicien. — BoxxN.— Une fete nationale.— Beethoven, son histoire.— Souvenirs du cardinal Mazarin à Bruhl. A moins d'un mille du Stolzenfels, sur le méme coté, la Moselle, large et profonde comme un grand fleuve, se jette à angle droit dans le Rhin. Coblentz sétale entre les deux rives. Elle a son quai du Rhin et son quai de la Moselle. Le premier est spacieux, entre- tenu, splendide. Le second est étroit, mal Sordide: sain, c'est le vieux quartier. Une popula- CHAPITRE V. 145 tion pauvre et laborieuse s'y entasse dans des rues tortueuses et sales. Un pont de pierre, très-beau dans sa vieillesse, franchit la Mo- selle, et réunit la ville aux faubourgs. Pour le mouvement, pour Pactivité, on se croirait sur le Pont-Neuf. C'est la grande artère de Co- blentz. II en est tout autrement du quartier neuf: quittez le quai du Rhin et ses magni- ſiues hotels, vous ne trouvez plus que soli- tude. Deux inconnus qui se rencontrent se sourient et se saluent, heureux de voir un bassant. Je fais exception pour les pelotons d'infanterie, qui Ssy croisent à toute heure, car c'est le quartier militaire. Coblentz remplit deux rôles: assise sur deux fleuves, anneau central de la vaste chaine dont Cologne èt Mayence tiennent les deux bouts, elle sert d'entrepot au commerce à plus de trente lieues à la ronde. Son pont de bateaux sur le Rhin ne reste pas une demicheure sans souvrir pour livrer passage aux remorqueurs, trainant après eux de longs convois de marchandises. Ils s'arrétent tous à Coblentz, et y laissent ouſy prennent de leur cargaison. Les chiffres suivants, xécueillis sur les documents officiels, 10 146 LE RHIN ALLEMXND. donneront une idée de P'importance de cette 1 navigation. Dans Fannée 1860, qui est la dernière dont les résultats soient publiés, la marine mar- chande a effectué quatre-vingt-onze mille cent trente-cinq voyages, et transporté un poids de cent deux millions quatre- vingt-onze mille quatre cent deux quintaux métriques, répartis de la manière suivante: Pour la marine à vapeur.. 52,092,337 Pour la marine à voile. 49,999,065 Total généèrall. 102,091,402 La part de la Prusse dans ce chiffre est de cinquante millions cind cent soixante-un mille six cent cinquante-sept mille quintaux, trans- bortés en quarante-quatre mille neuf cent cinꝗ Voyages; c'est presque la moitié du mouve „ ment général. La part de la France est, au contraire, des plus chétives: notre pavillon compte quarante- cind voyages, ayant trans— porté cinquante-sept mille neuf cent trois quintaux!. Annales du commerce emtënieuν. CHAPITRE V. 147 Rappelons-nous que la mèéme année a vu transporter un million cent quatre-vingt-quinze mille deux cent trente-six voyageurs, dont FPim- mense majorité fait séjour à Coblentz; ajoutons à ces chiffres des chiffres bien inférieurs, mais encore respectables, Provenant du transit de la Moselle, et nous aurons facilement Lidée de Pénorme dime que prélève, graàce à son admirable situation, la ville de Coblentz. La méme situation qui fait sa prospérité commerciale la condamne au rele de cité militaire. Placée sur la rive du Rhin qui con- ſine à la France, à Tembouchure d'une ri- vière qui nous appartient dans une notable partie de son cours, capitale d'une région que nous avons possédée, et que nous passons pour convoiter toujours, Coblentz, pour toutes ces raisons, s'est vu emprisonner et reèsser- rer dans une triple ligne de forts et de bas- tions. Elle est flanquée de trois forteresses qui balayent de leur artillerie les routes de Trèves, de Mayence et de Cologne. Son pont de la Moselle est crénelé comme une bastille, et des piquets de troupes le gardent Tarme au Pras, comme dans une ville en état de siége. Enfin, LE RHIN XLLEMRANPD. 14⁴8 immédiatement en face de la ville, au delà au Rhin, une montagne de basalte porte une citadelle Glevée de quatre cents pieds au- 4 6 dessus de Peau, et campée dans unè assiette vraiment formidable. Elle sappelle Ehrenbreit- stein, en francais, la large pierre de hon- Neur“, un beau nom pour une forteresse, et qui ordonne à ceux qui roccupent de verser tout leur sang. Les chemins qui y conduisent, comme une prèche dans le rocher à pic, portent trace de la poudre qui fit sauter sans rien exagérer, un tra- té crèusés leurs blocs. C'est, vail de géants. On mose calculer ce qu'a cou de sueurs et d'argent cette construction babylo- nienne. Qu'on songe due depuis le Mérovin- gien Dagobert jusqu'à Sa Majesté Prussienne aujourd'hui rögnante, tous les possesseurs de Coblentz pendant quator⸗ze siècles on de zèle pour augmenter la fortification, hé- creuser plus profondé- trivalisé risser la montagne e ment le précipice. La Pprusse, maltresse d'Eh- renbreitstein depuis 1816, Ya jeté pour 8a part cent millions de sa monnaie, qui équi- Stein, pierre; byeit, large; Ehiren, honneur. CHAPITRE V. 149 valent à trois cent soixanteé- quinze millions dargent de France. C'est payer un peu cher le logement de ses canons. Quel magnifique hopital on bäatirait et on doterait avec le quart de cette somme! Ma visite à Ehrenbreitstein m'a fait assister à une scéne de mours militaires: i 84816 de la distribution des lettres. L'officier com— mis à ce soin appelle chaque soldat par son nom, décachette devant lui la lettre et en prend connaissance. Cette forme mitigée du cabinet noir m'a scandalisé fort. Je m'étonne qu'on y soumette de braves et loyales troupes comme sont les troupes prussiennes. Je le comprendrais tout au plus, sans Papprouver, pour les régiments étrangers dans la soup-— conneèuse Autriche. Je me souviens aussi du guide qui me con— duisit dans les ouvrages extérieurs de la for- terèsse, car les visiteurs ne pénètrent pas plus loin. C'était un trés-jeune et très-aimable of- ficier, fort coquet dans sa tenue militaire, connaissant la France, qu'il paraissait aimer et dont il parlait la langue assez purement, 150 LE RHIN ALLEMAND. à quelques mots près. Comme il mexpliquait le systeme de défense de la place, et que, avec ou sans malice, le mot imprenable re- venait souvent dans sa bouche, je crus que C'était le cas ou jamais de répondre, comme je ne sais quel illustre capitaine du dernier siècle:„Imprenable, Monsieur? ce mot-là mest pas francçais.» Mon homme devint pour— pre, et je crus qu'il m'allait battre. Pas du tout, le moment d'après il éclata de rire, et, Se frappant vigoureusement la cuisse:( In- Hrendable! mon cher monsieur; j'ai voulu dire imprendable! Y Tant c'est un jeu mal suùr de Plaisanter en français devant des oreilles al- lemandes. De la face méridionale d'Ehrenbreitstein, FTœil jouit d'un des plus beaux panoramas du monde. La contrée que nous venons de par- courir se dessine en relief dans un cadre magnifique. D'un côté, le cours sinueux du Rhin à travers les rocs, les forèts et les mon- tagnes; de Pautre, la vue de la Moselle, qui S6gare dans de vastes prairies auxquelles suc- cedent, à Thorizon, plusieurs 6tages de coteaux hérissés de vignes. Ce tableau est d'une gran- — 3———ů——————— CHAPITRE V. 151 deur, d'un éclat et d'une Variété inexprimables; je ne pouvais m'en lasser, j'aurais pris racine sur ce bastion, si un coup de tambour n'eüt annoncé Pheure de la retraite. Mon guide mavait quitté. Un fantassin, qui me parut fort dröle sous son casque à la romaine sur— monté d'une pointe en cuivre doré, me mit poliment dehors, et je redescendis vers la ville. Quoiqdue je Feusse déjà bien parcourue, je fus bien aise d'y revoir un petit monument qui date de PEmpire francais, et dont j'avais beaucoup oul parler. Cest une fontaine, de mince apparence, élevée sur unèe place, en face d'une église dédiée, je ne sais pourquoi, à Castor. Une colonne de pierre qui surmonte la fontaine porte ces mots, écrits en francais et trös-imparfaitement gravés: XN MDCCGGCXII MEMORABLE PXR LX CAXMPRKGNE CONTRE LES RUSSES, SOUs LE PREFECTURX DE JULES DOXZXN. 152 LE RHIN ALLEMAND. I Prefeéctura ↄ est dans le texte; au-dèssous unée autre main a écrit: VVU ET APPROUVE PAR NOUS;, A COMMANDANT HRUSSE DE LA VILLE DE COBLENTZ, LE Ler IXNVIER 1844. L'épigramme est excellente et des mieux appliquées. Tout le monde voudrait Pavoir faite, excepté un Francais, Or, j'ai honte de le dire, c'est un Francais qui en est Pauteur. En écrivant cette phrase, le comtè de Saint- Priest n'a pas osé la signer de son nom. On devrait, pour son éternel chäàtiment, réparer cette lacune. N'importe. Linscription est curieuse et d'une moralité instructive. Si jamais la fortune re- met Coblentz entre nos mains, loin de ren- verser cette fontaine, je voudrais la restaurer et planter une belle grille alentour. Elle rap- bellerait aux successeurs de Jules Doazan, tentés de Pimiter, cette maxime d'un sage „Qu'il ne faut appeler heureux ni un homme 0 ————2 CHAPITRE V. avant sa mort, ni une entreprise avant sa fin. 5 X quelques minutes de Coblentz, sur les pords de la Moselle, une pyramide en pierre de taille, entourée de végétation, s'élève à la mémoire de Marceau, de Marceau blessé à mort près de ces lieux, et, comme autrefois Turenne, enseveli dans sa victoire. Les quatre faces du monument portent ces mots: lei repose Marcedu, në d Chartres, GUEAUre-⸗ el-Loir, soldat d seize ans, genéral d vingt- geud. II monrut en combatunt Pou˖?d patrie, e dernier jour de Vuν,IUVVY de la vpuDu)ꝗoe framędlse. Ouνν αοσε ²lu sols, Gνν ο ι˖de ce jeune niéros, reSpeete sd cendre. On lit sur Purne funéraire: HIC UINERES, UBICUE NOMEN 2 1 Ses cendres sont ici, son nom partout. v —— 2 154 LE RHIN ALLEMANOD. . Lord Byron, qui a conduit son Childe Harold 1 SUr cSes Tives, 3 fäit du guerrier francais un 5 bel et juste éloge: Honneur à toi, Marceau!— ta jeunesse guerrière Fut trop vite arrétée en sa nohle carrière; Tu n'avais pas rempli ton destin tout entier Quand le trépas jaloux t'&étouffa Sans pitié. Immortel combattant d'une cause immortelle, La Liberté t'aimait, te sachant grand comme elle; Car pour la soutenir et pour fonder Ses droits, 0 Tu ne sortis jamais de la borne des lois. En des jours de colère et de haine farouche, Tu conservas sans tache et ton cœur eèt ta bouche; Belle àme immaculée, ò soldat sanus remord 0 Ceux qui t'ont survécu t'envièrent ta mort. O deuil! o perte amère! destin des atailles! On dit que l'ennemi, le jour des funérailles, 53 Ne songeant qu'à sa gloire et non à son drapeau, Vint, prés de nos soldats, pleurer sur son tombeau. —— f — 0 Ah! que le voyageur, visitant ces contrées, Vienne s'asseoir un jour sur ses cendres sacrées; CHAPITRE V. Pensif et recueilli, qu'il médite longtemps Les tragiques vertus des hommes de ce temps, Et sente dans son cœur je ne sais quelle gloire Qui sexhale toujours d'une grande mémoire!. Remontons en batèeau, et continuons au gré de Feau notre voyage jusqu'à Cologne. Les rives du Rhin au-dessous de Coblentz, quoique fort agréables à voir, manquent d'un grand attrait: la nouveauté. La nature, ou se répète, ou S'amoindrit. I n'y à pas un crèes- cendo de beauté. Cest un malheur. La res- Semblance des sites qui se succèdent engendre nécessdirement la monotonie. La multitude des ruines gothiques, trop prodiguées sur le bord, achève de lasser le regard. Le Danube, qui a randeur, plus de solitude, une distri- plus de g ˖ bution plus sobre et plus discrète de monu- ments anciens, Echappe davantage à ce défaut. Pour occuper dans Testime des KAllemands le rang qu'äls décernent au Rhin, il ne lui manque que d'etre plus décrit et mieux chanté. Engers, sur la rive droite, Weissenthurm, Imité de lord Byron.(CHilde Havold, chant III, stance 56.) — — 156 LE RHIN ALLEMAND. sur la rive gauche, sont deux villages rivaux, 6 présque ennemis, à cause d'un débat qui les N divise. Chacun revendique la possession du N tameéeux pont de César, si longuement deécrit dans les Commenltatres. Engers fait valoir des débris de fondations romaines dans le lit du fleuve. Lautre invoque la tradition locale. Aucun ne manque de ruses ingénieuses pour accommoder à ses prétentions le texte de C6 Sar. Qui videra ce grave procès? C'est un de ces mille problèmes que Lantiquité nous a légués, et qui attendent encore leur Ssolution. Près de Weissenthurm s'eélève le monument du général Hoche, érigé par son armée après Ssa dernière victoire sur les Autrichiens. Lin- scription est d'une simplicité antique: LARMuEE DE SANMBEKE-ET- MEUSkE X SON GENERAL EN CHEF HodHE. Le corps de Hoche rebose à Coblentz, sous une lame de marbre noir, dans le réduit d'un fort, non loin de la dépouille de Marceau. La France a semé partout des débris de 83 gloire, 4 ———— I CHAPITRE V. et le Francais qui voyage a le bonheur de les voir respectés et honorés de Tétranger. Neuwied est une jolie petite ville sur le bord du Rhin, entre Bonn et Mayence, sur la rive droite. La situation en est heureuse, Pair très-sain, et Ia contrée fertile. C'est une assez grande plaine, terminée par des collines en amphi- tléktre et qui présentent à Pœil une riante variété de champs, de prairies, de vignes, de vergers très-bien cultivés. Qui parle ainsi? Le Gα ²duuν uuονανννW ον Allemagne? Non. Un prospectus du siècle dernier, signé d'une main presque royale. Neuwied appartenait alors à la Principauté de Wied. Au XyIlle siècle, le prince régnant, de cette maison eut une heureuse idée; il Voulut, faire de sa capitale un lieu de refuge pour (outes les victimes des dissensions civiles ou religieuses. Le 22 mars 1762, les gazettes réepandirent par toute PEurope un manifeste dont quelques points Pourraient etre mäédités bar la génération de 1863. Le prince y fait appel aux veuves de qualité, aux familles nobles, aux étrangers de tout ordre, pourvu que leur réputation soit bonne et qu'ils ne soient pas d'un caractère à troubler la paix LE RHIN ALLEMAND. N du lieu.» Pour ce qui est de! à liberté des I cultes, il d 6clare& que les trois religions au- torisées en Allemagne jouissent 3 Neuwied S 9 de toute la protection des lois, qu'on yYetolère aussi les Séparatistes, quels qu'ils soient, et que les Juifs y ont une SMagogue.» Puis, comme il faut bien Vivre, il meèt en lumière d'autres avantages, destinés brincipalement à gagner les ménagères et les Epicuriens.&Les eaux y sont bonnes, le hblé Excellent, toutes 0 les viandes de bonne qualité, aussi bien que les légumes, les fruits, le boisson, la volaille et toutèe sortè de gibier. ↄ Voici Pour les ivro— gnes et les gourmands:(La bière de Neuwied. aussi bien que le genièvre et toute sorte d'eNj de-vie, sont en réputation dans les environs. IIu'y a pas jusqu'au pain d'E ice qui n'y soit N estimé et. Techerché. 9 Enfin toutes les félicités Promises dans I'E- den des bords du Rhin étaient solennellement Placées 4 sous l4 garantie et protection de la maison régnante, qui se fait un Plaisir et une loi de les procurer et de les augmenter autant que cela dépend d'elle et que ceux qui les recherchent Paraissent en etre dignes. 5 GHAPEITRE V. 159 Quel fut le succès de cette tentative? Je Pignore. Mais un membre de la colonie, Fran- cais dorigine et disciple de Rousseau, au moins par le style, sécriait, dans un transport d'en- housiasme et de reconnaissance, en 1794: CPhilosophes de toutes les nations, hommes de lettres, amis de Thumanité, citoyens pai- Ssibles, commercants éclairés, artistes ingé- nieux, ouvriers laborieux, vous qui fuyez éga- lement le despotisme des rois, la cruauté des ministres, Pintolérance des hommes, les fu- reurs des peupleés, venez sur les rives tran- quilles de Neuwied. Son souveérain est un pPhilosophe aimable et sensible; son gouver-— nement est juste; son peuple ést doux: le réformé, le luthérien, le catholique, le juif, Tanabaptiste, le morave y demeurent sous le meme toit, et ce toit est silencieux“. Ce dernier phénomène existe encore à Neu— wWied. Toutes les religions de TEurope(la turque exceptée) se sont donné rendez-vous dans cette petite ville de huit mille habitants. Dans ses fabriques, qu'alimente une active Nelation(anonyme) dν vο]uYσ sun Le Nyin en 1794. 160 LE RHIN ALLEMAND. industrie, le morave et le quaker travaillent AN cote à cöte, reconnaissables seulement à la couleur différente de leurs vétements. Je laisse s'enfuir derrière moi Andernach, PAN)οẽGmn des Romains, toute remplie de ruines, de tombes et d'armes romaines';— Bheineck, avec son magnifique chàteau mo- derne;— Lintz, batie en pierres volcaniques; — Bemagen, Honnef, le Godesberg et ses cimes sauvages aimées des pätres et des chè- vres, le groupe trop vanté des Sept-monta— gnes, et je ne m'arréte qu'à Rolandseck, en mémoire du neveu de Charlemagne. Le rocher dédié à Roland est une aiguille de basalte, haute, droite et pointue comme un glaive planté en terre. Cela pyramide d'une facon elfrayante à plus de cent mètres en Fair. D'6é- paisses touffes d'arbustes sauvages accrochés aux crevasses recèlent des volées d'oiseaux de proie et de hiboux, que les enfants, avec leur fronde, samusent à chasser de leur retraite. Un millionnaire généreuxſa fait batir 0n ya découvert un eimetière militaire, celui des 22e et 23 légions. CHAPITRE V. 161 sur la pointe une tour gothique qui ajoute encore à Pélévation, et permet d'embrasser un plus grand cercle d'horizon. Cest un charme qui se présente à chaque pas dans ce beau bays, de planer sur Timmense vallée du Rhin, de jouir dans un seul tableau de vingt ta- blèaux, montagnes, foréts, coteaux, villes, clo- chers, manoirs; et, parmi ces objets, le plus ancien et le plus nouveau, le plus semblable et le plus divers, le fleuve, tantot sombre, tantot étincelant, tantot rougi par le couchant, tantöt blanchi par un rayon de lune, toujours large, rapide et cent fois replié sur lui-meme, comme une ceinture détachée des flancs d'un dieu. La légende de Rolandseck présente un Ro- land sentimental et mystique, trés-diflérent de celui que nos vieux pohmes nous font con- naltre. En prenant le personnage, PAllemagne a accommodé à son humeur. S'étant trouvé dans une bataille aux bords du Rhin, Roland tomba grièvement blessé, et le bruit de sa mort se répandit. Sa fiancéc, Hildegonde(les preux de ce temps avaient une fiancée dans tous les pays), prit le voile 11 162 LE RHIN MLLEMAND. 5 dans un monastère. Guéri de sa blessure, le chevalier apprend cette nouvelle, et, par dou- leur ou par émulation, il se fait ermite. Une robé de bure jetée sur sa cuirasse, les reins ceints d'une corde, il monte au Rolandseck. Est- ce pour étre plus voisin du ciel? Non; c'est pour voir les murs du couvent qui ren- ferme Hildegonde. Sa vie secoule dans la con- templation et la prière. Un jour, les murailles qu couvent se tendent de noir, le glas résonne; au bord d'une fosse nouvellement creusée une troupe de femmes déposent un cercueil; la morte y est couchée la face découverte, selon Fusage. Roland reconnait sa bien-aimòeè. II tombe à genoux, il suit d'un oil morne la triste cérémonie, voit le rameau verser Peau sainte, entend les cordes crier sous le poids gémir, chaque pelletée D de la bière, la tombe de terre lentement et sourdement retentir: à la dernière, lui-meéme tombait expirant sur 1e Sol. Ce fabliau me suggère une observation que j'ai plus d'une fois faite dans cette partie du voyage: à mesure qu'on approche de Cologne, — E——— RE CHAPITRE V. 163 les légendes prennent une couleur religieuse très-marquée, et les traditions miraculeuses du christianisme se multiplient. Sans aucun doute il faut Pattribuer au voisinage de Co- logne, deé cette grande capitale de PAllemagne du Nord, foyer d'une vie religieuse si intense, et qui comptait au moyen àge tant de reliques et d'églises. Je couvrirais plusieurs pages de celles que j'ai recueillies, tant sur la route que dans les livres. Tai compté assez- de sor- til6ges et de diableries pour ne pas craindre d'en donner une: je la choisis parmi les plus simples et les plus touchantes. LE VIEUX MUSICIEN Un vieux musicien, pauvre et seul sur la ferre, Cheminait à pas lents sur la rive du Rhin. Ses habits en lambeaux annongaient sa misère; Chaque pli de sa face, hélas! criait: Pai faim. Il marchait près du bord, l'œil baissé, le cœur triste, Son violon muet pendait dessous son bras, Vieil ami de trente ans que le fidèle artiste N'eüt pas voulu céder contre mille ducats. LE RHIN AXLLEMAND. N'avait-il pas cent fois sur sa corde sonore Aimé, pleuré, chanté, raconté tout son cœur? Et de ses flancs poudreux tirait-il pas encore Des chants d'une admirable et mortelle douleur? A quoi bon? son air morne et sa Voix chevrotante Faisait fuir le passant au lieu de Parrèter: Nous sommes ainsi faits, le deuil nous épouvante, U nous faut des douleurs sachant rire et chanter. (Bonhomme, une autre fois j'Ecοαterai ta plainte: Ton air est lamentable, et ta voix chante faux.„ Et le pauvre vieillard abrégeant sa complainte, Sans étouffer sa faim, étouflait ses sanglots. Il suivait done un jour un chemin sur la rive, Tournant un chapelet entre ses doigts calleux. ATheure ou EAngelus va tinter, il arrive Dans un hameau baigné par le Rhin aux flots bleus. Sur le bord s'elevait un antique ermitage, Avec une Madone aux superbes habits: Largent, la pourpre et Por paraient la sainte image, Et des perles sans prix se mélaient aux rubis. Le vieux musicien, à genoux sur la pierre; Contre les pavés froiĩds colle son front brülant, Puis, à cette Madone adressant sa prière, Xvec son violon Saccompagne en tremblant. AEHKETPRE V. Jamais concert plus pur, plus touchante harmonie Ne firent résonner les vontes du saint lieu; Plus d'un musicien, fameux par son génie, N'est pas monté si près de Poreille de Dieu. Tout à coup la Madone, à la lueur des cierges, Se baisse et devant lui jette son soulier d'or. Iramasse le don de la Reine des vierges, Et contre un peu de pain va changer son trésor. Mais oma reconnu la pieuse relique. Ijure, vain serment; il lutte, vain eflort. On le livre aux archers, et la haine publique Le suit jusqu'au gibet pour jouir de sa mort. Leè cortége passait près du vieil ermitage; Avant que de mourir, il veut prier encor: On Pobserve, et voici que la divine image Lui jette en souriant son second soulier d'or. Alors chacun sempresse et veut briser sa chaine, On s'embrasse en disant: Voilà le doigt de Dieu. Et des chants d'allégresse, au lieu des cris de haine, Betentissent longtemps sur le Rhin au flot bleu l. 1Karl Simrock, Rheinsdgen.— J'indique ce livre comme l'un des plus intéressants recueils de légendes et de ballades recueillis sur les bords du Rhin. Les noms de tous les poòtes allemands s'y trouvent, depuis Gœthe jusqu'à Uhland.— II 166 LE RHIN ALLEMANP. Le Drachenfels, Pune des roches qui forment le groupe des Sept-Montagnes, offre dans sa légende la fable et le christianisme luttant ensemble. Mais sa principale célébrité lui vient des beaux vers dans lesquels l'a chanté Fau— teur de CVilde Harold. Le soir, comme nous rasions sa base, une jeune Anglaise nous ré— cita avec émotion èt mélancolie ces strophes, si harmonieuses dans Poriginal, et dont la traduction d'un maitre à conservé Faccent intime et pénétrant: Le roc de Drachenfels, surmonté d'un chàteau, sélève sur le Rhin large et sinueux, dont les flots se gonflent entre ses rives couvertes de vignes, les collines revétues d'arbres en fleur, les champs ou Ton récolte le blé, et les villes disséminées de còté et d'autre et dont on voit de loin les blanches murailles. Et c'est làa un tableau que je con- templerais avec une double joie, si tu étais avec moi. Les jeunes paysannes aux yeux bleus, portant des fleurs entre leurs mains, des fleurs printanières, errent en sou— riant dans ce paradis. Au haut du vallon paré de guir— landes de pampre, sont les rocs à la pointe abrupte, les nobles arceaux en ruine, les manoirs féodaux avec leurs mériterait d'étre traduit en français; ce serait le meilleur guide de voyage sur le Rhin. HAPITRE V. 167 murailles grises parsemées de plantes vertes. Mais ce qui me manque sur ces bords du Rhin, C'est ta douce main à serrer dans la mienne. Le fleuve écume èet coule, et à tout instant, à ses nom- breux détours sur ce sol enchanté, on découvre quelque nouvelle beauté. L'homme le plus ambitieux pourrait borner ses vœux à passer ici sa vie entière, et pas un lieu sur la terre ne me paraitrait si favorisé par la nature et ne me serait si cher, si ton regard, en suivant mon régard; répandait sou charme sur ces rives du Rbin.. Je meé souviens qu'à ces derniers mots la voix de l'àaimable enfant trembla sur ses lèvres, et que ses yeux se mouillèrent de larmes. Et cependant elle ne portait aucun deuil. Mais les deuils les plus amers ne sont pas ceux qui se portent au dehors. Nous voici parvenus à Bonn. La situation de cette ville est des plus heu- reuses; baties en étages sur les pentes d'une colline, ses dernières maisons sont battues par Feau, ses plus hautes dominent une ma- Strophes traduites par M. Marmier. 168 LE RHIN ALLEMANDD. gnifique perspective. Mais, pour aller de la base au faſte, il faut gravir de pénibles échelles. II Wa des rues si escarpées, qu'au premier faux pas on doit rouler du haut en bas, sans espoir de s'arréter. Les voitures n'accomplissent pa- reille escalade que par un miracle d'équilibre. Le jour de mon arrivée, Bonn était en fète: Portes, maisons, fenétres, tout y était pavoisé, jusqu'aux chapeaux des étudiants, qui trainaient après eux des comètes de ruban. Des maàts vé- nitiens coloriés en spirale comme des mirli- tons, des arcs de triomphe de verdure déco- raient les places et les avenues. On y ßlisait ces mots de bon augure: SEVD WILLKOMVEN! Soyeéz les bienvenus! Y Je m'appliquai le sens de Tinscription, et j'entrai ré&solument dans un jardin où se pressait la foule. Je n'y avais pas fait trois pas, qu'une fusillade bien nour— rie me partit dans les oreilles et fit sauter, moi d'un côté, mon chapeau de Pautre. Jétais tombé, sans le savoir, au beau milieu d'un tir national, sur le terrain méme des opérations. CHAPITRE V. 169 La première émotion passée, le coup d'oil fut assez divertissant. Une trentaine de grands gaillards, qui se disputaient toutes les nuances du blond, se livraient aveèc entrain à la pour- suite des cibles. Leur chapeau de feutre vert à la tyrolienne, leur panache de plumes de coꝗ, leur veste de velours aux boutons cise- 168, leur ceinture en cuir de daim, dont la plus modeste ne portait qu'un poignard et un pistolet, leur culotte fauve et leurs grandes bottes éperonnées, remplissaient d'une satis- faction visible les héros de la féte. Jaurais pu me croire en plein Tyrol, si deux ou trois boutiques de fripiers établis dans un coin ne m'eussent o§té toute illusion sur Porigine de cettèe couleur locale. De bons bourgeois que j'yvis entrer en habit vert-pomme, reparurent bouclés èet sanglés dans le costume de Robin des bois. Dans un pavillon construit pour cet usage étaient exposés les prix destinés aux vainqueurs. Jen fis Pinspection, et je fus conduit à penser que Pintérét n'entrait pour rien dans Pémula- tion des tireurs. Tout le contenu du pavillon ne valait pas mille écus. Un panier de vin de 170 LE RHIN ALLEMAND. Champagne eétait, je crois, le prix d'honneéur. Laccessit avait droit à un paquet de cigares. Heureux peuple allemand! je le dis sans déri- sion: un costume romantique, une carabine innocente, de la poudre à brüler, cela suffit à son plaisir. II n'est pas blasé comme le Parisien, ni extravagant comme PAnglais; il wa pas beésoin quèe des prix de cent mille krancs viennent stimuler sa curiosité qui lan- guit. Les banquiers de Francfort ont fondé un prix pour les courses de cette ville. II est de cinquante florins, qui équivalent à cent sept francs cinquante centimes de notre monnaie. Un jockey s'est pendu pour Pavoir manqué, et je ne compte pas ceux qui se sont cassé le cou. La fusillade résonna toute la journée et une bonne partie de la nuit. II fallait bien célébrer les vainqueurs. Les girouettes et les cheminées de la ville firent les frais de cette petite guerre. Dans cent ans, quand on montrera ces cica- trices innocentes, noircies par le temps, quelque bourgeois farouche dira en tordant sàa mous- tache:(Voyez-vous ces trous-la 2 Morbleu! Cest la mitraille des Francais!)ꝰ CHAPITRE V. 17⁴ En féte ou non, avec ou sans artillerie, Bonn est un agréable séjour. Non pas que cette petite ville de vingt mille ames soit d'une gaieté folle, ni qu'elle offre rien de bien cu- rieux. Ses monuments sont médiocres. Mais ses promenades sont ravissantes, ses environs enchanteurs. La vie y est facile, Phabitant de bonne humeur et de bon accueil. L'esprit et le corps s'y plaisent par je ne sais quoi d'en- gageant et d'inexprimable, qui est dans Pair, dans Faspect, dans les habitudes de la con- trée. Enfin son université, qui est la seconde de PAllemagne, en fait une demeure attachanté et studieuse. Aussi les Anglais, qui sy con- naissent, viennent-ils en grand nombre passer la belle saison à Bonn. IIs s'y Etablissent en famille. Beaucoup de jeunes Anglais y séjour-— nent toute''année et suivent, comme étudiants, les cours de Puniversité. IIs apprennent sans effort cette difficile langue allemande, qui paie de tant de jouissances les peines qu'elle a coütées. Quand donc suivrons- nous cet exemple? Nous sommes, pour ce qui est des langues vivantes, déplorablement en arrière sur tous LE RHIN ALLEMAND. les peuples de IEurope. Nous nous croyons I5 encore au temps où le francçais était la langue universelle des diplomates et des lettrés. C'est une erreur qu'un voyage en Allemagne suffit à corriger. Non, le francais ne suffit plus ni bour le négoce, ni pour Pindustrie, ni pour grès des la pratique de la vie, ni pour le prog Etudes libérales. Les calculs de fortune pas- sent, à tort ou à raison, pour tenir quelque blace dans les plans des pères de famille. Quand donc comprendront-ils quel merveil- leux instrument de richesse la possession des N langues vivantes meét aux mains des enfants? Nous avons une école francaisèe en Grèce qui à beaucoup fait pour le progrès de Parchéo— logie. Pourquoi n'aurions-nous pas des écoles en Angleterre et en Allemagne pour F'étude approfondie de Panglais èet de Pallemand? X ne considérer que ce dernier, Bonn serait pour une telle école un lieu parfaitement choisi. Son site, son université, sa proximité avec la France, tout semble la destiner au röle que j'indique. Ne Poublions pas d'ailleurs, il y a là plus 0 qu'un intérét de pédagogie ou d'influence na— CHAPITRE V. tionale; c'est le bien de la civilisation qui est en jeu. Lorsque d'un bout de IEurope à''autre les peuples pourront se parler et s'entendre, il leur sera plus difficile d'en venir aux luttes violentes. La communauté de langage est un grand lien dé parenté, et cela seul donnere aux conteèstations armées Podieuse couleur des guerres civiles. Or, malgré le démenti que nous donne en ce moment le nouveau monde, la guerre civile est au nombre de ces fléaux dont les retours, de plus en plus rares, font espérer Pentière disparition. Une chose m'a fait plaisir à Bonn, c'est le soin des habitants pour honorer la mémoire des hommes célèbres qui ont habité lèeurs murs. Jai vu ici, plus qu'en nulle autre ville, des plaques de marbre ou des inscriptions signalant à la vénération publique les traces de savants et d'artistes, hõôtes ou enfants de la cité. C'est avec une certaine émotion qu'un fervent amateur de musique lit ces mots sur une muraille: Ici est αο Beεαονεun. LE RHIN ALLEMANP. On ſa retrouvé et publié Pacte de naissance du grand artiste, qui est ainsi concu: Amo millesimo sepfingemtesimo sephudge- Simo, die decimd seplimda decembris, hapligatus sH Ludobicus, domini Johannis vdm Beellio- en el Helend Heverichs, conjugumm, filius legitimus; patrini: Dominus Ludovicus vdn Beethohννι e tertrudis Mullers dictd Baums. Des fragments de correspondance, des no- tices écrites par d'intimes amis de Beethoven, permettent aujourd'hui de connaitre pleinement le Caractère de Thomme dont le génie s'est ré— vélé avec tant déclat par ses Guvres“. Mais il Sen faut qu'on senteé en les lisant le charme et la sympathie qui se dégagent des lettres de Mozart. Vous vous rappelez Paimable simpli- cité, la candeur infinie du jeune homme de Salzbourg. Que Beethoven est différent! Nulle douceur, nulle confiance, nul abandon, un caractère farouche, inquiet, je n'ose dire atra- VNotice hiognaphique Ssun Beethoven, par le Dr Vegeler et F. Ries; traduite de l'allemand, par Legentil. 7 e 22... CHAPITRE V. 17 5 bilaire, il le füt pourtant. II y avait en lui, quoiqu'il s'en défende, un bon fonds de mi- santhropie. Sa vie cependant fut de bonne heure au-deéssus du beésoin. Il ne connut guère cette pauvreté qui persécuta le père de Mozart et Mozart lui-mèéme. (Meés compositions, écrivait-il lui- méme, me rapportent beaucoup, et je puis dire que j'ai beaucoup plus de commandés que je n'en puis faire. Tai six ou sept éditeurs pour cha- cune de mes œuvres, et j'en aurais beaucoup plus si je le voulais: on ne marchande plus avec moi. 5 Mais, aprés une enfance attristée par les désordres de son père, Beethoven fut tour— menté par une santé débile. Une surdité pré— coce Paffligea. Ce mal fut le fléau, ou, comme il dit lui-méme, le spectre„ü de son exis- tencè. Voyez ses lettres: elles sont remplies des lamentations deée ce grand homme in— firme. Un démon envieux, ma mauvaise santé, a jeté une mé- chante pierre dans mon jardin: le sens de P'ouie Saffaiblit chez moi chaque jour depuis trois ans... Pose dire que je passe ma vie bien misérablement. Depuis deux ans j'évite 55 176 LE RHIN ALLEMAND. presque toutes les sociétés, parce qu'il est impossible de dire aux gens: Je Ssuis sourd. Si mon art n'était pas la musique, cela irait encore; mais dans mon art c'est un supplice atroce.. Pour te donner une idèe de cette surdité incroyable, je te dirai qu'au théatre je suis obligè de me placer tout près de Porchestre pour entendre ce que dit le chanteur.... Chose étrange! il y a des gens dans la conver- sation qui ne s'apergoivent pas de mon infirmité: comme je suis distrait, on met tout sur le compte de la distrac- tion... Pai déjà souvent maudit mon existence, mais Plu- tarque m'a conduit à la résignation: je veux, Sil est pos- sible, braver mon sort.... Résignation! quelle pitoyable ressource! et cependant c'est la seule J. Ce mot de résignation étonne sur les lèvres de Beethoven. Peu dhommes ont moins pra— tigqué la chose. Violent, quinteux, irritable, il allait sans cesse aux extrémités. II Etait la ter- reur du théatre et des concerts. Les musiciens subalternes le détestaient, et son génie ne le Protégeait pas toujours contre leur justè res-— sentiment. Un jour, Porchestre de P'Opéra de Vienne refusa d'exéEcuter sa musique, et il fal- lut que le hautain compositeur shumiliat et fit des excuses. Chez la comteésse de Browne 125 février 4800. 832 ERRE — V CHAPITRE V. 1 ilse leva un jour et dit tout haut: Je ne joue pas pour de pareils pourceauxl) Quelques per- sonnes s'étaient permis de chuchoter pendant qu'il était au clavecin. Que dire de la scëne bouffonne que raconte Ries, son élève? Nous dinions un jour à T'hôtel du Cνννν. LLe gargon lui apporte un plat qui ne lui était pas destiné. Beethoven se plaint, le garçon répond d'une manière peu convenable. Aussitot Beethoven saisit un plat(c'était un röti arrosé d'une sauce abondante), et le lance à la tète du garçon. Le pauvre diable avait sur les bras beaucoup d'autres plats, il ne pouvait se défendre. La sauce lui coulait sur la figure. Beethoven et lui criaient et se répandaient en injures. Tout le monde riait aux éclats. Enfin Beethoven éclata lui-méme en voyant la mine du garęgon. Ses meilleurs amis, ses plus dévouées créa- tures n'étaient pas à Pabri de ses explosions: témoin Ries et Vegeler, qu'il blessa plus d'une fois de ses propos amers. Mais il revenait alors, et la sincérité de son repentir faisait aimer et pardonner ce malade et cet enfant. Mon ami, écrivait-il après une de ces scënes, je ie re- connais, je ne mérite pas ton amitié.. Restons-en là. Je 12 178 LE RHIN ALLEMANOD. viendrai moi-mèéme chez toi me jeter dans tes bras, te redemander mon ami que j'ai perdu. Tu te rendras à moi qui suis plein de repentir, qui t'aàime, qui ne t'oublierai jamais. Le croirait-onm? avec cela, il fut capable de bonhomie. I est vrai que amour n'est pas étranger à son cas. Jétonnerais fort le lecteur en lui citant une lettre à une aimable demoi— selle pour la remercier d'un« gilet en poil de lapin o qu'elle avait faconné pour lui de ses blanches mains. PTen connais qui souri— raient de dédain; mais j'en connais aussi qui se sentiraient quelque chose comme de Fat- tendrissement, et, j'en ai peur, je serais de ces derniers. On a reproché à Beethoven d'avoir oublié Saà patrie. IIest vrai qu'il passa les trois quarts de saà vie hors des murs de Bonn; mais les trois lignes suivantes répondent au reproche d'indifférence. Mon pays, la belle contrèe dans laquelle je vis la lumière du jour, est toujours présente à mes yeux, aussi belle, aussi vivante que quand je vous ai quittés. L'heureux mo— CHAPITRE V. 159 ment que celui où je pourrai vous voir, et saluer notre père le Rhin! Bonn n'a pas davantage oublié son plus illustre enfant. Une statue de bronze s'élève sur une place de la ville, avec ces mots gravés Sur le socle: LUDWIG VXN BEETHOVEN GEB. 2U BONN MDCCLXX. Lhabile artiste qui modela cette statue a du embellir considérablement son sujet. Une estampe du temps fait de Beethoven un por— trait peu flatteur. Jy reconnais cette gauche- rie dont parle une de ses biographies. Beethoven était, dans tout son extérieur, très- gauche et très-maladroit: ses mouvements manquaient de gràce. IEtait rare qu'il prit quelque chose saus le briser. Aucun meuble n'était en süreté prés de lui. Tout était renversé, sali, brisé. Le Beethoven de bronze est noble, impo— ALLEMXAXND. 18⁰ LE RHIN sant, majestueux. Son regard aà une profon- deur, ses traits une ampleur, son geste une beauté expressives. C'est justice. Les statues des grands hommes ne doivent pas les repré— senter en robe de chambre. Leur génie m'oc- cupe plus que la forme de leur corps, et c'est leur àme que je veux voir paraitre sur leur visage. Si vous voulez me faire une statue d'ESOpe, cachez-moi sa bossèe, ou faites que je Poublie pour ne me souvenir que de ingé— nieux conteur. C'est donc à tort que j'ai en- tendu deux étrangers critiquer la ressemblance de Beethoven. (On ne voit pas qu'il est sourd, disait Pun. — Ni rageur, disait Pautre. — Philistins! doubles philistins! me coula dans P'oreille un étudiant qui me faisait com- bagnie. Or vous savez que ce mot&« philistin o est, en Allemagne, le terme usité pour dési- gner un imbécile appréciateur des arts. &X égale distance environ entre Bonn et Co— logne, s'élève la petite ville de Bruhl, ancienne résidence d'été des archevèques de Cologne, —— ——— CHAPITRE V. 18 ornée par conséquent d'un grand chàteau, lequel n'a pas usé de la permission qu'il avait d'étre un chef- d'œ“,VTe. Ce chàteau, reconstruit au dernier siècle sur un plan assez médiocre, se Voit de la station du chemin de fer, et ne donne guère envie de Sarrèter. Le lieu réveille pour— tant deé curieux souvenirs, curieux surtout pour un Francais avide de retrouver sur sa routèe les traces de notre histoire. C'est là que Mazarin sè retira lorsqu'il fut chassé de France par les frondèeurs. II y passa plusieurs mois de sonh exil dans unè retraite laborieuse et diver- sement occupéè. La nature de ses occupations sée dèevine aisément; mais il ya sur ce point autre chose que des conjectures. Toute la corrèespondancè du ministre datée de Bruhl a 6té6 retrouvée, déchiffrée, publiée. C'est une des plus piquantes révélations qu'ait vues notre siècle, si friand de ce genre de surprises. On sàit quelle comédie se jouait entre la régente, mere de Louis XIV, et le cardinal Mazarin. Leéloignement du dernier n'était qu'une feinte, une satisfaction apparente donnée aux partis, un sacrifice passager auquel Pintérét politique forcait de se plier. Le cœur et Tesprit d'&nne 182 LE RHIN ALLEMAND. d'Autriche avaient suivi Mazarin dans sa re- traite, et Lon vit, spectacle peut-etre unique dans Thistoire, un proscrit, chassé de France comme étranger, ennemi du bien public et de PEtat, diriger, du fond de sa retraite, la Poli- tique du royaume avec la meme autorité que 8'i habitait encore le Palais-Royal. Nuit et jour des courriers se croisaient entre Bruhl et Paris, chargés des messages du ministre, de ses instructions, quelquefois de ses ordres. ien ne se décidait sans lui dans le conseil du roi. II était Pame, éloignée, mais non ab- sente, de la régente et de la cour. Exposé à Voir ses courriers interceptés à chaque instant par des partis ennemis, Mazarin enveloppait sa pensée d'obscurité. Des chiffres au lieu de noms propres, des signes bizarres, de grandes lettres dénuées de sens, faisaient de ses billets de véritables énigmes. L'érudition sagace de notre siècle a percé ces mystères, et, à tra- vers tous les déguisements de la forme, res- titué le fond. On lit maintenant cette corres- pondance à livre ouvert. On sait par exemple Aue FFEEEECECEPCoCoooo CHAPITRE signifie le voi. 22 et son multiple 4A4, ld veine. 26 et 46, Mardurin. — S 18 ministre Letellier. 13, 23, 33, J prince de Condc. 89(chiffre prédeèstiné, à ce qu'il semble), 0 Sο Vνε. 93, Id Fronde. E, ld princesse pdldline. 55, Paris. 0 etes désigne le président de Viole. Ee , Mme deé Longueville. LEa ee P, Mazarin. Souvent, au lieu de chiffres ou de signes, des 6pithètes transparentes désignent les person- nages par leur caractère, et il faut reconnaitre que dans le choix du mot la verve maligne du ministre s'est donné assez plaisamment carrière. Ainsi le prince de Condé est tour à tour le Vdillant, le Credule, Mncertdin. Le parlement, c'est Id Confusion. ———— 385 18⁴ LE RHIN ALLEMAND. Le président Viole, ancien frondeur gagné au parti de la cour, sappelle Je Converli. Turenne, c'est Amitié, ailleurs le Gibet, mot sinistre et peu justifié. Servien est Ids Momie. La princesse palatine, HAινe, Gabriel. Mme de Chevreuse, WLEsprit. Oa kille, ee Le président Maisons, le Poslillon de Mons. Gaston, frère du roi, J Force. La Rochefoucauld, Je Hocher. Chavigny, le Misérabhle. Le roi s'appelle Je Confident, le Patron, la Barque, les Galères, Ies Vaissedue. La reine, Seraphhin, Sabaoth, Volre Emi⸗- Nence. Mazarin, VAmi, le Ciel, la Mer,!Homme dν bhols. Les Citations suivantes donneront une idée de cette espèce d'algèbre diplomatique: (22(la reine) doit parler de P.(Mazarin) comme est marqué, et prendre garde que les meéchants ne se servent du frère de 39 pour gagner 21(le roi) contre Sabaoth,;(la reine). v CHAPITRE V. 185 « 26(Mazarin) est persuadé que 68(M. de Lyonnes) agit fort bien; mais on Ta assuré qu'il en doit Pobligation à S0αõάα(la reine) et à 23(Condé). 9 Jai toujours cru que vous seriez satisfait de Gabrie](la princesse palatine). Pespère qu'il viendra à bout de son ouvrage, et si 13 (Condé) Tempeéche, je m'assure qu'il tachera de le faire par d'autres moyens, et que 4(la reine) se tiendra pour dit que les intentions de 13(Condé) ne valent rien pour 21(le roi, pour 46(Mazarin) et pour Serνο⁶r(la reine). Si Gabriel(la Palatine) vient à bout de son affaire, vous tomberez d'accord que la joie de P(Mazarin) et de H(la reine) ne sera pas Petite. O5 Voici qui est plus clair et ne réclame Presque pas de commentaires. La politique de Mazarin sy montre à plein. Je vous prie, dit-il à la reine, dèe cares- ser tout le monde, et principalement ceux qui se sont tenus fermes dans leur devoir, et dire au Confident(M. de Lyonnes) de le faire aussi..— Je vous prie, lorsque vous 6crirez 186 LE RHIN ALLEMAND. à Ghe(la Palatine), de le Cajoler...— Vous Pourrez dire à Lyonnes, pour le faire revenir et Téchauffer à TEgard du cardinal, que le jour qu'il reviendra à la cour vous le ferez secré— taire d'Etat.„ Cette correspondance a son coté sentimen— tal, qui n'est pas le moins piquant du recueil. La passion réciproque de Mazarin et de la reine n'est plus un mystère pour personne. Chacun Sait qu'une intime amitié, et peut-etre un ma- riage secret, les unissait Fun à Pautre. Dans les lettres écrites de Bruhl, des signes par- ticuliers sont chargés d'exprimer des choses plus tendres que celles de la politique. L'a- mant exilé invoque les hiéroglyphes pour faire barler sa passion. AhI XI Y signifie:(Ah! que Mazarin vous aime!)— Soyez toujours E, Car PAni sera jusqu'à la mort&1 Y veut dire: Soyez toujours mon amie tendre, car Mazarin sera jusqu'à la mort votre tendre ami. — νν beaucoup plus que= 0 Eéquivauf à:(Mazarin vous aime plus tendrement que vous n'aimez Mazarin. 5 REEEEREEEEE GHKPITRE V. 187 Pauvrè cardinal! il eut un rude déboire dans cette retraite de Bruhl. Déjà il se plaignait( d'y mourir de faim 5, et d'éèétre à la veille de la mendicité v. Ce n'était rien. Au mois de septem- bre 1654, la faction triomphante obligea Anne d'Kutriche de signer Pédit de bannissement et de proscription de son ministre. Jusqu'alors son exil avait été volontaire; cet arrét le ren- dait non-seulement officiel, mais encore in- famant. Sa douleur sépanche dans une lettre à la reine, d'une énergie et d'une habileté peu communes. Elle porte la date du 26 septem- bre 1651. Nous terminerons par elle cette courte digression. Pai pris dix fois la plume pour vous écrire sans l'avoir bu, et je suis si hors de moi, du coup mortel que je viens de recevoir, que je ne sais pas si tout ce que je pourrai dire aura ni rime ni raison.... Le roi et la reine, par un acte authentique, m'ont déclaré un traitre, un insuffisant, et Tennemi du repos de la chré- tienté, après les avoir servis aveéc tant de fidélité, sans aucun intérét; tant de grands succès, et avoir pris tant de peine et avoir donné tant de marques de ma passion pour l'avancement de la paix. Cette déclaration court déja l'Eu- rope, et le plus zélé des ministres qui ait jamais été passe à présent pour un scélérat, pour un infäme! Lorsque 188 LE RHIN ALLEMAND. ses plus fiers ennemis étaient venus à bout de leurs arti- ſices et que les diligences qu'ils avaient faites pour le noir- cir de quelque crime n'avaient servi qu'à faire éclater son innocence, le roi et la reine, de qui il a mérité la bien- veillance et Papprobation par ses grands et fidèles services, Pont déclaré le plus criminel et abominable de tous les hommes... Iln'est plus question ni de bien, ni de repos, ni de quoi que ce puisse ètre; je demande Ihonneur qu'on m'a oté, et qu'on me laisse en chemise; renonçant de trésꝓon cœur au cardinalat et aux bénéfices, desquels j'enverrai la démission avec joie, consentant volontiers d'avoir donné à la France vingt-trois années du meilleur de ma vie, toutes mes peines et le peu de bien que j'avais, et me retirer seulement avec TFhonneur que j'avais, quand je commengai à la servir 1. v Correspondance de Mazarin. 4 —— CHAPITRE VI COLOGNE ET AIX- LX-CHAPELLE COLOGNE.— Sa naissance, ses destinées, sa chute.— Descrip- 5 P tion du Dome.— Une vilaine race.— La dynastie des Farina. — Aix-L-CHAPELLE.— Une ville morte.L'anneau magique. — Le Dome d'Othon.— Le tombeau et le trone de Charle- magne.— Le trésor.— De Bonn à Cologne les rives du Ehin Saplatissent, le pittoresque s'évanouit, le voi— sinage de la Hollande se fait déjà sentir; le D Rhin entre dans une plaine qui Ss'étend jusqu'à la mer. Les impatients échappent par le che- min de fer aux longueurs d'une navigation monotone. Les fervents poursuivent leur route en bateau. IIs sont payés de leur peine par RRRREECCcGCcCccGGGEGEEEEGEEEGERGGGGGGccGGcGccccrrrrrrrrrrrer 190 LE RHIN ALLEMAND. Farrivée dans le port de Cologne, dont Paspect est magnifique. La ville(à Téternel Dome, 5 comme dit un poéte, se presse tout entière sur la rive, et se reflète dans les larges flots du Rhin, qui arrondit à ses pieds son im- mense bassin sillonné de mäts eéet de voiles. La destinée des villes est singulière. Une colonie d'Ubiens, situèe sur la droite du Rhin. soutenait mal les incursions de ses voisins. Elle implore le secours de Rome. Marcus Agrippa Pinvite à passer le fleuve, et lui ouvre Pasile fortifié de son camp. Ce changement fut décisifl. La rive droite, en effet, plongée dans la barbarie, n'avait encore ni villes, ni com- merce, ni sociétés établies; la gauche touchait bar tous ses points à la Gaule romaine, alors en plein travail de civilisation; place excel- lente et tout à fait propice aux relations, au 1 négoce, aux süretés de la vie. Ouvrez la carte: aujourd'hui encore toutes les grandes villes des bords du Rhin occupent la rive gauche. 5 Peu d'années après, une fille de Germani- cus, la trop fameuse Kgrippine, nait, sous une tente de soldat, dans les murs des Ubiens. —..— ———————— CHAPITRE VI. 194 La cité ubienne adopte, par politique, le nom de la fille de son général!: elle Sappelle Co- lonid Agrippind, termes qui seé sont mieux conservés dans le vocable francais Cologne que dans Fallemand Koln. Cologne conserva longtemps les traditions de son berceau: ni la chute de Lempire, ni Pin- vasion barbare, ni le christianisme, ni la féo- dalité, ne purent les en effacer. Pendant plu- Sieurs siècles, elle appela ses nobles, patriciens; ses magistrats, sénateurs; ses bourgmestres, consuls; ses huissiers, licteurs. Elle eut méme son capitole. Les costumes restèrent aussi bien que les mœurs, et, sur les bannières municipales, on vit longtemps ces initiales empruntées aux usages romains: SpOC, Senaν POορναdue Colomensis. Aujourd'hui Cologne n'a de romain que les casques des fantassins prussiens, qui se pro— ménent dans ses rues avec un air plus morose que vainquèur. Sortie sans trop de dommage de la période sanglante et confuse des invasions normandes et des luttes carlovingiennes, Cologne fut pla— 192 LE RHIN ALLEMAND. cée par Othon le Grand sous P'administration éclairée et somptueuse des archevéques-élec- teurs. zruno, le frère meème de PEmpereur, fut son premier prince. Deux siècles après, échap- pant au sceptre épiscopal, elle se fait déclarer ville libre et impériale. Sous ce titre, elle ar- rache à la faihlesse ou à la cupidité de ses maftres d'incroyables priviléges. Au XIIIe siècle, elle jouissait du droit exorbitant de faire dé- charger toutes les marchandises qui passaient par ses murs pour aller outre, et de les con- duire à leur destination sur ses propres ba- teaux. Le Rhin étant presque Punique voie de communication dans une contréèe privée de routes, on conçoit facilement quelle quantité d'or affluà dans les murs de Cologne. L'éta- tablissement de la Hanse allemande accrut encore sa fortune, en protégeant, étendant et renouvelant son commerce. La France, PAn- gleterre, la Suède, la Russie, Bréme, Ham- bourg et Lubeck furent ses associés ou ses tribulaires. Elle joua sur le Rhin le mèeme role que Ratisbonne sur le Danube, mais sur une échelle encore plus grande. Elle servit d'en- CHAPITRE VI. 193 trepot entre deux mondes, transmettant au Midi les matières brutes du Nord, et renvoyant au Nord les denrées précieuses du Midi. LEs- bagne, le Portugal, LItalie surtout, y établirent des comptoirs. Les marchands italiens appor-— taient avec eux les semences des arts qui fleurissaient dans leur climat. Sous Timpulsion de ses évéques et graàce à ces communications lointaines, Cologne vit se former dans son sein une école de peinture, qui fut la pre- mière dont shonora PAllemagne. La statuaire et Parchitecture métaient pas moins cultivées, et d'habiles artistes commencèrent à baàtir ces innombrables églises qui, au siècle dernier, atteignaient le chiffre de deux cents. La splen- deur de ses fétes, la fortune et la gaieté de ses habitants étaient célèbres dans le monde entier. Un voyageur, que sa qualité d'lItalien ne Prévenait pas en faveur des Allemands du Nord, Pétrarque, visitant Cologne en 1333, Etait 6merveillé des beautés de cette ville. Qu'eüt- il dit, sil eüt assisté au carnaval romain qui chaque année se célébrait avec pompe sur les 13 19⁴ LE RHIN XLLEMAND. bords du Rhin; s'il eut entendu les marion- nettes italiennes lui rappeler les plaisanteries populaires de son pays natal? Ce qu'il vit suffit à l'enchanter. Parrivai justement, dit-il, la veille de la Saint-Jean- Baptiste, au coucher du soleil, et sur-le-champ, d'après le conseil de mes amis, je me rendis au bord du Rhin, où m'attendait un curieux spectacle. Une foule de dames etait rassemblée sur la rive. Bon Dieu! quelle réunion de beau- tés! Comment ne pas tomber amoureux, si Pon n'avait le colrν· déjà pris? Je m'étais placé sur une éEminence pour mieux voir. Elles avaient la tète ceinte de branches odo- rantes, leurs manches étaient relevées jusqu'au coude; elles venaient à tour de rôle plonger leurs bras blanes dans le fleuve, en pronongant des paroles empreintes, dans leur langue, d'un charme étrange. Je m'informai et je demandai comme dans Virgile:(Que veut ce concours de monde au bord du fleuve 12— C'est, me répondit-on, une vieille coutume du pays; le peuple et surtout les femmes sont persuadés qu'en se lavant ce jour-ci dans le fleuve, ils détournent tous les malheurs qui les menacent, et se pré- Petrarque cite les propres termes de Virgile: Quid vult concursus ad amnem? Quidve petunt animæ? (AVJneid., lib. VI.) — CHAPITRE VI. 195 parent une heureuse année. 5 Cette rèponse me fit sourire. (Heureux peuples du Rhin! m'écriai-je; si le fleuve em- porte vos misères; que n'en font autant pour nous le Tibre et le Po f La prospérité de Cologne périt par les mémes causes que celle de Ratisbonne. Les décou- vertes des Portugais et des Espagnols tracèrent une nouvelle route au commerce; il y eut de PEurope occidentale vers l'Orient un mouve- ment d'esxpansion funeste à la capitale rhé- nane. La Hollande, ayant fermé les bouches du Rhin, lui porta un coup non moius terrible. Des discordes intestines et des fautes insensées achevèrent sa décadence. Les Juifs de Cologne eurent leur Saint-Barthélemy, les protestants en furent expulsés; une sédition ayant éclaté parmi les tisserands, on en fit pendre un bon nombre, et dix sept cents métiers furent brülés sur la place publique. Les survivants allèrent Porter ailleurs les secreéts de leur industrie. Cologne vit son port, ses ateliers, sa marine tomber dans la langueur. Les ouvriers, privés Petranchi Eyistoloe familicres, lib. I, Epist. 4. 196 LE RHIN XLLEMAND. d'ouvrage, sèe firent mendiants, et, comme le mätier était productif, ils n'y renoncèrent plus. Cè fut une plaie: la moitié de la ville tendit la main à Pautre. Un contemporain montre aveéc dégoùt ces dix mille mendiants, sortis de leur bouge à Theure des offices pour assié- ger les degrés des églises eèt leés portes des monastères. IIs formaient une véritable cor- Poration, ayant à leur téte un roi, des ma- gistrats, des lois. Lèe titre était héréditaire, et des places respectives assignées aux titulaires. Ils dépecèrent, ils épuisèrent en peu de temps cettè admirable cité, dont le bel ordre réjouis- Sait Pétrarque. De nos jours, sous le gouvernement répa- rateur de la France, et, depuis 1815, sous celui de la Prusse, Cologne aàa vu s'ouvrir une ere de rénovation. La vapeur et Findustrie y ramènent cette source d'or qu'elle avait vu tarir au Xvle siècle. Elle est devenue le point d'in- tersection des voies ferrées qui, d'&llemagne, de Belgique et de Hollande, courent et se croi- sent dans tous les sens vers la mer du Nord, la Baltique, la Méditerranée, les Alpes. Sa population, descendue vers la fin du dernier CHAPITRE VI. 197 siècle au chiffre de quarante mille àmes, est remontée à près dé cent mille. Dirai-je que c'est une belle ville? Non. Elle à du moyen aàge tous les inconvénients, sans en avoir la pittoresque beauté. Elle est boueuse, inégale, obscure, mal tracée, mal pavée. Celui qui se contente d'en raser la rive emporte une idée avantageuse, qui s'évanouit dès qu'on pénòtreé dans Pintérieur. NMais elle a sa cathédrale, joyau sans prix, immortelle relique de Part, qui n'aurait pas d'égale, si elle n'était inachevée. L'édifice est découronné, ou plutôt il n'àa jamais eu de couronne. Pas de flèche ni de tours. Sur la plate-forme abandonnéè se dresse la silhouette noire d'une grue qui, de temps immémorial, attend à cette place des matériaux qui ne vien- nent pas. II ya cinquante ans, le dõome de Cologne était en ruines. La révolution en avait fait un grenier à fourrages. Lempire ne s'en souciait guère. Le croira-t-on? on parlait de Tabattre pour épargner les frais d'une restau- ration. Une nuit, un coup de vent fit choir le corps de la grue, toute pourrie par le temps. Les bourgeois de Cologne Le conseil se rassemble, et Tachat d'une grue neuve. les espérances des admirat des agents, une caisse, un criptions affluèrent; le roi c N bour une somme annuelle ce siècle n'en verra pas la fi au moment où parattront c de Part religieux. Fribourg lures, Notre-Dame de Paris seau intérieur, et surtout du chœur. Ce der— 198 LE RHIN ALLEMAND. Le lendemain, grande rumeur dans la ville. étaient habitués à voir cette machine immobile barrer d'un trait noir leur horizon. Absente, elle leur manquait. votè des fonds pour Cè frivoleè accident eut des conséquences imprévues: il réveilla eurs du dome. Une société Se fonda pour sa reconstruction; elle eut journal. Les sous- le Prusse s'inscrivit, de cinquante mille thalers: Tédifice fut sauvé. Le travail ne S'est Das ralenti depuis trente ans. Lextérieur, dont le plan est gigantesque, a fait peu de progrès; U. Mais à Pintérieur les travaux touchent à leur terme, et bèut-Etre, es pages, seront-ils inaugurés. Ce sera une belle feéte pour les amis à sa flèche, Stras- bourg sa facade, Reims et Amiens leurs sculp- son bel ensemble; je ne sais pas quelle basilique pourrait disputer la palme à Cologne pour la béeauté du vais- CHAPITRE Vl. 199 nier me parait Tidéal accompli du tabernacle Chrétien. Des colonnes, minces comme des fuseaux, montent jusqu'aux voùtes, où le cha- piteau s'épanouit en fleurs. Tout le reste est une splendide verrière, dont les lancettes sont teintes, sur toute leur face, d'un riche coloris d'azur, de pourpre et d'or. Lartiste qui à construit cette magique muraille s'est souvenu de la parole du Psalmiste:(Mon Dieu! vous étes vétu de lumière; O et il a fait au Saint des saints une demeure éclatante comme lui. Les nefs latérales renferment une abondante collection de tombeaux d'archevèẽques. Commèe ceux de Mayence, ils ont le tort d'avoir des Epitaphes beaucoup trop fastueuses.(Amas d'épithètes, mauvaises louanges,» disait La- bruyère. Si sa maxime est vraie, C'est surtout du style funéraire. La tombe de Conrad de Hochsteden est Pobjet d'une vénération par- ticulière. L est le premier fondateur du dòme. (Lan de Notre-Seigneur 1248, TPEVSUue Conrad se trouvant surabondamment riche en or, en argent et en pierres précieuses, et croyant son trésor inépuisable, entreprit la construction du ů ůj————— ů *———— 200 LE RHIN ALLEMAND. dome, de cet édifice immense et, coutèeux, au- quel on travaille encore en ce moment. 9 Ces lignes sont tirées de la Chronique de Cologne pour Pannée 1499. Un autre évéque s'est fait sculpter un tom- beau en forme de bastille, fortifièe et crénelée aux quatre angles. Il repose au pied deé ces tours en costume moitié guerrier, moitié reli- gieux. Chaque archeveque re gnant a son caveau tout prét à le recevoir. Un usage bizarre veut que chaque année de son pontificat soit mar- quée au moyen d'une baguette de bois blanc bendue à une tige de fer. Le nombre des baguettes figure celui des années, comme Findiquent ces vers gravés sur une muräille Voisine de la sacristie: La fondation du dome est de 1248; Pachèvement du chœur, de 1320. Un moine à velléités Poétiques exprima ces deux dates mémorables dans six vers latins gravés sur le portail, et qui sont un véritable veο;. ANNO MILLENO EIS COUAKTER X DABIS OCTO, OQνn colil assumptœmm clerus poο]Ssαν Muαννν) rasu Connadus dh Hocſisteden generosus Amplidt hoo templum, lapidem Jocat οε οεαεu. ANNO MILLENO TER GvIGENAOUR JUNGE, Tunc novus de oονν)“ cœh⁰⁰ii nesondνο˖ soονus. — ⁰˙.⁰⁰⁰⁰ CHAPITRE VI. Quot pendere vides baculos, tot episcopus annos Huic Agrippine præfuit Ecclesix. La cathédrale de Cologne possède un riche trésor, qui attire de nombreux curieux; je crains méme que P'exposition de ses joyaux ne lui dérobe une partie de Padmiration qu'elle meérite elle- meéme: pour combien une pièce d'orfévrerie éclipse-t-elle la beauté sévère d'un marbre ou d'un édifice! La plus riche pièce du trésor est la chàsse des rois mages. Un monument fort disgracieux la renfermèe. II est hérissé de barreaux, de grilles, de verrous et de serrures, ni plus ni moins qu'un coffre- ort. Cen est unz, en effet, E pillé; il renferme pour huit à neuf millions d'or et de pierreries. Trois lampes de cuivre toujours allumées brülent en Phonneèur des trois rois, dont elles portent les noms: GASPAR. MELCHIOR. BALTHASAR. Les mémes noms, écrits en rubis, étincellent sur le reliquaire. La description, au point de vue de Tart, ne remplit pas moins d'un vo— 1 1 ———— 202 LE RHIN ALLEMANOD. lume Le deétail en est bientot fastidieux, mais le coup d'œil d'ensemble est éblouissant. On imagine difficilement une pareille magnifi- cence Deux choses m'ont un peu gäté, je dois le dire, le dome de Cologne. La première, c'est la facon qu'on a d'y rançonner le public. Lar- gent, il est vrai, profite à Pachèvement des tra- Vaux. Mais on a été par trop ingénieux à mul- tiplier les dimes: chaque porte ouverte, chaque tenture soulevée, chaque regard presque se ta- rifie et se paie; il faut marcher la bourse à la main. Les gardiens du saint lieu ne sont plus que des commis du fisc, et ils ont une ma- nière de percevoir qui ne corrige pas ces im- Pressions. Un bon pretre de T'église à qui je m'en plaignais me sourit doucement ét me Kig (Mon cher Monsieur, qui sont les trois quarts des visiteurs? des Anglais et des Russes. Et, Publié en 1784, à Bonn, par ordre de L'électeur, sous ce titre: Collection des pienres antiques dont Id ch⁰¹α]⁸e des trois Sdtn1s vois mages est ennichie dans VgSe mẽtropolitaine de Cologne, gradvëes dνονs leuns mpreintes, avec um dtSοονͤ N stovique, Ppar I. P. N. M. N. RRR CHAPITRE VI. 203 Vous comprenez, c'est de Pargent hérétique que nous convertissons. — En rentes? — Oui, pour le bon Dieu. 5 Mon autre grief est contre les guides. Ces gens-là me feraient hair cette belle cathédrale: ils en font, par leur commerce et leur indus- 2 trièe, une sorte de lieu public, sans respect, sans mystère. J'ai vu deés musées qu'on visitait avec plus de recueillement; j'ai vu des acadé- mies qui se disputaient moins bruyamment. C'est un scandale qu'il est incroyable qu'on tolère. D'ailleurs la cathédrale n'est pas le seul lieu qui souffre de leur présence. Toute la ville en est infeèctée. IIs ont hérité des mendiants de 'ancien temps. Je ne sais S'ils sont dix mille; mais ils font assurément, en fait d'importu- nité, la besogne de dix mille. Dès son premier pas hors du wagon ou du bateau, le voyageur en est assailli. IIen a pour un jour à trainer 10 sur ses talons une légion de droles qui fondent, sur sa bourse le plus clair de leur revenu. Quelques-uns sont de vrais limiers, habiles à flairer le gibier; prompts, dès qu'ils sont sur 20⁴ LE RHIN ALLEMANO. la piste, à donner de la voix. Ils ont un art de vous mener, de vous lasser, de vous 162 duire, qui fait qu'entre deux maux choisissant le moindre, vous vous livrez à eux. Parvenus lä, malheur à vous. Cet homme vous assié6- geait, vous vous étes rendu, donc vous lui appartenez. Cette logique est sans réplique: il vous mène od il veut, comme il Veut, tant qu'il veut. Ne tournez pas la téte, ne haätez point le pas, n'affectez pas P'air indifférent ou Pressé. Vous ne serez point relaché avant d'a- voir appris combien il y a de marches dans cet escalier, de pierres et de briques dans ces murs, de cuivre, de plomb et de bois dans cette charpente. Comptez, d'ailleurs, qu'au moment de la délivrance, c'est-à-dire au mo- ment de payer, vous deviendrez Pobjet dꝙ'un mépris souverain et nullement déguisé, car vous donnerez deux fois moins que ce riche Anglais, qui a payé d'un double écu la joie de s'ouir réciter, dans une langue qu'il n'en- tend pas, la liste des princes Electeurs et de leur chapitre. Pour comprendre dans son entier Cologne religieuse, il faut entrer, apréès la cathédrale, REEEEEEEEEEEEER LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. EGLISE SAINT-MARTIN A COLOGNE. CHAPITRE VI. dans la vieille église romane de Saint-Martin, où le plein cintre laisse pénétrer une lumière moins poétique et moins mystérieuse que celle de Pogive, mais très-grave déjà, très-favorable au recueillement. II faut y entrer un jour de marché, à Theure où les paysannes des envi- rons quittent leurs fruits et leurs légumes pour entendre une messe. Dans leur détachement des aflaires d'ici-bas, ces figures rudes et an- guleuses, avec un regard sérieux et fixe, et un air solennel, roide, un peu gauche, répandu sur touté la personne, semblent dérobées à quelque vieille boiserie ou à quelque vieille gravure allemande, à quelque vieux tableau de Martin Schon. C'est bien là la métropole des bords du Rhin, la cité des apotres et des Princes de LEglise, et, dans un temps plus moderne, le boulevard du catholicisme alle- mand. S'attend-on à ce que je quitte Cologne sans parler de la fameuse eονι qdgui porte son nom? Non assurément. Meés yeux sont encore rem- plis des affiches qui annoncent, en lettres gi- gantesques, la vente de ce précieux parfum. 206 LE RHIN ALLEMAND. Sa distillation est la plus importante industrie de la ville. Elle occupe à elle seule vingt- quatre fabriques et plus de cent négociants. La production annuelle est évaluée de huit à neuf millions de litres, rapportant une somme peu éloignée de cent cinquante millions de francs. Mais que de charlatanisme, bon Dieu! pour une pareille somme! Lantique Colonia Agrippina n'a plus ni consuls, ni patriciens, ni princes électeurs du saint-empire. Elle a Ia dynastie des Jeανν]νονε§ NHFaurind,; dynastie envahissante, accrue d'usurpatèeurs et de pré- tendants, qui inondent les rues de leurs pro— duits, de leurs enseignes, de leurs agents. Tous les murs sont chamarrés daffiches provo- cantes, qui seraient fort dröles si les extrava- gances du commerce parisien ne nous avaient blasés sur ce point. Tous les carrefours sont gardés par des distributeurs d'adresses, des recruteurs d'étrangers, qui vous prennent, ou beu s'en faut, au collet pour vous forcer à 016 recevoir, moyennant rançon, un flacon coquet- tement revétu d'une chemise de paille blanche. Us sont plus de trente rivaux, héritiers plus ou moins légitimes du mèéme nom, fils et ——— CHAPITRE VI. 207 Detits-fils, neveux et arrière-neveux, disciples et successeurs du grand Jean-Marie Farina, inventeur, en 1670, de Peau de Cologne, seuls possesseurs de son secret, seuls débitants de son eau, seuls héritiers de son gönie. Leur vie se passe à se décrier les uns les autres, verbalement et par écrit. La question de leau de Cologne a suscité toute une littérature, qui ferait pouffer le lecteur si j'àvais le loisir de P'analyser. II y trouverait tous les genres, de- Puis le mémoire juridique jusqu'au pamphlet, acerbe et malin. Mais j'ai hate d'arriver à Aix- la-Chapelle, et la race des Jean-Marie Farina souffrira que je la quitte pour l'empereur Charlemagne. Quoique habitée par une grande ombre, il faut avouer qu'Xix-la-Chapelle est un triste Séjour, et, comme dit Pautre:« Plutot que d'etre entèerrè comme empereur dans ses murs, mieux vaudrait vivre tout petit pohte sur les bords riants du Neckar. 5 De grandes rues tirèes au cordeau, avec des trottoirs déserts et une chaussée herbue; des hoôtels de fabrique 208 LE RHIN ALLEMAND. moderne, rangés sur deux lignes, avec leur facade insignifiante et leur personnel de valets officieux, à qui je n'ai jamais vu faire autre chosèe que bailler et regarder Theure; un théatre qui se croit grec, Pinfortuné! et qui dédie ses vaudevilles et ses opéras-comiques à& Apollon Musagéète et au chœur des Muses,) MUSAGETÆH HELICONIADUMOUHE dHORO; une place carrée, où viennent deux fois le jour les languissantes victimes du rhuma⸗ tisme, de la paralysie, de la sciatique et de bien d'autres pestes; une piscine d'eau ther- male, qui dégage avec ses vapeurs la fétide odeur des œufs pourris; un air de tristesse et d'ennui répandu par toute la ville; je ne sais quoi dans Tair qui fait qu'on bäille et qu'on se sent dormir: voilà, sans yrien ajou— ter, Pimage de l'impériale cité d'Xix. Pétrarque, qui la traversa pour aller à Cologne, est tròs- laconique à son endroit.& Pai vu, dit-il, Aix, Séjour de Charlemagne, et le tombeau de ce Prince, vénérable aux barbares; o puis, en Voyageur qui connait son métier, il se jette CHAPITRE VI. 209 dans le récit d'une légende. Frédéric le Grand Pappelait Cla capitale deé tous les hypocondres, où Pon boit les eaux du Styx; enfin le plus sot pays du monde.» (& Aix- la- Chapelle, dit un autre, les chiens regardent T'étranger d'un air piteux qui semble dire: Donne-nous un coup de pied, cela nous désennuiera pèeut-eétre un beu!. 5 La ville a pourtant d'agréables environs, de belles collines et de riches ombrages; mais à leur pied s'étendent des marais qui font de cetteè contrée un séjour peu salubre. On est surpris de voir Charlemagne en faire son séjour de prédilèction, quand les rives du Rhin offraient de si belles résidences. In- terrogez le moyen aàge, il vous répond par une légende. ILleòy avait dans ce temps-là un anneau magique dont la propriété était d'attirer sur celui qui le portait Pamour le plus vif. Fras- trada, Layant acquis, Sempara du cœur de Char- lemagne, qui aima plus que toutes ses autres H. Heine, Reisebilder. —— 5—.———— 3—— 210 LE RHIN ALLEMAND. femmes. Sa mort rendit empereur inconso- lable; on ne put le détacher de son cadavre, et pendant trois jours, enfermé avec elle, il ne put souffrir qu'on Tensevelit. Les affaires languissaient, le soin de son royaume éEtait abandonné; chacun gémissait sur cette étrange folie. Un saint homme, nommé Antistès, eut, un songe qui lui en révéla la cause. II s'intro— duit dans le palais, pénètre dans la chambre de la morte, ouvre ses lèvres contractées par la mort, et trouve sous sa langue le magique et fatal annèeau. Charlemagne venait de suc- comber à la fatigue, et goütait pour la pre- miéère fois le sommeil. X son réveil, il était désenchanté. Ses yeux neè purent voir sans dégoũt le corps livide de sa chère Frastrada; il fit presser les funérailles. Puis toute sa faveur se porxta sur le nouveau possesseur de la bague. Antistès fut comblé de richesses et d'honneurs, admis aux secrets du prince, investi des plus grandes charges. Cet honnéte homme en fut effrayé. Embarrassé du talisman qui lui valait une pareille fortune, craignant, s'il le donnait, de le voir passer entre des mains indignes, il le jeta dans le marais d'Aix- 3 ——— CHAPITRE VI. 21⁴4 la-Chapelle. Et voilä comment ce lieu inspira tant d'amour à Charlemagne“. II revétit Ia Ville d'un titre öffleiel, Balit une basilique, un palais, et sur la porte prin- cipale ſfit graver cette inscription: IIIC SEDES H¹nNl TRANS ALPES HABEXTUR, dDρ ν οNανο U PROVINCIXREUV ET dIVITArUu GALLILEE. 6 OQue celteè uille Soit regandòe comme le siége de Humpire dνν⁰α οα des Alpes, e Ccoοινme la capilale de toutes les provinces ν=eCitès de ld Gdue. C'est dans ce palais que toutes les légendes le représentent entouré de sa cour, au milieu des splendeéurs impériales. C'est là, dit Pune Fr. Petnarehi epislolo fumiliqnes, lib. I, ep. 3. 212 LE RHIN ALLEMANOD. d'elles, que son neèveu Roland se montra à lui N pour la prémière fois. L'enfaut avait sept ans. Sa méère, scœur de'empereur, s'Etait marièe sans l'aveu de son illustre frère. La mort de son époux, tué dans un combat, la plongea, elle et son lils, dans une deétresse profonde. Aflamée, couverte de haillons, elle vint comme une mendiante röder avec Ro- land dans la cour du palais, où Charlemagne, assis à une table somptueuse, fetait dans un banquet une glorieuse victoire. Tout à coup Roland lui échappe et fend la presse deés courtisans. Mentre dans la salle comme si c'était sa propre maison. 6 IWenlève un plat, et l'emporte sans rien dire. Qu'est-ce que cela? pense le roi. Voilä une singulière fagçon. Cependant il laisse aller l'enfant, et les autres font comme lui. Au bout de quelques minutes, Roland revient, marche 6 droit au roi et prend saà coupe d'or. «Oh là! oh là! petit dröle, vS8'ecrie Charlemagnèe. Mais Roland, loin de lächer la coupe, regarde le roi dans les yeux. Le roi commence à froncer le sourcil; mais soudain il se met à rire:(Tu cours dans ma salle d'or comme si c'était une forèt verte. Tu prends les plats sur ma table royale comme on cueille les fruits d'un pommier. — C'est pour ma mère, répond l'enfant. 7————————ꝙ——— 4 213 GALi — Ta meèré est donc une bien noble dame? Elle a donc un bèeau chätéau et une cour brillante? Dis-moi quel est son écuyer tranchant? Quel est, dis-moi, son échanson? — Ma main droite est son écuyer tranchant; ma main gauche, son échanson. — Dis-moi quels sont ses gardes ſidèles? A toute heureé ce sont mes yeux bleus. — Dis-moi quel est son gai ménestrel? — C'est ma bouche vermeille. — pPar ma foi, dit Charlemagne, la dame a de vaillants serviteurs.» Puis, regardant Thabit de Roland formé de pièces de quatre couleurs:« Mais elle aime les livrées bizarres et les couleurs mélangées comme un arc-en-ciel. Une si noble dame ne peut rester loin de ma cour. Allons, trois dames, trois seigneurs, amenez-la près de moi. v Roland, la coupe à la main, traverse les pompeux por- tiques. Sur un signe du roi, trois dames et trois seigneurs le suivent. Quelques minutes aprés, le roi voit revenir en haäte dames et seigneurs. (Dieu du ciel! Secrie-t- il, vois-je clair2 ceux que j'ai railles dans ma cour, o'est mon propre sang! Dieu du eiel! ma sœur Bertha en habit de pèlerin, et dans mon riche palais, un bäton de mendiante à la main! v Bertha tombe à ses pieds, connne une päle statue de märbre. Le vieux courroux du roi se réveille; il la regarde d'un air sombre. 214 LE RHIN ALLEMANPD. Bertha baisse soudain les yeux: elle n'ose proférer une Darole. Roland lève vivement les siens, et adresse à Son oncle un joyeux bonjour. Alors le roi, d'un ton plus doux:« Lève-toi, ma scur; 5 à cause de cet enfant chéri, il faut te pardonner. v Bertha se relève pleine G'allégresse:(Cher frère, merci! Roland te paiera tout le bien que tu me fais. II deviendra comme son roi, il portera sur sa bannière et sur son bou— clier les couleurs de plusieurs royaumes. Sa main dépouil- lera la table de plusieurs rois. II donnera gloire et bon- heur à sa ville natale I.„ Charlemagne résidait à Kix lorsqu'il fut at- teint de la maladie qui le mit au tombeau. La crédulité des contemporains releva mille Prodiges annoncant sa mort.& Les trois der- nières années de sa vie, dit Eginhard, furent signalées par des éclipses fréquentes. Un Por- tique qu'il avait élevé entre la basilique d'Aix la-Chapelle et le palais sécroula le jour de TAscension. On vit pendant sept jours une tache noire couvrir la face du soleil. Le Ponlt, du Rhin à Mayence, dont la construction àvait Pelit Roland, ballade d'Uhland. i GHAPITRE VI. 215 demandé dix annéeés, fut dévoré en trois heures par Tincendie. Dans sa dernière expédition de Saxe, un météore enflammé tomba à sa gauche. et, son cheval s'étant abattu de terreur, Pempe— reur tomba par terre. La cathédrale d'Xix fut frappée de la foudre. La pomme dorée Aul En ornait le sSommet fut fondue par le tonnerre. 5 Mais ce qui frappa le plus les esprits, ce fut le fait suivant. Une inscription latine, gravée dans P'intérieur de la basilique, contenait ces mots: KROLUS PRINcES. Peu de jours avant sa mort, on remarqua que ces deux mots étaient complétement eflacés. I mourut à Page de soixante-dix ans, le 28 janvier 814. Son corps, dit Eginhard, lavé et embaumé suivant Pusage, fut porté et inhumé dans EseN milieu ꝰun deuil universel. On hésita d'abord Sur le lieu de sa sépulture, lui-méme, de son vivant, nayant rien prescrit sur ce point. II parut qu'il ne pouvait etre mieux enseveli que dans la basilique fondée par lui et à ses krais, par amour pour Dieu et Notre-Seigneur Jésus— Christ, en Fhonneur de la sainte Vierge, Mère de Dieu. II y fut donc enterré le jour méme de sa mort. Au-dessus du tombeau on éleva 216 LE RHIN ALLEMAND. une voüte dorée aveéc son image et cette in- N Scription: DANS CE CAVEAU REPOSE LE CORPS DE CHAERLES LE GRXND, EMPEREUR ORTHODONE 5 UIOCCUPA AVEC G LOIRE, AGRANDIT ET GOUVERNA HEUREUSEMENAT PENDANT GUARXNTE- SEPT XNS L'EMPIRE DES FRANGS. NS, IL MOURUT X L'AdGE DE SOIXXNTE-DIX XNS LAN DU SEIGNEUR 814. Sꝛah hoc conditorio situm est corpus Karoli Magn atque orthodom- imperatoris, J vne— gnum Francorum nobiliten amplidvit, et Ver anοο MR l feliciter remil. Decessit Septid- I gendrius, anm Doε Æ Il ne reste rien de la basilique fondée par Charlemagne. Au Xe siècle, par la piété de Lempereur Eginhardi Chronica, 31, 32. Ap. Pertz, Monumenta genma- Nicce historic. CHAPITRE VI. Othon III, une église byzantine s'éleva sur la place de'ancienne. Elle était en forme de dõome, suspendu comme un dais impérissable au-dessus du sépulcre de Charlemagne. Des colonnes de porphyre, naguère rapportées de Ravenne par l'empereur carlovingien, en sou— tenaient la voüte. II n'en reste plus que deux ou trois. Les trois siècles suivants ajoutèrent, chacun dans leur style, à la construction d'Othon III. L'ogive gothique Sallia, avec plus ou moins de bonheur, au plein cintre byzantin. Malgré plusieurs incendies, la chapelle d'Xix parvint à peu près intacte jusqu'en 1600. C'est du XVile et du XVIffe siècle que datent tous ses malheurs. Livrés à des architectes sans goͤt, à deés décoratèurs imbéciles, ces vieux murs souffrirent tous les outrages imaginables. Des portiques greécs, des ornements du style le plus vulgaire, vinrent masquer les pures ogives du XIlie siècle. La sévère coupole d'O- thon III devint une espèce de rotonde blanche et rose, tout empanachée, tout enguirlandée, avec des nuages de marbre où dansent des essaims d'Amours joufflus, qui se prennent pour des anges. Toute la sainteté du lieu n'em- ——————ů ĩr— 2¹18 LE RHIN ALLEMAND. pèche qu'on ne pense involontairement au pla— fond d'une salle d'Opéra: méme style, mémes 4 agréments mondains, memes gràces impor— tunes et fardées. On ne peut concevoir une päreille déception. Les lois de P'art, de la tra- dition, du gout, ainsi violées, la pensée d'une Guvre ainsi détruite, font souffrir comme une mauvaise action à laquelle on assiste sans pouvoir Pempécher. Le plafond s'élève droit au-dessus du ca— veau de Charlemagne. Une pierre noire, en- cadrée de cuivre, ferme l'entrée. Des lettres d'or dessinent pour toute inscription ce grand I KKROLO MAGNO. Au- dessus, unè chaine de fer toute rouillée et longue de quatre-vingt-dix pieds soutient une lampe en forme de couronne, vénérable relique des temps carlovingiens, dont les cin— quante fleurons, jadis dorés, maintenant noir- cis, séparent autant de becs, qui, toujours allumés, devaient honorer jour et nuit la pré—- senceè de cette grande mémoire. Pendant près de deux siècles, Charlemagne RRRRRRREEEEEEEEEEEEEEEEEEE CHAPITRE VI. 219 reposa paisiblement dans son caveau. En 997, le fondateur du nouveau dome en souleva pour la première fois la pierre, et Pempereur saxon Sse trouva face à face avec le carlovingien. Le corps de Charlemagne, admirablement con- Servé, semblait vivre encore. II était assis dans une chaise de marbre revetue de lames d'or. II portait le manteau impérial par-dessus la robe franque semée d'étoiles. A sa ceinture pendait la panetière du pèlerin, qu'il avait cou- tume de porter en Italie, comme s'il ne visitait cette terre qu'en pèlerinage. Iavait la couronne sur la téte, une croix d'or sur sa poitrine. Ses mains n'avaient pu reètenir le globe du monde ni le sceptre; mais son épée était le long de sa cuisse, un exemplaire des Evangiles était ouvert sur ses genoux. Ses pieds chaussés reposaient sur un bouclier“. Auguste, étant à Alexandrie, se fit ouvrir le sépulcre d'Xlexandre. Il porta la main sur la face du mort, et le nez du héros ma- cédonien tomba en poussière?. Othon, plus Dithmardi Chronica. Ap. Pertz, Monumenta gemmamnicoe Iristonic. 2 Dion Cassius, LI, 16. LE RHIN ALLEMAND. 22⁰0 lespeéctuèux, Sinclina avec vénération devant I le mort, et contempla longuement sa face. Mais, avant de faire de nouveau sceller le oimbesus iEemleV ereis dr,le SSePre la couronne, Tépée èet le tröne de marbre. Ces objets, confiés à la garde du chapitre, servi- rent au sacre des empereurs, qui eut lieu pbendant plusieurs siècles à Aix-la-Chapelle. La cathédrale d'Aix renferme, comme celle de Cologné, un riche trésör- IIIse divise en N grandes et petites reliques, enfermées sous triples clefs dans la sacristie. Les grandes re— liques ne sont exposées que tous les sept ans, et nulle exception n'est faite dans Pintervalle, si ce n'est en faveur des tétes couronnées“. N Cette exposition attirait jadis de toute la chré- tienté des milliers de pèlerins. En 1494, un seul jour vit se succéder dans le döme cent PEn voici la liste copiée dans Joanne(Pp. 7): 1. La robe que la sainte Vierge portait lors de la naissance de J.-C. 2. Les langes de J.-C. dans la croche. 3 f ö —ů—— 3—— 3. Le drap sur lequel saint Jean-Baptiste a été décapité. 4. La toile qui ceignit les reins du Christ sur la croix. 45 REEEEEE... CHXPITRE VI. 2²¹ quarante mille personnes. Toute Pannée 1839 n'en a envoyé que cinquante-quatre mille. Les petites reliques sont montrées tous les jours moyennant une rétribution; car, ici comme à Cologne, il faut payer beaucoup et payer souvent. Elles sont enfermées dans une chaàsse du XIle siècle, présent de Pempereur Barberousse et merveille d'orfévrerie. Les bat- tants présentent sur leur panneau intérieur des peintures d'une esquise délicatesse, qu'on peut, malgré Pabsence de signature, attribuer à Albert Durer. Chaque relique est enfermée dans un reliquaire d'une richesse et d'un tra- vail inouis. Lor est ici ce qu'il ya là de moins précieux, et c'est le cas de dire que le travail surpasse la matière. Les topazes, les rubis, les améthystes, les Emeraudes, le cristal, les berles éblouissent et fatiguent le regard. On voit, enchàssés dans des éEmaux merveilleuse- ment ciselés, des camées et des pierres an- tigues qui font pamer les connaisseurs. Pai vu, dans le nombreé de mes compagnons de visite, des yeux Ss'allumer d'une admiration pleine de convoitise, et qui me faisaient trem- pler Pour Thonnéte gardien du trésor.«Mon 222 LE RHIN ALLEMAND. Dieu! qu'äil ya des occasions où il est fa- cheux d'étre honnète homme!» confessait le Président de Brosses, à propos d'une petite toile qui était juste de la dimension de 8a Doche. Quelques souvenirs de Charlemagne ont été mis à part: c'est son cràne énorme, un fac- simmle de saà couronne qui coiffe jusqu'aux Epaules les hommes d'à présent, son cor de chasse, superbe dent d'éléphant curieusement sculptée, avec ces mots en langue basque: A4 toll enfin son sceptreé(ou du moins le mo- deèle), surmonté d'une colombe d'or, symbole de la paix. Son sarcophage et son trone sont déposés dans une tribune haute. Le sarcophage pro- vient, dit-on, du tombeau dAuguste. Il est en marbre de Paros d'une éblouissante blanchéur, et portée sur sa face PEnlèvement de Proser- bine, sculpté avec gràace. Les restes de Char- lemagne y furent recueillis, quand Frédéric Barbe-Rousse eut pour la seconde fois violé son tombeau. Son trone est une chaise de marhre poli, sans ornement, sans sculpture, d'un grand 8 —. CHAPITRE VI. caractère. Telle était, j'imagine, la forme de ces chaises curules sur leèsquelles les Gaulois, nos Pères, égorgèrent les vieux Romains. Les lames d'or qui Tenrichissaient ont été rem- placées par des lames de fer. Quatre degrés de marbre y conduisent. C'est là que Em- perèeur, à peine sacré, venait s'asseoir, la cou- ronne en téte et le globe à la main. Vers 14806, Napoléon, accompagné de Joséphine, visitait le dome. II se fit conduire vers le trone de Char- lemagne, et, tandis qu'il le contemplait en silence, Pimpératrice sy placa. Les patriotes allemands s'en éEmurent plus tard comme d'une profanation, et le poëte Rückert s'indigna contre Gla femme du Corse et sa témérité Y. Aujour- dhui, pour quelque monnaie donnée au gar- dien, il n'est si petite bourgeoise qui ne se prélasse dans l'auguste fauteuil. L'extérieur du dome est dans un état asses misérable. On voit les pierres de T'édifice mi- néeés par leé temps. Klentour, un réseau de ruelles infeécteés et deé chétives masures com- Rückert, Ju CHαννeαα αια uem⁴ne. LE RHIN ALLEMXND. posent un tableau peu digne de la majesté du lieu; pourtant les portes de bronze de Pentrée principale sont fières et solennelles. Un loup en bronze est figuré d'un còôté; une pomme de pin de meéme meétal lui sert de pendant. Il yea là-dessus toute une histoire. Les magistrats d'Xixla-Chapelle gémissaient de voir leur cathédrale inachevée, faute d'ar- gent. Is délibéraient sur les moyens de sen procurer: Fun proposait un impöt, Fautre une quéte, un troisième une loterie. Un inconnu, entré dans la salle du conseil on ne sait com- ment(on sut plus tard que c'était par la che- minée), se mit à rire et offrit de bàtir Péglise à ses frais, à condition qu'on lui livràt la pre- mière àme qui y entrerait. Les magistrats y 0 consentirent. L'église sacheva, mais nul n'o- 9 sait yentrer. On ne se livre pas de cetteé facon— là au diable. Comme on délibérait de nouveau sur le parti à prendre, un garde des portes de la ville amena un loup qu'il venait de prendre au piége. Ce füut comme une inspiration du ——.—. Ciel: le loup fut lancé dans Téglise. Satan at- tendait mieux, mais il dut se contenter de cette maigre proie. De colère, il frappa du pied la ——.——.— LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. HOTEL DE VIILLE A AIX-LA-CHAPELLE. CHAPITRE VI. 2²⁵ Porté d'airain qui sé fendit dans sa hauteur, et Ton peut voir encore cette fente. La pomme deé pin représente, dit-on, TLame du loup. Aix-la-Chapelle compte encore un monu- ment intéressant par son architecture: c'est Thétel de ville, célèbre par deux grands con- grès qui Sy sont réunis. Laspect en est assez amusant. Ses deux beffrois, de date et de forme différentes, sem- blent deux frères ennemis, jaloux de la facon inégale dont les a traités la nature. Lun, svelte, Elégant, léger, sélance comme un peuplier, fier de ses proportions délicates; Fautre, bouffli, ventru, chargé de pesanteur et d'embonpoint; regarde d'un air grognon son rival, et se plaint de ne le pouvoir suivre. Le premier est du teinps de Charles-Quint; il y'a dans le second des pierres de la tour de Granus, général ro- main qui précéda Charlemagne à Aixla-Cha- Pelle. La tour de Granus a passé quelque temps pour le berceau de Charlemagne. Nos décou- verteés modernes Font dépossédée de cette gloire en faveur d'un chàteau de Bavière. C'est dom- 15 2²6 LE RHIN ALLEMAND. mage: la tombe et le berceau du grand mo— narque réunis au mème lieu faisaĩient un beau contraste! Les poëtes y trouvaient leur compte, ainsi que les cicérones.(Höélas! Monsieur, me disait Pun de ces derniers en m'ouvrant les portes rouillées du Rathaus, nous mourrons de faim, si cela dure. II n'y a plus de visi- teurs; pourquoi Savise-t-on de nous retirer Charlemagne? Ne faut- il pas que tout le monde vive! Le dernier gardien du tombeau a fait sa fortune en dix ans. Et moi 1..„ Un geste désolé acheva sa phrase et me montra sa tunique en lambeaux, victime tou— chante des découveèrtes de la science. — ¶ SECONDE PARTIE ALLEMAGNE DU NORD CHAPITRE I EISENAGH ET LX WARTBOURG En wagon!— Giessen, Marburg et Cassel.— Eisenach.— Histoire d'une petite ville et d'un grand chàteau.— Le petit mendiant.— La Wartbourg.— Les maitres chanteurs.— Sainte Elisabeth de Hongrie.— Le cavalier Georges.— Le diable sous une tache d'encre. Quittons la Prusse rhénane, disons adieu au Rhin; laissons-le inonder les basses terres de la Hollande et saller perdre dans les sables, sous les murs de Rotterdam, la vendeuse de harengs. Soyons oiseau pour regagner en trois coups d'ailes la ville libre de Francfort. C'est le point de départ de notre marche sur Berlin. Nous regretterons le beau fleuve qui servait 230 ALLEMAGNE DU NORD. de fil conducteur à notre voyage. Nous voici de nouveau livré aux locomotives. Nous n'a- vons plus, pour nous diriger, que Paride sillon qu'elles tracent à travers monts et vallées. Les uvres du génie humain, les monuments de Lhistoire et des arts seront à peu près nos seuls spectacles. La nature, qui occupait, ou peu s'en faut, toute la scène, ne va plus se montrer qu'à la dérobée. Nos étapes ne seront plus des rochers légendaires, mais de grandes et de petites villes: leurs noms sont Eisenach, Erfurth, Weimar, Leipzig, Dresde, Berlin, Hambourg, Lubeck. En route, voyageur! re- prends ton bäàton, noue ta ceinture, et, de graàce, n'oublie pas ton passe-port, ou crains les rigueurs des gendarmes prussiens. Entre Francfort et Eisenach s'étend unè con- trée agréable, pas assez cependant pour méri-— ter une longue mention. Si je consulte mes tablettes pour la partie correspondante du vVoyage, j'y vois beaucoup de petits bons- hommes entremélés d'additions et de chiffres. Les premiers veulent dire que j'ai eu P'esprit fort déẽsoœ“αe,r; les Seconds, que les aubergistes CHAPITRE I. 231 m'ont donné beaucoup de mal. Les aubergistes de ce pays-ci ont une façcon d'exercer Thos- pitalité qui se rapproche extrémement de la notre. Seraient- ils Francais d'origine? Leur facon d'écrire notre langue m'interdit cette hypothèse. Voici un exemple à Tappui. C'est un avis affiché sur les murs de ma chambre à Giessen: XVIS POUR LE VOVYAGEUR. Ceu lesquels ne seront pas contents dvee les gens d'hꝗlel So ρα ονο Veο§ pluindre. Qui croirait, sur cela, que Giessen eèst une ville savante, qu'elle a une bibliothèque, et que le bibliothécaire(excellent homme, Si j'en juge sur la mine) n'a pas moins de cent mille volumes à gouverner? Cent mille volumes! pas un de moins. IIy a telle de nos provinces où les bibliothèques publiques et privées ne kormeraient pas, en se cotisant, la moitié de ce contingent. Ces petites villes allemandes sont admirables pour leurs richesses intellec- tuelles. Point d'industrie, pas de commerce, ————— 232 ALLEMAGNE DU NORD. pas de manufactures, de vie politique encore moins; mais des montagnes de livres. Jai lu, je ne sais où, le conte que voici. Un monastère fut décimé par la peste. Un moine survécut seul à la communauté. Poussé par Pennui, il entra pour la première fois de sa vie dans la bibliothèque du couvent, feuilleta quelques livres, bailla, puis s'endormit. Soudain les lourds rayons s'agitèrent, les livres Ss'ani- meérent, les poudreux in-folio se changèrent en personnages vivants et agissants, la commu— nauté fut repeuplée aux dépens de la biblio- thèéque, et'on ne vit jamais de moines plus savants, plus laborieux, plus assidus. Renouvelez pareil prodige aujourd'hui: il y à telle bicoque allemande que suffisent à gar— der quatre hommes et leur caporal, laquelle deviendra soudain une grande capitale. Marburg est une ville de potiers et de tan- neurs. Je n'ai rien à dire des premiers, hon- nétes fabricants de porcelaine et de faience domestiques, qui n'éclipsent pas les produits de la manufacture de Sèvres. Mais fi des se- conds! leur industrie empeste la ville et la CHAPITRE I. 233 banlieue. Jusque dans sa chambre, le voyageur en est infecté. Les habitants de Marburg ont PTavantage de fumer dans les pipes qu'ils fabriquent le tabac qu'ils cultivent. Des jardins entiers sont plan- tös de cette précieuse solanée. Il ne faut pas demander si elle trouve dans la ville de nom- breux appréciateurs. Le premier jouet qu'on donne aux enfants, c'est une pipe, une vraie pipe de terre, bourrée de tabac brun qui donne une épaisse fumée et une médiocre odeur. Jai vu un pensionnat tout entier se rendre à P'é- cole la pipe à la bouche. Le plus petit, haut, d'un demi-mètre, disparaissait dans son nuage. (Du feu, mon petit ami, 5 lui dis-je en me baissant vers lui. Mais, pour toute réponse, j'obtins une grimace. II y a d'autres gamins que ceux de Paris. Marburg fut sanctifié jadis par les pas bénis de sainte Elisabeth de Hongrie, dont nous lirons plus loin la touchante histoire. Léglise qu'elle y fit construire subsiste encore. Elle est renommée pour la purété de son style. C'est la première, dit-on, où PPogive triompha deéfi- 23⁴ ALLEMAGNE DU NORD. nitivement du plein cintre“, en Allemagne, bien entendu; car en France la méme ré- volution était déjà accomplie. C'est un fait aujourd'hui démontré, que le style, si impro— prement appelé gothique, est une invention francaise. Plus tard, les Allemands s'en sont, emparés, y ont excellé, et Font appelé style germain, germamicumm geſus, au lieu de Fyun— cigeν,agenels, comme le nommait un chro- niqueur. Ce west pas la première fois que la France s'est vue dépouillée de ses droits de premier inventeur: que de fabliaux étrangers nos péres ont lus, traduits ou imités, sans se douter que les originaux étaient francais! Marburg est dominé par une hauteur. C'est, la que, dans la pensée de sainte Elisabeth, devait S'élever Pédifice. Elle y fit commencer les travaux, mais en vain. Chaque nuit, des mains invisibles détruisaient Pouvrage du jour. Elisabeth reconnut la volonté du Ciel. Elle se rendit sur la colline, et, prenant une pierre qu'elle fit rouler sous ses pieds:« Où Sarré— 1M. de Montalembert. CHAPITRE I. tera cette pierre, dit-elle, la s'élèvera l'église.» Sa volonté fut accomplie. Son tombeau repose sous les murs qu'elle à bätis. Jadis enrichi d'or et de pierreries, il kut dépouill6 pour la première fois par un prince besoigneux, très-bbon rélormé et habile à convertir les reliques en monnaie; pour la seconde fois, par nos soldats, durant les guerres d'Allemagne. Ce qu'on n'a pu lui re— tirer, c'est cette odeur de sainteté, ce parfum de miséricorde qui aujourd'hui encore attire des milliers de pèlerins, dont les genoux ont usé les dalles du tombeau. Marburg possède un objet dont le plus gé— néreux des marchands de ferrailles ne don- nerait pas trois écus, et qu'un Francais(j'en- tends un Francais millionnaire) couvrirait d'or pour le faire entrer dans les collections de son pays. C'est la première marmite à vapeur de Denis Papin. Comment est-elle venue là? Avec 'inventeur lui-mèéme. Chassé de France par la révocation de Pédit de Nantes, Papin fut bien accueilli à Marburg, s'y fixa, professa dans Puniversité, et s'y livra avec ardeur à ses tra-— 236 XLLEMAGNE DU NORD. vaux. S'il en faut croire les récentes publica- tions d'un Allemandt, Papin n'aurait pas seu— lement découvert le grand principe de la force motrice de la vapeur, il Paurait poursuivi dans Ses applications. Ce n'est ni Londres, ni Paris qui auraient vu le premier bateau à vapeur, mais la petite rivière de Fulde, qui baigne Cassel. Je remonteé en wagon, bénissant Papin et, ceux qui ont tiré son invention du tombeau pour renouveler la face du monde. Cassel est la grosse ville de ces contrées- ci. Napoléon, vers 1806, T'érigea en capitale du royaume de Westphalie. C'était la résidence du roi Jéréme, lequel, comme on sait, 8˙y ennupait fort. Ses Westphaliens lui semblaient lourds et peu récréatifs. Aurait-il préféré, par hasard, les Espagnols de son frère Joseph? Xu reste, il se trouva bien vite soulagé de son ennui. En 1813, lors de nos désastres, Fempereur apprit avec stupeur Técroulement de cette fragile royauté, fruit de son caprice. 1M. Kuhlman. CHAPITRE I. 237 Qu'avait-il fallu pour cela? Lapparition de quelques Cosaques venant montrer, à Pextré- mité d'un faubourg, le bout de leurs grandes piques et de leurs longues barbes. Jéròôme, meédiocre monarque, se montra à Waterloo bon citoyen et vaillant soldat. Qui lui eüt dit, le jour de cette défaite, qu'il reverrait la France, les Tuileries, les Invalides, et qu'il dormirait sous leur dome, dans un pli de la )o0urpreé impériale? 1 1 O détestable Westphalie!. Quiconque veut vivre sans boire, Et sans dormir et sans manger, Fera très-bien de voyager Dans votre chien de territoire! Si Voltaire èeüt visité Cassel, capitale du royaume westphalien, il n'eùt pas écrit ces Vers. II y eùt trouvé bon souper, bon gite, grasse cuisine, bon accueil, enfin de quoi se récon— cilier avec le pays entier. Pour mon compte, j'ai passé d'agréables moments dans le musée, dans les promenades, surtout dans la cam- pagne voisine, qui est charmante. C'est un plai- sir réel qu'une excursion matinale aux bords 238 ALLEMAGNE DU NORD. de la Fulde, au lever du soleil, lorsque le paysage se déroule dans toute sa paix et sa fralcheur. Je fus moins satisfait d'une visite que je fis au parc de Wilhemshœhe, à un mille environ de Cassel. On me Pavait vanté comme une heureèeuse et splendide imitation de Versailles. Il est vrai que la recommanda- tion venait d'un Allemand, et qu'il faut se dé- fier des illusions de Fenthousiasme allemand. Ces gens-là font, de la meilleure foĩi du monde, une montagne d'une taupinée. Wilhemshohe renferme des cascades, des temples, des por- tigues, des ponts suspendus sur des abimes artificiels, toute la mythologie en sculpture et en peinture. Mais tout cela pòèche par Paffec- tation, la manière, le faux goüt, le clinquant. Iyſa un colosse de hronze représentant Her— cule, et que le peuple, dans son gros bon sens, S'obstine à baptiser du nom de saint Christophe. Des fidèles vont lui baiser les pieds, croyant avoir affaire à un grand saint, et, dans leur foi naive, lui adressent des vœuuxĩ̃ auxquels 'Hercule ne doit rien comprendre. Un escalier en spirale est pratiqué dans sa cuisse. Unè ou— verture, ménagée je ne sais où, découvre, dit- CHAPITRE I. 239 on, une fort belle vue. Dieu me garde d'y re- garder. Je hais ces inventions et ces machines. Jai pour ennemis tous leés cicérones qui en vivent, et je suis un objet de scandale pour le touriste intrépide et convaincu, sorti d'&lbion pour faire le siége de tous les clochers inscrits dans son Marra. Les jets d'eau sont plus élevés, dit-on, que ceux dé Versailles: comme ils étaient captifs ce jourdlà, je n'ai pu en juger. Mais un avan- tage qui demeure sans contestation au parc de Louis XIV, c'est la grandeur, la dignité, l'effet. KSSeyez-vous un soir d'été sur la ter- rasse du palais de Versailles; ayez derrière vous le chäteau, refléètant sur les glaces de sa facade toutes les flammes du couchant; à droite et à gauche, les sombres massifs dés forèts couronnant les coteaux; devant vous, dans 'admirable cadre des futaies du tapis vert, la pièce d'eau étincelant, commeèe une pierrerie, sous les flots d'or eèt de pourpre dont Pinonde le soleil à son déclin; et dites si ce spectacle n'àa pas sa magie, Sil ne fait pas plier le cœur sous le poids d'un immense sentiment de gran— deur et de magnificence. Les jardins de Pélèc- 240 ALLEMAGNE DU NORD. teur Guillaume ne m'ont offert rien de pareil. Le lendemain, je visitais le musée de Cassel. Trois vaches de Paul Potter ruminant au so- leil, une cascade de Ruysdaéël, me rendirent, encore plus sévère pour les prétendus miracles de la veille.(Paul Potter et Ruysdaél, voilà, me disais-je, les vrais enchanteurs. Bàtisseurs de palais, inventeurs de machines, de lacs et de rocailles, à quoi bon vous évertuer? Tous vos millions ne feront jamais ce que fait, avec sà palette et son pinceau, un petit barbouilleur de génie assis devant une toile. Limmense nature s'anime, revit sous ses doigts, aussi belle, plus belle méeme dans Timage que dans la réalité. Vos pares ont toujours quelque chose qui fait bailler. L'historien connalt, à un sou près, ce qu'a coũté Versailles. Interrogez un infatigable et savant Ecrivain, M. Leroy; il vous dira: tant pour la pierre, tant pour le plomb, tant pour la charpente. Cettè consolation manque aux Hessois, dont les pères furent ruinés par les profusions de leur éElècteur. La dépense fut telle, que le prince en eut honte, et fit bruler les registres de comptes. La statue de ce personnage n'orne, à ma con— EHNRE naissance, aucune des places publiques de Cassel. Pen suis étonné. La postérité est in- dulgente pour ceés fastueux; elle jouit du fruit de leur libéralité sans souffrir de Pexcéès. En reévanche, les honneurs du piédestal et du Carrare ont été décernés au comte Fré— déric II, prince économe et prudent. D'un seul coup de filet cet habile homme fit entrer quatre- vingts millions de francs dans son trésor. Par quelle spéculation? Son armée comptait douze mille soldats, le meilleur sang deé la Hesse. II les vendit, avec armes et bagages, aux An- glais. Encore le roi d'Anglèterre cria- t-il au voleur. II se disait trompé sur Thabillement. Eisenach n'est qu'une petite ville. Berlin n'en voudrait pas pour son faubourg. Mais c'est une petite ville charmante. Je me sou— viens de mon entrée dans ses murs, un di- manche du mois de septembre, par un des plus gais soleils qui aient relui dans le ciel bleu. Peut-ètre doisge rapporter à son influence une bonne part des heureuses impressions que fit sur moi ce lieu. Nous sommes ainsi faits, un 16 —————— 3 7— 2⁴² XLLEMXGNE DU NORD. peu plus, un peu moins dhumidité dans Fair change étrangement le cours de nos humeurs. Idmirez donc la nature avec un rhume de cerveau ou une migraine! Que de voyages commencés avec enthousiasme se sont ter- minés dans Fermui et le dénigrement! Qu'ést- ii survenu? une averse. Co0d conduirai-je Son Excellence?(tout voyageur est une Excellence pour les men- diants) meé demanda un petit drole qui s'était désigné d'office pour porter ma valise. — Onetu voudras, mon garcon, répondis-je en homme plein d'insouciance et de belle humeur, et décidé à se trouver heureux par- tout. A la Demi-Lume, donc. — A la Demi-Lune. 5 Cinq minutes après,'entrais dans un hotel de bonne apparence, orné d'une enseigne con- korme à son titre. Les cheminées fumaient ꝓune manière tout à fait honorable pour la cui- sine. Excellent augure! Rprès la fumée du toit, natal, tant regrettée par LIysse, je n'estime rien tant, quand je suis aflamé, que la fumée de 92 rauberge où cuit mon diner. CHAPITRE I. 2⁴³ Un homme en veste blanche, debout sur le seuil, fumait sa pipe au soleil. Sa face, rebondie comme celle d'un enfant, faisait plai- sir à voir. Elle n'aurait pas déẽparé le tableau indicateur qui surmontait la porte. Cette fleur de santé ne s'était pas éEpanouie bien loin des fourneaux allumés dont elle avait la couleur et L'&clat. «Salut à Thote de la Demi Hune, qui tient le double de ce que promet son enseignè: 8a face offre cet astre dans son plein! — Monsieur est Français, Monsieur veut, rire? répondit Fhomme. —Non pas, compère la Lune, Monsieur veut d'abord diner. 5 Cet ordre ne fut pas vain. Une table dres- S6« m'oflrit bientot un succulent repas, me- suré pour une seule bouche, et dont quatre hommes de France et de bon appétit se seraient tenus pour satisfaits.& ce jeu-là, nous ne sommes pas de taille avec PAlle- magne. Mon höte, le bonnet à la main, sans quitter sa pipe, large et ventrue comme son maltre, me servit lui-méme, à la facon des anciens aubergistes. Un vieil aubergiste traite XLLEMAGNE DU NORD. t(out voyageur en prince qui voyage incognito, et, en retour, il attend au dénouement une pluie de pièces d'or. Tant pis pour mon hote, Sil nourrit cette chimère. II en sera pour sa grimace. vu à travers les vapeurs d'un petit vin 5 blanc que la Moselle ſit croitre exprès pour 1 la satisfaction des hotes de la Demi-Lune, Eisenach me plut très-fort. Je cheminais d'un pas lent dans ses rues propres et gaies. Ma 0 mine ébahie et contente faisait rire les com- mores et leurs filles. Je passai près d'une fontaine, et je fis une vraie sensation parmi 0 ſes servantes occupées à puiser de Peau. Un visage, un costume, des manières étrangères. cela ne se voit pas tous les jours à Eisenach. —1 Bien certainement il sera parlé de moi aux veillses cet hiver, et de mon feutre gris, dont une averse àvait endommagé les bords, et de ma canne en houx, dont la pomme repré- Sente un diable tirant la langue. Pentendais chuchoter derrière moi ces mots: Ein fremd un étranger! Les fillettes se retournaient, et je me rétournais aussi vite qu'elles, pour les CHAPITRE I. prendreé en flagrant délit de curiosité ou de médisanceé. Eisenach a de jolies maisons aux facades peintes, aux balcons découpés eét garnis de fleurs. Les liserons et le jasmin grimpent par- tout, comme dans un jardin, et Pon se croirait bien moins dans Fapre voisinage de la mer du Nord que sous les cieux cléments de Nice et d'Italie. Parlerai-je d'une belle enfant, toute blonde, une vraie fille de Cérès portant sa moisson sur sa téte, qui m'apparut à sa fenétre, dans un cadre de vigne vierge et de clématite? Elle arrosait ses plantes, et soignait un peuple doiseaux nichés alentour. Une porte ne se ferma pas assez töt, Pun de ses prisonniers prit la clef des champs. II y à des oiseaux aussi fous queèé deés hommes. Ce furent des cris et des larmes dont il eüt été difficile de m'etre pas touché, venant d'un si beau visage. Tout le quartier fut bien vite en rumeur. Le chœur des voisines répondit aux lamentations de la fillette. Les garçons alertes étaient déjà en campagne. L'oiseau(je voudrais vainement 2⁴6 ALLEMAGNE DPU NORD. cacher qu'il venait en droite ligne des iles Canaries) fut en un clin d'cil poursuivi, cerné, capturé. Un jeune gars, pieèds nus, manches reétroussées, culotte égratignée en plus d'un lieu, le rapporta en triomphe. II fut bravement embrassé par la fillette, aux yeux de tout le canton. II parait qu'un baiser est, en pareil cas, la récompense promise. Ah! que de biens perdus! ah! trop heureux enfant! disait de son temps un camarade appelé André Chénier. Notre jeune gars se trouvait étre le fils de pauvres musiciens ambulants, musicien lui- méme, et dont le métier était de gagner des krèutzers en faisant danser, le dimanche, dans les brasseries. II ramassa son violon, qu'il avait laissé sur une borne, et profita de Foc- casion pour montrer son talent. Ses grands yeux bleus, ses cheveux blonds et bouclés, son air décidé et réfléchi, intéressaient à 8a personne. II me rappelait avec une vivacité singuliè're une des plus vieilles scènes de Thistoire d'Eisenach. Un jour de Pannée 1498, un jeune enfant CHAPITRE I. 2⁴ entrait daus cette ville par la porte qui re- garde Weimar. IIétait pauvrement vétu, Sap— puyait sur un baton, et portait sur son dos un léger bagage. Parvenu deèvant la plus belle maison de la rue Saint-Georges(c'était celle d'une riche veuve nommée Ursule Cotta), il S'arréèta, posa son sac à terre et se mit, d'une voix doucè et juste, à chanter un cantique. Une feneétre s'ouvrit, une femme parut et lui jeta quelques pièces de monnaie. Coinme il allait partir après un grand merci et un(Dieu vous bénisse! D la bonne dame le rappela et lui fit signe de monteér. Leé peétit mendiant trouva bien vite le chemin de Tescalier, qui le conduisit dans une salle à manger où était dressée une tableé chargée de fruits et de pain. Il but et mangea sous les yeux de la bonne dame, embrassa le petit enfant qu'elle tenait dans ses bras, Pinterrogea, avec Tautorité d'un docteur, sur la religion, et puis se dirigea vers Tescalier. Mais la veuve le retint de nouveau. La piété, la maturité de cet enfant, Tavaient éEmue.(Restez, lui dit-elle, vous serez mon second fils. Quels sont vos parents, et com- ment vous nommez-vous? ALLEMAGNE DU NORD. — Mon pere, reprit''enfant, est mineur dans la montagne, il se nomme Jean Luther, et moi je suis Martin Luther, d'Esleben, en Saxè. Y Luther vécut donc à Eisenach, dans la maison de la veuve. II suivait les écoles, avide qu'il était de Sinstruire. U eut pour maitre de grammaire le docteur Jean Trébonius, 1a gloire d'Eisenach, celui qui ne parlait à Ses disciples que la téète découverte,« pour ho- noreèr, disait-il, les futurs chanceliers, consuls et docteurs qui sortiraient de ses mains. 5 Quand lui-méme fut devenu un docteur, un savant, un homme puissant et redoutable, il se souvenait encore avec attendrissement de cette scène de son enfance. Un jour que ses compagnons repoussaient durement un petit mendiant qui demandait Lbauméne:«(Ne mal- Gtraitez pas, dit-il, ces petits chanteurs qui vont de porte en porte demandant un morceau de pain au nom du bon Dieu(α pter Deum). Car moi aussi j'ai chanté aux portes 4 pour avoir le pain du bon Dieu, et sur- Gtout à Eisenach, ma chère Eisenach!o Méme dans sa vieillesse, et le schisme ac— CEee 2⁴9 compli, il aimait à répéter les vers d'un noél qu'il chantait dans ce temps: Bénissons le petit enfant qui nous est né! ou cè cantique: Bonne Vierge, éEtoile du pèlerin. D'Eisenach à la Wartburg, il ny a guère plus loin que de la Bastille à Vincennes. Ce nom de Wartburg appartient au vieux manoir des landgraves de Thuringe. II est à cheval sur une montagne d'où il commande brave- ment à toute la contrée. Le vent hurle avec fureur ou gémit avec mélancolie dans les branches des pins et des chénes qui croissent alentour. Un rude sen— tier mène sur la hauteur. II est planté de sorbiers, dont les fruits rouges, müris par l'automne, étincellent comme des grappes de Corail. On chemine lentement et on fait plus d'une halte sous ces beaux ombrages; car le sSentier est roide et meérite teérriblement le Th. Essner.— Audin.— Michelet. 250 XLLEMAGNE DU NOKHD. nom de Casse-Genou(Kie,hονeο,‘duhen) qu'il por- tait déjà du temps de sainte Elisabeth. Une société de touristes le monte plus les- tement que moi. Ce sont de jeunes et jolies ladies, parties de la HDemt-Lune sur des aànes rätiks, que pousse par derrière un Anglais 8 califourchon sur un cheval borgne. Cest toute la cavalerie d'Eisenach. Défiez-vous des ànes de Thuringe. Sur trois, deux reprirent au grand trot le chemin de la ville, en vertu de ce raisonnement, qu'il est plus agréable de descendre que de monter. Le dernier, après réflexion, se débarrassa mollement de son far- deau, et, d'un pas allègre, rejoignit ses fréres. Milady demeurait au fond de Forniére. C'était, pour un Francais, une belle occasion de jus— tifier notre réputation de galanterie. Milord cavalier ne m'en laissa pas le temps. II mit pied à terre, releva la jeune femme, qui ne riait pas du tout, lui donna le bras, prit de Fautre main la bride de son cheval, tourna le dos à la Wartburg, et se mit à détaler grand train dans la direction d'Eisenach. Tappris le soir, des gens de Thötel, qu'ils étaient partis le jour méme pour Francfort, en. maugréant CHAPITRE I. 254 contre leur mésaventurèe. Eu feuilletant le xée- gistre des voyagèeurs, je vis leurs noms avec ces mots écrits en anglais: John Parker, esquire, èt saà famille. Ascen— sion au Brocken, le 30 augustèe. Couché à la Demichune, le 3 septèembreè. 5 Jajoutai en francais: (Tombés de leurs aànes, le 4 du mèéme, dans le chemin d'Eisenach à la Wartburg, entre un sorbier et un gros fréne. 5 Le voyageur qui laisse son imagination prendre les devants éprouvera, en face de la Wartburg, une grande déception. II révait un vieux manoir en ruines, quelque chose de gothique, de ruineux et de branlant: il trouve une maison neuve et bien portante. C'est la faute du duc de Weimar, qui aà trop bien res- tauré la demeure des landgraves de Thuringe. ILenza chassé les hibeus SEes-COEbeausz mais peèut-étre a-t-il chassé du méme coup ceé qui faisait son plus grand charme, Fan- liquité, le prestige. Leè sité eést admirable de tristesse, de soli- 252 ALLEMAGNE DU NORD. tudèe, de grandeur imposantè et sauvagèe. Quel murmure fait le vent dans ces foréts! on dirait celui de la mer qui se brise contre le rivage. Quels cercles décrivent dans le ciel ces oi- Seaux de proie qui ont leur aire dans la montagne! Quel chant des oiseaux dans les feuilles! quel bourdonnement des insèctes sous les herbes! n'est-ce pas la grande voix de la nature en contemplation devant son Auteur? Jamais lieu solitaire ne fut plus propice au Sentiment poétique des harmonies du monde. Jamais ce sentiment ne me toucha avec plus 9 de puissance. La rèverie vient d'elle- mème converser avec le voyageur qui, avant de heurter à la porte, se recueille et s'assied au pied dé ces grandes murailles. Alors, transportant ses souvenirs à sept siècles en arrière, on songe à ce bon land- grave Hermann, célébré par les chroniques comme PAugusteé de ces temps barbares; on songe à la belle princesse assise auprès de lui sur le tröne de Thuringe. Tous deux Ai⸗ maient les vers, la musique, les arts; tous deux protégeaient les poötes et les autres fils des muses. Leur cour en était peuplée. Tout CHAPITRE I. 283 ce qu'il yv eut en ce siècle de nobles minnes- singers(c'est le nom des troubadours alle- mands) y fut recu, choyé, comblé. L'hiver, quand la neige couvrait d'une couche épaisse toute la montagne, on entendait d'Eisenach, porté par le vent du nord, le chant des harpes et des voix.(Ah! disait-on, c'est le bon landgrave et ses ménestrels!) Et alors le page ou Técuyer attardé parmi eux contait aux gens de la ville les splendeurs des fétes, Téclat de la vie à la Wartburg. L leur chantait quelque romance restée dans sa mémoire, et le pauvré peuple d'Eisenach levait les yeux vers la de- meure de ses maitres, comme vers un séjour DEni de délices èet de félicités. L'année 1207 fut brillante, entre toutes, à la cour de Thuringe. Six des plus illustres min— nesingers y étaient réunis. C'était Reinmar de Zweter, Henri Schreiber, Jean Bitterolf, Walther de Vogelweide, Wolframb d'Eschen- bach et Henri d'Ofterdingen. Les trois der- niers sont célèbres dans Thistoire du moyen age allemand. Nobles de naissance, aussi 8 ALLEMAGNE DU NORD. bons à manier la lance qu'à toucher la lyre, N on les eut fort étonnés et encore plus irrités en leur disant que la postérité, peu soucieuse de leurs exploits, ne se souviendrait d'eux qu'à cause de leurs chansons. (Mes chansons! disait Fun, si quelque noble dame m'aime à cause d'elles, je la Gtiens pour folle et de peu de sens. Ma dague et mon écu, voilà par où je mérite Gfamour des belles. 9 C'est Wolframb d'Eschenbach qui parle ainsi. Aussi la miniature du manuscrit de Manesse“ n'a-t-elle pas tort de le représenter, non en poéte, mais en guerrier, visière au front, lance au poing, prèét à monter le cheval fougueux que son page tient en laisse. C'est le meme qui, pauvre et dénué, disait amèrement CJhabille les héros de mes chants de soie, N de brocart et d'or, et mon pourpoint est percé jusqu'au coude. 5 X tous on pourrait appli— quer ce vers d'un de leurs poëmes: Sa grande àme héeberge lhonneur, et loge à l'aise cet hôte magniſique. PDeéja cité. Voir le chapitre sur Mayence. eee. 255 Donc, un jour de cette année 1207, Henri d'Ofterdingen défia tous ses rivaux. II était né loin des montagnes de Thuringe, sur les bords du Danube autrichien. I choisit pour sujeèt de son chant Péloge de Léopold d'Kutriche, Gle plus magnifique prince de la chrétienté. 9 Les autres minnésingers acceptèrent la lutte, sous les yeux du landgrave, et, en raison de l'audace du döéfi, il fut convenu que le vaincu aurait la téte tranchée de la main du bour- reau. On avait construit, dans la cour intérieure du chateau, un amphithéatre comme pour un tournoi. Au milieu de Fenceinte s'élevaient deux siéges tendus de noir pour les chan- teurs, et derrière était Pechafaud. Pour les juges et pour le landgrave, on avait construit, en face des siéges des combattants, une tri- bune richement drapée, à laquelle se joignaient les gradins occupés par les dames et les autres Sbectateurs. Une foule immense remplissait la cour, 8e montrait à toutes les fenètres, et méme sur les toits. Au son des trompettes et des cym- bales, le landgrave s'avanca avec les deux 2⁵6 XLLEMAGNE DU NORD. juges et monta dans sa tribune. Les maitres, marchant d'un pas majestueux, ayant à leur téte Walther Vogelweide, allèrent occuper leurs siéges. Sur Péchafaud se tenait, avec deux D valets, le bourreau Stempelle, homme gigan— tesque, au visage effrayant, enveloppé d'un large manteau rouge sous les plis duquel on voyait briller la poignée d'un glaive colossal. Le pòre Léonard, confesseur du landgrave, se placa près de Téchafaud pour assister aux derniers moments celui qui succomberait. Le maréchal du landgrave, Francois de Waldstro- Mer, SAvame Au Wee PerSPP05 clama à haute voix les motifs de la lutte, et Pordre du landgrave Hermann qui livrait au bourreéau le chanteur vaincu“. Pour abréger, Henri d'Ofterdingen eut beau 4 comparer son maitre aux étoiles, et mème au soleil, il fut vaincu par Wolframb d'Es— — chenbach, qui compara le sien à la lumière, 0 et prouva, la Bible en main, que la lumière était supérieure au soleil, ayant été créée la premieère. —————— Hoffmann, les Maſſres chanteurs. ——¼ 9 CHAPITRE I. 257 Déja le bourreau sapprochait pour exécuter la sentence, lorsque Henri s'avise de révoquer Sses juges, et d'en appeler au maitreé de tous les ménestrels présents et à venir, au Hongrois Klingsorh, poéte, magicien, nécromant et un beu diable de son métier.(& mort le vaincul) S'écrient les autres minnesingers; mais la com- tesse Hermann intervient, et, touchée de Ditié, elle accorde à Henri d'Ofterdingen un sursis d'une année pour aller querir Klingsorh. Cèé dernier habitait en Hongrie. II partit Lavant-veille du jour où expirait le sursis, et arriva de grand matin, disent les chroniques, chez mattre Helgraf, devant la porte Saint- Georges, à Eisenach. Il avait fait la route sur un nuage. Klingsorh se présente à la Wartburg, au lieu et place d'Henri d'Ofterdingen, son dis- ciple, et voici Ténigme qu'il propose à Wol— framb d'Eschenbach: Un pere voyant son fils endormi près d'un lac qui est sur le point de déborder, veut Pavertir du danger qui le menace. II lui parle d'abord, mais l'enfant ne P'entend pas. II sonne de la trompette, le dormeéur ne se réveille pas. II le frappe alors, mais doucement, avec une baguette, 17 XLLFEMXGNE DU NORD. ensuite àvec la main, plus fort enfin aàvec un bäton, mais toujours en vain: pinfortuné finit par,&tre englouti dans les flots. (Le peère, répondit Wolframb, est Dieu, et le ſils est Phomme plongé dans le sommeil du peché. Le lac aux eaux menagantes, c'est Penfer. Le premier avertissement donné à FTenfant, c'est Pavis de la conscience; le son de la trom- pette, c'est Pexhortation du pretre; le coup de baguette, c'est le remords; le soufflet, la maladie; et e coup de bäton, la mort l.„ Klingsorh, vaincu, grince des dents; il 6voque un démon de sa connaissance, nommé Nasian, pour combattre Wolframb; mais celui- ci,'un signe de croix, le met en fuite. Kling- Sorh s'élance dans les airs sur une flamme, et le malheureux Henri d'Ofterdingen, au moment d'étre livré au bourreau, est englouti dans un tourbillon de soufre et de feu. Telle est, d'après divers poëmes et chro-— niques, la lutte fabuleuse des maitres chan- teurs à la Wartburg. Laimable conteur Hofl- mann en a tiré le sujet d'un de ses plus beaux contes. Pour animer tout ce fantastique et K. Pey, Biographeie genëndle, art. KIuNAS0RIH. Ee 2 meler un intéret humain à ces sorcelleries, il a imaginé un épisode d'amour. L'amour sera toujours le grand enchanteur. Nous y croirons longtemps, nous qui neé croyons plus aux sorciers. La veille du jour où les poétes luttèrent à la Wartburg, Klingsorh, dans la chambre d'auberge qu'il occupait à Eisenach, fut saisi de Lesprit prophétique. II regarda longtemps les astres, puis, comme s'il lisait dans les signes du livre Etoilé: Je vois, dit-il, une belle étoile qui se léève en Hongrie, et qui rayonne de là sur (Marburg, et de Marburg jusque dans le „monde entier. Sachez que cette nuit méme Gil est né à monseigneur le roi de Hongrie Gune ſille qui sera nommée Hlisabeth, qui Gsera donnée en mariage au fils du prince Gckici, qui sera sainte, et dont la sainteté consolera et réjouira touteé la chrétienté. 5 Ces paroles, rapportéeés au landgrave, firent sur lui une vive impression. Des courriers envoyés en Hongrie affirmèrent la naissance de la jeune Hlisabeth. Le landgrave la de- RRGGRRRERRRGRRERERGREREGRGEGEGEGGRGAAAE 260 XLLEMXGNE DU NOKRO. I maända, Fobtint pour son fils, et, quatre ans i plus tard, une magnifique ambassade remet- tait Penfant aux mains de son nouveau père et de son jeune fiancé. Cest donc dans ces vieux murs de la Wart- burg que la sainte a vu couler son enfance et sà jeunesse. Elle grandit comme une colombe dans un nid d'aigles, ou plutot, se- lon la parole d'un chroniqueur,«comme un U lis entre les épines. Y Velu liliumm inter spi- 15„as innocens Elisabeth, florens el qerminans, Sudhνeatis diſfundeba odorem. 10 D'enfant elle devint reine, de fiancée épouse, 1 et, dans ces deux états, elle déploya Pinef- fable beauté de son àme. C'est une belle l6- gende que celle de cette sainte: un seul mot ja résume, mot divin, qu'un apotre Voulait graver dans son cœurn aveç des charbons ardents, cHARTTXS. Tous les miracles de la vie de sainte Elisabeth sont des miracles de cha- A255 Un jour elle descendait vers VIIIE er (ant dans sa robe du pain, du vin, de Thuile pour les pauvres. Elle rencontra son mari dans Fétroit sentier de la montagne. II lui e. 261 demanda ce qu'elle portait. Elisabeth, toute rougissante(car le duc lui reprochait parfois 'excès de son zèle), secoua sa robe, et il ne S'y trouva plus que des roses; 0 en meéme temps une gloire illuminait son front. Une autre fois, dinant seule dans sa cham— bre, elle trempait par pénitence du pain sec dans de Peau pure. Le duc entre, et, par amitié, porte à ses lèvres le verre d'EHlisabeth, qui se trouva rempli d'une liqueur döélicieusée. Des seigneurs hongrois, venus de la cour de son père, furent invités par le landgrave à un splendide festin. Elisabeth recut Pordre d'y paraitre dans ses plus beaux habits. Or, le matin méme, elle les avait vendus pour secourir les pauvres, et wavait plus que des vétements flétris. Dieu prit soin de la parer lui-méme. X son entrée daus la salle, les convives furent éblouis de son manteau de velours d'azur, parsemé de perles rares,» si bien que la reyne de France, dit un Hon- grois, n'était pas mieux ornée. 5 La mère du jeune landgrave supportait avec peine Pardeur de sa bru, et portait envie 8 vertu. Un jour, la maison des pauvres étant — ————— W99— 7 262 ALLEMAGNE DU NORD. pleine, Elisabeth recueillit au chäteau un petit lépreux si dégoütant, que nul n'en voulait prendre soin. Elle le baigna, pansa ses plaies et le coucha dans son propre lit. Kussitöt sa belle-meère fait venir le duc, et, le condui- sant vers le lit conjugal:(Voyez, dit- elle, qui votre femme vous préfère. 9Le duc, d'une main irritée, soulève les rideaux; mais Ssou- dain il tombe à genoux, la face contre terre. Il avait vu sur son lit le propre corps de Jésus crucifié“. Le souvenir de sainte Hlisabeth vit encore autour d'Eisenach, dans les traditions de la contrée. Interrogez ces paysans sur Fange de la Thuringe, ils vous conduiront aux lieux qui ont gardé sa trace. Cest un peèlerinage doux et facile à faire. Une source d'eau vive est la Fontdine dHElisdbethi; un pli de terrain, ombragé d'arbres, la Vlee Mlisdbelſu; ail- leurs, on nomme le Hehos des palvres, le Chaump des Iis. Les murs du chateau offrent aussi son Vie de sdinte Elisabethi de Hongrie, par M. de Montalembert. SAINTE ELISABETH CHASSEE DE LA WARTBOURG. Æ D — S 2. 5 5 — 2 — 2 — — — 2 2 2 CEIKPIRE I. 2683 imageé. Le pinceau dun maitre! y a dessiné des fresques dont quelques-unes ont une bu- reté digne du sujet. On y voit, sous une forme exquise, quelques-unes des sceènèes miracu- leuses que je viens de rapporter. Hélas! après ces jours de gloire, on y voit la sainte, de- venue veuve, quitter en fugitive le toit ou elle avait régné. Elle descend lentement et triste— ment le sentier escarpé de la montagne. Un de ses enfants la précède, appuyé sur un baton et Se soutenant aux parois du rocher. Deux autres dorment dans sa robèe. Les tourelles de la Wart— burg apparaissent encore à travers le feuil— lage. Elle n'ose retourner la téte pour les voir une dernièrée fois. Elle cède, résignée, aux décrets de Dieu. Où va-t-elle? X Marburg, brier et mourir dans un cloitre, mais, en mourant, léguer au monde une immortelle renommée. Les tourelles de la Wartburg ont abrité un personnage bien différent du précédent. Peu de temps après la clöture de la diète M. Schwind. ALLEMAGNE DU NORD. 8 tenue à Worms par Charles-OQuint pour la condamnation des doctrines de Luther, un jour de Fannée 1521, le chemin creux qui conduit d'Eisenach au chateau, retentit inopi— nément du bruit des chevaux; une troupe de cavaliers parut, le pont-levis s'abaissa comme de lui-meème, la poterne tourna en criant sur ses gonds, livra passage aux nouveaux venus et rétomba pesamment sur eux. X dater de ce jour, le chäteau compta un hote de plus, hote mystérieux, que chacun environnait de respect, dont nul ne savait le vrai nom et Porigine. I était arrivé couvert d'une armure, sous le nom de cavalier Georges. Deux jeunes gens nobles le servaient la téte découverte, et chaque soir sa porte était fermée avec des chaines de fer. Cependant d'autres serviteurs, ayant pénétré jusqu'à lui, rapportèrent quéil avait le front tonsuré d'un moine, qu'il pas— sait de longues heures en mäéditation sur un gros livre, couvert, aux marges, de sa propre „ écriture, et que, s'il laissait se rouiller son 6pES de chevalier, il ne laissait guère chõmer sa plume. Dans le meéme temps une sourde rumeur EE. 265 Parcourut EAllemagne. Luther, condamné par les éEvéques et les docteurs, après avoir agité le monde, venait de disparaitre. Xvait-il fui hors des limites de LEmpire pour se sous- traire à sa sentence, ou plutôt, arrété et jeté dans le cachot de Jean Huss, wétait-il Pas rEServé, comme ce dernier, aux horreurs du bucher? Non. Luther, la diète terminée, ve- nait de quitter Worms, et regagnait la Saxe, sà patrie. Comme il traversait une solitude, une troupbe d'hommes armés se jette sur son cortége, sempare de lui, le met à cheval, le dirige, par des chemins déserts, sur la Thu— ringe, et c'est lui qui, sous le nom de cava- lier Georges, était entré, le 4 mai 1524, dans le donjon de la Wartburg. Ce chäàteau appartenait alors au duc de Saxe, et le projet de garder Luther dans une Solitude protectrice venait de lui. Luther vöcut dix mois entiers dans un sècret absolu. Ce fut, au milieu d'une existence si troublée, un temps de halte et de repos. La sauvage nature qui entourait, ces rochers, ces foréts, ces vallons, tout parlait à son cœur un lan- gage qu'il savait entendre. II aimait ces àpres 266 ALLEMAGNE DU NORD. hauteurs ébranlées par les vents, fouettées N Par les neiges, suspendues danus un air pur entre le ciel et la terre.( Jy respirais, dit- 170 il, comme un jeune aigle! d Le chant des 0 oiseaux lamusait, enchantait comme un en— fant. Une de ses lettres est datée«du milieu des oiseaux qui chantent doucement sur le branchage, et louent Dieu jour et nuit de toutes leurs forces.»Iallait meme à la chasse, mais en philosophe, ou plutot en théologien, t pour censurer plus que pour jouir. Je suis allè deux jours à la chasse, pour connaitre ce 09 Plaisir amer et doux des héros. Nous primes deux lièvres et quelques misérables perdrix, digne occupation d'oisifs. Je théologisais pourtant au milieu des filets et des chiens. Autant ce spectacle m'a causè de plaisir, autant il à été pour moi un mystèere de pitié et de douleur. Qu'est-ce què cela nous représente, sinon le diable avec ses docteurs impies pour chiens? Nous avons sauvé un petit lièvre vivant. Je Pavais enve- loppé dans la manche de ma robe; pendant que j'étais éloigné un instant, les chiens trouvèrent le pauvre lièvre, et, à travers ma robe, lui cassèrent la jambe droite et Pé— N tranglèrent. Malgré cette paix profonde, Luther avait un LE RHIN ALLEMAND ET LALLHMAGNE DU NORD 3 ERE I. 267 ennemi, ennemi subtil, qui se riait des grilles, des verrous et des chaines de fer: C'était le diable. Tantot il se glissait par le trou de la serrure, et, tandis que le moine était en orai— son, il le tirait par sa robe; tantöt il se pen- chait derrière lui tandis qu'il écrivait,&garait su plume, brouillait ses papiers. Ou bien il s'asseyait devant lui, et FTenlacait dans ses arguments captieux. C'est dans unè deè ces rencontres que Luther, irrité, saisit son écri- toire et la jeta à la face du diable. Celui-ci s'&vanouit, et Técritoire, se brisant sur le mur, y laissa une large tache d'encre. La tache existe encore; les gardiens Pentréetiennent et la renouvellent au besoin avec une vigilance intéressée. II n'y a pas de toile de Raphaél si bien çonservée. Du reste, ce n'est pas le seul lieu où Luther Sse soit pris au colleèt avec le diable. II en fut, obsédé toute sa vie. IIl ne fallait pas pronon— cer à la léögère devant lui le nom de son en- nemi, encore moins se donner à lui en paroles. II savait une histoire qu'il racontait alors aux délinquants: ALLEMAGNE DU NORD. Deux bons et joyeux Allemands faisaient liesse à tablè, humant force verres de vin: arrive un Voyageur adoles- cent, malingre, bien las, bien fatigué, et qui, en se mettant à table, secrie d'un ton piteux:(Je donnerais mon àme à Satan, pour faire bombance comme vous, une journée entière.„ Un moment après survient un autre Voyageur qui se met à table à côté du jeune homme, et le regardant en face: „Que disiez-vous donc tout à P'heure, mon petit ami? —LCe que je disais? ma foi, que je donnerais mon àme au diable pour quelques bons flacons de vin du Rhin. — Ah! ah dit en riant aux éclats Pinconnu: Gargon, du vin. 5 On boit, on boit, les heures se bàssent. L'étranger avait, disparu. II revint le soir, et Sadressant aux compagnons de dèbauche de Padolescent qui n'avaient pas encore quitté la table:(Mes bons amis, quand on achète un cheval, n'a- chéte-t-on pas la bride et la selle? — Certainement, la bride et la selle,„ dirent en riant les buveurs. Et aussitét le diable, car c'était lui, emporta mon jeune homme par les toits l. Luther quitta la Wartburg aussi secréète- ment qu'il y était entré. Le 6 mars 1522, deux jeunes gens se ren— 2 8 8 Michelet, Memoires de Luthen. ELEK 269 dant à Wittemberg pour y étudier la théolo- gie, entrèrent dans une hotellerie à Iéna. Ils y virent un cavalier absorbé par la lecture d'un Detit liyvre qui ne court pas d'ordinaire dans les mains des soudards: c'était un Psautier en hébreu. Le cavalier les salua et les invita à sa table. Deux marchands survinrent, il les invita de méme. La conversation s'engagea sur les affaires du temps, principalement sur Luther, dont le schisme était la grosse aflaire du moment. (VMoi, dit un marchand, je suis pour Lu- ther, et il tira de sa poche un livre nouvel- lement imprimé: c'était le dernier ouvrage du réformateur. — Savez-vous, dit Pautre, mon opinion? C'est que je n'entends rien à ces choses-läà. Mais votre Luther est un ange ou un démon.) Le souper fut servi. On Tarrosa copieuse- ment, et ce fut le cavalier qui paya la dé- pense. Les étudiants prenant congé de lui, il les chargea de ses compliments pour le docteur Jérome Schurff, à Wittemberg. De quelle part? demandeèrentsils. 2 70 ALLEMAGNE DU NORD. — De la part de celui qui doit venir. Jérome vous comprendra.„ Ils n'en purent rien tirer de plus clair. Les deux marchands, ayant interrogé Thôte, apprirent que Tinconnu weétait autre que le docteur Martin Luther. Ils se rendirent de grand matin dans sa chambre, s'excusèrent de leurs paroles indiscrètes de la veille. Lu- ther les congédia avec bonté, et le bruit de son rèétour se répandit bien vite dans toute la Saxé. CHAPITRE WEIMAR Gotha et ses almanachs diplomatiques.— Erfurth.— La pre- mière messe d'un moine augustin.— Weimar.— L'Athènes du Nord.— Geœthe et Schiller.— L'habit de cour.— Lettre écrite du Brocken. Gotha est une ville sérieuse, froide, je crains méème un peu pédante, pour qui vient de la simple et bonne Eisenach; ville de li- braires, d'académiciens, de géographes, sur- tout ville d'almanachs. Aimez-vous PAlmanach de Gotha? Moi je préfère notre naif et double Liégeois. Vous connaisse: ce dernier, imprimé sur papier ——— 9r 4 ALLEMAGNE DU NORD. gris, en gros caractères, pour des yeux qui ne lisent pas sans lunettes. Cest Palmanach PO Dulaire, Pami des enfants, des campagnards et des bonnes femmes, qui le consultent les jours d'église; car il prédit le temps, et dit s'il faut mettre la coiffe blanche et le tablier neuf. C'est le conseiller ordinaire et réputé infaillible des semeurs, des faneurs, des mois— sonneurs, et méme des peècheurs à la ligne. Il règne à Fatelier, dans la fabrique, parmi les ménages d'ouvriers. II se glisse meme, Lambitieux! jusque chez le bourgeois lettré, qu'il divertit de ses prédictions et de ses his- toires de voleurs. II n'y aura plus de voleurs, que le double Liégeois en dira encore des Histoires. L'almanach né à Gotha a d'autres visées. Ce petit volume, bien gravé, bien relié, bien doré, sadresse aux potentats, aux diplomates, aux courtisans, aux ambitieux. II ne Soccupe pas du temps qu'il fait au ciel, mais beaucoup de celui qu'il fait dans les cours. Cest le bré- viaire de la noblesse. Les douairières alle- mandes le donnent à méditer à leurs petits-en- lants; c'est leur premier livre, leur alphabet. Ee e. Etes-vous dᷣun nom qui remonte aux croi- sades 2 portez-vous sur votre éEcusson dèe gueules, de sable ou d'azur? prétendez-vous une illustre alliance? achetez: PAlmanach de Gotha. Vous y verrez le rang de votre maison, les noms des principicules traités d'A Isses SEfdnissimes par la Confédération, Parbre 986 néalogique épanoui devant vous depuis sa ra- cine jusqu'aux dernières fructifications. Quelle joie de distinguer les Salm- Salm avec les Salm-Kyrbourg et les Salm-Horstmar; les Salm Reifferscheidt-Krautheim avec les Salm- Reifferscheidt-Dyc! Vous doutiez-Vvous qu'il y elit des Linange-Hardenbourg conjointement avec les Linange-Heidesheim Falkenbourg? Enfin, sur le chapitre mariage, PAnnuaire de Gotha vaut un buréau de renseignements. Toute la liste des filles nobles S'y deéroule. Choisissez: Page et la parenté sont inscrits avec les noms et les prénoms des bersonnes. Ce petit livre est indiscret comme un acte de naissance. II moublie rien, si ce n'est la dot. C'est un perfectionnement à faire. Pourquoi non? il donne bien les portraits des per- sonnes. 18 27⁴ ALLEMAGNE DU NORD. Joubliais de dire, en effeét, qu'on trouve dans cet almanach centenaire des portraits en taille- douce qui ont les plus beaux yeux du monde. Pai sur ma table en ce moment image d'une princesse de Prusse, du nom de Louise, laquelle me regarde avec des yeux Si doux, que je suis Preés de Prüler à ses pieds ces pages irrévérencieuses. Jajoute, pour étre juste, que PAlmanach de Gotha contient une partie vraiment utile: ce sont des documents statistiques sur le commerce, les armées, la marine, les finances des Etats européens. Je les ai plus d'une fois consultés avec fruit. Je n'ai pas séjourné plus de quatre heures à Erfurth: comment ai-je eu le temps de m'y ennuyer? N'est-ce pas que Thistoire me Pavait gaté d'avance? II me semble avoir déjà vu cette ville, et Pavoir vue tout autre. Je me souviens, c'est en 1808, au congrès qui porte son nom. Quel éclat! quel mouvement! quelle splendeur! Deux empereurs, maitres, à eux deux, de la moitiéè du monde, cinq rois, nom- breé de princes souverains, de grands- ducs, N555 de maréchaux d'empire. C'était, comme disait jadis Mme de Sévigné, toute la France, mieux que cela, toute'Europe,« en habits rebattus et rebrochés d'or.»Talma et la tragédie fran- zaise étaient venus de Paris, en poste, pour divertir ce public, dont le moindre Sbectatèur portait des plaques de diamant sur la poitrine, et sur ses épaulettes des étoiles d'or. Un vers de Hdihοο de Voltaire fit tressaillir Passemblée: L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. &X ces mots, la main dKlexandre Pressa, dit-on, celle de Napoléon, et le théatre éclata en applaudissements. Supposez un sorcier, notre ami Klingsorh, par exemple, caché dans la salle, et decouvrant aux spectateurs enivrés de 1808 les tragiques horreurs de 1812, la tue- rie de Borodino, Moscou incendié, nos aigles engourdies par le froid, pressées par la faim, harcelées par des hordes barbares, ensevelies avec notrè fortune dans les glaces de la Bé- rézina: qui d'entre eux n'éclatera de rire? Heureux si des flatteurs ne font pendre le prophéte. Quatre ans plus tard, le pendu devenait grand homme. 1 +——— XLLEMAGNE 276 DbU NORD. De tous les illustres personnages que leur intérèt ou leurs fonctions appelèrent au con- grès, celui qui recut de Pempereur Napoléon les marques les plus flatteuses d'estime et de distinction, ce fut assurément M. de Geœthe, ministre et conseiller intime„du prince de Saxe-Weimar. Jaloux de s'attacher les Xlle- mands, que sa politique blessait par tant d'en- droits, Napoléon déploya envers leur grand poétè toutes les séductions dont la nature lui avait donné l'usage. II ne se contenta pas de Pinviter à toutes les fétes, il voulut le voir et Tentréetenir lui- meme. Le 2 Octobre, à onze heures du matin, Gœthe fut mandé près de lui. Voici, à Pétat de note et sans phrases, les impressions que lui causa cette entrevue. IIn'eut pas le temps d'en faire un récit pour mettre dans ses Mémoires. Tant mieux. Ces souvenirs rapides, écrits à Theure meme, en sont plus véridiques. Je suis mandé pour onze heures du matin chez Pempe- reur;— un gros chambellan, M. Pole, me dit d'attendre. — La foule s'éloigne.— On me présente à Savary et à Tal- leyrand.— Je suis appelé dans le cabinet de Pempereur. — Dans ceé moment Daru se fait annoncer, il est introduit CHAPITRE II. 277 aussitöt.— Ceèla me fait hésiter.— Je suis appelé une se- conde fois.— Pentre.— L'empereèur est assis à une grande table ronde, il dejeune; à sa droite, à quelque distance de la table, est Talleyrand; à sa gauche, Daru, avec qui il parle de contributions.— L'empereur me fait signe d'approcher. — Je reste debout devant lui à une distance convenable. — Après m'avoir considéerè quelques moments, il me dit: (Vous eétes un hommée. v Je m'incline.— Il me dit: Quel age avez-vous?— Soixante ans.— Vous étes bien con- servé.— Vous avez écrit des tragédies?) Je rẽponds le plus nécessaire.— Daru prend la parole. Pour flatter un peu les Allemands, auxquels il était obligé de faire tant de mal, il àwait pris quelques connaissances de notre littèrature. II était d'ailleurs versé dans la littérature latine, et avait meéeme traduit Horace.— Il parla de moi à peu près comme mes amis de Berlin en auraient parlé. Je reconnus leur ma- nière de voir et leurs sentiments.— ll ajouta que j'avais traduit des pièces frangaises, et, par exemple, le Mahomet de Voltaire.— L'empereur dit:« Ce n'est pas un bon ouvrage.» Et il développa avec détail combien il était peu convenable que le vainqueur du monde fit de luimème une peinture si déèfavorable.— Il porta ensuite la conversation sur Merther, qu'il avait éłtudié à fond. Après plusieurs observations tout à fait justes, il me signala un certain endroit, et me dit:(Pourquoi avez-vous fait cela? Cèe'est bas naturel.» Et il développa sa thèse longuement, avec une parfaite justesse. Je l'écoutai le visage serein, et je répondis, avec un 278 ALLEMAGNE DU NORD. sourire de satisfaction, que j'ignorais si jamais personne m'avait fait le mèeme reproche, mais que je le trouvais par- faitement fondé, et je convins qu'on pouvait objecter à cet endroit un défaut de vérité.& Mais, ajoutai-je, le poòte est Deut-Etre excusable de recourir à un artiſice qui n'est pas facile à découvrir, pour produire certains eflets auxquels il ne serait pas arrivé par une voie simple et naturelle 1.» L'empereur parut étre de mon avis. Il revint au drame, et ſit des réflexions d'un grand sens, en homme qui avait observé avec beaucoup d'attention, comme un juge au criminel, la scene tragique, et qui avait profondément senti que le théatre frangçais s'était Eloigné de la nature et de la vérité. Ilen vint aux pièces fatalistes, et il les desapprouva. Elles avaient appartenu à un temps de ténébres. 4 Que nous veut-on aujourd'hui avec le destin? disait-il. Le des- tin, C'est la politigue. v IIse tourna de nouveau vers Daru, et lui parla de con- tributions. Je reculai de quelques pas, et je me trouvai près de la tourelle où j'avais passé, plus de trentè ans aupara- vant, bien des heures de plaisir, et aussi de tristesse; et jeus le temps de remarquer qu'à ma droite, vers la porte On sait par les Souvenins d'un autre Allemand quel est ce Point critiqué par Napoléon. Napoléon blämait Gesthe d'avoir melé des regrets d'ambiticus déçu aux raisons passionnées qui portent Werther à se donner la mort. La critique est très fondée, et Lexcuse de Gœthe peu acceptable. GHAPITRE II. d'entrée, se trouvaient Berthier, Savary, et quelqu'un en- corè. Talleyrand s'était èloigné. On annonce le maréchal Soult. Entre un personnage de haute taille, à l'abondante che- velure; Pempereur le questionne, d'un ton badin, sur quel- ques é&vénements désagréables de Pologne, et q;'ai le temps de jeter les yeux autour de moi, dans la salle à manger, Ebede SongeUuPASS66 L'empereur se leva; il vint droit à moi, et, par une sorte de manoœuvre, il me sépara des autres personnes qui for- maient la ſile od je me trouvais. II tournait le dos à ces personnes, et me parla en modéraut sa voix., II me demanda si j'étais marié, si j'avais des enfants, et d'autres choses relatives à ma personne. Il me questionna aussi sur mes rapports avec la maison des princes, sur la duchesse Amélie, sur le prince, sur la princesse 1. Je répondis d'une manière naturelle. II parut satisfait, et traduisit ces réponses en sà langue, mais en termes un peu plus décidés que je n'avais pu le faire. Je dois remarquer aussi que dans toute notre conversa- tion j'avais admiré chez lui la variété des formes approba- tives, car il&cοutait rarement en restant immobile. Ou bien C'était cette intrépide princesse Louise qui inspira de Pad- miration à Napoléon lui-méme. Regçu par elle, au lendemain d'léna, dans Weimar canonné et incendié: Voilà, dit-il à Rapp, une femme que nos deux cents bouches à feu n'ont pas fait trembler.„ 280 ALLEMAGNE DU NORD. il faisait un signe de téte méditatif, et disait:(Oui! v ou: C'est bien! vou quelque chose de pareil. Ou, s'il avait enoncé quelque idée, il ajoutait le plus souvent: CQu'en dit monsieur Goαενο Je saisis une occasion de demander par geste au cham- bellan si je pouvais me retirer, et, sur sa réponse affirma- tive, je pris congè aussitot. Le 14, je regois la croix de la Légion d'honneur!. 2 8 D Aujourd'hui le palais du congrès est une Préfecture prussienne. Ses chambres et ses couloirs sont occupés par la bureaucratie in— digèéne. Le colporteur et le montreur de betes Y font viser leur passèe-port, et trainent leurs Dieds boueux dans les salles ou les groοαHourds de Napoléon firent sonner leurs éperons. Une vieille femme étend du linge, dans uneè cour, sur des cordes attachées à des anneaux rouil- les. Qui sait? c'est peut-etre là que Ney, Davout et Murat attachaient leurs chevaux. Je me glisse par une porte entr'ouverte, et je lis ces mots, à demi effacés: IEAN MIGdHAUD, ꝙνεανν lier, 1868. Gdkthée, Annales, année 1808, tome X, p. 306 de la tradue- tion de M. Jacques Porchat. . WMVEI. Le reste est détruit. Vive Pempereur! ou vive Margot! tout dépend de Thumeur du grena- dier Michaud. Erfurth a un domeèe de pièces et de mor— cenux rapportés. On dirait un meuble d'oc- casion. Ses tours romanes coifflent une nef du Xve sièécle, que termine un chœur dans le bplus beau style du XIve. II y en a pour tous les goüts. L'intérieur contient des sculptures de Pierre Vischer, le Michel-Ange allemand, et des peintures de Lucas Cranach, le Ra⸗ bhaél ou le Pérugin de Part protestant. Une fresque anonyme représente un géant; c'est saint Christophe, qui porte sur son épaule un petit enfant couronné d'une gloire. D'où vient que le géant plie sous le poids et fait la gri— mace? C'est que P'enfant s'appelle Christ, et que, pour humilier Porgueil du colosse, il pèse sur son épaule plus lourd qu'une mon- tagne. Je me suis fait un ami dans le dome, c'est 282 ALLEMAGNE DU NORD. Ie sonnèur. Tai gravi les cent quinze marches d'un escalier en colimacçon; j'ai caressé Ses cloches, qui m'ont rompu les oreilles. ILy en à dix, deé toute taille et de toute volée. L'ai- née, Marie la Glorieuse(c'est son nom de baptéme), est un énorme bourdon. Jai peu t, gOι D de e aee, Pou Ees COlesses de bronze. Quelle différence en faites-vous avec un canon? S'il vous faut du bruit, parlez- moi d'un mortier bien chargé, ou d'un pétard. Voulez-vous dans leés airs une voix qui prie, et, de loin, rappelle à Fhomme, dans son champ ou dans sa demeure, le moment venu de louer Dieu? faites tinter la cloche du vil- lage. Son chant, balancé par le vent, parle à Toreille comme une voix connuè. C'est la voix des jeunes années èet des naives croyances. Heureux qui PEcoute longtemps dans son cœur. Paimeé encore les carillons flamands eét leurs jolies romanceés. C'est un aimable pays, que celui où Theure sonneé en gais refrains, où le temps s'évanouit en chansons. Ce n'est pas Ta— vis du carillonneur d'Erfurth. Ce brave homme ne concoit rien de plus beau que ses cloches. II les couve comme un pasteèur son troupeau. CHAPITRE II. 283 Que dis-je? C'est un roi entouré dé ses fillès. (Mes princesses, v dit-il en parlant des neuf schurs. Et Marie la Glorieuse, c'est(la reine meére 9. Je quitte le dome, et voici qu'au bout de vingt pas Luther se trouve sur mon chemin. Ce n'est pas un homme à laisser de coté: 3e me laisse guider par une petite fille qui fait métier de cicerone. Elle me conduit à Pancien cloĩtre des moines augustins. C'est là que Lu- ther entra, le 27 juillet 1505. Le matin de ce jour, comme il se promenait aux portes de la ville, la foudre frappa presque dans ses bras son compagnon de promenade et d'études. Son cœur, troublè depuis longtemps, cède à ce coup imprévu. II attend la nuit, rentre à Erfurth, fait un paquet de ses vétements, ne prend de tous ses livres qu'un Plaute et un Térence, et va frapper résolüment à la porte des augustins. (Ouvrez, au nom de Dieu! — Quée voulez-vous? — Me consacrer à Dieu. — Amen,» répond le portier, et la porte S'ouvrit. In'y eut pas d'autre introduction. XLLEMAGNE DU NORD. Luther prononca ses vœux et reècut la pré- trise en 1507. Le 2 mai de la meéme année, il célébra sa première messe. On raconte que, près de monter à Pautel, et déjà revétu des habits sacerdotaux, Luther, BPis Gunne terreur 888P86 88 keit EiT Sile prieur ne Peut retenu. Dans le banquet qui, selon Fusage, suivit le sacrifice, it se passa une scène pénible. Le 9 père du moine y assistait. C'était un vieux mineéeur, fort rude dans son langage, et, de S plus, entèté et colère. II n'approuvait pas la A résolution deé son fils, et la joie du festin AéN navait pu le deérider. 0 Mon péère, lui dit Luther, pourquoi donc étes-vous triste? D'où vient que vous ne m'avez laissé Prendre qu'aà regreét FPhabit de moine? C'est cependant un bel habit, mon père. 9 Le vieux mineur se leva, et, regardant L'as- 2 2 sistance de prètres et de docteurs qui Pentou- raient: (N'avez-vous pas lu dans PEcriture qu'on doit respeécter son père et sa mère? — Oui, cela est écrit. 9 e 285 Alors le regard de Jean Luther se fixa sur Martin, qui demeèura muet. (Fasse le Ciel, ajouta-t-il, que ceci ne soit pas un leurre du démon 1 Luther quitta Erfurth en 1542, pour aller Pprofesser la théologie dans Puniversité de Wit- temberg. On dit qu'il salua dé ses larmes les murs de sa cellule, la chapelle et la cour du cloitre, où jaillissait, sur le gazon, une fon- taine dont il aimait le murmure et la fral- cheur. Aujourd'hui le couvent des augustins est transformé en maison d'éducation. Mais la cellule du moine a été conservée. On y montre quelques objets qui lui appartinrent, sà Bible, son pupitre, son encrier de voyage et sa plume. Une plume et de P'encre, voilà les emblèmes de Luther, et, si Lon peut dire, ses armoiries. Ecrire et combattre, voilà toute sa vie. Ne le confesse-t-il pas lui-meèeme? CVoilà dix ans, dit-il, Dieu me donna une consolation par ses chers anges, c'est de com— battrè et d'écν. Artiste, je voudrais peindre Luther comme Audin, Histotre de Lulhen. 286 ALLEMAGNE DU NORD. Holbein peignit vingt fois Erasme, la plume à la main et couvrant le papier de ses penséés. Mais je lui donnerais un autre visage qu'au paisible cicéronien de Rotterdam. * Pentre à Weimar au douziéeme coup de midi. C'est la bonne heèure, Pheure hospi- taliè're par excellence. La nappe est mise, le couvert est prèet, les fourneaux allumes. Lhéte empressé, la serviette sous le bras, souhaite bon appétit à ses convives; il leur sourit, et son sourire veut dire:(Buvez, buve-, mes bons amis, chaque verre de vin qui sort de ma cave fait entrer un écu dans mon escarcelle.» Je voudrais faire d'abord le tour de la ville. Mais trois étudiants, connaissances de Voyage, qui m'ont pris sous leur protèction, décident que j'ai faim. Déjeunons donc. Je demande pardon tout bas à Gœthe èt à Schiller, et je me rends dans la salle à manger. Cette salle est un grand cabinet décoré avec golit. Je regarde avec plaisir, sur les murs, Faust et Marguerite, et les deux Mignon, d'Ary EELEr Ib 287 Scheffer, le peintre des àmes, comme on f'a nommé. Un piano S'offre à mes compagnons. Le plus jeune s'assied devant; nous nous grou— bons autour, et voici les valses, les ballades, les airs d'opéra et de symphonie qui se succèdent sous ses doigts comme un feu d'ar— tifice. Le potage, annoncé d'une voix reten- tissante, met fin au concert. C'est dommage. Lantique et noble Allemagne allait se révéler à moi dans ce qu'elle a de plus original et de plus cher, la musique. Mais veαν dHfHu.. ce dicton est de tous les pays. Seuls peut— etre, les Greécs ne Pauraient pas compris. Peuple heureux, chez qui les beauxarts firent alliance mèéme avec la bonne chère! Notrèe repas est franc et jovial, plus copieux que fin. Un flacon de vin du Rhin Farrose en mon honneur. Cela m'oblige, pour Thon- neur des vins de France, à faire paraitre une bouteille d'un compatriote chaperonné d'ar- gent. Le bouchon saute, la mousse pöétille, et le cri de(Vive la France!) frappe agréablement mes oreilles. On ne Parrache pas sans peine à ces bouches germaniques. Mais le nectar de Champagne leur fait une douce violence, et ALLEMAGNE DU NORD. ils ont la reconnaissance expansive. Les bustes deé quatre grands hommes, pendus aux mu— ailles èt couronnés de fleurs fanées, président avec bienveillance notre innocente orgie: ce sont Gœthe, Herder, Wieland et Schiller. II faut s'attendre à les rencontrer partout dans Weimar. Je porte un toast au noble groupe. Nos verres se choquent pour la dixième fois, et Pon entonne un Jied qu'accompagne sur le cristal Pacier de nos couteaux. L'hôte arrive, courroucé? Nullement. Pour nous faire taire? Encore moins. Ce brave homme se dit Par- rière-cousin d'un ancien servitéeur de Gœthe. Sitot qu'on pense à Goœthe, qu'on boit à Gœthe, qu'on parle de Gœthe, il accourt, se croyant néceèssaire. On lui donne un verre (c'est FPusage ici de trinquer avec ses hôötes), et notre chœur, accru d'une voix, se déploie „ en accords fantasques, en trilles improvisés. Une course à travers la ville trouble ce bel accord, et jette un peu de froid entre la France et PAllemagne. Premier grief: mes amis me trouvent tiède pour les beautés de Weimar. L'un me conduit à la Résidence, ou LE RHIN XLLEMAND ET L'XLLEMAGNE DUNORD. PALAIS DE LA RESIDENCE AWEIMAR. CGHAPITRE II. 289 palais ducal, et veut que je Padmire à Tégal de Saint-Cloud; à quoi je réponds que j'aime Saint-Cloud, en temps de foire, pour son pain d'épice et ses mirlitons. D'où ce compliment, que les Français dénigrent tout. Second grief: Mes compagnons sont ainsi faits, qu'ils ne peuvent passer devant une brasserie sans y boire un verre de bière. On ne vit jamais pareils gosiers. Tous les quarts d'heure, voici la scène qui se passe: Pai soif, dit le premier. — Entrons,» dit le seécond. Le troisième:(Garcçon! des verres!) Nous nous quittons, sans rancune pourtant, et en nous donnant rendez-vous pour le sou— Der. Je profite du répit pour visiter Weimar à ma guise, et sans plus d'enthousiasme qu'il n'en meérite. Qu'est-ce, en effet, que Weimar? Une sous- Préfecture de province comme nous en con- naissons tous; où tout est rangé, étiqueté, classé; où un soleil tranquille chauffe des maisons à double étage, ornées de jalousies vertes et de bourgeois coiffés de velours noir; 19 5 1 9—+—;2—çCçœßeꝙr 290 ALLEMAGNE DU NORD. ajoute: un musée, une bibliothèque, une ca— serne, un jardin des plantes: voilà Weimar, et du mème coup Pontoise, Landerneau, Pi- thiviers. Mais si la beauté extérieure, si la pompe et Pattrait lui font défaut, Weimar, plus que nul autre lieu d'Allemagne, a la beauté mo- Fale. Petite ville, capitale d'un petit duché, gouvernée par un petit prince, gardée par une petite armée, et dotée d'un petit budget, Weimar a de grands titres, de grands sou— venirs. Gœthe, Schiller, Wieland, Herder, d'autres encore de la méme lignée, Pont habi— tée, adoptée, chantée, et, par leur présence comme par lèeurs chants, ils Pont immorta— lisée. La réunion de ces rares génies a fait d'une bicoque la capitale littèraire du monde germanique, disons le mot cher aux Xlle— mands, elle en a fait FAthènes du Nord. Que lui a-t-il manqué à cette nouvelle Athènes pour conserver plus longtemps son sceptre? La vie politique, Pindépendance, le droit et la puissance de gouverner soi-meème ses des- tinées. Weimar a tout, excepté cela. Mais cette irréparable lacune aà condamné sa vie bril- RKNEE. 291 lante à neé dépasser pas la durée d'une géné- ration d'hommes. Il faut au génie des arts, pour briller d'un éclat durable, Paliment des passions sociales, le sentiment de la force nationale, Pélan du patriotisme süùr et content de lui-méme. D'où Weimar aurait-il tiré tout cela? N'importe! pendant un quart de siècle, cette ville a rempli un beau röle. Quand P'Alle- magne n'avait plus de capitale politique, quand Vienne eèet Berlin, tombées aux mains d'un vainquéur, perdaient tout prestige, P&llemand, privé de patrie ou ne jouissant plus que d'une patrie humiliée et abaissée, regardait, pour se consoler, la chétive capitale d'un duché saxon. IIy rétrouvait Pame et le génie de son peuple sous leur formeé la plus parfaite, et il pouvait dire, comme Gothe, dans un élan d'enthou— siasme presque religieux: (0 Weimar! un sort étrange fut ton par- tage. Comme Bethléhem dans Juda, petit et, grand. La voik de I'Europe te célèbre au loin! 5 On ne peut visiter Weimar sans une mé— 292 ALLEMAGNE DU NORD. lancolie profonde. Comme toute chose grande dans le passé, déchue dans le présent, cette ville best plus que Pombre d'elle-méme. Qu'y voit-on, en effet? Des demeures où de grands hommes ont souffert et rendu le dernier sou- pir, des tombes où reposent leurs restes. Allez de la maison de Gothe à celle de Schiller, et de là au cimetière, vous connaitrez toute la gloire de Weimar. Triste objet de médita- tion! les grands génies passent et ne sont Pas remplacés. Ils nous lèguent leurs œuvres, mais non la force créatrice qui accroit le nombre des belles choses. Rassemblez dans le méme lieu les tombes de Corneille et de Racine, qui pourra se défendre d'une émo- tion sincère? N'est-ce pas le génie dramatique de la France qui paraitra dormir avec eux? Eh bien! tout étranger que j'étais, j'ai senti je ne Sais quoi de pareil dans le caveau funéraire od Gcsthe et Schiller, ces deux aigles de la poésie allemande, dorment'un près de Pautre. Dans le mème lieu repose leur prince et leur pro- tecteur, le grand-duc Charles-Auguste. C'est par sa volonté qu'il a été enseveli prés d'eux, et que leurs tombes pressent la sienne: noble 293 CHAPITRE II. hommage d'un noble cœur! Que Louis XIV weut-il de ces inspirations généreuses! Mais Porgueil royal, Popinion, Pétiquette, Sy oppo- saient. Boileau mourut loin de ses yeux; Ra- cine languit dans sa disgràce, elle lui donna le coup de mort. Wieland a sa tombe à quelques lieues de Weimar; Herder, dans une église de la ville. Cette dernière porte gravés les trois mots que le poöte avait pris pour devise: IIdHHr, LEBEN, LIEBE, lumiere, vie, amour, mystérieuses pà- roles, dont le sens se découvre tout entier dans les cieux. La maison de Schiller est un modeste logis, agréablement placé sur PESplanade. Lameu- blement est des plus simples: ceux qui ont visité jadis la maison de Jean-Jacques dans le bois de Montmorency auront Pidée de cette pauvreté décente. Un lit de bois blanc, quel- ques siéges, une table de travail, celle oui il Ecrivit Gναο]e˖ Lell, un encrier qui lui ve- nait de Gœthe, voilà la chambre à coucher, C'est là qu'il mourut, le 9 mai 1805, ägé de 294 ALLEMAGNE DU NORP. quarante-cing ans. Ses dernières paroles mé—- ritent d'ètre rapportées. On lui demandait comment il se trouvait:«Toujours mieux, répondit-il, toujours plus serein.» Parolés symboliques, à ce qu'il semble, et qui S'ap- pliquent merveilleusement à son génie. Ce génie troublé, confus, malsain et malfaisant à son origine, quand il écrivait les brülantes 1 déclamations du drame des Byigands, ne 8s'é- e tait-il pas acheminé graduellement vers un idéal COοs meilleur, toiljous Vlus serein? Schiller, cette pauvre ombre souffrante, wa fait que passer à Weimar. Gœthe yà vécu cinquanteé années de sa glorieusè existencè. II Wa régné, si on peut dire; son souvenir V est resté dominant. X chaque pas on le ren- contre. Kllez-vous au parc? on vous montre les allées dessinées par Gothe, les arbres qu'il à plantés, les ruisseaux qu'il à fait courir!; au théàtre? la tradition vous apprend qu'il Wieland écrivait à ce sujet:«Les poésies que Gœthe à com- Posées sur les deux rives de PIlm coütent assez cher au trésor, mais elles ont fait de Pendroit un Tempé, un élysée.„ Ce en fut pendant vingt ans directeur. II 8y rendait tous les soirs. Un grand fauteuil lui Etait réservé dans le parterre; il dominait de Ià toute Passemblée. Les jours de féte, quand les étudiants venus dErfurth et d'IEna rendaient la représentation orageuse, sifflaient les acteurs, jetaient des pommes ou des marrons aux&gre— nouilles»(on donnait ce sobriquet aux soldats weimariens, à cause de leur uniforme Vert et, jaune), Gothe wavait qu'à paraitre, tout ren- trait dans le silence. Son front olympien, son regard, sa haute taille, portaient partout le respect. Sa direction théàtrale finit pourtant par un déboire. En 1847, un histrion ambulant vint à Weimar, suivi d'un acteur d'un nouveau genre. C'était un chien dressé pour la scène, et que tout Paris avait applaudi dans le mé- lodrame du Chien de Montargis. Le grand- duc eut envie de le voir, eèt adressa Thomme et le chien à M. Gesthe,« conseiller privé de Son Kltesse et directeur du théatre de la cour. Gcothe portait très-haut la dignité de Fart dramatique; il refusa net Terchibition du ca- 296 ALLEMAGNE DU NORD. niche. Le duc s'obstina, commanda, et, pour réponse, recut la démission de son poäte“; il eut le tort de Paccepter. Ce fut leur plus gros nuage. La maison de Gœthe est plus grande, plus somptueuse que celle de Schiller. Rien qu'a la voir, on sent la destinée différente de ces deux hommes: Pun, harcelé jusqu'à sa mort par la pauvreté, disputant aux libraires sa subsistance, et gagnant mal, avec tout son geénie, de quoi se nourrir, lui et les siens; Pautre, riche, considéré, puissant, ministre et favori d'un prince qui le combla de bien- faits, pouvant jouer à son tour le beau roöle de bienfaiteur, et sen acquittant, non saus bonté, mais non pas sans hauteur. Quel con- traste! Dans le principe, Gothe habitait un vieux logis, peu digne de sa fortune. Pendant un voyage du poéte en Italie, le duc le fit jeter bas, et construisit à sa place le bel édifice qu'on voit maintenant. Goœthe Porna de mille J. Porchat, Introduction au œαννeαο, de Gœtne. CHAPITRE II. richesses rapportées d'Italie. Bustes antiques, peintures et gravures sy rangèrent dans le bel ordre qu'il donnait à toute chose. II en fit un musée composé avec choix. Lart grec y dominait. On sait sa prédilection pour les Grecs. N'est-ce pas lui qui a dit excellem- ment:(Entre tous les peuples, les Grecs ont révé le plus beau réve de la vie 52 Et en- core:( Partout on boit de bon vin, et tout vase suffit au buveur. Mais, pour boire avec volupté, je me souhaite une belle coupe grecque. 5 Un mot de bon augure, le SsLVE des Latins 8e lisait dans le vestibule. On pénétrait de là dans divers salons bien meublés. Le cabinet de travail était la pièce la plus simple. Buffon ne travaillait, dit-on, qu'en poudre et en jabot de dentelles, dans un somptueux salon. Gothe, enveloppé dans sa robe de chambre, travail- lait debout, sur un pupitre qui vaut bien dix 6cus. Deux tables communes, P'une en chène, pautre en poirier, un casier chargé de livres, une chaise mangée des vers, une horloge, une petite corbeille à mettre des papiers, et qui lui servait à mettre son crayon, son canif —— —ꝓꝗ + 298 ALLEMAGNE DU NORD. et son mouchoir, voilà, à peu de chose près, 'inventaire du mobilier“. Sa chambre à coucher n'était guère plus Belle: Une seuler fenétre Réelsipaite II 1a fit Ouvrir à son lit de mort, et les dernières paroles de cet artiste amoureux de la forme furent pour demander üde la lumière, plus de lumière! O5 Ces mots pourraient lui servir d'épitaphe. Voici deux vers de lui qui rempliraient à sou— hait le mème usage. Ils sappliquent merveil- leusement à sa personne. A qui le bonheur oflre-t-il sa palme la plus belle? XI'homme qui fait son uvre avec joie, et qui jouit de cè qu'il à fait. On lit dans les Hntretiens de Gœthe et d'Eefermanm: Geœthe ayant fait acheter un fauteuil vert à une vente pu- blique: J'en userai peu, ou pas du tout, dit-il; je m'assieds 32 toujours sur ma vieille chaise de bois, à laquelle j'ai fait Gajouter, depuis quelques semaines seulement, un dossier pour appuyer ma téte. Un entourage de meubles commodes et artistement travaillés arrète court ma pensée, et me plonge dans un bien-étre passif. Si l'on n'y a été habitué dès sa jeu- nesse, les appartements somptueux et les ameublements de luxe ne conviennent qu'aux gens qui n'ont et ne se soucient d'avoir aucune idée.„ 66EGGGGCCCC······ ·ô CCCCC7CCC7C˙C.C˙C˙C7C7˙˖C§CC7C7CC—— LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. 1 1 0 f STATUES DEGTHE ET DE SCHILLER A WEIMAR. CHAPITRE II. 209 Gœtheé connut pendant soixante ans ce bon— héur. Gœthée et Schiller ont une statue commune en face du théatre qui vit tant de fois repré— senter leurs ůUNvres. Un groupe deé bronze les représente sous leès traits de deux amis Sap- puyant et s'applaudissant Pun Pautre. C'est une heureuse pensée, qui fait vivement souvenir de leur courteé et féconde amitié. Gœthe tient une couronne, sur laquelle Schiller pose aussi la main. C'est la couronne de poésie, à laquelle tous deux ont des droits égaux. Schiller, plus ardent, plus passionné, lève son regard in- spiré vers le ciel. Celui de Gœthe semble pla- ner entre le ciel et la terre; Pattitude deé son corps, pleine de calme et de force, rend en quelque facon Pattitude de son génie. Lau- teur du groupe a bien compris les deux poëtes; son Suvre aide à son tour à les mieux com— prendre. Gœthe se montra plus maitre de son i ni Mais son àme s'est trop désintéressée dés pas- sions humaines; il frappe, il étonne plus qu'il une ardeur n'émeut. Je seus dans Schiller ————— 300 ALLEMAGNE DU NORD. moins réglée, une force moins contenue, mais une sensibilité plus vive. Dans sa voix, sou- vent forcée, j'entends toujours Paccent d'une ame d'homme. IlI aàa de Thomme toutes les grandeurs, toutes les faiblesses, et surtout les souffrances. N'est- ce pas à cela qu'il doit le Privilége d'inspirer, plus que Gœthe lui-méme, de'enthousiasme aux Allemands? Gothe plait davantage au goũt pur et fin des Francais. Les Allemands se passionnent pour Schiller. Son génie, son caractère, sont plus près du leur. II est par excellence le poéte national. Dans un petit village d'outre- Rhin repose une tombe: c'est celle de la mère du poöòte. Pour 6pitaphe, elle ne voulut que ces deux mots U'elle dicta elle-méme: 9 ScHILLERES MUTTER. La mère de Schiller. Demandez à PAllemagne ce que pèsent son génie, son rang parmi les nations qui ont un art et une poésie, ses titres à la gloire littéraire, elle répondra par deux mots, comme cette tombe: ScHILLER'S MUTTER. Je Sνπee l merè de Schiller! CHAPITRE II. 30¹ Je wai pas quitté Weimar sans dire adieu à mes amis du matin. Je les trouvai à table; C'est le bon endroit pour les voir. Ils étaient en grande liesse, à cause, me dirent-ils, dune bonne farce ↄ qu'ils venaient de jouer, et dont ils fetaient la réussite. Or voici la bonne farce: En feuilletant le registre de TPhotel, ils avaient lu le nom d'un étudiant de leur connaissance, baron, à ce qu'il disait, et fort vain, à nben pas douter. Projet formé de rire à ses dé- pens. Un domestique, mis dans le complot par Fappät d'un demi-thaler, demanda à M. 1e baron&s'il ne ferait pas visite au grand-duc, ou tout au moins sil n'enverrait pas sa carte au chateau, comme le faisaient tous les étran- gers de distinction. Pallais le faire, D répondit le baron, se rengorgeant; et il tira de son portefeuille une carte armoriée que le rusé Scapin feignit de porter à son adresse, mais qui n'alla pas plus loin que sa poche. Deux heures aprés, une lettre habilement minutée dans toutes les règles de la chancellerie allemande est remise au voyageur. Elle le mandait au chä- 302² ALLEMAGNE DU NORD. tèeau pour huit heures. II rougit de plaisir; IN puis, jeétant les yeux sur son costume d'étu- 1 diant en voyage:(Comment, dit-il, me mon- U 8 D 8 trer devant Son Alteésse en pantalon vert et en jaquette grise? — N'est- ce que cela? dit le garcon, qui Fattendait là. Lhôte vous fournira la toilette nécessaire. Pour trois florins, vous aurez le chapeau, Thabit, la culotte et PEpEe. 9 En effet, Phôote, mandé sur Pheure, con- duisit notre homme dans un cabinet où cinq ou six habillements de tailles différentes se tenaient mélancoliquement suspendus à des chevilles de bois. Le baron fit son choix, et, revétu de cette friperie, rasé de frais, coiffé, poudré, sanglé dans un ceinturon trop étroit, noyé dans uneè culotte trop large, embarrassé dans une épée trop longue, prit le chemin de la Résidence. On dévine le dénoüment. II trouve au seuil du chàteau un Suisse qui lui rit au nez, et lui apprend que le duc boit, depuis quinze jours, les eaux de Carlsbad, en Bohèéme. II revint à Thôtel, à nuit noire, par les ruelles les plus sombres, se coucha sans mot dire, e. 303 plia sur une chaise son costume inutile, et partit le lendemain de grand matin, sans éveiller personne. Nous partimes aussi, mais dans des direc- tions différentes. Pallais à Berlin, mes amis dans le Harz. Nos adieux furent touchants; je remarquai qu'il n'y fut bu qu'un verre de bière. Nous nous embrassàames tendrement. Nul peuple n'a Pamitié facile et prompte comme les Xllemands, nul ne''a plus dé- monstrative. Ici Paccolade n'est qu'une ma- nière plus affectueuse d'ôoter son chapeau. L'alné des trois compagnons fit serment de m'écrire du sommet du Brocken. Et comme je souriais:„N'en doutez pas, S'écria-t-il, ma lettre sera deévant vous à Berlin. 5 Arrivé à Berlin, je me rendis à la poste restante: point de nouvelles. Je criai au par- jure; je me trompais, la poste seule était en faute. La lettre me parvint à Francfort, un mois aprés, chamarrée dée timbres attestant ses stations dans tous les lieux où j'avais passé. Comme rien neé se presse en Allemagne, elle arrivait chaque fois une heure ou dèux après XLLEMAGNE DU NORED. N 30⁴ art. Elle portait ces mots, tracés au mon dép s grand'peine à déchiffrer: crayon, et que je TRES-HONOR COAVNON DE TXBLE ET DE VOVAGE, Nous voici sur les eimes maudites du Brocken, hantées Le temps est nolr, et 3 la chaudière infernale. Pas des mauvais esprits. ecrois qu'un orage chauffe pour nous dans moins que ces uelqu'une sous leurs rombre d'une Sorcière, à roches noires onnent n'en cachent d qui nous envir eur réciter des scènes formes bizarres. Charles s'amuse 1 J de Faust et de Macbetiu, avec des geste à pipe; et moi, malgré le vent ͤ et des intonations diaboliques; Frédéric fume s qui siflle dans mes oreilles et sSecoue mon manteau, je vous je vous PLai promis, Un franc Allemand n'oublie pas Ses àa santé de à califourchon sur le plus amis. Ecris, comme haut rocher. Adieu, cher Franeais, à votre bonne santé, à l celle qui vous aime.) blus vieux de trois jours, N Un post-scriptum,! de Claus- et daté ꝰune auberge des environs thal, dans le Harz, Contenait, en quatre pages, de ce phénomène curieux et as- la description ocHε Aν RBrocken 50 Se2 rare, qu'on appelle le Sp Pen extrais ce passage: espectre est tout simplement un effet de mOn sait que 0 ons de la lumière et mirage produit par de certaines combinais des nuages. LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMXGNE DU NORD V. e, l. 2CTRES DU BROCKEN. CHAPITRE II. Comme j'en étais là de mes réflexions, et que je cherchais querelle à Gœthe et à Shakespeare, Frédeéric m'appela sur le haut du rocher.&Le spectre! le spectre lY criait-il. Paccours, il me tourne brusquement la face du cöté de l'ouest: et que vois-je 2.. Dieu vivant! les poétes m'avaient pourtant préparé à cette surprise. Sur un fond de vapeurs blanchaàtres, un arc-en-ciel dessinait sa courbe immense aux sept couleurs, et, dans ce demi-cercle cha- toyant, deux géants dressaient leur haute stature. C'était Fritz et moi, grandis de vingt coudées. Nous tendimes les pras pour nous embrasser, tant notre émotion était grande; et soudain, dans Pimage, nos bras s'allongèrent d'une ma- nière eflrayante. Le rocher qui nous portait se reflétait aussi, et semblait un immense piédestal. Je croyais Voir cette statue d'homme qu'un Grec audacieux voulait déecou- per dans les flancs de LAthos. Ou bien quelque diable, perché sur un nuage, ne se sert-il pas de nos personnes, comme d'images pour sa lanterne magique? Un coup de vent agite ma chevelure, et soudain, dans mon fantome, surgirent deux cornes, deux antennes fabuleuses, pareilles au double rayon de lumière qui jaillissait du front de PHébreu Moise. Je voyais comme un grand roseau s'agiter près de moi; c'etait ma canne devenue soudain plus haute qu'un palmier. Auguste était asseg loin de nous; nous Pap- pelames, mais il vint trop tard. Les vapeurs, chassées et Prouillées par le vent, n'offraient plus que des traits con- fus qui graduellement Seflacèrent. L'arc-en- ciel palit, la vision S'évanouit. La perte de mon fantômè m'a laissé 20 306 ALLEMAGNE DU NORD. triste; il me semble que quelque chose de moi s'est&va- poré. Je suis comme le pale Schlemil, à la recherche de son ombre 1.. Peter Schlemil, oοα oomè qui a perdu son ombre, roman fantastique, par CHaulsS0O. CHAPITRE III LEIPZIG. Impressions du matin.— Un philosophe en sabots.— L'Augus— teum et la Sorbonne.— Le Rosenthal.— La cave d'Auerbach. —Le diable au cabaret.— La foire de Leipzig.— La librai- rie allemande.- Un drôle de congrès.— Souvénirs militaires. — Gustaveé-Adolphe et Napoléon.— La bataille des nations. — Le tombeau d'un Polonais. Je ne souhaite à personne d'arriver, passé minuit, dans une ville allemande, encore moins au point du jour. X Paris, pour un petit écu, vous faites sortir de terre, à toute heure de jour et de nuit, une légion de serviteurs pour qui le sommeil est une fiction, ou qui Pont si léger, que le son d'une pièce de monnaie le met en déroute. II y a tant de bouches affamées dans cette grande capitale! — —— 308 XALLEMAGNE DU NORD. En Allemagne, n'attentez pas à Theure sa- crée du repos. II faut voir le service deés trains de nuit, dans ce pays! Employés, mécani- ciens, chauffeurs, tout dort, comme dans le camp d'Kgamemnon. On se croirait trainé, conduit, servi par des fantòmes. Certes, lors- que Denis Papin vivait retiré à Marburg, si Pon eéüit prévu combien son invention allait faire violence aux mœurs de la contréèe, on P'eùt expulsé comme Perturbateur et ennemi public. Déposé à Leipzig, vers quatre heures du matin, par un train venant de Bavière, je cherchai vainement une voiture pour trainer ma personne, un mendiant pour me guider. Je dus, comme le sage antique, charger sur moi toute ma fortune. Les rues désertes étaient éclairées de cette lueur blafarde du gaz en lutte contre le jour naissant. Le seul bruit qui frappät Poreille, était le cri enroué des cods commencant leur dialogue matinal avec Taurore. On pensera qu'un voyageur dans cette si- tuation est médiocrement disposé pour jouir, On se trompe. Un rien suffit à cette heure CHAPITRE III. 309 meélancolique pour distraire celui qui a fait résolüument le sacrifice de son oreiller. Un passereau était perché sur une girouette, la girouètte tournait, le passereau caquetait. Cela m'amusa bien un bon quart d'heure. Le solitaire quitta son poste, quand j'émiettai pour lui quelques bribes de pain demeurées dans ma poche. Cela sert à quelque chose d'ètre matinal: on joue le rôle de providence. Ce charme épuisé, le nom des rues, les nu- meéros des maisons, les enseignes des mar- chands me causèrent de vives délices. Je dèvais venir à Leipzig pour connaitre tout ce qu'il y aà de philosophie dans une enseigne. Jarrivai devant la porte d'une école. Un cadran solaire S'y dessinait. La verve des écoliers s'était exer- cée sur son sujet. Plus de vingt inscriptions en vers latins ou allemands se lisaient alen- tour; j'aĩ recueilli dans le nombre un distique qui adresse au soleil un reproche assez rai- sonnable: Soleil, peux-tu marquer de la mẽme fagçon L'aimable temps des jeux et celui des legçons? Une statue sur une place fut la première 310 ALLEMXGNE DU NORD. figure humaine que je rencontrai. C'est la statue d'un médecin. Un théatre lui fait face. Waurait-on pu trouver un voisinage plus heu- reux? Exposer un médecin qu'on honore aux quolibets de la comédie, nous ne ferions pas cela en France. Les XAllemands, il est vrai, m'ont pas écrit le Maldde imaginaire. Le per- sonnage de la statue est Hahnemann, le fon- dateur de la médecine homœopathique. Est-il enfant de Leipzig? ou compte-t-il seulement dans cette ville de nombreux adeptes? Nim- porte, j'en sais asse: pour souhaiter de ne pas tomber malade à Leipzig. Cependant la ville commencait à S'6veiller. Les magasins Souvraient; les boutiquiers et les commeères se saluaient sur le seuil des portes; les premiers propos du matin circu- laient; les fenétres se garnissaient de curieux aux traits bouffis, aux crins éEbouriffés. De toutes parts débouchaient les voitures des jar- diniers, les ànes des laitières, les bidets des fermiers. Tappelai le premier stiefelfuchs qui se pré— CHAPITRE III. 3⁴¹ senta. On nomme ainsi une variété de merce- naires qui ne croit que dans les villes d'uni- Versité. Ce sont deé pauvres diables dont le métier est de faire le ménage des étudiants, de cirer leurs bottes, de porter leurs mes- sages, de les&veiller chaque matin pour Pheure du cours. Ils forment une petite corporation, qui se partagent entre eux toute la clientèle universitaire. Leur besogne est bientét faite, et le meme individu peut servir deux maitres. Le salaire est en proportion de la peine, et donne à peine de quoi vivre. Mais quoi! le stièfelfüchs est philosophe; il vit de fromage et de pain dans Pintervalle des bons morceaux qu'il attrape aux galas des étudiants, alimente sa pipe des reliefs de celles de ses maitres, hérite de leur défroque, et procure aux habits rapiécés, aux bottes éculées, aux casquettes délabrées, une longévité inespérée; enfin, quoi- que capable de tout pour un verre de vin du Rhin, il soutient héroiquement, contre Pévi- dence et Pinclination, la supériorité hygiénique de Teau sur la bière, et de la bière sur tous les vins du monde. Quelques- uns nourrissent une ambition: RRRRRRRRRGRRGRRRRGEGRGGoGGGRGRAGRcccccc 3¹2 ALLEMAGNE DU NORD. c'est de pénétrer dans la salle des cours dont ils gardent la porte, et de monter au grade d'huissiers et d'appariteurs. On en voit deux ou trois par siècle devenir étudiants à leur tour, puis docteurs, à force de veilles. Mais 1e plus grand nombre, une fois sa besogne du matin achevée, baille au soleil, le long des murs, sur les degrés du palais univer- sitaire ou de la bibliothèque, aupréès du coffre de bois blanc qui renferme les outils de leur industrie. Mon stiefelfüchs, mis en disponibilité, et, je le crains aussi, mis à la dièéte par les va- H cances, était un jeune garcon qui me plut par son air doux, sa mine ouverte, son bon langage. Jette dernière distinction est générale en Saxé. La Saxe est le lieu d'Xllemagne où Pon parle avec le plus d'élégance et de pureté; d'où ce proverbe: Parler allemand comme un frame Sdονm. Ces peuples ont dans Taccent je ne sdis quoi d'harmonieux et d'adouci qui trans- forme leur rude idiome. La méme poésie, récitée à Vienne ou bien à Dresde, change complétement de caractère. Là-bas, c'est un ——ů— 55—9————.——— CHAPITRE III. 313 hennissement confus,(un hurler deé chien, 9 comme disait un Provencal; ici c'est un idiome ferme, viril et cadencé, mais d'une autre ma- nière que P'italien. Quiconque n'a pas séjourné en Saxe, et ne connait que Pallemand des bords du Rhin, d'Autriche et de Bavière, ignore la douceur dont cette langue peut S'embellir. La conversation dée mon guide se faisait comprendre à moi sans effort. Ty trouvai tant de plaisir et de commodité, que je FPattachai toute la journée à ma personne. C'est un luxe qui me coùta un demi-thaler, plus une dou— zaine de cigares; moyennant quoi, mon con- ducteéeur aurait traversé le feu pour moi. Pappris de lui que le bénéfice de ses jour— nées S'élevait à un franc environ. Plus d'un parmi les étudiants qu'il sert sont aussi pauvres que lui. La moitié de ses bénéfices servait à 8a nourriture; le reste, à son habillement, à son logement, à son tabac. Son logement était une soupente qu'il partageait avec trois autres de ses confrères. Son habillement se composait de pièces hétéroclites et de morceaux que rien m'avait préparés à se trouver d'accord. Son —————ů———.̃ d—ͤr—L5!v—————————— ALLEMAGNE DU NORD. 31⁴ tabac.., j'àaime mieux n'en révéler ni Porigine ni Pusage. Eh bien, ce garcon sans feu ni lieu, sans sou ni maille, se croyait riche et était heureux. Son père, me dit-il, un bon paysan des en- virons de Meissen, lui laisserait un petit bien avec lequel il é6pouserait une cousine à lui, du nom de Gretchen, qu'il croyait reconnaitre dans ce vers d'une romance: Blonde avec des yeux bleus, et la main si petite! (Mais pourquoi, lui dis-je, n'ëtes-vous pas resté auprès de votre père, pour cultiver vos champs et vivre de leur rapport? — Je neé me sentais, répondit- il, aucun goùt pour Pagriculture. — Bah! je croyais les Allemands laboureurs et bergers dès le berceau. Vos poétes le disent. — A moi, Pinstinct et P'inclination m'ont dit le contraire. Je n'avais guère plus de dix ans, j'étais las de voir la queue des vaches et d'étre battu parce que je les gardais mal. Mon peère s'était remarié, et sa nouvelle femme ne me rendait pas agréable le séjour de la maison. Une troupe de comédiens ambulants CHAPITRE III. E passa par notre village. Je me glissai, je ne sdis trop comment, à leur spectacle. Ce fut pour moi une trop grande tentation. Je savais lire et écrire, tout le monde sait lire et écrire chez nous. Je me crus fait pour débiter des Vers, chanter des couplets, jouer la comédie. Troquer mes vilains habits contre un manteau de velours et des paillettes, d'or, quel réve! Ce beau réve me fit faire une très-vilaine chose. Un soir, j'embrassai mon père sans rien dire; le cœj“f me battait bien fort, et je tremblais qu'il ne lut mon projet dans mes yeux; il wen fut rien. Fallai me coucher, mais je ne dormis guère. Ma chambre était dans un coin de P'étable, séparé des vaches par un petit mur de paille. Je n'avais qu'une porte à ouvrir pour éètre dehors. Le lendemain, au petit jour, je Pouvris et me mis à courir de toutes mes forces vers la grand'route. — Quoi! sans regret? sans Bésitation? — Oh si! j'avais assez froidement jusqu'a- lors envisagé ma résolution. Mais, au moment de Pexécuter, le cœur me gonfla, et je fondis en larmes. Je partis pourtant, parce que c'é- tait comme plus fort que moi. Je marchai —— 316 ALLEMAGNE DU NOKRD. pendant dèeux bonnes lieues dans la direction que devaient suivre les comédiens. Me croyant assez loin, je m'assis dans un fossé pour les attendre. Le sommeil me gagna, et je m'en- dormis. Maudit sommeil! quand je me réveil- lai, il était plus de midi, la troupe avait du passer; je mourais de faim; je ne savais que faire. Un bruit de chariots et de voix se fit, entendre. Je me cachai, tant j'avais honte de moi. Les chariots?approchèrent. O surprise! C'étaient mes comédiens. Je ne sais quel acci- dent avait retardé leur départ. Me lever, venir à eux, demander le chef, lui faire ma petite harangue, cela fut fait en moins de temps qu'il n'en faut pour avaler une bouffée. Les piétons s'étaient arrétés, les comédiennes pas— saient la téte hors du chariot: je devais avoir une mine singulière, car tout le monde riait. On me fit répéter mon discours, auquel le chef de la bande ne répondit que ces trois petits mots: (— Et monsieur votre papa 29 (Je rougis, je pälis, je balbutiai, et finale- ment je me mis à pleurer comme un imbé—- Cile. CHAPITRE III. 317 (Un colportèeur passait, sa balle sur le dos. Je le connaissais, parce qu'il avait plus d'une fois séjourné dans notre village, les jours de foire. Je courus à lui comme à un libèérateur. Cela décida les comédiens; ils lui contèrent tout, et le chargèrent de me remettre aux miens. Nous n'arrivàmes que le soir, parce que le colporteur fit, chemin faisant, quelques pointes vers les villages voisins. Je trouvai mon peère très- inquiet, mais aussi fort en colère; j'avais laissé la porte de Tétable ou- Verte, une des vaches s'était é6garée, et Pautre avait fait ravage daus le champ du voisin. Son inquiétude calmée laissa toute la place à sa colère, et je passai un fort méchant quart d'heure. Ma belle-mère n'avait pour moi qu'une affection modérée. Elle décida qu'on m'éloignerait du toit domestique. Pavais un oncle marchand à Meissen. — Le père de Gretchen? — Justement. Qui vous''a fait deviner? — Votre ton. — Extraordinaire! On m'y placa; j'y servis einꝗ ans, et j'y devins. — Xmoureux de Gretchen, ajoutai-je, pour 318 ALLEMAGNE DU NORD. * Paider à finir une phrase qui lui restait au gosier. Mais vos idées de théatre? — Jy renonçai pour plaire à Gretchen, qui m'aurait pas voulu d'un acteur. Cela me colita beaucoup. Le père de Gretchen mourut; sa fille se retira avec une tante dans les environs de Leipzig; je les suivis, et j'ai pris, pour vivre, le métier que vous voyez. II me plait. Les étudiants me connaissent et ne me laissent, bas chomer. Paime à les servir daus leurs festins, et à les entendre déclamer et chanter en prenant du punch. Quelquefois je fais chorus aveèc eux. On n'est pas fier chez nous. Quand j'aurai cent thalers d'économie, 3jépou- serai Greétchen. Mais cela demandera bien encore huit à dix ans. — Et vous n'avez pas peur2 De Auei? — Que Gretchen.. — Eh bien l. — Ne trouve le temps un peu long, et n'en épouse un autre. 5 Mon homme me regarda avec de grands yeux éEtonnés. Nous sommes fiancés, me dit-il, j'ai sa LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORD EGLISE SAINT-NICOLASALEIPZIG. CHAPITRE III. 3¹9 parole, elle a la mienne: que voulez-vous que je craigne? — Pour le coup, me dis-je, voilà le pays de P'age d'or; il ne tient qu'à moi de me Croire à dix mille lieues de France! 5 Revenons à Leipzig. Leipzig, au point de vue de Thabitation, est une belle ville, mais ce n'est pas une ville curieuse. Une vieille forteresse, où de grandes lunéttes sont braquées vers le ciel en guise de canons(elle sert d'observatoire), quelques glises d'un médiocre intérét, si j'excepte le joli édifice dédié à saint Nicolas, une ou deux tours plus ou moins antiques, voilà ce qu'elle offre de plus rare. Une seule place, celle du Marché, garde quelques vestiges de''ancien temps, et rappelle le Leipzig du xvle siècle. Les plus vieilles maisons de la ville sy sont donné rendez-vous. Lhôtel de ville, avec son beffroi sculpté, en occupe une face; des logis renaissance, des tourelles, des pignons poin- tus, des toits en escalier forment le reste du carré. Des revendeuses de légumes et de fruits C 32⁰0 ALLEMAGNE DU NORD. ont leurs échoppes dans le milieu, et leurs denrées amoncelées en pyramides étincellent au soleil du matin. Luniversité occα“ehe un palais baptisé du nom dAνν“SSeuν, en mémoire d'un roi de Saxèe. I loge huit cents étudiants, cent vingt professeurs, qadmirables collections, un musée de peinture, et une bibliothèque de cent cinquante mille volumes. En parcourant, sous la protection de mon guide, ces belles salles et cette somptueuse demeure, je rougissais de dépit au souvenir de notre vieille Sorbonne. Que pensent de nous les Allemands qui viennent suivre nos cours 2 Oue disent-ils de ces lieux, moitié caves et moitié greniers, où s'étouffent depuis deux siècles tant de générations de maitres et de disciples? Létudiant de la plus mince université d'outre- Rhin voit avec surprise et mépris ces plafonds enfumés, ces recoins obscurs, ces murs sor— dides qui ne dépareraient pas un corps de garde. Nous donnons vingt-deux millions pour bätir une salle d'Opéra; c'est à merveille. II faut de la musique et de la danse dans une ville comme Paris. Mais qui se plaindrait que TS IUt, CHAPITRE III. 32¹ Paris eüt une Sorbonne digne d'un peuple dont Pambition est de marcher à la téte des nations savanteés et cultivées? La beauté de Leipzig lui vient surtout de ses promenades. Peu de villes sont mieux par— tagées sous ce rapport. Des jardins publics, boulevards, avenues, èsplanades, la sillonnent dans tous les sens. Le tilleul y domine. Cet arbre hygiénique formait jadis une forét, et c'est de là que vient, selon quelques savants, le nom slave de Leipzig., La plus belle pro- menade est le Hosenthal, en francais le Val- ανιτεν ⁰οEα, nom perfide, qu'aucun rosier ne justifie. La foule élégante le fréquente pendant la semaine. C'est le dimanche qu'il y faut aller pour avoir un tableau de la vie allemande. Des guinguettes s'établissent dans tous les coins, des tables et des verres sous chaque arbre; de partout SéElève un bruit confus de fritures en révolte et de marmites en danger. II s'agit, pour trois ou quatre douzaines de marmitons, de rassasier et de désaltérer plu- Lipele, en langue slave, Hieu. —— 1 — 32² ALLEMAGNE DU NORD. sieurs milliers de bouches affamées, qui se succëdent jusqu'au coucher du soleil. Ce jour- la, on met la nappe jusque dans les arbres. Tai vu une famille établie fort à son aise dans les branches d'un chataignier séculaire, qui Iui servait de salle à manger. Les viandes lui Darvenaient au moyen de perches et de ficelles. Mais il ne faisait pas bon au pied de P'arbre. Un autre portait un pavillon à deux étages; tout un pensionnat de petites filles en robes blanches penchaient leurs tètes à travers les feuilles. On eüt dit un cerisier magique, por— tant à la fois fleurs et fruits.(En Saxe, dit un Proverbe, les belles filles croissent aux arbres. Y In Sachsen, die schne Maedchten durf die Baeume wwν̃“,n. On dit que Leibniz fréquentait ces om- brages, et qu'ils furent tömoins de ses immor— telles mͤditations. Paime à croire qu'ils&taient alors plus silencieux. Pai vu le portrait de ce Philosophe charbonné avec verve sur les murs d'une guinguette. A coté, un hymne au vin du Rhin. Voilà comment se pratique la philoso- Phie au Rosenthal. On ne b'entend bas autre- ment dans tout Leipzig. E 323 C'est une ville sensuelle, onctueuse eèt gour— mande;'on y aime la vie grasse, la bonne chère, le régal. Je fus étonné, en lisant ses betits journaux, d'y voir tant de place accor— dée aux traiteurs et aux maitres d'hétel. Voici les nouvelles qui les remplissent: «Bonnes saucisses au Chevdl-HBlamc. (Lard frais à PLEpEEαεε Bols. Admirable venaison au Lion-d'Or. Ceè soir, au CHh)μ)hορ]ιν H ονρ, saumon frais et carpe du Rhin. 5 On dit que Schiller composa à Leipzig son ode 4 la Joie. Le lieu était bien choisi. N'y voit-on pas une liesse éternelle? Nulle part aussi'on ne voit tant de ces établissements, chers aux ivrognes, qu'on ap- pelle Caves. Les caves, sauf exception, sont d'affreux bouges, justifiant trop bien leur nom. Un escalier tortueux, glissant, usé par des pieds boueux et avinés, conduit sous une volite basse, que l'alcool et le tabac remplis- sent de leurs àcres vapeurs. C'est là que le buveur d'absinthe va cuver sa lourde ivresse et trainer son imbéècillité prématurée. Les bras- series sont un lieu de pénitence à coté. 3²⁴ ALLEMAGNE DU NORD. Luyſa à Leipzig une cave particulièrement fameuse, celle d'Auerbach. Faust y venait boire, dit-on, avec Méphistophélès, du temps que tous deux fréquentaient Puniversité. IIs y 14 firent des tours de sorcellerie que le drame 9 de Goœthe aà rendus célèbres. Ils sont encore représentés sur les murs par des pinceaux anonymes. Je recommande ces peintures à Gustave Doré pour une illustration de Faulst. Je transcrirai pour le lecteur les vers de Gothe. MEPIHISTOPHELIES. Je boirais bien un coup en Ihonneur de la liberté, si vos vins étaient un peu meilleurs... Si je ne craignais d'oflenser P'aubergiste, j'offrirais à nos dignes convives quelque chose de mieux, tirè de notre cave. SiEBEL. Faites toujours, je prends tout sur moi. EROSCII. Versez-nous un bon verre, et nous chanterons vos louanges... Mais ne donnez pas de trop petits Echantillons; car s'il faut que je déguste, j'en demande à plein gosier.. MEPHISTOPHELIES. Procurez-moi un foret. BRANDER. Qu'en ferez-vous? vous n'avez pas vos tonneaux devant la porte. CHAPITRE III. ALTMAVER. Läà, derrière, aubergiste a laissé un panier d'outils. MEDEHIISTOPHELDS d Hnoscht, et prenant le fovet. Parlez, maintenant. Que désirez-vous goüter? FROS0CH. Comment l'entendez-vous? En avez-vous de tant d'es- pèces? MEPHISTOPHELES. Chacun est libre de choisir. XLIMAVER d Froschi. Ahah! tu commences à te lécher les lèvres! EROS0CII. Bon! s'il me faut choisir, je veux du vin du Rhin. C'est de la patrie que nous viennent les meilleurs dons. MEPHISTOPHELES, pergανt um tnou dι οο⁰ο de la tuble. Procurez-nous un peu de cire, pour en faire des bou- chons. ALTIMXAVER. Ah!] ce sont des tours d'escamoteurs! MEPEIISTOPHELESs Brander. Et vous? BRANDER. Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mous— Seux.(Mephristophélès perce. Dans Vintervalle, um dutre a fuit des bouchons de cine et àl bouch'ée les trous.) On ne peut toujours éEviter Pétranger: les bonnes choses sont souvent si loin! Un véritable Allemand ne peut souffrir les Frangais, mais il boit volontiers leurs vius. ALLEMAXGNE DU NORD. SEBEL d MephiStιͤ’p p,⁸ qẽꝗ]ανενοõν ⸗ꝛie de Iui. Je dois avouer que je n'aime pas laigre: donnez-moi un verre de vin doux. MEDIIISTOPHELES, pergant um trou. Le tockay va couler pour vous. ALTIMAVER. Voyons, Monsieur, regardez-moi en face: je le vois bien, vous vous moquez de nous. MEPLIISTOPHELHSs. Oh! avec de si nobles hotes, ce serait un peu trop risquer. Vite! parlez sans fagon. Quel vin ya-t-il pour votre ser- WEE2 XLTIMAVER. N'importe lequel! Mais pas tant de questions. MEDHISTOPHELES chAte dονε des gestes biꝛdynès. La vigne porte des raisins, Le bouc porte des cornes. Le vin est liquide, le sarment est bois. La table de bois peut donner du vin. Un regard profond dans la nature l... Voici un prodige, croyez seulement! Et maintenant déèbouchez et jouissez. TouS, qν οο n¹ ονο⁰]lus tirent ſes houchons dè cire et vo nν coοiνν οαs leurs venres Je vin demandsé. Oh! la belle fontaine qui coule pour nous! MEPIIISTOPHELES. Mais gardez-vous d'en laisser perdre!(Ils boivent et CHAPITRE III. 327 chiuntent.) Nos gens sont partis! voyez comme ils s'en donnent.. SEBEL.(II boit sduis Pprécduttion, lè vin coule d terre et Se cMuνοιb; ben flammeèe.) Au secours! au feu! au secours! l'enfer me brüle! MEPLIISTOPHELES, punlunt d ld flamme. Calmè-toi, mon éléèment chéri!(A4 Stebel.) Pour cette fois ce n'ëtait qu'une goutte du purgatoire. SlEBEL. Qu'est cela? attendez! vous le paierez cher! II parait que vous ne nous connaissez pas. FROSCH. Venez-y une seconde fois. XLTIXXAVER. Je suis d'avis qu'on PEconduise doucement. SIEBEL. Comment, Monsieur? vous auriez Paudace de fäire ici vos jongleries? MEDHISTOPHELES. Silence, vieux sac à vin! SIEBEL. Manche à balai! tu te permets encore des grossièretés! BRANDER. Attendez, les coups vont pleuvoir. ALTMAVYER tire un bouchon de cire. Le feu qdillit Sp Leii. Je brüle! je brüle! ALLEMAGNE DU NORD. SEBEL. Au sorcier! au sorcier! sus! sus! hors la loi le dröéle! (Ils tirent leurs couteaut, et courent sun Mopluisto- Phleès.) MEDHISTOPHELES, fulsdant ume invocation. Image et parole trompeuse Change les sens et les lieux: Soyez ici et Ià-bas. (Is s'drrẽtent surpris et se negurdent les uns les dultres.) XLTMAVER. Ou suis-je? Quel beau pays! FROS“CII. Des coteaux et des vignes! Y vois-je clair? SIEBEL. Ei des grappes plein la main. BRANDER. Ici, sous ce vert feuillage, voyez quels ceps! voyez quelle grappe!(I prend Siebel par le ner. Les compa- Mons se prennent de mme les ns les qutnes, et Ièvent leurs coteuοP“.) MEPEHISTOPHELHS, comme pluis dut. Erreur, détache le bandeau de leurs veux! Et vous, ap- Prenez comme le diable se joue!(II dispurait avec Vaust. Les compagnons làchent prise.) SIEBEL. Qu'y a-t-il? CHAPITRE III. XLTMAVER. Quoi 2 FROSçII. C'était ton nez. BRANDER. Et j'ai le tien dans la main. ALTMAVER. Pai regu un coup qui m'a couru par tous les membres. Vite, une chaise. Je tombe en faiblesse. SIEBEL. Ouù est le drole? Si je le trouve, il ne sortira pas vivant de mes mains. ALTMAVER. Je PLai vu sortir par la porte de la cave. Je Pai vu courir à cheval sur un tonneau.. P'ai les pieds lourds comme du plomb.(Se tonunant vers la table.) Tonnerre! le vin cou- lerait-il encore? SIEBEL. Tout n'était que tromperie, mensonge, apparence. FROSClI. Il me semblait cependant que je buvais du vin. BRANDER. Mais qu'était-ce que ces grappes de raisin? ALTIMAVER. Qu'on me dise, à présent, qu'il ne faut pas croire aux miracles 1. Faust, Ire partie. 330 ALLEMAGNE DU NORPD. Leipzig compte au rang des huit ou dix grandes cité's commerçantes de PAllemagne. Ses foires, d'antique origine(leur fondation remonte aux emperèeurs saxons), attirent an- nuellement vingt mille étrangers, et Pon Yfait pour deux à trois cents millions d'affaires. C'est alors qu'il faut voir Leipzig: c'est, en minia- ture, Fagitation de Londres et de Paris. La ville, trop petite pour ses hotes, ressemble à une ruche trop pleine. Une Spéculation efkrénée s'engage sur les logements. Les petits Propriétaires montent dans leurs greniers, et cedent leurs maisons à ceux que les hotels wont bu contenir. Toutes les fenétres portent cette pancarte, tracée en grosses lettres: Zimmer ν uethen, chambre à louer. On dreésse des lits dans les couloirs, sur les escaliers; une cave n'est pas un gite à dédaigner. Na pas qui veut une armoire pour chambre à coucher. Ku mois d'aout 1863, un congrès d'une nouvelle espèce avait attiré à Leipzig une af— Huence aussi considérable que les plus grandes foires. II Sagissait d'un congrès de gymnas- tique. Les Allemands veulent remeéttre en hon- neur les exercices d'agilité, et ils ont raison, CHAPITRE III. . quoique ni leur nature ni leur régime ne les y disposent. Les gymnastes présents Sétaient divisés par Ssections, selon Paptitude. II y avait les sau- teurs, les grimpeurs, les lutteurs, les porteurs. Mais les honneurs de la féte furent pour le régiment des« gros ventres». On surnom- mait ainsi une section composée des plus corpulents du congrès. II fallait peser quatre- »ingt- dix kilogrammes au moins pour y entrer. Le chef de la bande fut nommé au concours, c'est-à- dire au poids, et le titre échut à un bailli nommé Schmidt, a1 poids de cent trente- deux kilogrammes. Pendant toute la durée des fétes, les gros ventres mar— chèrent ensemble, dans les rues trop étroites, sous une bannière rouge, noir et or, autour de leur chef, plus fier que le bœuf gras. Lexercice le plus fabuleux était réservé pour la fin. Quarante gymnastes, renfermes dans un bätiment de bois auquel le feu serait mis, devaient se sauver des flammes au moyen de la corde lisse et de la corde à nœuds. La foule accourut à un spectacle qui promettait de tourner en tragédie. Son attente fut trom- 332 ALLEMAdNE DU NORD. Dée; Tincendie était un feu de Bengale. Tout Se passa comme à P'Opéra. On murmura, puis on applaudit: PAllemand est une 8i bonne bäte, et il lui en coüte tant de se mettre en coléère! La plus forte branche du commerce de Leipzig est la librairie. LAllemagne est le pays du monde où P'on imprime le plus de livres. Leipzig est le quartier général des libraires et des imprimeurs. II Sexpédie de cette ville dans tous les pays du monde cent vingt mille quintaux de papier imprimé, pour une valeur de vingt-deux millions de francs. Un Voyageèur, il ya cent ans, Evaluait ce méme commerce seulement à un million sebt cent cinquante- un mille francs. La donc Plus que décuplé. Jemprunte à M. Marmier d'intéressants dé- tails sur la facon d'opérer des libraires alle- mands: Pour faciliter la vente et la Propagation des livres qui se Année 1861.— Allemagne, 14,000 volumes imprimés. France, 14,000 id. Angleterre, 4,000 id. CHAPITRE III. 333 publient chaque année en tant de lieux diſlerents, il a fallu nécessairement en venir à les rassembler dans un méme entrepöt. Longtemps Francfort-surs-le-Mein eut le privilége de cet entrepot. Les rigueurs de la censure en entravèrent le libre développement. Leipzig le lui a enlevé. Leipzig est à présent le grand réservoir ouù 8Epanche le ſleuve des publications allemandes, pour se répandre de là, par petits filets, de cotés et d'autres. Ce procédé de trans- mission est bien simple. Iexiste en Allemagne environ deux mille éditeurs, qui sont représentés, à Leipzig, par quatre-vingts maisons de commission 1. Chacun d'eux expédie à son commissionnaire un certain nombre d'exemplaires de Pouvrage qu'il vient de publier. Or je suppose qu'un libraire du Rhin veuille avoir un livre édité à Greisfwald; il ne le demandera Pàas dans cette ville lointaine, il s'adressera à son commission- naire de Leipzig, qui, s'il n'est Iui-méme le dépositaire de cet ouvrage, le fera prendre chez le commissionnaire de Greiskwald, et L'enverra à peu de frais à son mandataire dans le hallot qu'il Iui expèdie à des époques régulieères. De Leipzig, tous les ouvrages nouveaux sont, par le meéme procédé, envoyés en dépöt dans toute PAllemagne. La méme ville, qui a fait tous ces envois, est encore celle Le livre d'adresses de Ia librairie allemande, pour 1862, compte deux mille huit cents maisons de librairie, dont mille sept cent cinquante-six ont à Leipzig des agents ou commissionnaires. Il faut, au moyen de ces chiffres, rectiſier ceux de M. Marmier. J 2——— 33⁴ ALLEMAGNE DU NORD. où l'on en règle les résultats. Les comptes se soldent une fois par an, à la foire de Pàques: de toutes les régions de l'Allemagne, un grand nombre de libraires se rendent à Leipzig pour cette éEpoque solennelle. Souvent, alors, ils n'ont encore que de vagues indications sur le succès de leurs opérations. Ils savent seulement qu'ils ont répandu de coté et d'autre, comme une semence à travers champs, tant de milliers de volumes. Mais cette semence a-t-elle fructifié? Voilà la question. Les calculs pourtaut sont bien- toͤt laits. Les exemplaires vendus sont soldés à prix fixé; les autres, pourvu qu'ils ne soient ni coupés, ni maculés, sont rendus à l'éditeur. On les appelle des Ecrevisses (Krebse), parce que, semblables aux écrevisses, ils rentrent à reculons dans leur premier gite 1. Lhistoire de Leipzig nous montre cette ville tantot asservie, tantot rançonnée, et toujours servant de proie et d'enjeu aux armées enne- mies, durant les longues guerres de PAlle- magne. Pendant la seule guerre de Trente aus, Impériaux et Suédois Tassiégèrent tour à tour six fois, et quatre fois la main du vainqueur forca ses coffres en mème temps que ses mu— railles. En 1631, une sorte de miracle la pré- serva d'une complète destruction. Elle avait Marmier, Voſage e Allemagne, tome J. CHAPITRE III. 335 fermé ses portes à Tilly, et, comme Magde- bourg, pris parti pour les Suédois. On sait quel sort Eprouva Magdebourg: Tilly noya cette ville dans le sang de ses habitants. Hommes et femmes y furent impitoyablement égorgés. Pareille fortune menacçait Leipzig. Forcée de se rendre aprés une Courte résistance, elle Ouvrit en tremblant ses murs. Tilly entra par le faubourg de Halle. Une seule maison Etait restée debout de ce côté, c'était celle d'un fos- SOWellT IIen Fait S eee e ossements et des cranes qui tapissaient les murs, il change de couleur, il croit voir toutes les victimes qu'il a faites à Magdebourg, il leur demande graàce, sa main laisse échapper Pordre de destruction. Leipzig, contre toute attente, éprouve un sort favorable“. Peu de jours après, sous les murs mémes de la ville, Gustave-Adolphe et ses intrépides Suédois faisaient payer à Tilly toutes les barbaries commises dans cette guerre. Les lieux qui virent triompher Gustave- Schiller, Guerre de TVente uns. 4 „„ 8 336 ALLEMAGNE DU NORD. Adolphe assistèrent au désastre de nos ar-— meées en 1813. Jamais capitaine ne fut réduit à de plus dures extrémités que Napoléon en 1813, sous les murs de Leipzig. Trois armées ennemies, dont le nombre seul était capable de T'écraser, tendaient à enfermer dans un cercle infran- chissable. C'était, au nord, PLimpétueux Blü— cher, si furieux dans la poursuite, que ses soldats Pavaient surnommé le maréchal vor- Vderts(en avant!); au sud, Schwarzenberg, avec cent soixante mille Russes et Autri- chiens; Bernadotte, à P'est. X l'ouest méme, seul point qui nous fuüt ouvert, un lieutenant de Blücher, avec vingt- quatre mille hommes, tentait de nous couper nos communications sur Mayence, et de tendre la main, par un détour, à Schwarzenberg. Napoléon, il est vrai, occupait une forte position. Maitre de Leipzig, il pouvait, de ce lieu pris comme centre, fondre à son heure sur chaque point de la circonférence, écraser un de ses ennemis, se retourner contre P'autre, et, en répétant trois fois cette manœuvre, ba— layer les armées de la coalition. Mais, pour CHAPITRE III. 337 faire réussir un tel plan, il fallait une vigueur et une précision que rien ne déconcertàt, un bonheur qui ne se démentit pas. II fallait sur- tout avoir deèvant soi deés ennemis moins eni- vrés de patriotisme et de liberté. Armé de son puissant génie, habitué à ne compter pour rien le nombre, Napoléon méconnut eét méprisa la force des passions nationales. II vit des soldats à vaincre, c'était le génie méme d'un peuple qui se soulevait contre lui. Que ne lui fut-il donné de pènétrer, invisible, dans les bivouacs ennemis! Haurait entendu ces chants de guerre, véritables pπqaue modernes, que répétait en chœur une jeunesse décidée à vaincre ou à mourir: En avant! toujours en avant! Le Russe aà prononcé ce généreux mot: En avant. La Prusse entend avec ivresse, et répète d'une voix so- nore: En avant! Debout, Autriche, fais comme les autres: En avant! Debout, antique Saxe, mets ta main dans la nötre, et en avant! Bavière, Hesse, debout! Souabes, Franconiens, debout sur le RBhin! en avant! 338 ALLEMAGNE DU NORD. En avant! Espagne, Angleterre, tendez la main à vos frères, en avant Le 16 octobre se livra une triple bataille. De trois points à la fois, une effroyable ca- nonnade retentit; les maisons de Leipzig trem- blaient sur leurs bases, et les habitants, con- stéernés, s'enfermèrent dans les entrailles de la terre. Nous tuàmes quarante mille enne- mis, mais nous perdimes vingt-sept mille hommes. Nous restaàmes, hormis sur un seéul point, maitres du champ de bataille. Mais ennemi ne fut nulle part écrasé, et cent mille KAutrichiens ou Suédois s'avançaient pour 16pareér ses pertes. Leé 17 fut un jour triste et pluvieux. On le passa à s'observer. Napoléon visita, sous une pluie fine, le plus grand des trois champs de bataille. Cet homme, qui avait vu sans paälir les effroyables carnages de Wagram et de Borodino, ne put, dit-on, contempler sans horreur Pentassement des morts dans la plaine de Leipzig. Une chose le frappa de pénibles Uhland, 1813. CHAPITRE III. pressentiments: les ennemis étaient tous tom- bés à leur poste, leurs cadavres pressaient les nötres. La retraite fut alors résolue; mais il la voulait héroique, telle qu'elle füt menacante pour Fennemi, glorieuse pour Tempereur et son arméeé. Le 18, le canon reètentit de nouveau dans toutes les directions; deéux mille bouches à feu éEbranlaient les airs. Nos soldats se repliè- rent concentriquement sur Leèipzig, faisant face à trois colonnes d'assaillants. Mais le soir du meéme jour, malgré des prodiges de valeur, Napoléon reconnut Timpossibilité de continuer cèette marche à découvert. II fallait se retirer en toute hate, dans la nuit, et, tout vain- queur qu'on était, se soumettre au triste sort des armées vaincues. Le 18 au soir, les ordres furent donnés. Xlors commenca dans Leipzig un défilé dont cette ville ne perdra jamais la mémoire. Rues, boulevards, avenues, jardins, se remplirent en un instant de fantassins, de cavaliers, de mou— rants, de blessés, de fourgons, de chevaux, ......·(ĩ„„„„„„„„„EPXtſf. ⁵²“—gx.· ˙———————.... ⁵ ͤ ͤ ĩi:idꝛ —— iii 340 ALLEMXAGNE DU NORD. se hätant, se heurtant, s'égarant. On revit une partie des misères qui avaient signalé la retraite de Russie. Deux rivières, la Pleiss et l'Elster, se ré- pandent, à P'ouest de Leipzig, en une multi-— tude de canaux. Un pont les franchit à travers des plaines d'une demi-lieue de long. Toute Farmée devait passer par là, pour gagner Lin— denau et se replier sur la Saal. Un effroyable encombrement d'hommes, de chevaux, d'ar- mes et de caissons obstrua bientét cet unique passage, et ce fut une longue confusion. Les rangs s'ouvraient pourtant sur le passage de Napoléon; mais sa garde, qui P'escortait, dut se frayer un passage à coups de baionnette. La retraite, quoique avec lenteur, s'opérait sans désastre, et il ne fallait plus que quel- ques heures pour que Farmée achevät son défilé, lorsqu'un coup imprévu vint nous ac— cabler. La première arche du pont de PElster avait 6Eté minée. Un sapeéur, la mèche à la main, se tenait prét à y mettre le feu dès que Pen— nemi parattrait. Lauriston, Reynier, Macdo-— nald, Poniatowski se défendaient en furieux LE RHIN ALLEMAND ET L'XLLEMAGNE DU NORD. V 16 N PONT SUR LELSTER X LEIPZIG(EPIS0DE DE 1818). CHAPITRE III. 3⁴¹ aux porteés de la ville, et contenaient Pennemi pour laisser aux nötres le temps de s'échap- per. Une méprise fatale amena une terreur panique: on crut voir arriver les Prussiens. (Le feu! mettez le feu!» crièrent au sapeur mille voix éEpouvantées. Celui-ci obéit. Le pont sauta; vingt mille des noôtres se trouvèrent prisonniers dans Leipzig, et rendirent leurs armes en présence, pour ainsi dire, de nos drapeaux, qui n'avaient pas disparu de Pautre rive. Reynier et Lauriston tentèrent vainement de s'échapper. Macdonald se jeta dans LElster et atteignit Pautre bord. Poniatowski, moins heureux, se noya misérablement sous les yeux de ses soldats, qui ne purent lui tendre la main. Il est le seul de tant deé vietimes à qui Pennemi ait décerné les honneurs d'un monument funèbre. Son tombeau s'élève, non loin des lieux qui Pont vu périr, dans un des beaux jardins de Leipzig. Est-il besoin d'a- jouter que c'est un lieu de pèlerinage et de pieux souvenir pour les Francais et pour les Polonais 2 Pauvres Polonais!(Jamais, me di- sait un habitant, on n'en vit à Leipzig si peu que cette année. v Je le crois aisément. Ils ont 3⁴²³ XLLEMAGNE DU NORO. autre chose à faire qu'à jeter des fleurs sur une tombe. N'ont- ils pas à mourir sur la tombe méme de leur patrie? CHAPITRE IV DRESDE La ville et les habitants.— L'Elbe.— La terrasse de Brühl.— Un ministre de Pancien temps.— Un roi collectionneur.— Holbein, La galerie de peinture.— La vierge de Dresde, Corrèege, Véronèse, Rubens, Rembrandt, etc.— La Suisse Saxonnèe. Si j'avais à choisir entre toutes les villes dKllemagne, C'est à Dresde que je planterais ma tente. Nuremberg plait aux amateurs de moyen äge, Munich aux archéologues, Ham- bourg aux marchands, Berlin aux troupiers; Dresde sait plaire à tout le monde. Elle 173 pas de caractère net et tranché; mais sa si- tuation est admirable: un grand fleuve Far- +—————.(— 7 3⁴⁴ ALLEMAGNE DU NOKRD. rose, deés collines Pentourent, ses rues sont belles, ses monuments nombreux, et, si Part n'en est pas irréprochable, on neé peut leur refuser la grandeur et Populence. Sa population est la plus vive, la plus belle, la meilleure de PAllemagne. La ville n'est pas sans ressemblance avec Bordeaux. De mèéme les habitants olit, de nos méridionaux, P'en- train, Panimation, la verve, je ne sais quelle souplesse d'esprit et de corps que la nature n'a pas prodiguée aux Allemands. Cette race saxonne eut de beaux jours dans Thistoire. Qu'on songe au grand empereur qu'elle a donné: Othon le Grand est le Charlemagne de cette dynastie. Qu'on songe encore, dans un passé plus lointain, à Tindomptable Wit- tikind. Ces souvenirs font un peu rougir la Saxe moderne, et Schiller a eu raison de dire: (LElbe parcourt les libres vallées de la Saxe. Aujourd'hui commeé autrefois les chénes crois- sent sur ses bords; mais il cherche avec in- quiétude son Wittikind. 9 Le vètement et la parure des femmes, comme la structure des édifices, tömoignent d'un sen- timent très-vif de lᷣElégance, et d'une recherche CHAPIIL RE IV. 3⁴⁵ souvent heurèuseé. Le bon gout, les belles ma- nières s'annoncent dans le maintien. On sent la présence d'une cour, leès traditions d'une aristocratie. Cela seul donne à Dresde un grand lustre. Il faut du luxe aux capitales; les lois somptuaires ne sont pas faites pour elles. Lais- Ssez à leurs habitants le privilége des belles parures. Je me figure une Athénienne autre- ment qu'une Spartiate. Les Propylées, le Par- thénon, me font réver aux voiles de lin et aux robes de pourpre des belles vierges de P'At- tique. Dresde dispute à Vienne(je ne nomme pas Berlin, et pour cause,) le prix de la gràce, le sceptre de la mode. Ajoutez que cette ville contient la fleur de la population saxonne. II n'y a pas de plus beau sang, de plus grands traits, de cheve- lures mieux dorées et plus abondantes, une démarche plus piquante ou plus distinguée. Les Dresdoises sont les Parisiennes de PAlle- magne. Meme attrait, méème coquetterie, mémes charmes brillants et léègers, mémes vices aussi, à ce qu'on prétend. Le chapitre des mœurs n'est pas le plus édifiant de mon sujet; je n'ai ni le temps ni la volonté de Papprofondir. 22⁵ͤ——2m̃2..... ˙——D1....——. 3⁴6 ALLEMAGNE DU NORD. Cette réserve faite(et elle est grave), il n'y WJ à pas de meilleure population. Bons, faciles, complaisants, point rapaces, point défiants, ils 0 accueillent à merveille Pétranger, n'en font ni une proie ni un jouet, jouissent de son plaisir et en sont glorieux. Voulez-vous les combler d'aise, et payer d'un mot leur hospitalité? ap- pelez leur ville la Florence du Nord. Dresde F à de quoi le justifier. Elle à d'abord son beau fleuve, plus large, plus profond, aussi pittoresque que'Xrno. L'Elbe fait admirer, méeme après le Danube et le Rhin, la beauté de ses rives et la lim- pidit' de ses eaux. II divise la ville en deux parts d'inégale grandeur, et dessine entre elles 95 0 un arc Eléegamment arrondi. 4 7 18 3 0 0 Un pont magnifique franchit le fleuve. Cest vraiment une grande chose qu'un beau pont; Sest une Suvre d'art, inférieure, j'en conviens, aux temples et aux théàtres, mais expreèssive à sa manière. N'exprime-t-elle pas avec buis- Sance Pidéal de Pactivitée humaine triomphant de la nature et victorieuse des obstacles 9 Le pont de Dresde est singulièrement animé., KIHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. 1 PONT DE DRESD E. CHAPITRE IV. 3⁴ 1 La ville et les faubourgs passent èet repassenlt par cette voie unique; car je compte à peine un second pont ouvert beaucoup plus loin pour le railway et les piétons. Lordre y est parfait. C'est le fruit d'une excellente mesure, pratiquée dans beaucoup dèe grandes villes d'&l- lemagnée. Les passants sont tenus de prendre leur droite. Un des cotés appartient aux allants, 'autre aux venants; les cavaliers èt les voitures occupent le milieu, et, de cette facon, un triple courant circule sans sée confondre. Si vous Voyez un promeneèur enfreindre cetteé règle et héurter les passants, concluez hardiment que c'est un ivrogne ou un éEtranger. Les men- diants, les guides, les bouquetières, tous les parasites qui fourmillent dans une grande ville, ne s'y trompent pas: c'est dans ce lieu qu''ils viennent guetter leur proie. IIyſa plusieurs années, trois célèbres Plch— Hocleets, venus de Londreès à Leipzig pour exer- cer, en temps de foire, leur honnéte industrie, eurent envie de visiter Dresde. Ce métier-là n'empéche pas, à ce qu'il parait, d'aimer les bèaux-arts. Kvis fut donné à la police saxonne. Par malhèeur, on les manqua de quelques mi- 3⁴8 ALLEMAGNE DU NOKRD. nutes à la gare, et nos hommes purent péné— trer dans la ville.(Courez au pont, dit le commissaire, et mettez la main sur quiconque marchera à contre-sens.» Sitöét dit, sitòt fait. On arrète quatre hommes, parmi lesquels nos malfaiteurs. Puisque j'ai parlé de la police saxonne, je me déchargerai le cœuhr sur son compte. Qui croirait qu'elle est la plus tracassière et la plus exigeante de PAllemagne? C'est elle qui livra à P'Autriche FPinfortuné Ladislas Téléki, dont la perte prématurée fut un deuil pour la Hon— grie. Pai traversé la Hongrie en pleine agi- tation, effleuré la Gallicie, séjourné à Venise encore frémissante de la campagne d'talie, et pas un gendarme ne m'a montré le bout de son chapeau à cornes. Sans le zèle inno— cent d'un commis de la douane à Salzbourg, mon passe-port revenait vierge de signatures. Je n'étais pas depuis vingt- quatre heures à Dresde, que j'avais du me rendre à la police et répondre aux questions indiscrètes d'un commis.(D'où venez-vous? Qui étes-vous? Où allez-vous? Combien de jours à Dresde?ꝰ Aprés quoi, le méeme commis m'examina en CHAPITRE IV. 3⁴9 louchant, parapha mon passe-port, me deéli- vra un permis de séjour, et me dit, avec son plus doux sourire: C'est un thaler, Mon- sièur.» Un thaler pour voir ce singe! quand je n'avais donné qu'un groschen à une petite mendiante belle comme les Amours, en éEchange d'un bouquet de flèurs! Par une contradiction singulière, cette po- lice soupçonneuse n'empéche pas le roi de se promener, la canne à la main, dans les rues de sa capitale. Je me sens tout près de l'ai- Ier, Es bomn vieue Pfinee, t spbirer de respect et d'affection à ses sujets. Je Tai vu sincliner en souriant vers un petit enfant qui criait:(Vive le roi!» Ces baisers- Ia doivent faire de bons citoyens. Le roi Sap- puyait sur un homme de haute taille.(Ouel est donc, demandais-je, ce robuste officier de cavalerie?ꝰ — Chut! me répondit-on, c'est le roi de Prusse. — D'où viennent-ils? — D'une promenade aux bords de P'Elbe. — Ouù vont-ils? Dsejeunér. 350 ALLEMAGNE DU NORD. — Bon appöétit, Sire. Mais pourquoi Votre Majesté débonnaire a-t- elle une police si incommode 2 Aux bords de PElbe, tout près du pont, S'Elève unée terrasse spacieuse et ombragée, qui est le rendez-vous de la société élégante. On y fait de la musique qui est excellente, et des sorbets qui ne valent rien. Les Alle- mands sont grands musiciens, mais pitoyables confiseurs. Déjeuner et diner avec de beaux arbres sur la téte et PElbe à ses pieds, West pas un plaisir vulgaire. Jy joignais la lecture des journaux. Les journaux allemands sont divertissants par leur naiveté, outre qu'un Francais y trouve parfois des nouvelles iné- dites dans la presse de son pays. Les jour- naux illustrés ont aussi leur charme. Ils ont d'abord celui de se lire très- vite. Un coup de crayon en dit souvent plus qu'un long article. Les Allemands cultivent ce genre, et surtout la caricature, quoiqu'ils y soient peu propres; ils;'ont pas la main assez légére. La Bavière donne le jour à un petit journal qui lui sert de CHartvan. Ten ai feuilleté, à CHAPITRE IV. 851 Dresde, toute la collection. Quel röle, bon Dieu, 'on nous y fait jouer! J'ai parfois accusé Cham et Daumier d'etre un peu durs pour leurs An— glais; ils n'en disent pas tout le mal qui se dit de nous par delà le Rhin. Voici pourtant un trait de justice. Sous ce titre, Les deua- mamières de prendie le Hhin, un dessin re— présente: d'un côté, Napoléon ler franchissant le fleuve sous une gréle de mitraille; de Lautre, Napoléon III qui passe tranquillement, un traité deé commerce à la main. IIy a un grand sens dans ceétte eéstampe. Pour une malice qu'il meéditait, le Bavarois aàa rencontré une belle et bonne vérité; c'est pourquoi, tirant mon crayon, j'ai ajouté au bas de limage, pour FTinstruction des lectèeurs saxons: οι ννεοõοuafẽ pανν ανν Frdngdls. La teérrasse des bords de I'Elbe porte le nom de son fondateur, qui fut ce fameux comte de Brühl, ministre de P'Electeur de Saxe, et'un des plus funestes conseillers qui jamais aient assisté un prince. Le caprice du maitre 'Eleva d'un rang obscur à celui de favori, et le favori eut dans sa puissance tous les vices 52 XLLEMAGNE DU NORD. dbun parvenu. De gueux qu'il était, devenu plus de dix fois millionnaire, il semblait riva- liser de luxe avec les princes àsiatiques. II avait à Dresde plusieurs palais et jardins; il enn avait dans tous les lieux agréables de la Saxe. Peu de reines eurent une garde- robe aussi riche que la sienne. II avait des veéte- ments pour chaque jour de Fannée, et en chan- geait plusieurs fois le jour. Du temps de la dé- cadence romaine, cet homme eũt été empereur, ou affranchi de Pempereur. Un album contenait le dessin de toutes ses toilettes, et c'est sur ce livre que cet hommèe d'Etat se livrait, avec un valet de chambre, aux plus profondes médita- tions. Frédéric le Grand, maitre de Dresde, eut la curiosité de visiter la garde- robe du comte de Brühl. II y trouva cinq cent vingt- huit habillements complets, six cents paires de bottes, huit cents paires de souliers, quatre- vingts carmes, soixante 6PEes, trois cent vingt- deux tabatières, plus de quinze cents perru- ques.(Que de perruques, dit plaisamment Frédéric, pour un homme dépourvu deé téte! o Le méme luxe signalait sa table. Les plus rares primeurs lui Etaient apportées par des CHAPITRE IV. 35⁵3 courriers d'Etat. II mangeait dans Por et Par- gent. Parfois il lui prenait fantaisie, pour ho- norer ses convives, de faire jeter dans PElbe toute la vaisselle dont ils s'étaient servis. On a dit que des filets tendus d'avance sous le lit du fleuve recueillaient ces riches épaves; C'est une calomnie: Brühl n'était pas capable de cette prévoyance. X sa mort, la vente de ses biens produisit d'enormes sommes. Sa bibliothèque seule comp- tait soixante mille volumes. Plusieurs familles s'enrichirent de ses dépouilles. C'étaient, à vrai dire, les dépouilles de la Saxe, é6puisée d'hon- neur et d'argent par Pimbécille politique de ce ministre sans grandeèur et sans génie. Les malheurs de cette belle contrée dataient de TP'Electeur Frédéric-Auguste. Le jour où ce prince concut Pambition funeste de ceindre la couronne de Pologne, la Saxe fut sacrifiée à des intérèts qui lui étaient étrangers. Le meil- leur de ses troupes et le plus clair de ses revenus prirent le chemin de la Vistule. Les guèrres contre la Suède, la Russie, la Prusse, furent un gouffre où s'engloutit sa fortune. 28 35⁴ XLLEMAGNE DU NORD. Leélection de Frédéric-KAuguste comme roi de — Pologne lui coüte dix millions. I en dépense 0 le double pour son couronnement. Survient Charles XII, qui le détrone; il faut, après la mort de ce prince, racheter les suflrages, et payer de nouveau cette couronne si onéreuse, Si stérile et si tendrement aimée. II fallut alié- ner de riches provinces, vendre des droits N précieux. C'est dans ce temnps que la Saxe perdit la navigation de PElbe inférieur. 0 Joignez à cela des goũts ruineux, une pro- digalité insensée, nulle mesure, aucunè Pro- portion entre ses désirs et les ressources de Son Etat. Pamour des porcelaines rares était une de ses passions. On ne peut dire ce qu'il sema d'argent pour en acquérir. Ses agents allèrent jusqu'en Chine pour faire fabriquer, à Pékin et à Canton, des plats aux armes dèe Saxe et de Pologne. Il paya, contre leur Poids en or, deux grands vases, qui wont de curieux que cette inscription en langue chinoise (Ceux qui porteront cette porcelaine à Té— tranger seront punis de mort. LE Wils le80 june, le céleste Empereur sen réserve Pu- 0 sage.„ II y avait en Saxe deux régiments de CHAPITRE IV. dragons, Félite de sa milice. I Yaàvait dans le palais du roi de Prusse, à Berlin, quatre Enormes vases du Japon. Le roi de Prusse Dréférait à tout les beaux soldats: 4 tout, Frédéric-Auguste Dréférait la porcelaine du Japon.« Faisons un 6change,„ dirent les deux Princes. Les quatre vases du Japon furent, acheminés sur Dresde, où ils sont ehcore, et les deux régiments de dragons prirent la route de Berlin, où le Deuple leur infligea le sobri- quet de reυάν⁰’s de porcelddne. Malgré tout cela, le nom d'Auguste est po- pulaire à Dresde. ll faut convenir quèe certaines barties de grandeur se melaient à ses vices. II fut généreux, chevaleresque, jusqu'à laisser S'échapper de ses mains Charles XII, son en- nemi, venu dans Dresde pour le braver.(Vous Verrez, dit le Suédois le lendemain de cette fanfaronnade, qu'il délibèrera aujourd'hui sur ce qu'il devait faire hier.» Surtout il aima et brotégea les arts. Son opéra et sa chapelle furent un moment les Premiers de IEurope. Qu'était-ce, avant lui, que Dresde? Un misérable amas de maisons en bois. Ila laissa de Pierre et de marbre, comme la Rome dAuguste. II 356 ALLEMAGNE DU NOKRD. méditait un palais gigantesque, supérieur au Louvre et à Versailles; la penurie de ses fi- nances, fruit de ses désastres éet de ses folies, ne lui permit que d'élever le vestibule. C'est ce chàteau, de forme bizarre, moitié original, moitié grotesque, qu'on nomme le Zwinger. La facade est d'un vococo sans pareil. Les lignes et les ornements sont enlacés avec une imagination infinie, presque déréglée. II n'est bas besoin d'un goüt sévère pour en condam— Wer T I S E88 UI16 Platt mieux qu'indigence. Auguste y fit sculpter sa statue sous les traits d'Hercule. Ce dieu lui servait d'emblème habituel; il en avait la haute stature, les muscles d'athlète. Un fer à chèeval se rompait entre ses doigts comme un chaume, et il soulevait des fardeaux qui eussent écrasé le plus robuste portefaix de son royaume. Qu'un pareil homme, dévoré de caprices et affamé d'argent, ait pratiqué Palchimie et poursuivi cette grande chimère de la trans- mutation des métaux, c'est ce qui n'étonnera personne. Un aventurier nommé Boœttiger, phar- macien de son état, et disciple en alchimie du RHIN ALLEMAXND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. ——— ————— IILIIIIIIL ddncgsdo —ſ— LE ZWINCGER ET LA STATUE DE FREDERIC-AUGUStꝓk. ee 357 fameux Lascaris, exploita sa manie. IIen coũta plus d'un million au trésor, argent consumé par Bœttiger, beaucoup moins en éxpériences qu'en luxe et en débaucheés. De temps à autre, il feignait de produire une parcelle d'or, et tenait en haleine la crédulité du roi. Celui- ci avait une foi si robuste dans Paventurier, qu'il le faisait garder à vue, et finit méme par P'en- Voyer dans le donjon de Keœnigstein, entre quatre murailles, de peur qu'il ne portaàt à EEtranger les secrets de Som A U feuf⸗ Bottiger jeta dans son creuset quelques pin— cEeS d'une terre recueillie aux environs de Meissen. Melée à d'autres substances, cette terre se durcit et déposa parmi les cendres des fragments polis et jaspés: la porcelaine de Saxe était trouvée. Rendons justice au frivole Frédéric-Au-— gustè. II comprit que là était la source d'or tant cherchée, et mit à Pexploiter une intel- ligente activité. Une manufacture établie à Meissen fit bientöt admirer à PEurope la beauté de ses produits. Elle enrichit la Saxe d'une industrie nouvelle; elle y fit couler, on peut le dire, des flots d'or et d'argent. 3⁵8 ALLEMAGNE DU NORD. II existe à Dresde un joli édifice, connu sous le nom de Palais ſapondis. C'est là qu'est déposée la collection des porcelaines du roi Auguste. IIl faudrait, pour en parler digne- ment, une passion et des connaissances que je wai pas. Je me bornerai à dire que soixante mille pièces étrusques, chinoises, japonaises, francaises, mexicaines méme, y sont, rangées dans le bel ordre d'une armée en bataille. La porcelaine de Saxe y tient aussi une belle place. Paime ces vases un peu lourds dans leurs formes, trop ventrus, la plupart, comme les hommes du pays qui les fait, mais d'une päte si fine, d'un coloris si agréable, embel- lis de peintures si naturelles! Ce dernier point m'enchante. Je ne puis trop regarder ces scënes d'intérieur, ces petits tableaux de la vie domes- tigue et de la vie des champs, ces bouquets de fleurs agrestes qui décorent le vieux Saxe. Est-ce une prévention? Jy trouve moins d'ap- prét et de fadeur que dans les compositions du meme genre sorties de notre manufacture de Sèvres. Les Allemands excelleront toujours dans P'idylle. Ils en ont le goüt, la mesure, le genie. Une collection de vieux Saxe, à la CHAPITRE IV. 359 prendre d'un certain côté, donnerait Thistoire des mœurs du pays. Ces buveurs attablés sous les arbres, cette ménagère qui prépare le repas des moissonneurs, ces enfants qui jouent dans les herbes, ces fillettes qui dansent aux bras des garçons, tous ces personnages sont pris sur nature. Ils ont quitté les campagnes, ou je les ai vus cent fois. Au contraire, ces mar- quis et ces grandes dames sont roides et bouf— lis; ces courtisans manquent de gràce; ces Amours n'ont rien de railleur, rien d'ailé. Lart francais prend ici sa revanche. Il n'y a que lui Pour peéindre une cour de coquettes et de ga— lants en taffetas rose eét en bleu tendre. Je ne dirai que trois mots d'une autre col- lection, celle des joyaux et des ivoires. Elle est renfermée dans un lieu appelé, je ne sais trop pourquoi, Je Souterrain vert. On se rap- belle le trésor d'XiLla-Chapelle: mettez qu'il ne renferme, au prix de celui-ei, que toiles d'araignées. Vous vous croiriez à la cour du Grand Mogol, ou dans la caverne magique d'XKladin. Une averse de diamants, une grele de perles, un déluge de pierres précieuses, — 9 360 ALLEMAGNE DU NORD. de toutes les tailles, de toutes les couleurs, a du tomber un jour dans ce lieu. Jen rem- plirais volontiers mes poches, comme j'ai lu que faisait Thomme à la Ilampe mervellleuse. Mais un qvis placardé sur les murs man- nonce avec bonhomie que cela est défendu. Les grilles et les barreaux m'en disent autant. Enfin deux ou trois gardiens ne me quittent pas de Pœil. Cest plus qu'il men faut pour rendre honnéte homme. On dit qu'il ya 1à de quoi payer la dette du royaume de Saxée. Qu'est-ce donc qu'on attend pour liquider? Car enfin toute cette richesse est éblouissan te, mais stérile. Vendez-la. II ya de par le monde d'asse: grosses vanité's pour envier et payer tout cela. Pexcepterais les vrais objets d'art, tels que les pierres gravées, les ivoires sculp- tés, deux ou trois reliefs de Michel-Ange, et les admirables Emaux de Dollinger, le Petitot de PAllemagne; je mettrais le reste aux en- chéres. II y aurait de quoi donner, pour plus de vingt ans, la poule au pot que Henri IV souhaitait à ses paysans. Me voici dans la galerie de peinture, et j'en CHAPITRE IV. 361 suis bien aise. Toutes ces pierreries éblouis- sent, et finissent par donner de méchantes bensées de luxe et d'avarice qu'il n'est pas bon de nourrir. Limpression que font les beaux arts est plus saine, plus raisonnée, plus pure. Le musée de Dresde occupe une belle ga- lerie, récemment construite pour cet Usagé. Elle est sur le plan de celle de Munich: de grandes salles pour les tableaux qui deman- dent à étre vus de loin, des cabinets pour les Petites toiles, tout cela éclairé par une belle lu- mière artistement distribuée. Comment, quand onla terminé le Louvre, n'as-t-on pas songé à y faire un nouveau logement pour notré musée? Notre interminable galerie cause tou- jours au visiteur cette espèce de fatigue et d'ennui que donne la lecture d'un in- folio sans alinéas ni chapitres. Je n'ai pas la prétention d'énumérer ce que j'ai vu à Dresde d'oœuvres admirables des grands maitres. On ne refait pas avec des syl- labes ce que Véronèsèe et Titien ont fait avec leur pinceau. Fidèle à ma coutume d'ouvrir mes tablettes et de confier mes impressions + 362 ALLEMAGNE DU NORD. aux lèecteurs, je vais transcrire, sans presque yrien changer, quelques notes glanées au hasard. La Madeleine du désert, de Corrége, est une petite toile de quelques pouces de large, un bijou, une perle au dire des connaisseurs. Les Electeurs de Saxe la portaient toujours avec eux dans leurs voyages, enfermée dans un cadre d'argent. Tout en est exquis, à condition, toutefois, d'oublier le sujet. Cette superbe créa- ture, étendue dans un beau site, la téte pen- chée sur un livre qu'elle presse de son sein, les éEpaules inondées de sa magnifique cheve- lure, est-ce une pécheresse repentante? Jai peur du contraire. Elle a trop de gràce et de langueur, elle Sabandonne avec une trop vo- luptueuse indolence au charme de sa lecture. Ni meéditatioln, ni prière. Elle rève. A quoi? vest son secret. Mais trois fois heureux celui qui occupe son esprit. Michel-Ange Caravage à fait les Jouuννs. Cest une sombre peinture, presque du mé- lodrame. Deux soudards du Xxvle sidcle jouent aux cartes. Gens de mauvaise mine, sentant le vin et la taverne. Un troisièdme camarade CHAPITRE IV. 363 assiste à la partie. Ah! le vilain sire! Son grand manteau cache surement un trattre. Son Gil plonge dans le jeu du plus jeune, et de ses doigts il fait signe à Pautre. II y a sur la table de Por qui pourrait bien changer de Place. Nos gens ont rapière au cõté: le sang coulera avant la fin de la partie. Un joli tableau repose du précédent, c'est Danse des Amours. Sujet banal; Pexécution ne Pest pas. Une bande d'&mours, pas plus gros que des oiseaux, mais souples et légers comme eux, dansent autour d'un piédestal, ou trépigne le petit dieu Cupidon, leur frère. Vénus, sur un nuage, régarde la féte en com- bagnie de ses colombes. Un autre nuage porte Forchestre, formé de petits musiciens ailés, des rossignols sous forme d'enfants. Anacréon aurait mis cela en vers; Albane Pa peint. De Titien, douze à quinze toiles de toutes grandeurs. Sujets religieux et mythologiques, ces derniers un peu folàtres. Silence! la plume n'à pas toutes les libertés du pinceau. Trois portraits de femmes, qui feraient à eux seuls Thonneur d'une galerie. L'admirable soleil, qui a doré ces cheveux et ce teint! Ladmi- ————. 36⁴ ALLEMAGNE DU NORD. rable pinceau, qui les àa mis sur la toile! Voici Lavinie, la fille du peintre, avec un col- lier de perles fines digne'une reine; Cathie- rine Corndro, en habits de veuve, celle qui légua Chypre à Venise; une Jeune femme por— tant une girouette. Est-ce un emblème? Fran- cois Ier se montra jadis plus galant: exprimant la méme idée, il grava sur un vitrail de son palais ces jolis vers: Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie. Dans Jd Femme adultére de Tintoret, la téte qu Christ est faite de génie. Ses yeux, sa bou— che, sa face tout entière, parlent et disent élo- quemment: O sine peccato esl vestruνn, pri-— us in illcun lapidem mitlàt. Salviati: un Christ détaché de la crolæ. Trois anges recueillent son cadavre, baisent ses plaies, mouillent ses pieds de leurs larmes. Peinture pathétique, commeèe un chant du ven- dredi saint. Les Noces de Cand, de Paul Véronèse, sont une toile bien inférieure, pour le style, Pampleur, la magnificence, à celle du Louvre. Du reste, GHAPITRE IV. 36⁵ méme conception. Mais le tableau de Dresde parait Pébauche de celui de Paris. Costumes du xvle siècle sur des personnages du temps de Jésus-Christ. Je reconnais la mariée: C'est cette jeune créature blonde et dorèe qui, dans le tableau de Paris, trone à Fun des bouts. Je reconnais encore sa voisine, qui la regarde avec des yeux jaloux. Je le crois bien, elle à dix ans de plus, la peau brune et un vieux mari. Dans VAdoralion des Mages, par le mème, je cherche vainement des mages et des ado- rateurs: je ne vois qu'un seigneur Vénitien, dont le manteau à queue, de satin broché d'or, traine sur le devant de la toile. Paul VéEronèse, vous faites trop d'honneur à une draperie, que d'en faire le sujet d'un tableau. Votre pinceau donne un mauvais exemple, qui trouvera des imitateurs. Au contraire, le Portement de eroiꝶ èest une Suvre pathétique au meme degré que celle de Salviati, mais bien autrement puissante. Dapre montée du Calvaire. Jesus tombe, épuisé, sur les genoux et sur les mains. Pauvre face du Sauveur, baignée de sueur et de sang! Quoi! ——————ꝗ— R 3 366 ALLEMAGNE DU NORD. personne pour essuyer cè front! Une sainte fernme s'avance, et la face du Christ laisse sa divine empreinte dans les plis du linge qu'elle présente. Les Ssoldats la repoussent. Ils relèvent violemment Jésus. Marche dond, pauvre Christ! Au sommet du Calvaire, ton supplice et le salut du monde. Me voici parmi les Rubens et les Van Dyck. Une noble figure me frappe de respect et de sympathie, c“'est le Chaurles E de. Waun Dyck. Quoi! si viril et si digne dans son por— trait, si faible sur le trone! Joueét des partis, il se laissa arracher la couronne et la vie! Le pinceau du maitre n'a-t- il pas flatté son modeèle 2 Non. Charles Ier avait cet extérieur imposant. II trompait sur son génie, mais non Pas sur sa force d'àme. Laissez venir Tadver- sité, les outrages, la prison, Téchafaud; le roi de Thistoire montrera le meme visage, calme et souverain, que celui du tableau. On devrait toujours donner à Rubens, comme à Munich, comme à Vienne, une salle à part. C'est un trop dangereux voisin; son coloris Eblouissant, sa composition vaste et puissante, quelque chose d'impérieux et de vainqueur CHAPITRE IV. 367 qu'il a dans son génie, empéchent de voir à coté de lui autre chose que lui- memeè. Sa Chiaissèe du lion est unèe uvre expressive, har— diment jetée sur toile, chaudement colorée. Ouù ce Flamand a-t-il vu POrient, ses sables arides, ses rocs brülants, son ciel embrasé, Sa végétation extraordinaire? Nos peintres vont chercher bien loin des inspirations et des images. Rubens portait en lui le type de ses créations. Ses lions sont fauves, hérissés, terribles, comme ceux de PAtlas. Ce don de deviner et de créer, nos artistes Pappellent aujourd'hui tempéërament. Je vous prie, mes maitres, que ne l'appelez-vous tout uniment geie? Neptune apdisant la tempelè montre RBubens aux prises avec Virgile. Le peintre n'est pas resté vainqueur. Sa tempeéte, quoique désor— donnée, est superbe; mais son dieu n'est qu'un vieillard rageur, qui menace les vents comme un maitre d'école ses écoliers. C'est d'une bouche tranquille et d'un geste serein que Neptune, dans Virgile, commande à la mer et prononce le fameux O⁰οs 690... Peintres et Poétes, faites-vous agir la divinité; donnez- 368 ALLEMAGNE DU NORD. lui le calme de la toutè- puissance. Tel, Par- 1ů4 change de Raphaöél terrasse sans effort le dé- NJ mon; tel, le Jupiter d'Homère, d'un signe de Ses sourcils, fait chanceler le monde. Que faut- il au Dieu de Moise pour créer ce qu'il yůa de NN plus grand, de plus beau dans le monde? Un ANN simple vouloir.(Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. 5 Voici, par le méme, une uvre parfaite, achevée, dessinée avec bonheur et peinte avec amour, c'est le Portrait de ses deu fils. Quels frais visag D es d'enfants! Qu'ils sont bien les fils de Rubens! IIs en ont, dès leur àge tendre, le grand air, la bonne mine, les traits ouverts, larges, généreux. IIs seront de hardis cavaliers et de magnifiques seigneurs. Leurs riches vé- tements témoignent de la fortune paternelle. Ils lui feront honneur. Lainé, déjà sérieux, déja dans Page d'aller aux écoles, tient un gros livre dans une main; de Fautre il s'ap- puie, d'un air légèrement protectéeur, sur TP'é- paule de son frère. Ce dernier ne pense qu'au jeu: c'est son droit. Son jouet est un moineau J qui voltige au bout d'un fil. Je suis tenté de couper le fil, et de rendre la liberté au captif. K ————— CHAPITRE IV. 369 Il ne faut pas donner aux enfants pouvoir sur les choses vivantes; ils apprennent assez töt la tyrannie et la cruauté. Deuæ Hebreu en prièrée ne sont pas le chef- d'œůvre de Rembrandt. Un ange qui Senvole dans le lointain fait, vu de dos, une assez méchante figure. Mais les autres personnages sont vraiment pieux et recueillis: notons le cas, il est rare dans Rembrandt. Je préfère à ce tableau le Gunymède qui Se tord sous le bec de Paigle dans un rayon de lumière. Laigle est farouche, le marmot hideux, la lumière admirable. N'en doutons pas, ce rayon est Punique objet du tableau. C'est pour Rembrandt que Dieu a créé la lumière. Dans son Portrait etH celι⁰ο nde sd femme, il offre une scëne d'intérieur, méème un peu vive, et qui proteste contre certaines anecdotes fort ré- pandues. Qui donc a traité Rembrandt d'avare, et sa femme de mégère? Son tableau montre deux époux attablés et buvant du vin de Cham- pagne. IIs trinquent et ils rient. Le beau rire, qui découvre dans ces bouches flamandes trente-deux dents blanches comme la nacre! Parrive aux trois Suvres capitales et mai- 2⁴ ——— 370 ALLEMAGNE DU NORD. tresses de la galerie, tant par leur excellence que par leur renommée: Ja NVuit, de Corrêge; l Vierge, de Holbein; la Madone, de Raphaäl. Ces deux dernières occupent une place d'hon— neur, et nul tableau n'est admis à briller auprès d'elles. On peut, sans distraction, s'en rassasier la vue. Le toile de Corrège représente la nativité du Christ, dans Tétable de Bethléhem. Le peintre à choisi heure la plus sombre de la nuit. Point de lune, pas d'étoiles au ciel, pas de flambeau sous le toit de chaume qui abrite à peine P'errante famille. D'où vient donc la lu- mière? Du corps méme de Jésus. C'est lui, cC'est cette débile crëature dont le rayonnement éclaire tout d'une lueur surnaturelle. La face de sa mèrè en est inondée; une bergère, accourue à la bonne nouvelle, recule éblouie, deux ber— gers tombent à genoux, et adorent. Heureuse conception! symbole espressif! La naissance de ce petit enfant n'est-elle pas Faurore d'une religion, d'une vérité nouvelles? Lu Maudone, de Holbein, nous transporte dans un autre monde, presque dans une autre foi. Rien de surnaturel ici. La Vierge est une mère CHAPITRE IV. 37¹ imposante et sévère, belle, mais d'une beauté gravé. Sa grandeur, sa majesté, la font divine, mais non sa tendresse. Le pinceau qui Ta faite manquait d'amour et d'effusion: ces dons manquent à la foi protestante; c'est pourquoi leur art en est privé. Six personnages sont en brière, aux pieds de Marie. Ce sont les vivantes images de la Piété et de PAdoration. Leurs faces pensent èet respirent; une aàme est dans leurs yeux. Toutefois le costume des femmes, embéguinées de blanc, donne au tableau un certain air gothique. Curieux détail: Penfant, que porte la Vierge n'est pas le Christ. C'est le dernier-né de la famille de bourgmestres, qui font dans le tableau le role d'adorateurs. Jésus a pris, en échange, la place de ce der- nier. On a blamé'idée, moi je Paime. Mais, pour la bien rendre, il fallait le cœbufr d'un Raphaél ou d'un Lesueur. Si ce n'est une chimère de vouloir donner des rangs à des uvres également belles, entre toutes les madones de Raphaél, celle de Dresde me semble la première. Nulle prévention dans Penthousiasme qu'elle inspire: tous les genres de beauté y sont réunis. L'artiste contemple 37 ALLEMAGNE DU NORD. avec amour les lignes pures, les grands traits, le suave dessin et les attitudes de la Vierge et de son fils; il contemple meme ce coloris doux et tempéré, qui rachète, à force d'har- monie, ce qui lui manque comme éclat. Le chrétien admire, rendu avec une vérité saisis— Sante, l'impénétrable mystère de la maternité virginale: le dogme qui confond sa raison persuade et convainc son regard; Tœil des sens y voit plus clair que celui de T'esprit. Le réveur et le poéte sondent un autre mysteère, mystère de douleur et de mélancolie. Pourquoi cette tristesse sur le front de la Vierge et de son fils? Quelle langueur flétrit leur beauté? Quelle amertume a passé sur leurs lèvres et dans leur cœb·jr? O femme! as-tu vu la croix couronner le Calvaire? ES- tu déjà la Mère douloureuse, Mater dolorosd, dont Sept, glaives vont percer le cœjjỹ? As-tu senti, en- fant, la couronne d'épines, et les morsures des clous sur tes membres, et toutès les souffrances et tous les outrages de la passion? Voilà toutes les pensées, tous les sentiments qu'exprime, avec un art vraiment divin, PœBůWͤvre du Sanzio. Frédéric Muller, un grand artiste, a laissé CHAPITRE IV. 373 de cette Vierge une admirable gravurè. Oui Pa yué a cru revoir le tableau. On dit que la con- templation assidue de son modèle éveilla dans son coͥfr ͤune mystique passion, qui abrégea sa vie et troubla son génie. Quiconque a dans Tesprit la peinture de Raphaél ne trouvera pas cettè tradition incroyable. Deux anges accoudés sur unèe balustrade occupent et é6gaient le bas du tableau. D'où viennent- ils? Qui les a mis là 2 Quelle idée EXpriment-ils? Demandez ce que signifient les fleurs semées par le vent sur la crete des murs. On dirait que le pinceau du maitre les a des- sinés sans le vouloir. Ces deux fleurs de Fart semblent tombées de sa main par distraction. On nè connait pas Dresde quand on wa bas vu ses environs. La nature entoure les villes qu'elle traite avec prédilection de sites aimables et de riches campagnes. Partout ici les bords de EElbe offrent de belles vallées, de riants coteaux, des prairies de velours et d'or. En remontant ce fleuve, du côté où la Saxe confine aveéc la Bohéme, on trouve la région célèbre sous le nom de Svisse Samhonmé. — 2ð˙— 37⁴ ALLEMAGNE DU NOROD. Ce nom ne doit pas faire illusion. Les Alle- mands du Nord, qui ne voient partout que Plaines nues et mornes plateaux, tombent en admiration devant une colline qui, par un temmps sombre, a Pair de crever les nues. IIs Pappellent montagne, et, des que Thiver ymet, un peu de neige, glacier. Le premier souffle du printemps fait éEvanouir leur fantomèe. La Suisse saxonne wa rien d'alpestre; mais les accidents bizarres du sol, la beauté des foréts, étendue des points de vue, je ne sais quoi d'attrayant qui est dans le nom des lieux, en font une région agréable à visiter. Par mal- heur, les Allemands Pont trop fardée, trop décrite, trop vantée. Ces ponts artificiels sur des abimes de quelques pieds de haut, ces rochers découpés comme par un couteau d'é- colier, ces arches creusées dans la pierre, ces grottes qui n'ont rien de nouveau ni d'infernal. ces vues qui se röpòtent, ces jeux de la na- ture qui amusent à condition de ne bas les Prendre au sérieux, tout cela leur arrache un enthousiasme puéril et des admirations exagé- D 16 S. D ND 5. IIs ont écrit là-dessus des montagnes de vers et de prose, dont je suis encore affadi. LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. ff I. E PREBISCHTHOR(SUISSE SAXONNE CHAPITRE IV. 375 La Basteil le Liliensteinſle Kuhistdll“' le Prœ— bischhο̊e Minterbergly Ils chantent ces lieux du méme ton qu'un Helvète chante le Niqhai, le mon Blanc, la qungHrdu, la Mer de Mdcè. Qu'est-ce, en somme, que ces merveillès? La Bastei(Hastion) est un groupe de rochers au— tour desquels circule une galerie de bois juste asse haute pour procurer aux belles VOVà- geuses Pintéressante émotion du vertige. Le Kuhstall(æ¹⁰ie οUν⁰οj⁊s) est une archè natu— relle de six mètres de haut et de neuf de large, sous laquelle passe la route. Le Prœbischthor est une répétition plus grandiose du Kuhstall. Le Lilienstein et le Winterberg sont les pics dominants de cet Himalaya en miniature. Le Premier a trois cents mètres, Pautre cinq cents. Mais Forgueil du pays natal tient lieu de verres grossissants. Lascension du premier bàassait jadis pour un exploit. Le roi Auguste s'en fit honneur, comme le témoigne Tinscription com— mémorative d'un obélisque érigé sur le som- 15 Friedericus-Augꝗustus remꝶ el, electo- Sdꝙ., Fortundm virtute, ila asperùm ſane ιοοeον ————.—.— 376 ALLEMAGNE DU NORD. primus superdvit, aditumque faciliorem reddi Cοναννιtt. Anοοο ⁰oi11708!. Aujourd'hui encore, anmo 1864, les Alle- mandes romanesques, les reins ceints, guétres aux jambes, souliers ferrés aux Pieds, E8 peron sur la téte, baton alpestre à la main. S'y rendent avec leurs fiancés, précédés de guides, de cordes et d'échelles. Joubliais les cascades. Ici tout filet d'eau qui tombe de moins de cinꝗ mètres est ad- miré, classé, vanté comme un Niagara. Pai fait trois lieues, sur la foi d'un hõöte, pour voir un filet d'eau mélancolique filtrer dans un bassin creux de trois meètres, qu'il n'emplit pas dans sa journée. En somme, je partage Lopinion dbun Anglais plein de sens, qui ne digérdit Das la Suisse saxonne. Leurs montagnes et leurs rochers? disait-il, un géant les mettrait dans sa poche pour faire des jouets à ses petits enfants. Leurs torrents et leurs cascades2 il les avalerait d'une haleine.„ Frédéric-Auguste, roi et Aecteur de Saxe, vainqueur de la fortune par son Courage, est aussi le premier qui ait fait Pascen- sion de ces rochers, et qui en ait rendu Paccès plus facile. GHAPITRE V BERLIN ET POSTDAM Aspect général de Berlin.— Les palais et les églises.— L'Opéra. —Le grand Frédéric, directeur de théätre.— Sous les til- leuls.— Monographie du Prussien.— Sculpture nationale. — La statue de Frédéric II.— Le club des fumeurs.— Postdam et Sans-Souci.— Souvenirs de la vie privèe d'un prince. Me voici à Berlin, et je n'en suis pas plus fier. Cette ville n'est pas, sur ma parole, un très-plaisant séjour. Figurez-vous une vaste et maigre plaine, un échiquier au milieu: voilà la capitale de la Prusse. Quel prince eut la malencontreuse idée de placer là sa résidence? S'il faut en accuser le margrave Albert POurs, comme le veulent quelques historiens, ce fait seul justifie, à mes yeux, son surnom. II est 378 ALLEMAdNE DU NORV. Wrai qu'il quittait alors un aussi triste séjour, celui de Spandau, pauvr teresse. La e pays et laide for- nature à vraiment eté maratre envers la Prusse. Elle à revétu son sol d'une épaisse couche de sable. Le marquis de Bran- rois régnants, portait le titre d'archichancelier de Empire; un blai- appeler plutot Laf ¹]⁊er. Rome et Naples sont cou- ronnées d'un cercle debourg, ancetre des sant proposa de 1 Vienne, Paris deè collines du haut des- quelles ces grandes capitales se présentent dans un panorama superbe. Un seul coup d'oœil suflit pour mesurer leur étendue, compter leurs monuments, admirer leur magnificence. On ar- rive aux portes de Berlin san existence. Une seule Colline s soupçonner son domine la ville: C'est le Kreugberq. Il faut ymonter, les pieds dans le sable, pour juger Berlin, et, dans une seule vue, contempler son ensemble. On Voit alors quelle grande cité c'est, quel vaste espace elle couvreè de ses maisons ac n'était, il y a cumulées. Berlin trois siècles, qu'un misérable village de pecheurs et de mariniers, perdu dans une petite Ie de la Sprée; c'est aujour- d'hui, en Population, le rival de Vienne, et CHAPITRE V. 379 il dépasse cette ville par le nombre de ses constructions et sa superficie.&X Vienne, ville fortifiée, dont le noyau central n'aà pu s'étendre à cause des remparts, on compte cinq cent trente mille habitants, répartis dans neuf mille neuf cents maisons. X Berlin, cinq cent vingt— sebt mille habitants sont logés dans vingt-un mille six cents maisons. Il paraitra étrange que le loyer des maisons soit plus cher à Berlin qu'à Vienne; cela est pourtant. On calcule vingt-sept millions trois cent quatre-vingt- deux mille florins environ pour les loyers de Pune, vingt-six millions trois cent quatre-vingt- einq mille florins pour Pautret. Cette différence Sexplique, d'une part, parce que les Berli- nois sont logés plus à Paise que lés Viennois; de P'autre, parce que tout est plus cher ici qu'a Vienne. Berlin présente, dans la méme ville, deux villes différentes. L'une, irrégulière; asse: som- bre, assez vieille, malgré de nombreuses dé- molitions; c'est le berceau de la capitale, la Vublication oficielle pour 1862. 380 ALLEMAGNE DU NORD. résidence des anciens margraveés. Elle couvre la rive droite de la Sprée, ainsi qu'une petite Ile formée par cette rivière. Imaginez quelque chose approchant du quartier parisien de la Cité, moins la basilique de Notre-Dame, le Pa- lais de justice, la flèche de la Sainte-Chapelle. On peut s'y perdre, à la rigueur, récréation tout à fait impossible dans le nouveau Berlin. Cèe dernier, situé sur la gauche de la Sprée, est celui qui présente cet aspect d'échiquier dont je me suis plaint à mon arrivée. Rues, Places et carrefours sont tracés avec une inflexible régularité. Cest le triomphe de la Derpendiculaire, le rögne de la ligne droite. On voit d'abord que la ville ne s'est pas con- struite au hasard, en se développant selon les besoins et le mouvement de 8a Population. II Yà eu un plan tracé sur le papier, avec le Compas et PEquerre, par un homme ami exces- sif de la géomeétrie, de Pordre et du niveau. Cet homme est Frédéric le Grand. F rédéric, phi- losophe, historien, législateur, fut avant tout soldat. Il fit de sa nation une armée. On dirait qu'il voulut faire de sa capitale un camp en bierres de taille. Maisons, palais, 6glises sont CHAPITRE V. 38 alignés comme des régiments pour la parade. On dirait que tout cela wattend, pour manœu- Vrer, que le coup de baguette des tambours. La belle revue à passer, à cheval, que celle de ces édifices si bien rangés! Mais, pour le touriste et le piéton, quel méchant exercice! Une seule rue traverse la ville de part en part, et coupe à angle droit vingt rues ou boulevards. De la porte de Hall, son point de départ, jusqu'à celle d'Oranienbourg, sur un parcours de plus d'une lieue, elle ne se permet pas une courbe, pas une déviation! On apercçoit une heure à Tavance Pami qu'on doit rencontrer. Les surprises, les distrac- tions n'y sont pas à craindre. Il y a eu des barricades et une révolution à Berlin: 2 me demande par quel miracle. Avec quatre ou cind batteries bien placées on balaierait toute la ville. On reproche aux Prussiens la roideur de leur démarche; ils Savancent, dit-on, comme des troupiers sous Pœil du ca- Poral. C'est Tinfluence des lieux. Ces rues sont, véritablement faites pour laisser passer des Delotons d'infanterie, arme au bras, enseignes déployées. On en voit tant à Berlin, qu'on en 382 ALLEMAGNE DU NOR0D. force d'entendre le tambour, on se met à marquer est assourdi. L'effet est contagieux. A le pas, les bras au corps, le petit doigt sur la couture de la culotte, I'œil fixe, le col tendu, le jarret ferme, les pieds en 6duerre, le ventre effacé. Survienne une connaissance, on se sur— Prend à lui dire: Oui vο ο: Porter dymes au lieu de: Bonjour, Monsieur, comment vous portez-vous?— 4 Berlin, écrivait une femme du siècle dernier, on le croirait habité par des tambours; on n'y entend què battre la caisse du matin au soir. 5 Trois choses principales, outre le site Et la population, donnent du lustre à une ville: les églises, les palais et théätres, et les jar- Ilne manque pas d'églises à Berlin, il en manque une qui se fasse admirer à Pégal de Notre-Dame de Paris et de Saint-Etienne de Vienne. La plupart furent bäties au XVIIe et au XVIIIe siècle, c'est-à-dire dans un temps peu favorable à Parchitecture religieuse. On peut les ramener à deux types: ou bien un dome é6crasé, qui dut etre dérobé à quelque halle CHAPITRE V. 383 3 aux grains; ou bien des tours enjolivées d'or- nements, dans le style des pièces montées qui sont chez les confiseurs. Lourdeur, gaucherie, mẽdiocre imitation de Tantique et du moderne, tels sont les vices de P'architecture sacrée à Berlin. Lamour de la symétrie a conduit dans d'étranges erreurs. Pour former des places ré- gulières, propres aux parades et aux Exercices. i west pas rare de voir accouplés des édifices trés-Etonnés de se trouver ensemble. Cest ainsi qu'on a mis, dans un petit espace, deux tem- ples du meme modèle, Pun catholique et Tautre protestant. IIs sont si parfaitement semblables, qu'un catholique un peu distrait risque d'en- trer étourdiment au preéche, croyant aller au sermon. En face, pour terminer Fenceinte, S'élève un théäàtre. Ne parlons qu'au point de vue du goũt. Iest clair qu'une telle réunion blesse une des lois fondamentales de Part. Qu'exprime un temple chrétien? Lidée de Dieu, de sa Pré- sence, de son immensité, du culte qui lui est dü. Qu'exprime un théatre? Des idées de Plai- sir, de féte pour Tesprit, de jouissances et de bassions humaines. II n'y a donc pas de rap- ports s'excluant davantage; il n'y à pas d'édi- 38⁴ ALLEMAGNE DU NORD. ſices qu'il faille plus Ss6parer. Je ne sais ce que penseraient de cette maxime les Greècs, nos mattres. Chez eux le théàtre, par sa struc- ture, diflère bien Peu du temple. Mais il con- vient d'observer que Pidée de divinité était alors moins haute, moins Epurée que chez les modernes. Jen demande bardon à Ictinus et à Phidias, les pères du Parthénon: mais jamais cette Suνvre aimable, correctè et finie qu'on nomme un temple grec, n'éveillera la moitié des pensées graves et des reves d'infini qu'excite une heure de recueillement dans nos vieilles basiliques. Berlin foisonne de Palais. Le grand Frédéric en fit construire du meme coup une si grande quantité, qu'il s'en trouva Plus qu'il ny avait dhabitants pour les remplir. Qu'en résulta-t-il? On les livra aux artisans et aux brocanteurs, d'où ce contraste déplaisant de la misère logée avec opulence, et du luxe doublé d'indigence. (Quelquefois, 6crivait, en 1780, le Voyageur Risbeck, tandis que vous admirez la beauté d'un monument du genre ionique, décoré d'or- nements en stuc, avec une facade magnifique CHAPITRE V. 385 et toutes les apparences de Thoôtel d'un prince ou d'un fermier général; tout à coup une fenétre s'ouvre au rez- de- chaussée, et vous Voyez un savetier pousser une paire de bottes pour la faire sécher au soleil. Xpeine revenu de votre étonnement, le second étage s'ouvre, et un dégraisseur vous offre une paire de cu- lottes qu'il vient de laver. Un moment après, c'est un tailleur qui suspend un habit, ou bien une vieille femme qui vous jette sur la téte des épluchures de pommes. C'est fort bien. Vous marchez quelques pas, et vous arrivez à un palais de Pordre corinthien, qui semble appartenir à la maitresse du roi, ou bien à quelque prince du sang. Vous levez les yeux, un juif vous demande, du haut de Pattique, si vous avez quelque chose à troquer. Vous regardez P'étage au- dessous, eét vous voyez des nippes suspendues, que fait sécher un officier, lequel se rase lui- mèéme, et n'a pas deux chemises en propre“. 5 Aujourd'hui tout est rentré dans Pordre: les artisans ont repris leurs échoppes; les KRisbeck, tome II, p. 254. des Guvres à dédaigner. 386 ALLEMAGNE DU NORD. Princes, les ministres, les millionnaires leurs chateaux. Sans parler du luxe et chesse, la population à fait de tels progrès depuis Frédéric le Grand, queè des palais plus nombreux trouveraient encore des locataires. Le tableau suivant permettra d'apprécier ces Progrès: q'y ajouterai un seul mot de commen- taire. La Prusse est le second pays de PHu- 1 rope pour Paccroissement de la Population. La France, chose triste à dire, en est Pavant-der- nier. Dans cinquante ans, si cela dure, les Prussiens, aujourd'hui moins nombreux que nous de moitié, nous égaleront en nombre. En 1688 Berlin comptait 18,000 habitants. E 53,355 F 106,606 Es 155,706 Ie 188,485 EI 265,397 A85 432,500 En 1863 527,000 Le chateau Toyal, sur les bords de la Sprée, 8— 8 arsenal, qui n'en est pas loin, ne sont Das Ils ont un tort CeE 387 CHAPITRE V. pendant, c'est de n'etre pas Fexpression na- turelle du génie national. A vrai dire, il 1) a de prussien à Berlin que les habitants. Les monuments(j'en excepte un petit nombre, nés d'hier) sont grecs, romains, italiens, fran- cais, tout enfin plutét qu'indigènes. Lart a fleuri trop tard sur ce sol; les arts des pays voisins Tont opprimé. Une civilisation artifi- cielle, fruit du génie et de la volonté de quel- ques grands hommes, a fait naitre une archi- tecture d'imitation eèt de seconde main. Rien Foriginal, rien de créé. Le Louvre des élec- tèeurs de Brandebourg et le Louvre de Louis XIV Ssont cousins germains. Tout à Theure nous ver- rons tout Versailles à Postdam. Quelles nations pourtant diffèrent plus que la prussienue et la francaise? Ou bien, si le goüt et Thumeur nationale se montrent dans ces constructions, c'est à la dérobée, c'est sans gràce et pour y faire tache. X la belle facade du chàteau royal, dans le gout francais des Mansard et des Per- rault, on est tout étonné de voir des angles flanqués de tours, avec des fenétres qui ont. Tair de meurtrières, et une balustrade qui à Pair de créneaux: trait manifestèe du caractère 388 XLLEMAGNE DU NORD. WNJ belliqueux des princes, mais qui a le tort de dénaturer le plan général de la construction. Kutre critigque. Les toits plats, les lignes rases èet les longues terrasses conviennent à rarchitecture des pays chauds. Un beau Cli- mat, un ciel pur, sont nécessaires à leur con- Servatioh aussi bien qu'à leur compléte beauté. 405 Voyez, au contraire, les peuples du Nord. Tous A A ceux chez qui Fart naquit libre et indépendant ont appliqué la meéme forme: des flches, des toits aigus, des pignons en pente. Est-ce donc qu'ils voulaient varier les formes usitées avant eu⁊, et qu'ils s'vertuaient pour mériter le nom d'inventeurs? Aucunement. Les traditions grec- 1 ques et romaines étant perdues, ils durent créer un art nouveau, et se conformèrent, dans cette création, aux hécessités du climat, aux conve- nancés dèé la nature, aux convenances de leurs propres mœurs. La pluie, la neige, régnaient, chez eux une partie de Pannée; ils coiffèrent leurs Edifices de toits faits pour porter la neige et pour laisser courir la pluie. Les palais grecs ou italiens de Munich et de Berlin sont beaux durant trois mois, par un temps sec et sous un beau ciel. Durant Phiver, ils me font peine. E RHIN ALLEMAND ET L'öALLEMAGNE DU NORD A g Ig 0 1 E 00 0 1 CGHAPITRE V. 389 La bise et les frimas nè conviennent Pas à ces majestés. Leur grandeur, leur élégance, en sont Offenséés. Berlin se passa longtemps de théatre. Ses habitants ne songeaient guère à Sen plaindre, et quant aux princes, Frédéric-Guillaume, qui fut le premier à embellir la ville, Ppréférait à tous les plaisirs dramatiques celui que donne une bonne pipe, fumée le soir, entre amis, en buvant de la bière. Nous parlerons Plus tard de son fameux cluh des flumeurs. Son ſils, élevé par un Francais, instruit dans nos arts et notre littèrature, répara cette lacune. L'Opéra de Berlin est un des premiers monuments qu'ait décrétés Tami de Voltaire. II choisit pour le diriger un homme actif et capable; mais lui- meme, à vrai dire, en fut le premier direc- teur. Ses ministres à Tétranger avaient ordre d'engager pour son service les meilleurs chan- teurs, les plus habiles cantatrices. Certains en- gagements de prima donnd prirent les pro— portions d'événements politiques. II reste dans les archives de Berlin un traité signé entre la république de Venise et le roi de Prusse, —————— 390 ALLEMAGNE DU NORD. représenté par ambassadeur, au sujet de la signora Burgioni, dite la Mantuanind, dan- M seuse, engagée par Sa Majesté Prussienne brix de deux mille écus p au ar an. Les mémes archives ont livré toute la Correspondance théätrale de Frédéric. On Yvoit des rieux par eux-mémes et par l billets cu- eur orthographe. Frédéric éEcrivait admirablement notre! angue, jamais il 5 FTorthographe. Voici des 6chantillons de sa plume: Note margindle de Jd main l Les balets sont trop tristes, il faut quelque chose qui réjouisse et qui ne codte pas. Je «ne dépenserai qu'un habit pour 1 adclłrisse, rien pour les balets. Je ne sais qui 0 est la Burnonville; elle peut 6 IN à nouvelle dansser, mais, comme elle n'a aucune celléhritò, je ne la garderai pas. 5 Autrè nole mauqindle. Il ne faut que des balets ordinaires. TISE «doit étre habillié en mmfe pastorale, satin SS. HRE V. 39¹ Cco αν de cher, et gaue d'argent avec des Cfleèurs. 5 Aultre note marginale. (Le dansseur et sa feme ne valent pas six Csous, il faut les renvoyer au plus vite, et Cpar le plus court“. Y Le style de ce dernier billet, montre que le royal impresdrio ne ménageait pas son monde. Xu théaàtre, comme dans son royaume, il vou- lait que tout marchät au tambour. Mme NMara, une grande artiste, étant malade, refusa de paraitre dans Ayrmide. Le roi, soupçonnant 8a bonne volonté, la fit trainer de force Et, presque mourante au théäatre. IIui fallut chan- ter devant son despote, avec la fièvre et Ia co- lere dans le cœur.« Je grelottais, dit-elle, sous mon manteau de reine, et ma pauvre téte, déja endolorie, avait peine à supporter le poids qpun diadème dérisoire. Oui, murmurai-je en grincant des dents, et tandis que la fièvre battait à coups redoublés mes tempes, oui, Fragments publiés dans Pexcellent livre de Joanne, d'après Je livre de M. Louis Schneider, Histoire de ꝰOpërd de Berlin. 392 ALLEMAGNE DU NORD. je chanterai, mais Comme on chante sous le louèet. Je veux qu'au lieu de le charmer, ma vVoix T'epOuvante, et lui Porte jusqu'au fond de Lame cette haine qu'il ne serait bas permis à mes paroles d'exprimer.. Lorsque j'émis les premiers sons, pale, Pceil hagard, la PDoitrine haletante, un silence de mort régnait dans la salle. Tant de lustres, de diamants, de Pla- ques! rien ne bougeait. Vous eussies dit les Préparatifs d'une ex6cution. N'importe! à me- sureè que je chantais, je croyais revivre, et les libres de ma Poitrine et de mon cœur se détendaient insensiblement sous Linfluence du bain mélodieux od nageait tout mon etre. Peu à peu la vanité Prit le dessus. Eh quoi! me disais-je, faudra-töil qu'un prince Etranger, venu de loin sur la foi de ma réput ation, soit trompé dans ses espérances béter partout, que la Mara n cantatrice que lon 1 „et s'en aille 16- est pas la grande enomme! Sur ces entre- faites arriva le magnifique duo Dove CO, HNinaldo?ꝰ L'inspir ation me revint là tout à coup, comme par miracle et, chose plus Etonnante, avec P'inspiration la Voix. Jamais ma VOIX n'a- vait eu plus de buissance et GEelat, et, quand Ee. 393 je la lancai à toute volée sur ces mots: Vii felice, indegꝗno, perfido kraclitore! Peffet fut si prodigieux, que la salle menaca de crouler sous les applaudissements. Le grand-duc Paul, penché hors de la loge, agitait son mouchoir; hommes et femmes battaient des mains à rompre leurs gants, et c'était, du parterre à la gale- rie, un véritable courant éElectrique. Lorsqu'on m'emporta de la scène, j'avais perdu tout à fait connaissance, et je demeurai ainsi plu- sieurs jours entre la vie et la mort. o La salle édifiée par le grand Frédéric n'existe plus; un incendie P'a consumée. Celle qui 8'é- leve à la place est fort belle et bien décorée. Je ne sais si le personnel des acteurs et des chanteurs est aussi bien recruté qu'il y a cent ans. En tout cas, les poémes valent mieux que ceux d'alors. Frédéric, très-ꝓrodigue à Ses heures, capable de dépenser mille louis de bou- gies pour T'éclairage d'une seule représentation, était, sur d'autres points, d'une ladrerie à peine croyable.& Le roi, écrit Voltaire, a un poéte italien nommé Villati, à quatre cents écus de gages. II lui donne des vers pour son argent, qui ne coütent pas grand'chose ni au poöte 39⁴ ALLEMAGNE DU NORD. ni au roi. Cet Orphée prend le matin un fla- con d'eau-de-vie au lieu d'eau dHippocrène, et, dès qu'il est un beu ivre, les mauv coulent de sourcéè. 5 ais vers Les jardins sont aussi nécessaires aux grandes villes que les rues, les canaux, les marches. Sans eux d'on viendraient P'air et!] ces milliers de travail e soleil à leurs agglomérés dans leurs mursꝰ? Ce que qadmire le plus dans Paris nouveau, ce ne sont pas ses larges voies et Ses ponts magnifiques, Ses coüteux batiments: c'est le gazon, les fleurs, les ombrages, un beu de campagne et de verdure s'étalant, à la fraicheur des fontaines, sur le PAVE boudreux et brülant des Nous payons un Pe Nos jadis places bubliques. u chèrement ces miracles. Detits-fils en jouiront sans réserve, et, s'ils ne sont ingrats, ils nous béniront. A moins d'obstacles qui s'y opposent, la durée moyenne de la vie devra croitre Sensible- ment dans la capitale. Berlin à quelques Progrés à faire dans ce sens. Sans doute de grands parcs pressent 8a banlieue et sont à Ses portes; ce west pas assez. Le travailleur, CHAPITRE V. 395 dont lè temps est compté, wen jouit qu'une fois la semaine. Il faut un voyage pour 8˙y rendre. La foule élégante sy culbute et Pen 6loigne. Rien ne remplace ces squares, ces jardins populaires, qu'on a, pour ainsi dire, sous la main; qu'on aime et qu'on pratique, à touteé heure du jour, sans projet fait d'a- vance, comme de vieilles connaissances. Berlin répond à cela qu'il a les tilleuls: Inter den Linden(sous les tilleuls). Ces trois mots mettent la joie au cœur de tout Prus- sien digne de P'etre. Litalien a son Corso, le Parisien ses Champs-Hlysées, le Marseillais sa Cannebière. Le Prussien confesse sans dé- guisement qu'il préfère à tout ses Tilleuls. Com- paraison à part, il faut avouer que peu de villes ont une promenade plus agréable. Cinq ou six rangées de tilleuls séculaires(Pépithète est iné- vitable) ombragent un boulevard parti du cœur de la ville, et prolongé jusqu'à son extrémité. D'un coté, se découvrent les plus beaux monu— ments; de Pautre, une porte monumentale, sur le plan des Propylées d'Athènes. Une Vic- toire, sur un char à quatre chevaux, couronne la porte. C'est une Guvre subalterne, grossié- 396 ALLEMAGNE DU NORD. rement martelée par un chaudronnier de Ber- lin. Mais, pour 1a ville, c'est un ValluuiνUU Quand nos soldats, après EAA lemportérent comme trophée à Paris, on pleura son départ Comme une calamite bpublique, on jura de la reconquérir. Un Professeur, fougue Ux patriote, ne passait jamais sous le Brandenburgthor, éveés, sans Tenouvelere 1 Avèec Ses 6l a scëène sui- Vvante: A quoi Pensez-vous, Ulrich? — A rien, Mattre.„ Paf!(Un soufflet.) (Et vous, Gottlieb? — Maitre, à 1a méme chose.„ Paf!(Second soufllet.) Et tandis que les écoliers se frottaient la joue: (Vous Voyez bien, marauds, cette place vide sur la Porte de Bran debourg 2 — Assurément, la Place de la statue. — Eh bien! mettez- vous dans Lesprit qu'un digne Prussien ne doit avoir qu'une benséeé en téte »gquand il passe ici: d'y faire revenir la statue.. En àvant, marche! et Son- CHAPITRE V. 397 Les Tilleuls, sur tout leur parcours, sont bordés des plus riches magasins, des plus s6éduisants étalages. Tous les arts, toutes les industries y luttent d'attraits et de perfection. C'est pour donner plus de lustre à son éta— blissement des Tilleuls que le marchand d'é- toffes, de meubles odu de bijoux entretient un correspondant à Paris, ou qu'il y envoie son fils Pour se former aus Lois Uüu Ie e An bon gout. Mais aussi, comme il eést récom- bensé deé sa peine! Tout le jour, la foule élé- gante, intelligente et oisive passe et repasse devant ses splendides vitrines, et lorgne les Drillants colifichets qui s'y étalent. C'est vrai- ment un spectacle de suivre ces équipages, ces cavaliers, ces héros du turf et du jockey- club allemand, ces éElégants et ces éElégantes, ces lions et ces lionnes de la société berli- noise, dont le rendez-vous est aux Tilleuls, comme chez nous il est aux Champs-Elysées et au Bois. Pour un étranger, le plaisir du Spectacle se double de Pétude et de Pobserva- tion morale. Lhabitant apparait ici dans ses propos de table et de café, tel qu'il est réel- lement, un peu lourd, un peu gauche, un —— ——— 398 ALLEMAGdNE DU NCORD. Deu soldat dans sa démarche et son langage, d'une gaieté Plus bruyante que ſine, plutot gravè que dissipé, plus intelligent qu'aimable, galant, ayant meilleure idée de lui que des autres, et Plus solide que de tous autres quèe des Francais; bien que sans méchanceté, asse⸗ criard, assez vantard, assez bavard, méritant e Cααο ꝗ Allemagne. Pè- nétrez plus avant. Vous trouve bien le surnom d Tez, sous cette Ecorce peu flatteuse, un excellent fonds de russien est ardent d Taction; il senflamme pour le grandes qualités. Le P ans bien et le beau; Lidée de patrie Penivre; son réve est d'etre citoyen d'un Pays libre; un peu de gloire mi- litaire ne lui déplait pas; la gloire des con- quetes intellectuelles ne 1e passionne Das moins; il est profond Philosophe, sav ant opi- niatre, poéte à Ses heures, excellent artiste, jKcepte la beinture, ou il réussit mal. Les autres arts sont Cultivés àvec autant d'ardeur que de succès à3 Zerlin. Si Frédéric revenait sur la terre, et queè sa capitale füt encore batir, il wirait Pas chercher à T'étranger ses architectes et Sses sculpteurs. I trouverait sous sd main les élèves des Tieck, des Rauch, des CHAPITRE V. 399 Wichmann. Ces trois artistes ont décoré la ville de chefs-d'ον ure admirables. On ne peut leur faire le reproche que j'adressais aux premiers fondateurs de Berlin, de n'avoir pas crééë un art national. Le nouvel art prussien sinspire tout entier du génie de la nation. Si la géné- ration présente ne fournit pas de héros, la faute n'en saurait ètre attribuée au ciseau des sculptéeurs. Lhistoire de 1843, les exploits de la guerre de Pindépendance, comme on Pap- pelle en Xllemagne, sont écrits, sur toutes les places, en colonnes, en statues, en bas-re- liefs, avec la pierre, avec le marbre, avec le Dronze. Le Francais à besoin d'oublier son pays pour voir tout cela sans impatience. Car enfin, de quoi sont faits ces trophées, sinon de notre sang et de notre gloire? Que racon- tent-ils, sinon notre défaite? Jai beau faire pour dépouiller le vieil homme, je ne puis tellement me loger dans la peau d'un Alle- mand, que je me laisse regarder de travers par le buste d'un Blücher ou d'un Wrangel. Le peuple entier de la Prusse a son monu- ment sur le Kreuzberg, avec une inscription si belle et si digne dans son langage, que 400 ALLEMAGNE DU NORD. je la transcris comme un rare modèle d'elo- quence épigraphique: LE ROITI A SCN PEUPLE! AU PEUPLE OUT DONNXA GENEREUSEMENT SO0N SANG ET S0N BIEN POUR LX DEFENSE DE LA PRTRIE. A LX ME¹HMOIRE DES MORTS! A LA GLOIRE DES SURVIVANTS!I A L'ENSEIGNEMENIT DE LX POSTERLITE! Uy a vingt ans, on eüt vainement cher- ché dans tout Berlin une statue de Frédéric II. digne de ce grand homme. Le dernier roi lui à fait ériger, par Rauch, un monument que quelques-uns trouvent très-beau, que je trouve, moi, trés-compliqué. Vingt à trente statues et bas-reliefs attachés à tous les étages du pié- destal racontent la vie du prince et de ses plus illustres serviteurs. Lui-meéme domine toute cette foule, du haut d'un cheval maigre qui piaffe sur leur téte. Le roi porte le cos- tume traditionnel: ii a sa canne autour du boing, la perruque et le chapeau à cornes sur la téte, les bottes aux jambes. C'est le Fré- — N——— 999 LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORPD. STATUE DU GRAND FREDERIC A BERLIN. 3 FE CHAPITRE V. 401 déric de Thistoire et du bivouac; celui qui, comme Charles XII, vécut botté et éperonné, sans quitter, meme malade, le harnais mili- taire. Un manteau royal, jeté sur ses épaules, déguise un peu la maigreur des lignes et les disgraces du sujet. Rauch s'est donné un mal infini pour les vaincre. Je n'ose dire qu'il ait complétement réussi. Mais jamais aussi P'on ne vit de héros plus rebelle aux honneurs esthétiques d'une apothéose. Un peintre s'en füt mieux tiré qu'un sculpteur, parce qu'un peintre peut rendre Pénergie et le feu du regard, qui étaient, dans Frédéric, la principale beauté. Son aieul, le grand-Electeur, chevauche à quelques pas de là, sur un pont, au galop d'un cheval de bronze, dans le costume d'un cavalier romain qui a troquéè son casque pour la perruque de Louis XIV. II ya des gens que le mélange réjouit.« Noble alliance, s'é- Un soir que le roi, très-grièvement malade, avait la goutte dans les entrailles, il nous fit appeler. Nous trouvàmes le mo- narque couché sur un lit de sangle, les bottes aux jambes, un mouchoir blanc autour de la téte, sous son chapeau, et son man- teau par-dessus son habit pour lIui servir de couverture.»(Thié- bault, Souvenirs de vingt ans de séëjoumnmd Berlin.) 402 XLLEMAGNE DU NORD. crient-ils, de Pantique et du moderne!D Pour moi, j'en ai davantage apprécié œUVre de Rauch. Encore un Romain de cette espèce, et je la tiens pour admirable. Il ne faut pas que la faute du sculpteur me rende injuste pour le héros. Ce fut un grand homme que cet électeur. L posa les fondements de la grandeur prussienne, et, le premier, fit entrer sa nation dans les conseils de PEurope. On cite deux traits de sa magnanimité. Dans la guerre de la coalition, un misérable lui proposa d'assassiner Turenne, contre qui se battaient ses troupes. Le prince, pour toute réponse, le fit conduire, pieds et poings liés, dans le camp francais. Louis XIV, vainqueur de PEurope, voulait faire figurer le roi de Danemark et rélecteur de Prusse parmi les vaincus dont Pimage devait orner le monument de la place des Victoires. Lélecteur menaca d'ériger sur une place de Berlin un monument aussi in- jurieux pour le roi, et le forca de renoncer à son projet. Le fils de ce prince fut un homme faible, borné, conduit toute sa vie par la Vanité. II prit la couronne royale, dont son père n'avait Wii—C— CHAPITRE V. 403 pas voulu, quoique son génie P'en rendit digne. D'ailleurs il n'eut d'un roi que le faste, la vaine pompe, Tinutile éclat. Lhabit qu'il avait à son sacre portait des boutons dont le moindre va- lait trois mille ducats. Sa mémoire est demeu- 16e flétrie par le jugement que porta de lui le plus illustre de ses successeurs: Grand dans les pelites choses, pelit dans les grandes. II eut pour fils Frédéric-Guillaume Ier. Au faste du rògne précédent succéda brusquement une rigidité froide, excessive. Le père avait eu cent chambellans, le fils les congédia et n'en retint que douze. Ses vétements étaient de drap gros et commun, et il faisait servir ses vieux boutons à ses habits neufs. IL y avait du Louis XI en lui. Esprit grossier, dédaigneux des arts, il se souciait peu des sciences et, des savants. Son père avait fondé Pacadémie de Berlin, et lui avait donné pour parrain Pillustre Leibniz. Frédéric-Guillaume la laissa subsister; mais, prié par elle de lui donner un président, il désigna par dérision un fou de cour, un bouffon. S'il s'en occupait par aventure, c'était pour lui proposer des ques- tions burlesques, celle- ci, par exemple ALLEMAGNE DU NORD. 40⁴ (Qu'est-ce qui forme la mousse du vin de Champagne, et pourquoi deux verres pleins ne rendent- ils pas, dans un toast, le méme son que videsꝰ YA quoi Pacadémie répondit:(Qu'il fallait constater le fait, et que Sa Majesté vou- 0 lüt bien, en conséquence, envoyer quelques bouteilles de son meilleur.» Avare jusqu'à la manie, il n'eut toute 8a vie qu'un lIuxe, celui des beaux soldats. Le roi d'Anglèterre Pappelait mon frère le cpordl. II lui fallait, pour fantassins et pour cavaliers, de véritables géants: c'était un plaisir d'ama- teur. II avait ses pourvoyeurs dans toute PAl- lemagne, et payait sans compter. Un moine, surnommé le grand Joseph, Iui coùta cinꝗ mille florins, outre une indemnité au couvent. Pour un Irlandais aux jambes nues, il paya plus de trente mille francs. II ne faisait pas bon S'a- venturer dans ses Etats quand on était de taille remarquable. Un ambassadeur autrichien traversant une ville prussienne fut arrété aux portes par ses recruteurs, qui eurent beaucoup deé peine à le relàcher. Frédéric le Grand, étant prince royal, flattait cette manie de son peère, et, s'il avait quelque fredaine à se faire par- SSSA—— J CLee. 40⁵ donner, il lui envoyait quelque beau grenadier de six pieds de long. Violent et rustre par humeur, il battait ses gens, ses enfants méme. Il fit une telle exis- tence au jeune Frédéric, que ce prince réso- lut de s'échapper en pays étranger. Découvert au moment d'exécuter son dessein, il fut jeté en prison, livré à des juges, condamné comme déserteur. Son père voulait le faire exécuter. Les ambassadeurs des puissances étrangères eurent toutes les peines du monde à Ten dissuader. Frédéric-Guillaume imagina un horrible chä- timent; il fit décapiter, sous les yeux de son fils, le complice de sa faute. Le jeune prince s'éva- nouit d'horreur, et sa vie fut longtemps trou— blée de cette image. Les plaisirs de ce barbare étaient la revue de ses troupes. D'ordinaire, pour se rendre à la parade, il traversait la ville à pied. Le dé- sert se faisait devant lui. Si quelque curieux S'approchait, il le mettait en fuite par ses gros- siers propos, quelquefois par sa canne, dont i faisait un grand usage. Un jour, voyant, venir un prétre:(Je vais, dit-il aux siens, bien Pembarrasser.» Et Tarrètant au passage: 406 XLLEMAGNE DU NORD. (Mon Peère, lui dit-il, as-tu lu Taruανν? — Oui, répond P'autre sans se troubler. Jai lu aussi Avare. C'est un bon type que Hur- pagon. 5 Sa vie était plus chétive que celle d'un bourgèois. Par une étrange contradiction, les meubles de son palais étaient d'argent massif; mais on ne peut pas dire que Part y surpas- sait la matière: ils étaient faconnés à coups de marteau par les chaudronniers de Berlin. Berlin Bavait alors ni Opéra, ni théätre. Le sOir, le roi n'avait d'autre ressource que d'aller S'enfermer dans le club des fumneurs. C'était une institution de son choix, et il la préfé- rait aux instituts et aux académies. C'était, dit un témoin oculaire, une salle isolée, pla- cée sur le bord de la Sprée. Le roi s'y ren- dait ordinairement vers les sept, huit ou neuf heures du soir. II y trouvait ceux à qui il avait permis d'y venir, et y restait jusdue vers onze heures ou minuit. On y fumait, on y buvait de la bière, on y causait familièrement de choses diverses. Les meubles se réduisaient à une longue table de sapin, ayant de chaque coté un banc de meme fabrique; à un bout, 407 GEPIRE un fauteuil, aussi grossier que tout le reste, pour le roi, et, à Pautre bout, un autre fau- teuil, à peu prés semblable, excepté que le dossier en était surmonté de deux grandes oreilles de lièvre, symbole accrédité chez les Allemands pour désigner la légéreté ou le peu de mérite des personnes. Ce dernier fauteuil, ainsi décoré, était réservé à un ancien servi- teur, admis dans cette société, où i servait de messager et de bouffon. C'est là que Fré- déric-Guillaume se faisait raconter les anec- dotes du jour. 5 Ce singulier roi mourut en 1744. Une note rédigée de sa main prescrivait la manière dont i entendait étre enterré. II y Prévoit tout, depuis la tenue des soldats jusqu'à la qua- lite du vin qui devait, suivant Pusage, ètre versé aux invités. Surtout il défendait qu'on prononcàt aucune oraison kunèbre. Sa défense dut tirer“un grand embarras le prédicateur de la cour. On sait ce que fut son successeur. Frédéric 1e Grand west pas un homme qu'on juge et Thiébault, Vingt ans de sejoum d Berlin. 4⁰08 ALLEMAGNE DU NORD. qu'on raconte en trois pages; il yůa trop à dire sur sa politique et son génie. Postdam va nous fournir Poccasion de rapporter quelques traits de sa vie privée. C'est tout ce que nous pouvons. Je serai très-Ssobreè sur Postdam, résidence d'étés des rois de Prusse, par la raison que ce lieu ne m'a rien offert qui ne me füt connu et qui ne le soit du lecteur. Qu'est-Ce, en effet, que Postdam? La seconde édition, je n'ose pas dire corrigée et embellie, de Versailles. II ya d'abord le chäteau. D'un cõté, une belle facade se développant avec froideur et majesté; de Pautre, trois grandes ailes de pierre enfermant une cour d'honneur. Seulement, au lieu de la belle grille en serrurerie ouvragée et fleurdelisée qui ferme la cour de Versailles, ici Pon passe sous un lourd portique relié aux bätiments par deux maigres murailles. II y a une place d'armes sur laquelle j'ai vu rouler les canons, piaffer les chevaux, et Pinfanterie du roi Guillaume faire, avec dignité, Pexercice à la prussienne. II y a un parc, avec des allées droites comme les rues de Berlin, de grandes perspectives de verdure, des arbres taillés en L'XLLEMAGNE DU NORD. LE RHIN ALLEMAND ET LE RHIN ALLEMAND ET L'XLLEMAGNE DU NORD. MbeclI& PORTE DE LA COLONNADE X POSTDAM. CHAPITRE V. 409 pyramides par le ciseau des jardiniers- gé6O- meètres, des partéèrres dessinés au compas, des bordures en buis qui prennent toutes les figures imaginables, des orangers dans leurs caisses vertes, auxquels la rigueur du climat ne permet hors la serre que de courtes appa- ritions; des vases, des statues, des emblèmes, des bassins, des jets d'eau. LD'eau est le triom- phe de Postdam sur Versailles. Une vraie ri— vière, le Havel, y fait des lacs et des cascades naturels, à bien moins de frais que la machine de Marly dans le parc du grand roi. Pour ter— miner, il ya une ville triste, silencieuse, vé- ritable désert pavé, éclairé, lavé; pourvu d'é- glises et de casernes monumentales; percé de rues, d'avenues trop longues et trop larges, qui vont aux habitants comme des vètements d'emprunt, et où ceux-ci paraissent honteux d'habiter, mal à Paise dans toute cette gran- deur à force d'y étre à Paise. Voilà Postdam, et qu'on me dise lequel de ces traits ne S'ap- plique pas à Versailles? Si je parcours, dans un rayon de quelques lieues, les parcs éet les jardins, la mème im- pression se fait sentir. Six terrasses et autant 4⁴0 ALLEMAdNE DU NORD. d'escaliers de marbre me font monter au pied d'un chäteau élégant, léger, vraie villa de prince, composé d'un seul étage, décoré d'une colonnade du meilleur goüt.(C'est Trianon, m'écriaije. — Non, dit mon guide, c'est Sams-Soαi. v Sans-Souci était la maison de plaisance de Frédéric. I Sy retirait loin des affaires, des soldats, des tambours, pour étre, selon le nom de l'endroit,( sans souci Y. Je me présente pour visiter Pintérieur.& Krrière! Y crie un fantassin sorti d'une guérite, et qui hérisse devant moi sa baionnette et son casque armé de chevaux de frise dorés. Il parait qu'une bande de petits princes venus de Berlin font la dinette à Sans-Souci. Je les entends rire dans un parterre. De grands estafiers galon- nés d'or leur portent des vins, des fruits, des patisseries. Pen arréterais volontiers quelque chose au passage; mais(la garde qui veille aux barrières du Louvre 5 ne me quitte pas de Pil. Pentendrai donc sauter les bouchons du vin de Champagne, doux souvenir de la patrie, auquel je regrette de ne pouvoir Was- socier que par la pensée. Une cantinière, pour CHAPITRE V. 4¹ quelques groschens, me propose un verre de bière ou de coco qui n'adoucit pas mes re- grets. Je me promène tout le jour sous Tœil et le gouvernement de mon guide, personnage heureusement peu loquace. Il me montre, avec le scrupule propre aux gens de son état, tous les colifichets que la fantaisie des princes et le goüit du temps ont semés dans ces magni- liques forèéts, devenues jardins. Je visite tour à tour, avec la dose d'enthousiasme qu'ils mé- ritent, une maison japonaise, un temple de FAmitié, une faisanderie, une grotte de Nep- tune, plusieurs rocailles, qui feraient trèés- bien, en petit, sur une cheminée; une mon- tagne avec des ruines, un bain romain, un village russe, trois ou quatre palais dont je ne puis deviner Pusage, si ce west d'exercer la patience des sentinelles et les jambes des touristes; mille choses encore, parmi lesquelles le fameux moulin de Sans-Souci. Lhistoire en est connue, et ceux qui Pont oubliée la reli- ront dans les jolis vers d&ndrieux. Deux choses wont gaté le moulin. D'abord on Ta remis à neuf: plus d'illusion. I me le faut centenaire, ———————.ꝗ— ALLEMAGNE DU NORD. décrépit, ne battant que d'une aile. Ce n'est l'avis ni du meèunier ni de la meunière, un trés-beau couple, que j'ai vu assis devant leur maisonnette, avec leurs enfants. Autre tort, celui- ci plus grave: on n'y fait pas de galèette. Or, je vous prie, à quoi sert un mou— lin qui ne fait pas cuire de la galette pour les passants? Ici mon guide se sépare de moi. Le drole, jusque-là taciturne, retrouve la voix pour r6- clamer le double du prix convenu. Vraiment le lieu et le temps sont mal choisis. Je lui ferme la bouche par ces mots:(Il y a des juges à Berlin!po Lintérieur du chateau de Postdam mérite une visite, surtout la partie qui contient les appar- tements du grand Frédéric. Is sont restés tels que celui-ci les a laissés. Ceè sont les mémes salles, les mémes tableaux, les mèémes meu- bles. On pousse le respect jusqu'à conserver les taches faites par ses chiens sur les tapis et les tentures. Frédéric, si rude pour tout le monde, n'était débonnaire qu'avec ses chiens. Dieu sait quelles libertés il leur laissait pren- CHAPITRE V. 4¹3 dre! Il voulut étre enterré près d'eux: voœu cynique, cruelle raillerie contre les hommes. Pouvait-il exprimer plus crüment son möpris pour eux? La salle à manger est simple. Je m'y suis assis, et j'y ai fait collation aupréès d'une pe- tite table et sur un siége qui servirent à Fré- déric. Ce sont fantaisies innocentes qu'il faut Satisfaire en voyage: n'a point qui veut occa- sion de s'asseoir à la table d'un roi. Je son- geais, en croquant un fruit vert, échantillon plus que médiocre des vergers du Brande- bourg, que Pombre du grand roi, revenue par miracle à la vie, serait bien moins choquée de mon irrévérence qu'éètonnée de ma fruga- lité, à deux pas de sa table et de son buffet. Jamais ce lieu auguste ne connut les fruits verts et le pain sec. Il éEtait grand mangeur, le bon prince, et tout à fait de taille à tenir téte, sur la bonne chère, au plus illustre des Bourbons. Son palais blasé avait besoin d'é- pices et d'aromates. Lui-mëme inventa un mets composé de substances si fortes, que son cui- sinier refusa d'abord de Pexécuter. Forcé d'o- béir, il le baptisa hombe d lU Sardanqpale. ——— 4¹4 ALLEMAGNE DUDU NORD. Atteint de la maladie qui Pemporta, Frédéric ne reétranchait rien de sa table;'appétit fut la dernière chose qu'il perdit. Zimmermann, meédecin du roi, le déclarait« incorrigible sur Tinsobriété v„, et ne pouvait remporter au-— cune victoire sur la polenta et les pàtés d'an- guilles v.—(Lappeétit est si extraordinaire, Ecrivait Mirabeau, en mission secrète à la cour de Prusse, qu'on mange la plupart du temps de dix à douze plats, tous des plus recher- chés. Pour déjeuner et souper, o prend des beurrées couvertes de langue fuméé et d'une bonne dose de poivre!. 9 Voici le menu d'un diner écrit, le 20 oc- tobre 14780, de la propre main du roi, sur un calepin, que, suivant un usage établi, son cui- sinier lui présentait régulièrement à la ſin du repas. Après ce qu'on a vu plus haut, Portho— graphe n'étonnera personne: I. So ο dαννο sdlsi fie. II. Allles de pendros ꝗgldcë⁸ νο uαꝗ ou& et petit pois. III. Petit patés d la vomaine. IV. Des alloòtes. V. Des clops de vedu d Vangloise. Histoire secròte de ld co dde Rerlin, par Mirabeau. ————7——————————————————— LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. N F REDERIC II MUSICIEN. CHAPITRE V. 4¹5 (Combien, demandai-je à Thôte d'une cave célèbre à Berlin, coùterait un repas d'après le menu que voilà 2» Lhomme calcula, additionna, et, finalement, assura qu'avec vins de France, madère et vins du Rhin, Monsieur en serait quitte facilement, pour huit louis. — Pas davantage 2.. Servez-moi donc une tranche de bœuf et des radis!)o La salle de concert m'a montré Frédéric musicien. Son pupitre à musique, ses cahiers, sà flüte y sont déposés. On sait sa passion pour cet instrument. II Papprit de bonne heure, et non sans succès.„OQuel dommage, disait Di- derot, qu'un grain de sable de Brandebourg en gate Pouverture! D— Mon fréère, raconte la margrave de Bareuth, appelait sa flüte sa principessdu, disant qu'il ne serait jamais amou- reux que d'elle. Pour yTéẽpondre, j'appelais mon luth prince, lui disant que C'était son rival. 5 Sébastien Bach Sexplique autrement sur le gé- nie musical de Frédéric:„Vous croyez peut- etre, disait- il, que le roi aime la musique? Erreur extrème: il n'aime que la flͤte. Et si 416 ALLEM AGNE DU NOR0D. vous croyez qu'il aime la flute, seconde er- reur: il n'aime que sd flüte.9 Ioyea dans la méme salle un clavecin, qui Sservait à Quantz pour accompagner le roi. Ce Quantz était un bonhomme, mattre de chapelle et favori du roi, ce qui avait donné lieu à ce raisonnement en baroco(Quantz mène le roi, Mme Quantz mène son mari, le chien de Mme Quantz mène Mme Quantz; donc c'est le carlin de Mmne Quantz qui mène la Prusse. 5 Le tombeau de Frédéric termine naturelle- ment une excursion à Postdam. Une tombe est la conclusion de toute histoire humaine. Frédéric mourut dans une salle du palais de Sans-Souci. On y montre encore le fauteuil dans lequel deux soldats de sa garde roulaient 1e malade au soleil. II n'était plus que Pombre de lui- méme. Ses généraux et ses soldats, interrogeant son ceil bleu, jadis si plein de flamme, et maintenant éteint, se demandaient si c'était la« leur père Fritz(unser Vater Hritz), comme ils Pappelaient. Pourtant il fut roi jusqu'au dernier jour, et sa volonté, sinon son corps, resta, selon le mot de Vespasien, CHAPITRE V. 447 debout jusqu'à la fin. Frappé d'une première attaque d'apoplexie et regardé comme mort, il se réveilla et terrifia tout le monde par un geste impérieux suivi de ces mots:( Taisez- vous! D II mourut le 17 aoüt 1786, à deux heures et vingt minutes du matin. Son méde— cin, appelé depuis la veille,'avait jugé sans ressource, beaucoup moins à l'odeur cadavé- reuse qui s'ehalait de son corps couvert d'ul- cères, qu'à ce que, pour la première fois de son règne, il ne se rappela point n'avoir pas expédié les affaires du cabinet.(Et c'était bien conclure, ajoute Mirabeau, à qui j'emprunte ce fait; ce n'est qu'en mourant qu'il pouvait oublier son möétier. O5 Les premières lignes de son testament con- tenaient ces mots, triste profession de son ma— térialisme: Je rends à la nature le souffle de vie qu'elle m'a prété, et mon corps aux élé- ments dont il est composé. 5 Quant au vœu d'etre enterré près de ses chiens, sous la ter- rasse de Sans-Souci, on lui a fait Phonneur de ne pas l'exécuter. Son corps repose dans le caveau d'une église de Postdam. Un voya— eur qui visita cette tombe en 1806 emporta, 27 — 2Q²* D 4¹8 ALLEMAGNE DU NORD. comme souvenir ou comme trophée, PEpEe du vainqueur de Rosbach. II coupa aussi, dans le cabinet du roi, un morceau du tapis de sa table de travail. Le touriste qui se passait de telles fantaisies voyageait avec trois cent mille baionnettes, et se nommait Napoléon. Son voyage coũta bien d'autres choses à la Prusse! 999 CHAPITRE VI VOLTAIRE ET FREDERIC LE GRAND Origine des relations de Voltaire avec le prince royal.— Avé- nement de Frédéric.— Premiére entrevue.— Court voyage à Berlin.— Echee diplomatique. Nouveau voyage.— Lune de miel bientôt troublée.— Le Juif Hirschell.— Le docteur Akakia.— Auto-da-fé.— Brouille complète.— Départ de Voltaire.— Mésaventure à Francfort.— Conclusion èt mo- ralité. II ya dans Thistoire de Postdam et de Berlin un épisode singulièrement curieux: ce sont les relations de Frédé ric èt de Voltaire Ce sujet doit étre traité à part et avec le développement qu'il mérite. On me permet- tra ce court moment de halte et de repos entre deux monuments et deux descriptions Lorigine de ces relations remonte à Pannée 42⁰ ALLEMAGNE DU NORD. 1736. Frédéric, alors prince royal, dans toute Tardeur de son goũt pour la littérature fran- caise, en prit L'initiative, par une lettre dont Voici les premières lignes et les dernières: MoNsEUn, Quoique je n'aie pas la satisfaction de vous connattre personnellement, vous ne m'en ètes pas moins connu par vos ouvrages. Ce sont des trésors d'esprit, si Pon peut s'ex- primer ainsi, et des pièces travaillées avec tant de goũt, de délicatesse et d'art, que les beautés en paraissent nou- velles chaque fois qu'on les relit. Je crois yavoir reconnu le caractère de leur ingénieux auteur qui fait honneur à notre siècle et à l'esprit humain. Les grands hommes mo-— dernes vous auront un jour Pobligation, et à vous unique- ment, en cas que la dispute, à qui d'eux ou des modernes la préférence est due, vienne à renaitre, que vous ferez pen- cher la balance de leur coôté. Je suis avec toute P'estime et la considération qui vous sont dus, Monsièeur, votre aflectionné ami, FREDERIC, PRINcE ROYAL DRH PRUSSE. Voltaire répondit dans sà prose la plus brillante, et c'est ainsi que naquirent une amitié célèbreé et une correspondance qui dura plus longtemps qu'elle. Frédéric habitait alors le chaàteau de Remusberg. Jouissant, comme CHAPITRE VI. prince royal, de tout son loisir, il fit de son commerce avec Voltaire une occupation 86- rieuse et assidue. La passion s'en méela. Son goüt pour les vers de notre poé'te fut un des enthousiasmes de sa jeunesse. Ses lettres, datées deé ce temps, respirent une tendresse juvénile. Voltaire est le« sublime, le divin Voltaire v, et le prince se déclare(son très- dévoué, très-fidèle, très-tendre ami v. Il pro- fessèe une touchante sollicitude pour la santé débile de son ami. Un jour viendra qu'il lui enverra, par épigramme, du quinquina en guise d'ellébore. Kujourd'hui il lui envoie, par ses courriers, des pilules pour les maux d'en- trailles, des poudres pour Pestomac, et Vol— taire, à qui le roi Stanislas rendait déja des offices semblables, s'excuse( de l'insolence qu'il a de prendre deux rois pour ses apothi- caires. O Mais sur quoi le royal écrivain ne cessèe de revenir avec mille louanges, c'est sur le génie poétique de Pauteur de la Henridde et de Zdbre. Vous avez ravi à Vrgile, écrit-il(47 février 1738), la gloire du poëme épique, à Corneille celle du thèàtre; vous 42² ALLEMAGNE DU NORD. en faites autant à présent aux&pitres de Despréaux. Il faut avouer que vous étes un terrible homme. Et ailleurs(28 mars 1738): Pai lu la Merope avec toute Pattention dont je suis ca- pable, sans y apercevoir de défauts. Il en est de vos ou Vrages comme du soleil; il faut avoir le regard très-pergant pour Ydécouvrir des taches. La souplesse merveilleuse de ce génie uni- versel P'étonne aussi. Comment fait- il pour écrire à la fois tant de choses dans des genres si différents? Frédéric, qui partage sur le compte de ld Henriade les illusions bienveil- lantes du xvinle siècle, parle ici comme la bostérité. Mon cher ami, vous m'ètes un étre incompréhensible. Je doute s'il y a un Voltaire dans le monde. J'ai fait un SVS· teme pour nier son existence. Non assurément, ce n'est bas un homme qui fait le travail prodigieux qu'on attribue à M. de Voltaire. II ya à Cirey une académie composée de l'ẽlite de l'univers; il yůa des Philosophes qui traduisent Newton; il y a des poëtes héroiques; il y a des Corneilles, il ya des Catulles, il y a des Thucydides, et Pouvrage de cette académie se publie sous le nom de Voltaire... 5 Pour répondre à ce concert de louanges et CEH.KPITPRE VI. 423 renvoyer tout cet encens, Voltaire w'est pas en peine. On sait quel fin et habile courtisan il Etait. Ses lettres au prince royal sont des chefs- d'œ“οi¹re de flatterie fine, piquante, semée de sel attique, et parée de toutes les gràces de Pesprit, sinon des effusions du cœur. Le prince devient sous sà plume dονοue Hredéericus,« le Marc-Aurèle germanique, le Salomon du Nord.9o Un prince qui pense aux hommes, s'écrie-t-il avec enthousiasme; qui fait son bonheur de leur félicité! On demandera dans quel roman cela se trouve, et si ce prince Se nomme Alcimédon ou Xlmanzor, s'il est fils d'une fée ou de quelque génie? Non, Messieurs, c'est un étre réel; c'est lui que le Ciel donne à la terre sous le nom de Frédeéric. II habite d'ordinaire la solitude de Remusberg; mais son nom, son eésprit, ses vertus, ses talents sont. déja connus dans tout le monde.(Lettre de novembre 1738.) En juin 1738, il courut des bruits d'une guerre entre PAllemagne et la France. Frédé- ric se häta d'assurer Voltaire&que si le sort ou le déemon de la guerre le rendait ennemi des Francais, la haine n'aurait jamais d'em- pire sur son esprit, et que sou couͥr· démen- tirait son bras.» X& quoi Voltaire répond ga- 4 42⁴ ALLEMAGNE DU NORD. lamment en invitant le roi à la conquéete de la France: Votre esprit, votre ardeur guerrière, Des Frangais se feront chérir; Vous aurez le double plaisir Et de nous vainere et de nous plaire. 4 Et, poursuivant sur ce ton d'aimable badi- nage: Je demande en grace à Votre Altesse Royale qu'une des premières expéditions de ses campagnes soit de venir re- ö prendre Cireyſt, qui a été trés-indignement détaché de Remusberg, auquel il appartient de droit. Mais, à la paix, ne rendez jamais Cirey, je vous en conjure, Monseigneur; AJ rendez, si vous voulez, Strasbourg et Metz; mais garde: votre Cirey. A cè commerce de compliments s'ajoutait un échange de petits présents, lesquels bas- sent depuis longtemps pour entrétenir P'a- mitié. Voltaire donna le signal par une belle Ecritoire d'un artiste parisien très-célèbre dans son art. Frédéric répondit par une boite de jetons d'ambre de Prusse, et surtout par un Terre de Mne du Chaàtelet qu'habitait Voltaire. ICCC CHAPITRE VI. 4²³⁵ quartaut de vin de Tockay, que Voltaire célèbre en petits vers dignes d'Xnacréon ou d'Horace. Ce nectar jaune de Hongrie Enfin dans Bruxelle est venu. Et quand Voltaire en aura bu Quelques coups avec Emilie, Son misérable individu, Dans son estomac morfondu, Sentira renaitre la vie. La Faculté, la pharmacie, N'auront jamais tant de vertu. Adieu, monsieur de Superville t, Mon ordonnance est du bon vin. Frédéric est mon médecin, Et vous m'étes fort inutile. Adieu, je ne suis plus tenté De vos drogues d'apothicaire, Et tout ce qui me reste à faire, C'est de boire à votre santé. Pauvre vin de Hongrie, recu si gaiement, et si gaiement chanté, croirait-on qu'il est resté D 2 sur le cœur du poëte? Ecoutez comment il 1Son médecin. 42⁰6 ALLEMAGNE DU NORD. en parle dix ans plus tard, c'est-à-dire après 70 la rupture: 49 0 On(c'est Frédéric) m'écrivait: NMon chen ami, et on me parlait souvent, dans les dépèches, des marques solides d'amitiè qu'on me destinait quand on serait sur le tròne. Il(c'est toujours Frédéric) y monta enſin quand j'étais à Bruxelles, et il commenga par envoyer en France, en am- bassade extraordinaire, un manchot nommé Camas, ci- IN devant Frangais réfugié, et alors officier dans ses troupes. 4 Camas, en arrivant au cabaret, me dépèécha un jeune homme, qu'il avait fait son page, pour me dire qu'il était 4 trop fatigué pour venir chez moi, qn'il me priait de me rendre chez lui sur l'heure, et qu'il avait le plus grand et le plus magnifique présent à me faire de la part du roi son maitre. 0(Coureèz vite, dit Mue du Chäàtelet; on vous envoie sü- rement les diamants de la couronne. Y Je courus, je trou- Vai l'ambassadeur, qui, pour toute valise, avait derrière sa chaise un quartaut de vin de la cave du feu roi, que le roi régnant m'ordonnait de boire. Je m'épuisai en protes- tations d'étonnement et de reconnaissance sur les marques liquides des bontés de Sa Majesté, substituèes aux solides dont elle m'avait flatté, et je partageai le quartaut avec Camas. Mais ce détail est prématuré. Frédéric et Voltaire ont encore pour plus de dix ans de CHAPITRE VI. 427 bonne amitié. Revenons à la correspondance de 1740. Elle a encore un cõté curieux: ce sont les confidences littéraires du poëte et du roi. Tous deux se communiquent réciproque- ment leurs Guvres. Vers et prose circulent de Remusberg à Cirey. On dirait que les cour— riers d'Etat n'ont été inventés que pour le com- merce de ces deux beaux esprits. Voltaire n'y vd pas de main morte dans P'éloge des poésies du roi. II le traite, sans marchander,(de Mi- chel-Ange ou d'Albane. Peu d'académiciens de France s'exwpriment avec autant de force.» Et, bour la légéreté et Penjouement, son patron est Horace: O prince aimable et plein de gràce! Parlez: par quel art immortel Avec un goũt si naturel Touchez-vous la lyre d'Horace? Il est vrai que Frédéric commet des solé— cismes et ne sait pas Porthographe. Mais qu'est- ce que cela? dit Voltaire. Louis XIVen faisait bien d'autres, et le grand César était mis par les siens au- dessus de la grammaire: Cœsdy 28t Sνενοο σεοh“Naticum.& quoi lè roi, qui n'en- 1 9„(„—„4c„.„00 4² ALLEMAGNE DU NORD. tend pas raillerie sur cela, répond aveéc un grand sens: Louis XIV Etait un prince grand par une infinité d'en- droits; un solècisme, une faute d'orthographe, ne pouvaient ternir en rien P'éclat de sa réputation, établie par tant d'actions qui Pont immortalisé. II lui convenait en tous sens de dire: Cœsdr est suννεν‘gᷓu¹˙mpmuticam. Je ne suis grand par rien. II n'y aà que mon application qui pourra peut-etre un jour me rendre utile à ma patrie, et c'est là toute la gloire que j'ambitionne. Voltaire se le tint pour dit, et se résigna au role de professeur d'orthographe. Mais avec quelle gràce et quel esprit il en fit la beso- gne! Sire, disait Boileau à Louis XIV, qui Iui montrait de méchants vers de sa compo- sition, laissez cela aux rimeurs de profession. Votre Majesté n'y connait rien. Elle s'entend mieux à prendre des villes. Y Boileau était un bourru qui n'entendait rien au métier de cour— tisan. Il faut voir comment Voltaire, d'une tache bien autrement ingrate, fait sortir mille com- pliments agréableés, mille jeux flatteurs: S'il plait à Votre Altesse Royale, n'ecrivez plus opiνEẽ,u par un 9, et daignez rendre à ce mot les quatre syllabes CHAPITRE VI. 429 dont il est composé. Voilà les occasions où il faut que les grands princes et les grands génies cèdent aux pédants... Puisque me voici sur les syllabes, je supplierai encore Votre Altesse Royale d'écrire vice avec un c, et non avec deux ss. Avec ces petites attentions, vous serez de PAcadémie quand il vous plaira; et, principauté à part, vous lui ferez bien de I'honneur. (Tettre qu ler janvien 4739.) La mort du roi Frédéric- Guillaume, en 1740, appela Frédéric sur le trône. Voltaire lui adressa aussitét les beaux vers qui sont, dans toutes les mémoires: Quoi! vous ètes monarque, et vous m'aimez encore? Frédéric lui répond par une lettre toute pleine de ses projets futurs et de ses actes: Pai posé les fondements de notre nouvelle académie. Pai fait acquisition de Wolf, de Maupertuis, d'lgarotti; j'attends la réponse de S'Gravesand, de Vaucanson, d'Eu- ler. J'ai établi un nouveau collége pour le commerce el les manufactures. Pengage des sculpteurs et des peintres. Nobleés paroles; mais il est juste de restituer cette ligne qui les précède: Pai commencé par augmenter les forces de LEtat de ——— 430 ALLEMAGNE DU NORD. seize bataillons, de cinq escadrons de housards, et d'un escadron de gardes du corps. Un soudard de génie et un homme de S lettres: voilà Frédéric tout entier. Frédéric et Voltaire se virent pour la pre- mière fois au mois de novembre de la meme année. Frédéric eut d'abord la fantaisie de Faller surprendre à Cirey. II entra incognito dans Strasbourg, sous un costume d'officier, avec le nom de comte Dufour. Recu à souper par le maréchal de Broglie, gouverneur de Strasbourg, il fut reconnu par un grenadier de sa propre garde, déserteur au service de la France, Ss'esquiva sitot qu'il put, remonta à cheval, repassa le Rhin, et repartit aussi vite qu'il était venu. Voltaire, mandé par lui, Talla rejoindre dans son chäteau de Meurs, sur la Meuse, à deux lieues de Clèves. Tous deux ont laissé par écrit Pimpression que pro— duisit sur eux cette visite. Voltaire dit: Je trouvai, à la porte de la cour, un soldat pour toute garde. Le couseiller privè Rambonnet, ministre d'Etat, se promenait dans la cour, en soufflant dans ses doigts. II e. 431 portait de grandes manchettes de toile sales, un chapeau troué, une vieille perruque de magistrat, dont un côté entrait dans une de ses poches, et'autre passait à peine l'épaule. On me dit que cet homme était chargè d'une af- faire d'Etat importante, et cela était vrai. Je fus conduit dans l'appartement de Sa Majesté. Il n'y avait que les quatre murailles. Paperęus dans un cabinet, à la lueur d'une bougie, un petit grabat de deux pieds et demi de large, sur lequel était un petit homme affublé d'une robe de 5 chambre de gros drap bleu: c'était le roi, qui suait et qui tremblait, ssus une méchanteé couverture, dans un accès de fièvre violent. Je lui fis ma réèvérence, et commençai la connaissance par lui tater le pouls, comme si j'avais été son premier médecin ſ. Frédéric écrivait de son coté: Jai vu ce Voltaire, que j'étais si curieux de connaitre; mais je T'ai vu ayant ma ſièvre quarte, et'esprit aussi dé- bandé que le corps affaibli. Enfin, aveéc des gens de son espèce, il ne faut pas étre malade; il faut mème se porter très-bien et ètre mieux qu'aà son ordinaire. II a l'éloquence de Cicéron, la douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... II nous a déclamé Mahiomet, tragédie admirable qu'il a faite: il nous à transportés hors de nous-mémes, et je n'ai pu que l'admirer et me taire. (Lettre dii 2I sehtmbre 4740.) Mem. poun lu vie de M. de Voltdinè(par lui-mèeme), p. 54. 432 ALLEMAGNE DU NORD. En 1744, la guerre éclate sans refroidir ardeur du roi pour sa correspondance. Seu- lement, au lieu d'etre datées de Postdam et de Berlin, ses lettres sont datées du bivouac ou du champ de bataille. On dit les Autrichiens battus, et je crois que c'est vrai.» Ces mots se lisent, en ma- nière de post-scriptum, à la fſin d'une lettre ePédiée le lendemain de Pimportante victoire de Molwitz(10 avril 1741). Voltaire s'empare avec empressement de ce nouveau thème offert à sa verve poétique, et de rimer avec ardeur, et sur tous les tons, Moire et vcloire, lauriers et guerriers. Je sais bon gré à Frédéric de Setre lassé le premier de ceés adulations. Je vous prie, lui dit-il, trève de héros, d'héroisme et de tous ces grands mots qui ne sont plus propres, depuis la Paix, qu'à remplir d'un galimatias pompeux quelques pages de romans ou quelques hémistiches de vers tragiques. Vos vers légers, mélodieux, Par un élégant badinage Amuseront et plairont mieux Que par l'encens et par lhommage, Qui, vous soit dit, est un langage Bon pour faire bailler les dieux. 433 eee Ces derniers mots ne sont pas sans aigreur. C'est que nous entrons dans la période dé- croissante de Fenthousiasme de Frédéric pour Voltaire. Si Voltaire eüt été sage, il en eüt re- connu les symptomes. II fit un second voyage auprès du roi, chargé d'une négociation se- crète de la cour de France. Si le poäöte fut feté, Pambassadeur ne fut guère pris au sé- rieux. II avait rédigé pour le roi de Prusse une note en neuf articles, avec une marge blanche pour recevoir les observations de Fré—- déric. Ce dernier n'y inscrivit que des bouf- fonneries. Voici des fragments de cette pièce burlesquement diplomatique: DE LA MAIN DE VOLTAIRE. DE LX MAIN DE FREDERId. 10 Votre Majesté saura 4 Ce BASSVE- dOο es que le sieur Basseαοnt, prè- ahpαν nt celui quιν‘ο α mier bourguemestre d'Am- soin d'engraisser les chd- sterdam, est venu prier pons el les coꝗs MInde poun M. de la Ville, ministre deleurs Hautes Puissancesꝰ. France, de faire des propo- sitions de paix. 43⁴» ALLEMAGNE DU NORD. 50 Quiconque a parlé seu- 50 On les ij neceurd, biribi, lement un quart d'heure au Ala fagon de banhœri, 5 duc d'Aremberg... etc., à Mon ami. tous les partisans de lAu- e triche, leur a entendu dire N qu'ils brülent d'ouvrir la campagne en Silésie. Avez- vous en ceè cas, Sire, une autre allièe que la France? 90 Voltaire, dans cet av- 90. La seule licle, demandait ι ο commission que je puisse K queνe ροοα] dαι,αα le vous donner pour la France, N q huνt vaphρ⁰ν ,i. α αν c'est de leur conseiller de coο d +Hramce. Hrédéric se conduire plus sagement N veροαͤ cιειαοοẽee: qu'ils n'ont fait jusqu'à prè- Sent. Voltaire se tint pour content de son am- bassade, en quoi il me parait peu difficile; je soupçonne ce grand moqueur d'avoir, en cette occasion, trouvé son mattre. La tragédie de Semiramis, qu'il envoya quel- —.—— que temps après, fut médiocrement recue de Frédéric, bien revenu de la ferveur d'autre- fois. II loua de grandes hedutés de détuil etH de 1 ————ů—————ů——ů ů——— CHAPITRE VI. 435⁵ SUPperbes tirades. II ne sait cependant 8i les Sypectres el les ombres donneront d celte pièce out le pdjqον que Fauteur s'en promet. Attaquer l'ombre de Ninus, cette création imparfaite de Voltaire, mais d'autant plus chère à son cœur: quelle cruauté! Le roi ne Sarréta pas là. II avait à sa cour un rimeur subalterne, d'Xrnaud, disciple et créature de Voltaire, qui Pavait donné au roi. Frédéric osa P'égaler à son maitre dans une ode où tous deux sont traites de soleils, avec cette différence que Vol- taire joue le röle de soleil couchant: Déja PApollon de la France S'achemine à sa décadence. Venez briller à votre tour: N Elevez-vous, s'il baisse encore. ö Ainsi le couchant d'un beau jour Promet une plus belle aurore. 10 Que dit Voltaire 2 IIl était sous le charme, et sourit de cette boutade. Pourtant un re— proche se déguise sous Fenjouement de sa rEpOnse: Quel diable de Marc-Antonin! Et quelle malice est la võtre! 436 ALLEMAGNE DU NORD. Egratignez-vous d'une main Lorsque vous protégez de Pautre? Je touche à mes soixante hivers; Mais si tant de lauriers divers Ombragent votre jeune téte 5 Grand homme, est-il donc bien honnéte De dépouiller mes cheveux blancs De quelques feuilles négligées Que deéjà l'envie et le temps Ont, de leurs détestables dents, Sur ma téte à demi rongées? Ces vers et la lettre dont ils font bartie sont du 26 juin 1750. Croirait- on que Vol- taire les écrivait sur la route de Berlin, ou il se décidait, après de longs combats, à rejoindre son fantasque héros? Les avertissements de ses amis ne lui man— quèrent cependant pas, et avant et après son départ. Tous le blaméèrent, quelques--uns fort vivement. Quel charme Taveuglait donc? II le dit lui-méme: Je ne laissai pas de me sentir attaché à lui; car il avait de Lesprit, des gràces, et de Plus il était roi, ce qui fait toujours une grande seéduction, attendu la faiblesse hu- maine. D'ordinaire, ce sont nous autres gens de lettres qui tlattons les rois. Celui-la me louait depuis les pieds jusqu'à CUERR. la téte, tandis que Desfontaines et d'autres gredins me dik- lamaient dans Paris au moins une fois par semaine. Ainsi une sympathie intellectuelle déjà vieille, une jouissance d'orgueil qui s'esplique facile- ment, la satisfaction d'èchapper aux gredins de Paris», telles sont les raisons qui déter— minèrent Voltaire, contre Pavis deé tous les siens, contre son propre pressentiment, à sen- gager au service du roi de Prusse. Cèe dernier n'avait rien épargné pour obte- nir ce résultat. Honneurs, pensions, dignités, il avait tout prodigué. Les protestations les plus vives, les plus grandes instances se suc- cédaient dans ses lettres et sur sa bouche. Lèe roi était redevenu, pour la tendresse et la flatterie, le prince royal d'autrefois. II allait, 1 dans un moment d'enthousiasme, jusqu'à bai- ser la main de cet heureux favori,(main, dit Voltaire, qu'il devait un jour charger de chaines v. II y eut véritablement pour Voltaire quelques semaines de délices et d'enchante- ment. II pardonnait à Postdam de n'étre habité que par des bonnets de grenadiers et deés moustaches, et s'habituait à travailler au bpruit du tambour v. Leès fétes de la cour I'6- ˙7(çCꝙ—ͤ!.ö 2222 438 ALLEMAGNE DU NORD. tourdissaient un peu; mais les princes et les Princesses y jouaient la tragédie, et quelles tragédies? Les propres pièces de Voltaire: QAdipe, Jalre, Mahomet. Tout ce mondeèslà le traitait avec la meme déférence que le maitre. La propre sœur du roi, la margrave de Ba- reuth, femme d'un grand esprit et d'une cul— ture variée, recherchait son entretien, admirait son génie, se faisait son disciple, et recevait en souriant de petits vers galants improvisés Pour elle. Voltaire lui débitait, sans la facher, mais non pas sans faire froncer le sourcil 3 Frédéric, cette déclaration, composée en ma- nière de gageure: Souvent un peu de vérité Se mèle au plus grossier mensonge: Cette nuit, dans l'erreur d'un songe, Au rang des rois j'étais monté. Je vous aimais, Princesse, et j'osais vous le dire. Les dieux, à mon réveil, ne m'ont pas tout öté: Je n'ai perdu que mon empire. II donnait deux heures par jour au roi, bour polir ses vers et sa prose; le reste du temps lui appartenait. Le roi acceptait ses critiques, et n'osait, avec lui, se livrer aux in- CHAPITRE VI. 439 cartades de son caractère violent. Le jeu möétait pas, à beaucoup prés, aussi sur pour tout le monde. Lhonnete Thiébault, qui passa vingt ans à sa cour, avec Poffice de maltre de fran- cais, à fait lä-dessus de curieuses révélations. II s'agissait d'une pièce d'éloquence destinée à etre lue devant Pacadémie de Berlin“. Le roi contestait un solécisme: s'étant décidé à le corriger, il le fit, mais par un autre solécisme qu'il fallut bien lui signaler encore.«. vis, dit Thiébault, devenir subitement rouge de colère, les yeux enflammés, Pair dur et menacant, et toute la physionomie annoncant un homme disposé à prendre un parti violent. II rejeta la plume à côté de Fencrier, en di- sant:(Il n'y a donc qu'a laisser la phrase comme elle est.» Le roi céda pourtant; mais Thiébault déclare qu'un autre qu'un Francais Gne s'en serait pas tiré sans quelque coup dée botte dans les jambes Y. Voltaire avait sa table particulière, sa mai- son, ses équipages. Le soir, un souper réu- ILFloge de Voltdine. 4⁴0 ALLEMAGNE DU NORD. nissait le roi et ses plus intimes cohvives. C'était Lamettrie, d'Argens, Algarotti, Mau- bertuis, et autres épicuriens célèbres. Là on Eloignait les valets: des tables chargées de mets sortaient de terre et rentraient, au moyen d'un mécanisme. On causait avec li- berté, et méeme avec licence. II n'y avait de royauté que celle de Pesprit. Un bon mot don- nait la couronne, que vous enlevait un mot, meillèeur. Dans le plus fort de ses ressentiments, Voltaire se souvenait de ces soupers aveèc dé- lices. Licence à part, il avait raison. C Je ne sais, dit-il, mais il me semble qu'il y avait, Ia bien de Tesprit.» Bref, il a résumé d'un mot toute cette période:& Je fus recu comme Astolphe dans le palais d'Alcine.» Ceci se passait au mois d'octobre 1750. Deux mois après, le 26 décembre, il écrivait à Mme Denis, sa nièce, sur un ton bien dif fErent: Je vous écris à cöté d'un Poèle, la tète pesante et le cœur triste, en jetant les yeux sur la rivière de la Sprée, parce que la Sprée tombe dans PElbe, PElbe dans la mer, et que la mer regoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de cette rivière de Seine et je dis: Ma chère enfant, 0 CHAPITRE VI. 44¹⁴ pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur cette Sprée, et non pas au coin de notre feu?... Que j'ai de remords! Que mon bonheur est empoisonné! Que la vie est courte l... 5 Que s'était-il pass6? Uneé chose facile à pré- Voir. La jalousie était entrée, sur les pas de Voltaire, dans la petite colonie philosophique. Ces poétes, ces savants, ces beaux esprits, race irritable, virent avec ombrage l'extreme faveur dont jouissait le nouveau venu. Tout son génie ne le protégea pas auprés d'eux. De là des procédés équivoques, des propos aigres. II y a bien des petitesses dans le ca- ractère de Voltaire; il y a surtout celle- ci, de ne pouvoir pardonner une injure. La plus chétive Pexaspérait et le trouvait implacable. Tout s'envenime entreé gens d'esprit, dont la laugue est prompte et la plume effilée. II fallut sévir. Frédéric, vivement sollicité, s'y décida à regret. II renvoya la Beaumelle; il renvoya d'&xrnaud, ce soleil levant qui éEclipser Pastre déclinant du maitre. Ces exé- cutions Pindisposèrent. Ien voulut à Voltaire, quoique Voltaire eùt peut- étre raison: il ne lui pardonna pas la discorde qu'excitait invo- — 3 5 44³ ALLEMAGNE DU NORD. lontairement sa présence. Le reste des mécon- tents, des jaloux, des petits esprits, avides de querelles et de brouilleries, Sapercut d'un refroidissement. Pour Paggraver, ils se firent colporteurs de méchants bruits et de méchants propos. Le roi avait dit à Lamettrie, en par- lant de Voltaire:(Jaurai besoin de lui encore un an ou deux, puis je le renverrai. OUdAd on 4fꝝyiressé le qus de Lorange, on en jette Vé— corce.» Cela fit réflöchir Voltaire, qui songea à mettre en süreté(la pauvre écorce d'o- range». En attendant, sa langue vindicative se donnait carrière, et ses saillies blessantes naccommodaient pas les choses.(Cet homme, disait-il en parlant de Frédéric, c'est César et Labbé Cottin.» Une autre fois:(Le roi? dites- vous; appelez-le le maréchal des logis! oUn jour qu'il recevait une lettre avec cette sus- cription: 4 NM. de Voltalre, au chtedu, il saisit une plume, bifla P'adresse, et mit en grosses lettres: XU GoD DE GKRDE. Lamettrie étant mort,« Voilaà, dit-il, la place d'athée du roi devenue vacante.» Le mot n'tait que trop vrai. Mais la plus sensible injure pour Frédéric kut celle-ci. Un jour que Voltaire recevait de 22· CHAPITRE VI. 443 la part du roi des vers à corriger:(Messieurs, dit-il aux assistants, voici le linge sale de Sa Majesté qu'on m'envoie à blanchir, il faut que le vötre attende. 5 Sur ces entrefaites, survint un procès dés- agréable, intenté par Voltaire à un Juif nommé Hirschell. IIs'agissait de lettres de change pro- testées et deé diamants faux substitués aux véri- 0 tables, le tout pour une valeur de onze à douze 9 mille écus. L'Israélite, voleur effronté, mais protégé par Pobscurité des transactions, fit tout le scandale imaginable. Voltaire eut gain de cause; mais le retentissement qu'eut cette af- faire mécontenta le roi. Elle mit à jour cer- tains tripotages tolérés par son gouvernement. Elle fit découvrir aussi que Voltaire placait d'assez fortes sommes hors du royaume. II se défiait donc du roi? il songeait donc à le quitter? Joignez à cela quelques démarches indiscrètes en faveur d'une aventurière, et le courroux du roi grandit si fort, qu'il éloigna le favori de sa présence. Celui- ci écrivit à deux reprises pour se justifier et solliciter Phonneur d'une audience. Il ne réussit qu'à s'attirer, à deux ou trois jours d'intervalle, les réponses ALLEMAGNE DU NORD. accablantes qu'on va lirè: elles sont du 24 et du 28 février 1754: Potsdam, 24 février 4754. Pai été bien aise de vous recevoir chez moi; j'ai estimé votre esprit, vos talents, vos connaissances, et j'ai du croire qu'un homme de votre àge, lassé de s'escrimer contre les auteurs et de s'exposer à l'orage, venait ici se réfugier comme en un port tranquille; mais vous avez d'abord, d'une fagon assez singulière, exigé de moi de ne point prendre Fréron pour m'écrire des nouvelles. Pai eu la complaisance de vous P'accorder, quoique ce n'était pas à vous de décider de ceux que je prendrais en service. D'Ar- naud a eu des torts envers vous: un homme généreux les lui eüt pardonnés; un homme vindicatif poursuit ceux qu'il prend en haine. Enfin, quoique d'Arnaud ne m'ait rien fait, c'est par rapport à vous qu'il est parti d'ici. Vous aver été chez le ministre de Russie lui parler d'affaires dont vous n'aviez pas à vous méler, et Pon à cru queè je vous en avais donné la commission. Vous vous étes meélé des aflaires de Mne de Bentink sans que ce fut certaine- ment dans votre département. Vous avez la plus vilaine aflaire du monde avec le Juif. Vous avez fait un train af- freux dans toute la ville. L'affaire des billets Saxons est si bien connue en Saxe, qu'on m'en à porté de grièves plaintes. Pour moi, j'ai conservé la paix dans ma maison jusqu'à votre arrivée; et je vous avertis que si vous avez la Passion d'intriguer et de cabaler, vous vous êtes très-mal CHAPITRE VI. 4⁴⁵ adressé. Paime des gens doux et paisibles, qui ne mettent point dans leur conduite les passions violentes de la tra- gédie. En cas que vous puissiez vous résoudre à vivre en Philosophe, je serai bien aise de vous voir; mais si vous vous abandonneéz à toutes les fougues de vos passions, et que vous en vouliez à tout le monde, vous ne me ferez aucun plaisir de venir ici, et vous pouvez tout autant rester à Berlin. FREDERIG. Potsdam, 28 février 1751. Si vous voulez venir ici, vous en étes le maitre. Je n'y entends parler d'aucun procès, pas méme du vötre. Puis- que vous l'avez gagné, je vous en felicite, et je suis bien aise que cette affaire soit finie. Pespère que vous n'aurez plus de querelle;.., ces sortes de compromis sont flétris- sants; et avec les talents du plus bel esprit de France, vous ne couvririez pas les taches que cette conduite imprimerait à la longue à votre réèputation. Un libraire Gosse, un vio- lon de P'Opéra, un Juif joaillier, ce sont en vérité des gens dont, dans aucune sorte d'affaires, les noms ne dèevraient + Se trouver à cöté du vötre. J'ècris cette lettre avec le gros bon sens d'un Allemand, qui dit ce qu'il pense, sans em- ployer des termes équivoques et de flasques adoucisse- ments qui défigurent la vérité; c'est à vous d'en profiter. FREDERIC. Une entrevue avec le roi, quelques caresses de part et d'autre, raccommodeèrent les choses. 446 ALLEMAGNE DU NORD. Mais il restait à Voltaire de se brouiller avec Maupertuis. Maupertuis était un Breton, ayant des hommes de saà nation la ténacité et la roideur. C'était un Savant distingué; il s'était fait un nom comme membreè de la commission chargée de vérifler Taplatissement du globe terrestre au pole. Un beu vain, un peu rempli de lui-meme, il 86 tait fait représenter dans une gravure aplatis- sant le monde entre ses mains. Il avait des faiblesses et des travers d'esprit dont Voltaire S'est servi pour le couvrir de ridicule; mais cela n'empechait pas qu'il ne fät un savant Sérieux et estimable. Cétait Popinion de Fré- déric, qui lui avait donné la présidence de son Académie des sciences. Maupertuis Etait donc fort bien en cour; il avait meme épousé une dame d'honneur de la reine. Voici com- ment une querelle s'émut entre lui et Vol- taire. Maupertuis Sattribuait la découverte de je ne sais quelle loi de mécanique. Un savant ſix6 à la Haye, Konig, la revendiqua pour Leibniz. II allégua des lettres de ce dernier, mais sans pouvoir fournir les originaux. Mau- bertuis prit feu, souleva Pacadémie de Berlin, CENi III 4⁴7 et fit rendre une décision, signée du sage zuler lui-meme, par laquelle Konig, déclaré faussaire, était rayé de la liste des académi- ciens de Prusse, dont il faisait partie. Vol- taire aimait Kœnig, et ne haissait pas mal Mau- pertuis, quoique lui-méme Teùt, dans le temps, recommandeè à Frédéric. Cet arrét, injuste peut- etre, lui éEchauffa la bile; il immola à son tour FAcadémie et son président. Ce dernier surtout fut percé de traits. Un livre bizarre, qu'il ve- nait d'écrirer fut parodié par Voltaire, et fit rire tout Berlin.(Le bonhomme(c'est Vol- taire qui parle) y proposait sérieusement de faire un voyage droit aux deux poles, de dis- séquer des tétes de géants pour connattre la nature de Pame par leur cervelle, de batir une ville où Pon ne parlerait que latin, de percer un trou jusqu'au noyau de la terre, de guérir les maladies en enduisant les malades de poix-résine, et enfin de prédire Pavenir en Exaltant son àmé. 9 Frédéric rapprocha un instant les deux ri- Vaux; mais lui-méme, observant mal la neu- Sous ce titre: L Veνs lenyestx. 4⁴8⁸ XLLEMAGNE DU NORD. N tralité, attisait par ses éEpigrammes le feu de ö la discorde. Voltaire se crut joué, et reprit la Plume pour écrire le plus gai, le plus piquant des pamphlets, la célèbre Diatrihe dus docteus A euleiu, mèdecin dus pdpe, bientot suivie de lä Maemorable Seumncè et du Fraliò de Pdiο. Fré- déric intervint encore, cettè fois plus sérieu- sement. II ne pouvait souffrir que le président de la première académie de son royaume de- Vint le jouet de PEurope. Le Docteum AfEi courait sous le mantéau, en simple manuscrit. Le roi en prévient Pimpression: il fait venir Voltaire, se fait lire, avec mille éclats de rirée. la plaisante diatribe, en jette au feu les feuil- lets, et se croit tranquille pour Thonnèur de son académie. Pas du tout. Voltaire avait re- tenu une secondèe copie, et, dans le temps que Tune flambait dans la cheminée du roi, Fautre S'imprimait clandestinement à Berlin. Le roi FTapprend, s'emporte, et donne Pordre que toute Lédition soit saisie et brülée de la main du bourreau, en place publique, à Berlin. De la fenetre de son appartement, Voltaire put suivre tous les détails de L'exécution. Elle le fit rire, et lui arracha ce sarcasme: 4 Voyez-vous, dit- II. 4⁴9 il, Tesprit de Maupertuis qui sen va en fumée? Oh! quelle noire et épaisse fumée!» Puis, fai- sant allusion à quatre exemplaires qu'il avait soustraits pour les envoyer en Hollande, d'où Us devaient revenir par milliers:(Et ces quatre Pauvres petits déserteurs qui courent la poste et se sauvent en Hollande!po Cet auto-da-fé fut suivi d'explications amères entre le roi et son hôte. Une lettre du roi se terminait par ces mots:(Vous avez le cœur cent fois plus affreux que votre esprit n'est bèeau. 9 Voltaire, pour toute réponse, renvoya sa croix du Mérite, sa clef de chambellan et le brevet de sa pension sur la cassette de Sa Majesté. Quatre petits vers accompagnaient cet envoi, sans doute pour Padoucir: Je les regus avec tendresse Et je les rends aveèc douleur, Comme un amant, dans sa jalouse ardeur, Rend le portrait de sa maitresse. Frédéric lui fit tout reporter, en yY joignant un paquet de quinquina, faute d'ellébore. Le dessein de quitter la Prusse devint alors 20 J ———— ALLEMAGNE DU NORD. Pour Voltaire une idée fixe. Toute illusion était éEvandouie, et il écrivait a Mme Denis: Comme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends pas du tout faire la guerre. Je ne songe qu'à déserter honnetement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rève de trois années. Je vois bien gον⁰ Pressé L'orange. Ufaut penser à sauver PEcorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à Pusage des rois. Mon ame, signitie mon escldve. Mom chier ami, veut dire: Vous M'etes vlais quꝰndiſfe- vent. Entendez par, Je vous rendrdl henreu,— Je voꝛis SOlf. ſntrai tamnt que gᷣονν ⁵heso de vos. Soupeꝛ dvec moi ce soir, signiſie: Je me moquerd de vοοννs Ce S0ʃu. Le dictionnaire peut être long. Après plusieurs demandes éludées par le roi, Voltaire obtint enfin de partir. Leurs adieux furent sommaires. Le roi était à la Da- rade. (Sire, dit un officier, voici M. de Voltaire. qui vient prendre congé de Votre Majesté. — Bon voyage, Monsieur,»„ lui répondit Frédéric, et il tourna le dos. CHAPITRE VI. Lhéte adulé, encensé de ses petits soupers, n'eut pas d'autre audience de congé. II n'était quitte ni avec le roi, ni avec Mau- Pertuis. Le Docteur Afhaid, sorti deé ses cendres, courait, imprimé, par toute PAllemagne, et y donnait la comédie. Grande fureur de Mau— pertuis. II écrivit à Voltaire une lettre aussi gauche que violente, et qui ne devait pas mettre les rieurs de son côté. EIle se terminait par une menace d'assassinat.(S'il est vrai que votre dessein soit de m'attaquer encore, je déclare qu'au lieu de vous répondre par des écrits, ma santé est assez bonne pour vous trouver partout où vous serez, et pour tirer de vous la vengeance la plus complète. Rendez graces au respect et à Pobéissance qui ont jusqu'ici retenu mon bras, et qui vous ont sauvé de la plus malheureuse aventure qui soit jamais arrivée. 5 Voltaire, déja en route pour la France, recut cette lettre à Leipzig, en temps de foire. II commenca par la porter au bourgmestre, en mettant sa personne et ses biens sous la pro- tection de ce magistrat; puis il fit insérer dans 452 ALLEMAGNE DU NORD la Gurettèe de Leipziq, alors la plus répandue de toute LAllemagne, un Avis rédigé en ces termes: AVIS AU PUBLIC. In qulidam agſaont écrit à um fahitamnt de Leipæiq une lettre par luquelle iᷣ mendcè Jedi habitant de Vussdssiner, et JIes dsSdSSIHνs C visilement contraires auνα ꝙοονον]eges de Ia folre, o nie tous et um chacun de donner conmdis- Sanαν dudit quidam, quand il se Présenterd d¹ε porles de Leipæig. C'est um philosopfie Gi marehie en rauison composée de Vair distrcit et de Vadin précipité, Voœii rond et petit, Ia Peν) uue de mème, le nes écrdsé, Ia Pisionoνν]u e mal- Bdise, dut le visage plein, et Vespril Plein de ui-mnzme,; portant touljo le scalpel en poche Bouur dissẽquen les geants de haute lllle. Ceua qui en donneromt eonndissunνε u⁰—⁰hʃt mille ducals de rẽcompense, assignes sur les fonds de ld ville Ialine que ledit quνluαν falt bdtir, o ονο la premiòre comote d'or o? de diaman qui doit tomben incessamment sur Id lerre, selon les prédictions dudit quidam, pju- loSοοe“ e dssdsSsIn. CHAPITRE VI. 453 Voltaire expédia à Maupertuis un numéro de la gazette contenant cette annonce bouf- fonne, en yjoignant, pour le savant, la lettre Ssuivante: MoNstun LE PRHSsDENT, Pai regu la lettre dont vous m'avez honoré. Vous m'ap- prenez que vous vous portez bien, que vos forces sont entièrement revenues, et vous menacez de venir m'as- Sassiner. Quelle ingratitude envers votre pauvre docteur Akakia 1... Non content d'ordonner qu'on ne paye pas son médecin, vous voulez le tuer. Ah! Monsieur, ce procédé n'est ni d'un président d'académie, ni d'un bon chrétien tel que vous étes. Je vous fais mon compliment sur votre bonne santé, mais je n'ai pas tant de force que vous; je suis au lit depuis quinze jours, et je vous supplie de diffèrer la petite expé- rience physique que vous avez projetèe. Vous voulez peut- etre me disséquer? Mais songez bien que je ne suis pas géant des terres australes, et que mon cerveau est si petit, que la découverte de ses ſibres ne vous donnera aucune solution de l'àme. De plus 8, si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir que M. de la Beaumelle m'a promis de me poursuivre jusqu'aux enfers, et il ne manquera pas de m'y aller chercher. Quoique le trou que Pon doit creuser, par votre ordre, jusqu'au centre de la terre, et qui doit mener tout droit en enfer, ne soit pas encore commencé, il y a d'autres movens d'y aller, et il se trouvera que je serai N f 9 4⁵⁴ malmenèé dans l'autre monde, cuté dans celui-ci. ALLEMAGNE DU NORD. comme vous m'aurez persé- Au reste, je suis encore bien faible; vous me trouverez au lit, et je ne pourrai que vous jeter à la tote ma seringue et mon pot de chambre; mais, d es que j'aurai un peu de forces, je ferai charger mes pistolets Cν οrο pοννο, et, en multipliant ensuite la masse par le U 9 9 carré d e la vitesse, qusqu'à ce que Paction et vous SoyE réduits à zéro, je vous mettrai du Plonnb dans la cervelle; elle parait en avoir besoin. II est triste bour vous que les Allemands, que vous avez tant vilipendés, aient inventé la poudre, comme vous devez vous Plaindre de ce qu'ils ont inventé l'imprimerie. Adieu, mon cher Président. A Leipzig, le 10 avril 4753. P.-S. Comme il yů a cinquante à soix ante porsonnes qui ont pris la liberté de se moquer Prodigieusement de vous, elles demandent quel jour vous prétendez les assassiner. Muae Gotscher se flatte que vous pardonnerez en faveur de son sexe, lui donner une sauvegarde. Ses comptes ainsi réglés, Voltaire Poursuit à son esprit et que vous aurez la générosité de sa route jusqu'à Francfort. Là il tombe ma- lade, et écrit à sa nièce, Mme Denis, de le venir joindre. Celle-ci se hàte, mais elle trouve son oncle prisonnier de guerre; un caporal le 4⁵⁵ CHAPITRE VI. gardait à vue, et il y avait des baionnettes sous ses fenétres. Voici ce qui était arrivé. Un certain Freytag, homme de sac et de corde, agent subalterne du roi de Prusse près la ville libre de Francfort, était entré, un beau matin, dans la chambreè du voyageur, lui si- gnifiant d'avoir à rendre les eſfels précieuæ dérobés au roi son maſtre. (Heélas! Monsieur, lui répond Voltaire, je n'emporte rien de ce pays- là, je vous jure, pas meme des regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne brandebourgeoise que vous redemandez? — Ceetre, Monsir, répondit Freytag, Vανν de poëStie du roi, mon gracieux maitre. De tout men e Il sagissait d'un exemplaire des poésies de Frédéric, encore chargé sur les marges des corrections de Voltaire. On avait fait craindre au roi que ce livre publié avec le commen- taire ne fit rire à ses dépens, et il le faisait tardivement réclamer. Par malheur, le malen- contreux volume était encore à Leipzig, dans le gros des bagages que Voltaire faisait ache- 4⁵6 ALLEMAdNE DoU NORD. miner à petites journées sur la F convint d'attendre rance. Voltaire à Francfort que le ballot füt arrivẽ; sur quoi Freytag lui signa ce joli billet: Monsin, sitot le Jnos hallot de Leipsich Serd ⁰ lcοοe de poEH d ⁰ο hmon maltre, demadnde, t lοοννο de 0 Esl 9˙ Sd Majestæ PoiöslIIn rendi d mol, vouis pο v purtin o, voονss parditra bon. 4 Hrancfort, Jer de juin 1753. Ve e/α, rEsident du yo mο maitre. Voltaire écrivit au bas du billet: Bon poν νονε, de PoSHIR du¹ vHoꝰ VDοiee maltre. Au bout de quelques jours, pendant les- quels Mme Denis vint rejoindre son oncle, l 1¹¹ ballot arrive, le Précieux volume est remis àUx mains de Freytag. Voltaire se croit libre. IIlusion. Lagent prussien lui déclare qu'il a de nouveaux ordres, et qu'il faut rester jus- information. Grande fureur taire, qui se ravise, feint d'obéir, et dé- campe un beau jour, dans calèche de 10 uage, qu'à plus ample de Vol une méchante aveC son secrétaire et Sses gens. Sa nièce était restée avec! es bagages, Pour attendre la fin de pav enture. Mais les CHAPIITRE VI. fugitifs sont reconnus, arrétés, ramenés dans Francfort à pied, dans une boue liquide, entre quatre soldats, à travers les quolibets et les in- jures d'une populace hébétée.(On nous fourra, dit Voltaire, dans une espèce d'hôtellerie, à la porte de laquelle furent postés douze soldats; on en mit quatre autres dans ma chambre, quatre dans un grenier où l'on avait con- duit ma nièce, quatre dans un galetas ouvert, à tous les vents, où P'on fit coucher mon se- crétaire sur de la paille. Ma nièce avait, à la Vérité, un petit lit; mais ses quatre soldats, avec la baionneétte au bout du fusil, lui te- naient lieu de rideaux et de femmes de cham- bre. Nous fümes douze jours prisonniers de guerre, et il nous fallut payer cent quarante écus par jour. Toute cette affaire d'Ostrogoths et de Vandales étant finie, j'embrassai mes hötes, et les remerciai de leur douce récep- tion. Quelque temps après, j'allai prendre les eaux de Plombières; je bus surtout celles du EA Voltaire se vante lorsqu'il parle du Léthé: Mæemoires poumt servin d IhS̈eire de M. de Voltaire(par lui-méme). ALLEMAGNE DU NORD. Ia vérité est qu'il m'a rien oublié: témoin les Mémoires qu'il écrivit, p'une plume si mor— dante, plus de six ans aprés LEVEnement; témoin 1e sobriquet dont il lui Plut, avec ses amis, de baptiser Frédéric, et qui était le propre nom de son singe, Luc; témoin enfin les vux peu charitables et peu gẽnéreux qu'il formait contre son héros dans la crise terrible de la guerre de Sept ans. Il est vrai qu'il yeut depuis une réconciliation; que Frédéric ehvoya à Ferney une statue de Voltaire, avec cette dédicace: Vir immortalis! qu'en la lisant, Voltaire dit galamment:«C'est la signature du donateur.„ Iest vrai aussi que Frédéric composa pour son académie PHoge de Voltaire, oùd il yůà de belles choses. Mais tout cela ne fut qu'un re- Plätrage. Il leur était facile de sencenser de loin: ils n'aàvaient pu saimer de prés. Pour- quoi cela? Pour trois raisons, que je vais dé- duire rapidement, en manière de moralité. Je suis comme le vieil Esope, j'aime à voir ce qu'une fable montre. D'abord tous deux avaient trop d'esprit, et aimaient trop à s'en servir.( Diseur de bons mots, mauvais caractère. 9 Labruyère, qui a CHAPITRE VI. 459 dit cela, s'y entendait. II savait qu'un homme qui sacrifie tout à une épigramme, lui sacri- fiera un jour P'amitié. Le récit précédent le prouve avec surabondance. Que les médiocres et les simples se consolent donc. Si le génie leur manque, ils ont un beau dédommagement: ils goütent la douceur des affections confiantes et désintéressées. Ensuite, pour ce qui concerne Voltaire, je 'ai déjà dit, il était trop irritable, trop vin- dicatif. Qui ne sait pas pardonner ne sait pas aimer. L'amitié vit d'indulgence et de pardons réciproques. Cest notre incurable misère d'of- fenser nos plus proches, nos plus chers amis. Que faire? Fermer les yeux, ignorer le mal commis, ne se souvenir que du bien recu. Voltaire était Fhomme le moins capable de pratiquer cette vertu douce et paisible. Enfin, si j'envisage le caractère du roi de Prusse, c'est pour lui que je me sens le plus S6vère. Frédéric, si grand dans la politique et dans P'art militaire, avait dans le cœur je ne sais quoi de méchant et de malfaisant. Sa vie fourmille de vilains traits comparables à brutalement arrété dans celui de Voltaire 460 ALLEMAGNE DU NORD. Francfort. Presque toutes Ses amitiés ont tris- tement fini. Iétait de ceux qui se font d'un ami une Proie à leur égoisme. Une légére oflense, un caprice effacait à ses yeux toute une vie de dévouement et de bons offices. II s'est expOSE au reproche sanglant que lui fait Voltaire, d'étre comme les damnés, qui ne connais- sent pas la douceur de Pamitié.) Et puis il avait trop de möpris pour les hommes. Point de solide affection sans con- fiance, point de confiance sans estime. Quand on ne croit ni à la dignité humaine, ni à Pame immortelle, ni aux fins dernières, il reste, pour etre conséquent avec soi-mème, de ne se Ser- vir des hommes que bour son intérét.( Les khommes, écrivait un des confidents de Frédé- e Bastiani, ne sont rien à Ses yeux. S'ils Tamusent, il les caresse; s'ils le servent, il les nourrit. Cest toujours par rapport à Pavenir Plutòt que par rapport au pass6é qu'il les récom- pense. Nèe peut-on plus lui etre utile d'aucune maniéère, il néglige ou foule aux pieds t. 9 Paroles de Pabbé Bastiani, citées par Guibert, Voαοο en Alemagne, tome II, p. 240. CHAPITRE VI. 461 D'ailleurs ne me parlez pas d'un despote pour ami; il ya trop d'écueils cachés dans leur confiance. Avec eux la vie est une diplo- matie perpétuelle. Il faut sans cesse étre en garde et contre eux et contre soi-méme; point d'abandon, nul commerce. Thiébault, qui vécut vingt ans à la cour du roi, nous raconte au prix de quels ménagements et de quels sacri— fices il achetait la paix: c'est toute une tactique qu'il fallait mettre en œuvre: Mon plan, dit-il lui-mèéme, consistait: J0 A Ecouter le roi avec la plus grande attention, sans montrer le moindre empressement de parler moi-mème, à moins qu'il ne parüt le désirer; 2⸗% Ane point me laisser aller à ses mouvements de gaieté, qui, si on ne Parrétait pas, étaient quelquefois très-pétu- lants et finissaient toujours par avilir ceux qui s'y livraient; 30 A ne jamais parler de ce qui s'était dit dans nos con- versations, et méme à faire ce qui dépendait de moi pour qu'on ignoràt que j'eusse été appelé; 40 KAneé me meèler d'aucune sorte d'affaires; 50 Ane me présenter à ce roi que dans un costume aussi simple que décent l. 1 Thiébault, t. I, p. 21. CHAPITRE VII LUBECK ET HAMROURG LohRCk.— Retour au moyen àge.— Deux vieilles églises, deux vieilles légendes.— Une danse des morts.— Un hotel de ville.— La ligue hanséatique.— HauhOoUnG.— Marchands et marchandises.— L'Alster.— L'Elbe.— L'incendie de 1842.— Le blocus continental.— Statistique commerciale.— L'émigration allemande. Quitter Berlin à nuit Close, entrer le len“ demain matin à Lubeck, c'est ce qui S'ap- Pelle un heureux réveil. On se frotte les 39 non de sommeil, mais de surprise. Lubeck! le beau nom gothlique, et comme il sied bien au lieu qui le porte! Rien que d'ouir ces deux Sylabes, cela ne vous fait-il Pàs rèver ogives, ferrailles et bric-àA-brac?ꝰ Contentez-vous: la ———————— ——ͤ— 1 CHAPITRE VII. 463 ville tient toutes les promesses de son titre. C'est un brillant échantillon du passé, une relique du moyen àge, un témoignage curieux des Vieilles mœurs, de la vieille architecture, du vieil art de nos pères, de tout ce qu'il y eut, d'original et de rare dans notre vieille Eu- rope. Nuremberg au centre, Lubeck à Fextrème nord, sont comme les deux fragments d'un meme et vaste édifice, aujourd'hui en ruines: précieux fragments, admirables débris qui donnent au réveur, à Thistorien, au poéte, le vif sentiment, Pintuition lumineuse d'un monde et d'une société éEvanouis. Les maisons de Lu- beck ont trois à quatre cents ans d'existence écrits sur les pierres et les poutres de leurs facades, sur leurs balcons sculptés, sur leurs toits pointus, sur leurs pignons, sur leurs tou— relles, sur les vitraux de leurs fenétres, sur leurs portes bardées de clous, sur toutes les parties de leur structure, qu'une décoration ingénieuse signale au regard. Des rues en- tièsres, des places dans ce style font sur le spectateur une impression inévitable. Elles le vieillissent de trois siècles. Soulevez le mar- teau de fer d'une de ces maisons aux poutres 46⁴ ALLEMAGNE DU NORD. Ssaillantes et délicatement fouillées, sans doute vous ferez sortir quelque alerte fillette en jupe courte, en cotillon brodé, la quenouille au coté, Paumonière à la ceinture; ou bien quel- que bourgeois jovial, au ceinturon de cuir, au justaucorps tailladé, au chaperon garni de plumes de cod. Au lieu de cela, Phabit moderne parait et vous fait faire la grimace. Plus d'illusion possible devant le maussade uniforme adopté par toutes les nations MEu— rope. Nuremberg et Lubeck, voulez-vous un bon conseil? Décrétez que nul habitant ne Paraitra dans vos rues, si ce n'est en cos- tume du xve siècle; changez vos portefaix en hallebardiers, vos soldats en archers, vos notables en prévõéts des marchands, en con- suls, en prud'hommes. Je vous promets alors des visiteurs par milliers; je promets à vos octrois des recettes fabuleuses, et à votre carnaval le succès de celui de Rome et de Venise. Le chemin de fer nouvellement établi à Lu- beck frustre le voyageur d'une belle entrée par la Porte et le pont de Holstein. Cette porte, débris des fortifications féodales, est un beau mor- LE RHIN ALLEMAXND ET L'ALLEMAGNE DU NORD. PONT ET PORTE DU HOLSTEIN A LUBECK. GEKPIUERE VII. 465 ceau d'architecture gothique. Deux donjons à large ventre, coiffé's d'un toit en Eteignoir, flanquent un pavillon aigu par le faite, carré par la base, et tout percé d'ogives. Une belle ligne de créneaux circule autour des donjons, et de grandes figures de diables et de chi- mères, jouant le role de gargouilles, se tor- dent et vomissent, les jours de pluie, Peau qui ruisselle par leurs gueules béantes. Toute la famille des végétaux parasites s'est accro- chée aux crevasses des pierres, et travaille aveèc ardeur à les desceller, pour faire de la blace aux nids des corbeaux et des hiboux, héritiers l6gitimes de ces ruines. La cathédrale é&lève deux clochers pointus, qui sernblent, en temps d'orage, éEgratigner les nuées. Lage les a notablement endommagés, et Papre souffle que leur envoie la mer Baltique, leur Voisine, ne raccommode pas les choses. L'un d'eux penche mélancoliquement vers son fròre jumeèau, comme pour P'embrasser. Quelque ou- ragan lui en fournira les moyens. Il ne fera pas bon, ce jour-là, faire une trop longue prière dans T'église. Lintérieur contient des tombes antiques, un vieux tableau attribué à Hemling, 30 466 ALLEMAGNE DU NORb. de belles sculptures en bronze, en pierre, en bois, enfin une légende. Je ne puis donner ni les sculptures ni les tableaux; voici la légende. Jadis les chanoines de Lubeck avaient un privilége aussi ancien que leur chapitre: ils étaient prévenus de leur mort, vingt- quatre heures à Pavance. Une rose blanche, dépOSEE pendant la nuit sur leur stalle, était le mys- té'rieux signal. Singulier role que jouait la fleur des amours! Cueillir des roses 6veille partout des idées de plaisir et de féte; Pour les chanoines de Lubeck, cela voulait dire mettre ordre à ses affaires, appeler le confes- seur, et partir. Or donc, un matin de lan- née 1260, le chanoine Rabundus, le plus gras, le plus frais, le mieux portant et lèe moins menacé des chanoines, se rendant au chœur, cherchait àa tatons son livre placé sur sà stalle. Tout à coup il jette un cri et retire vivement la main, comme piqué d'un serpent. Ce wötait bas un reptile, mais une rose, une belle rose blanche, dont Tépine söétait enfoncée dans ses doigts. Le pauvre homme palit en reconnais— sant le signal; il se sentait de Pappeétit pour CHAPITRE VII. 467 plus de cent ans! Partir sitoét, quand il reste encore de si bon vin dans sa cave, avant d'avoir pourvu sa nièce Colette, et Gothon sa servante! A force de songer et de röéfléchir, il lui vient une idée: s'il déposait la maudite fleur sur la stalle du père Matthæus, son Voisin; il est seul dans Péglise, nul ne le verra. (Oui, lui dit sa conscience; mais le voisin, que dira-t-il?— Le voisin est vieux, répond Rabundus, il est usé, cassé, à demi mort. Un jour plus töt, un jour plus tard, je ne lui fais pas grand tort. 5 Il fait comme il pense, et, sans étre vu, opère la substitution. Arrive à son tour le haleétant et suffoquant Matthæus. II voit la rose.(Oh là! dit-il, à quoi pense la mort? Elle s'est trompée süurement, la bonne dame. Jamais je ne fus plus ingambe. v Et après une quinte de toux qui faillit couper court à son raisonnement, le chanoine Matthæus jette la rose sur la stalle voisine de la sienne. Avant midi, la rose avait fait le tour du chapitre et était revenue à son premier possesseur. Le pauvre Rabundus était chez lui bien tour- menté; le remords commencait à le travailler. A chaque instant il Sattendait que la cloche 468 XLLEMAGNE DU NORD. des morts lui annoncat qu'il y avait quel- qu'un de moins dans le chapitre.« Pauvre Matthæus! disait- il, c'était pourtant un bon homme, et vert pour son àge!» La fièvre le prit sur ces mots, et il se mit au lit. La mort vint Py chercher.(Ah! C'est toi, lui dit-elle, qui me joues un pareil tour? Jai rodé toute la journée autour du chapitre, ne sachant sur qui frapper. Mais je te tiens, tu seras désor- mais mon courrier; ce message vaudra mieux que celui de la rose.» En effet, depuis ce temps, c'est le chanoine Rabundus qui vint annoncer à ses collègues Pheure de mourir. II carillonnait à leur porte vingt-quatre heures à Tavance, avec un petit marteau dairain tom- bant sur un timbre d'argent. Le premier près duquel il remplit son oflice fut le vieillard Mat- thteus. Mais le bonhomme était sourd, et Ra— bundus dut carillonner longtemps. II carillonna si kort, qu'un autre chanoine, qui demeurait sous le méme toit, se crut appelé lui-mème et mourut de frayeur. Quant à Matthæus, il fit si bien, par adresse ou par bonheur, qu'il vit mourir avant lui la moitié du chapitre. (Je le savais bien, dit-il un jour en y son- CHAPITRE WIIU 469 geant, que la mort s'était trompée. Où en serais-je pourtant, si je wavais très à propos réparé son erreur?» Céette pensée le fit rire de si bon cœur, qu'il avala sa dernière dent, et s'étrangla. Sa mort étonna tout le chapitre, qui avait fini par le croire immortel. Lubeck renferme une autre église remar- quable par son style, ses belles ogives, Sa Voüte Elégante. La cathédrale peut choir, P'é- glise Sainte-Marie se tient toute préte à la remplacer. Elle renferme diverses raretés. D'a- bord une curieuse horloge du Xxve siècle qui fait mouvoir, comme celle de Strasbourg, de petits personnages très- agiles. Au coup de midi, Pempereur d'&Kllemagne parait sur son trone, et les sept électeurs viennent tous, Pun après Pautre, lui faire la révérence. C'est une allégorie politique, au lieu de Fallégorie mo— rale que met en scëène T'horloge de Stras- bourg. Vient ensuite une Danse des morts, qui n'est pas de Holbein, mais qui n'en vaut guère moins. On en fixe la date à Pannée 1463. On y voit papes, cardinaux, monarques, nobles, bour- 47⁰ ALLEMAGNE DU NORD. geois, marchands, riches et gueux, menés d'un 1100 Das allègre par un squelette qui joue de la flute. REJ 15 Lui seul a Tair joyeux parmi cette foule affligée. Un petit enfant ferme la marche. Son Visage est touchant, et semble dire:(Comment ai-je fait pour mourir, moi qui ne sais pas ceè que c'est que de vivre?Y Nos pères regardaĩent très- sé6rieusement ces peintures; elles leur tenaient lieu de méditation sur la mort. Nous les re— gardons, nous, très-froidement. On dirait que le sujet ne nous intéresse pas, et que Fart seul nous touche. Le dogme de la mort aurait-il fait son temps? Plüt à Dieu! je ne me sens nulle vocation pour le restaurer. Un dome gothique ne peut raisonnablement Se passer de léögende: c'est sa clef de voüte. Voci donc la légende de Sainte-Marie. Les fon- dements sortaient de terre, les murailles s'Ele- vaient, les voütes Sarrondissaient en arcs Elé- gamment suspendus dans les airs, tout PEdifice prenait la forme d'une belle et grande basi- lique. Satan, qui avait Tœil au guet, accourt avec un pavé gros comme une montagne. Un bourgmestre le voit venir. II le connaissait, et Pinterpella: . (Ou vas-tu, mon cher diable? — Fcraser ce monument qui me gene. Foin de toutes ces églises! Vos prétres m'y mau-— dissent, et vos bonnes femmes m'y jettent de l'èau bönite. — songes-tu, mon cher? dit le rusé bourgmestre. Mais ce n'est pas une église, c'est une cave colossale, une taverne gigantesque, un cabaret sans pareil; tous les ivrognes de Lubeck y viendront boire: ils se sont cotisés pour le bätir. II y aura place pour douze cents buveurs assis à Paise, et trois mille tonneaux rangés dans les caves verseront à pleins verres le vin, la bière et l'eau-de-vie. — L'eau-de-vie de Dantzig? dit Satan allé- 6R6 — Et aussi les vins de France et d'Espagne. Va, va, lance ton pavé. Monseigneur PEVveque Ssera bien content, c'est une belle récolte d'àmes què tu fais là pour lui. — Diable! dit Satan, sinvoquant lui-mème sous forme de juron, ſ'allais faire de belle beésoghe. 5 Il jette son rocher, se déguise en macon, prend la truelle avec FTauge à platre, et va 4 4 —— 8 472 ALLEMAGNE DU NORD. travailler lui-meme au monument. Quel est donc, disait Farchitecte, cet ouvrier qui tra- vaille comme un diable? Toujours le premier et le dernier au chantier. Cest dommage qu'il ait la barbe si rouge, les veux si ronds, et le Died légèrement fourchu. Son platre fume et bouillonne dans Pauge comme de la chaux. II faut aller voir cela.»On allait; mais Pouvrier disparaissait, ou bien il se trouvait tout à coup transporté sur les combles, saus qu'on siit comment il y était monté. L'église achevée, on y dresse Pautel et la croix. Satan voit bien qu'il a été dupé. II court à son pavé. Le bourgmestre, qui le guettait, Lapaise encore. II avait des droits sur lui; quels droits? je Lignore. (Eh bien! lui dit Satan, faisons un accord. Il vous faut votre église, et à moi ma cave. Qu'on en baàtisse une, dans les trois mois, près du mur de Péglise, je me tiendrai pour content. — Marché conclu. 5 Le dome de Sainte-Marie subsiste, mais on applique à ses murs une odieuse taverne, qu'on y voit encore. Ce n'est pas son plus bel ornement. CHAPITRE VII. 473 II n'est pas beésoin d'ouvrir le Guνe du VOονννε]̊ ρρr savoir que Lubeck possède un bel hötel de ville. N'était-ce pas une ville de bourgeéoisie libre et florissante, se gouver- nant elle- méme sous la proteèction nominale des Empereurs? Or quelle cité bourgeoise et marchande à manqué de symboliser, pour ainsi dire, dans sa maison commune, son luxe, sa richesse, son goluit des arts et saàa fortune? Il n'y a qu'un palais chez elles, c'est le Rathi- Haduus. Celui de Lubeck a cind belles tourelles ornées de girouettes dorées, un long balcon, un escalier sculpté, une facade curieusement et richement ouvragée. C'est un riant spectacle, qui présente tout Part et tout Pesprit d'une génération. II en présente aussi tout Porgueil. On montre à'intérieur la salle où se réu- nirent, pendant trois siècles, les députés des villes hanséatiques. Lubeck fut au moyen àge la capitale de la Hanse allemande. On appela de ce nom Passociation des villes du Nord liguées entre elles pour protéger leur com- merceé contre les attaques des larrons féodaux. La Hanse seé fonda dans la première moitié du XIIle siècle, et acquit bientot une immense ALLEMAGNE DU NORD. importance commerciale et politique. Elle fut une des forces du moyen àge. Hambourg V entra en 1239, Lubeck en 1244, Brunswick en 1247. Quatre grands comptoirs sont ouverts présque aussitöt, à Londres en 1250, à Bruges en 1252, à Novogorod en 1272, à Bergen, en Norwége, en 1278. Au bout d'un siècle, quatre- vingt-cinꝗ villes faisaient partie de Passociation. Le pacte fédéral signé à Cologne, en 4364, Iui as- sura une existence indépendante, en dehors de la protection ou de la domination des princes. Les premiers gramds qours se tinrent à Lubec K, en 1260. Cette ville y fut désignée comme capitale de la Hanse, siége de la diète et des archives. Dans la diète de 1448 on décréta que sa monnaie servirait de modéle pour toutes les villes hanséatiques. Lubeck était alors à son apogée: cent mille habitants peuplaient Ses murs, une flotte nombreuse s'abritait dans son port. Elle régnait dans la mer Baltique: Danemark, Suède et Norwöége, Pologne, Rus— sie, étaient les tributaires de son commerce. Le xvie siècle amena sa décadence. Des rivales Slevèrent autour d'elle sur divers points de la Baltique; des guerres multipliées Paffaiblirent; CHAPITRE VII. surtout la découverte de PXmérique et des pa- rages africains imprima au mouvement mari- time et marchand de Europe une autre di- rection. Lubeck à bravement lutté contre ces Périls. Plus heureuse qu'&ugsbourg, Ulm et Ratisbonne, elle s'est arrétée à mi-chemin sur la pente. Elle a amélioré son port, creusé le lit de la Trave, pour la rendre navigable aux gros navires, créé une marine à vapeur, établi dans ses murs des usines et des manufactures. Mais un danger la menace contre lequel toute force humaine est impuissante: c'est le rétrécisse- ment graduel du littoral de la Baltique. Lu- beck, déjà trop loin de la cõte pour sa for- tune, voit chaque année la mer se retirer plus loin. Que cela dure, elle restera comme une barque échouée sur le rivage, et voyant de loin s'enfuir le flot qui Pabandonne. Sa popu- lation est aujourd'hui(ycompris la banlieue) de cinquantè-quatre mille habitants. Soixante- dix bàtiments, dont quinze à vapeur, forment saà marine. Le mouvement du port, en 1859, était de deux mille six cent treize navires (entrées et sorties rEunies), jaugeant trois cent vingt- un mille deux cent soixantè-quatre ton- ALLEMAGNE DU NORD. nèeaux. Elle entretient avec la France un com- merce important, surtout en vins. Dans la NNJNN méme année 1859, il en est entré onze mille barriques, à savoir: six mille venant de Bor- deaux, quatre mille de Cette, mille de divers Points. Braves Allemands! ils vantent leur bière en vers et en prose, mais ils boivent nos vins le plus qu'ils peuvent. IN Hambourg, à le bien voir, n'est bas une moins belle ville que Lubeck, mais dans un autre genre. Krrière le passé, place au Prés sent et à Tavenir; le génie moderne éclate ici dans toute sa pompe. Il ne faut pas calom- nier ce génie- là. Ses Suvres d'architecture n'ont pas la grace ingénieuse, les formes cu- rieuses de celles du moyen age; mais comme elles expriment avec force la puissance de Vindustrie et du commerce, la grandeur et Lactivité de notre société nouvelle, les idées de civilisation, de justice et d'humanité qui de jour en jour, grace à Dieu, se font parmi nous une plus large place! Tout cela éclate à Hambourg dans les mille édifices dont cette LE RHIN ALLEMAND ET L'ALLEMAGNE D¹DU NORD. HAMBOURG CHAPITRE VII. 477 ville est ornée: dans ses hopitaux si nombreux, dans ses maisons et ses hôtels si bien ordon— nés, dans ses promenades si bien tracées et si bien entreétenues, dans ses rues si bien aérées, élargies, nettoyées, enfin dans tout ce qui se révèle, au voyageur, de la vie publique et privée. Lubeck fait rèever à Nuremberg; Hambourg n'a d'analogue qu'Amsterdam et Marseille. II lui manque, il est vrai, la mer; elle en est à plusieurs lieues. Mais un grand fleuve, PElbe, large et profond comme le Rhin, ouvre entre elle et TOcéan une magnifique voie de communication. C'est Ià qu'est le port, où nous ferons bientot visite. Un autre fleuve, PAlster, affluent de PElbe, traverse la ville de part en part. A peine entré dans ses murs, i forme un vaste bassin naturel, de forme quadrangulaire, que les habitants se sont Dlu à orner avec tout le godit et toute la ri-— chesse imaginables. C'est le Binnen-Alster, ou simplement Elster, comme on Fappelle communément. Ce grand lac d'eau vive est entouré, soit de beaux ombrages et d'allées sablées, où les belles habitantes de Hambourg viennent trainer leurs manteaux de dentelles 478 ALLEMAGNE DU NORD. et leurs pieds menus, soit de riches hötels, A o chaque voyageur a Tair d'un Prince logé NNN dans son palais, soit de belles maisons de banque ou de plaisance, dont la facade ornée K et les riches ameublements donnent des ren- N seignements très- flatteurs sur la fortune des Dropriétaires. De leurs balcons, abrités sous des toiles bariolées, comme les balcons véni- tiens, les habitants jouissent d'une vue admi- WNNN rable sur PAlster. Les nacelles qui s'y croisent, les cygnes qui y voguent avec majesté, font un spectacle animé. Ces cygnes sont les sei- gneurs du lieu. Ils ont leur maison à eux, et la nourriture qu'on leur donne west Ppas une aumone. Une bonne dame les àa couchés sur son testament pour une somme impor- tante; la ville, comme subrogé tuteur, à ac- cepté le legs. Ils sont donc rentiers, proprié- taires, et, sauf Privilége, contribuables. Il faut tout cela à Hambourg pour étre consideéré. Toute la hiérarchie sociale et politique repose sur la cote contributive. Les membres du s6- nat, qui se font donner le titre de& Votre 14 haute Sagesse, H sont recrutés parmi les plus riches possesseurs de biens-fonds, et la pro- 479 CHAPITRE VII. priété territoriale confère ici le titre de bour- gèeoisie!. Plusieurs saignées pratiquèes dans I'Alster arrosaient autrefois les fortifications. Ces forti- fications, aujourd'hui renverséees, ont fait place à de jolis jardins, dont eau du fleuve, plus utilement employée, entretient la fraicheur. D'autres canaux parcourent la ville dans tous les sens, et donnent à certains quartiers une fausse reéssemblance avec Amsterdam et Ve- nise. Des maisons de bois, de briques et d'ar- doises, pointues par le faite comme celles que les enfants font avec des cartes, toutes noir- cies, toutes pourries, toutes enfumées, pen- chent d'une manière inquiétante sur Peau qui bat leur pied. De grands pilotis ravagés par le temps soutiennent leurs fondements. Tout, cela subsiste et dure en vertu d'une vieille habitude. Pas de quai ni de chemin entre le canal et les murs; Thabitant entre chez lui en nacelle. I pourrait se donner le luxe d'une gondole et chanter la barcarole, comme les Napolitains d'Auber. Conversation's Lehicon, article HxunHOURG. 480 ALLEMAGNE DU NORD. D'étroites passerelles de bois permettent au piéton de franchir ces lagunes, et de parcourir du regard cette longue perspective de demeures aquatiques. Voilà le tableau qu'offrait partout le vieux Hambourg, celui que Gœthe admirait tant. (Quelle ville originale, s'écriait- il, et quel riche sujet d'inspiration pour un poëte impro- visateur!o Lincendie de 1842 a fait beaucoup deé tort au pittoresque. Cet incendie menaca la ville d'un sort pareil à celui d'Herculanum et de Pompei; plus funeste encore, car la flamme dévore sans laisser de débris. L'étin- celle partit d'une bofte d'allumettes, dans la maison d'un fabricant de cigares. Les mai- sons, presque toutes en bois, prirent feu en un clin d'œil. Le vent promena la flamme de quartiers en quartiers: pendant trois jours Hambourg fut comme un bücher ardent. Ses malheureux habitants couraient, éperdus, dans les rues en flammes, cherchant à sauver leurs femmes, leurs enfants, leur fortune. Plus de cent victimes périrent. Des misérables gorgés „ d'eau- de-vie augmentèrent la calamité par le désordre et le pillage. Le peuple, exaspéré, criait CHAPITRE VII. 484 à la trahison, et dans tout fuyard voyait un incendiaire. Un malheureux arquebusier se sau- vait de sa maison envahie par le feu, avec une caisse d'artifice sur le dos. IIl est saisi, inter- rogé, massacré. Cependant les pompes travail- lalent inutilement; il fallut employer la mine, meme le canon, et détruire la moitié de la ville pour sauver Pautre. Sur la fin du troisième jour, le vent sapaisa, on devint maitre du feu. Quel spectacle offrait Hambourg! Un vainqueur entré par la brèche eüt frissonné d'horreur. Soixante rues et places publiques, deux mille maisons, trois églises, la vieille bourse, Ia banque, Thé- tel de ville, des dépôts, des docks étaient con- sumés; la flamme sortait partout de leurs dé- bris. Deux mois après, il s'en éèchappait encore des étincelles et de la fumée. Vingt mille infor- tunés se trouvaient sans abri; une valeur de deux cents millions de francs était dans les cendres. Plusieurs compagnies d'assurances, en Allemagne et en Angleterre, furent ruinées du méme coup. Hambourg est sorti de ce désastre plus bril- lant qu'avant. Les églises, les théatres, TPhötel de ville, se sont relevés de leurs cendres sur un 3¹ 482 ALLEMAGNE DU NORD. Plan plus magnifique. Son commerce, toujours croissant, lui a donné assez d'or pour payer ces splendeurs. C'est vraiment une belle chose à voir que son port sur PElbe. IIl y règne Tac- tivité des grandes cité's marchandes de France et d'Angleterre. Une forét de mats couvre ses bassins, et P'eau disparait sous les navires. Un peuple de marins de tous les pays du monde circule sur les quais. LAfricain basané y coudoie le blond habitant des rives de la Baltique; EAméricain sy heurte avec LEspa- gnol et le Français. Lubeck, Dantzig, Kœ- nigsberg, ne vivent guère que du cabotage et de la peche dans la Baltique. Hambourg a de hardis armatéurs qui envoient leurs navires jusqu'à Fautre bout de IAtlantique. Quelques chiffres, puisés aux bonnes sources, donne- ront mieux que mes paroles Pidée de cette Prospérité commerciale et maritime. En 1859, la flotte des armateurs hambour— geois comptait quatre cent quatre-vingt- deux navires, formant un jaugeage de cent cin- quante-six mille tonnes. Quatre mille cent trente-cing navires venus d'Europe, et quatre cent divneuf des ports transatlantiques, étaient LE RHIN ALLEM AND ET L'ALLEMAGNE DU NOR0D. LES CANAUX X HAMBOURG CHAPITRE VII. 483 entrés dans son port, ce qui forme un total de quatre mille cinq cent cinquante- quatre navires, jaugeant neuf cent quarante-trois mille tonnes. En 1815 on ne comptait que deux mille entrées; le mouvement a donc plus que dou- blé; il a sextuplé, si Ton compare le tonnage des deux époques. Le total gẽnéral des entrées et des Sorties Téunies est de neuf mille cent quarante- huit navires, jaugeant un million huit cent quatre-vingt-seize mille tonnes. Sur ce nombre, deux cent onze navires portaient pavillon fran- cais, et jaugeaient trente- six mille neuf cent Soixantemeuf tonnes. Les vins, les fruits, les eaux-de-vie, les articles de mercerie, de soie- ries, etc., sont les principales branches du commerce francais à Hambourg. Sur les seize millions et demi de francs que nous versent, en échange de nos vins, les trois villes han— séatiques de Bréeme, de Lubeck et de Ham- bourg, je pense que cette dernière compte bien pour douze millions. On sable très-joli- ment le vin de Champagne dans les belles Salles à manger de ces hôtels où vivent les banquiers de la ville. — ——— 8⁴ ALLEMAGNE DU NORD. Les importations principales de Hambourg sont, pour P'année 1859: Cafée.. 39,250,000 Kilog. Sucre... 28,500,000 id. Gae 60,562 balles. R 460,000 sacs et 4900 tonnes. R 20,662 surons. Le resteé consiste principalement en thé, zinc, Sre le iMAig„ 66 Hambourg entretient de nombreuses rela- tions avec PAmérique. Elle a sa société trans- atlantique, qui paie un beau dividende(40 P. O0) à ses actionnaires. Cinq grands paque- bots hambourgeois font le service périodique entre Hambourg et New-Vork avec une cé- lErité remarquable, puisqu'en 1859 la durée moyenne du voyage fut: pour Paller, de treize jours et huit heures; pour le retour, de douze jours et sept heures. La guerre civile des Etats⸗ Unis ne parait pas avoir diminué Pimportance des relations commerciales entre les deux pays. Seule, la nature du commerce a changé. Le fret entre PAllemagne et New-Vork se com- pose principalement, depuis trois ans, de mar- eee chandises de gueèrreé èet d'approvisionnements pour les armées fédérales. Ce qui a souffert de la guerre d'&mérique, c'est le mouvement de l'Emigration allemande. On sait combien est grand le nombre des pauvres familles qui, chassées de chez elles par la misère, viennent demander aux terres vierges du nouveau monde subsistance et pro- priété. Hambourg est pour beaucoup le point d'embarquement le plus commode. La seule année 1858 en à vu dix-neuf mille six cent quarante- un partir de ce port. Le transport des émigrants est donc pour la marine ham- bourgeoise une source de revenus considé- rables. La spéculation s'en est mélée, et, la concurrence aidant, a conduit dans des abus qui font honte à connaitre. Le transport de 'émigré était devenu une sorte de traite des blancs. Des armateéurs avides les entassaient dans des entre-ponts trop étroits, où les mal- heureux périssaient de langueur et asphyxie. Qui croirait que la famine sévissait à bord de ces navires, et que telle était Tincurie ou la cruauté des patrons, qu'après des traversées longues et périlleuses, à cause des vents con- 4 1 486 NOKRD. ALLEMAGNE DU traires, on vit débarquer des spectres häves de faim? Ces horreurs furent dénoncëes au sé6hat, qui prit, le 22 mars 1855, un arrété vigoureux. Au terme de cet arrèté, Parmateur gréEs doit D qui entreprend le transport des émi 6tre domicilié ou représenté à Hambourg, et, de plus, déposer un cautionnement de douze mille marcs(vingt- deux mille cinq cent soixante francs). Les articles VI et VIII du meème réglement meéritent d'èétre cités. Le re- meède fera juger de la gravité du mal. C'est la honte d'une société que de pareils règlements Soient nécèssairEs. ARr. VI.—... IIl sera de règle que chaque passager d'entre-pont occupe au moins douze pieds carrés de super- licie sur le pont des passagers. L'entre-pont destinè au logement des passagers devra avoir au moins six pieds de hauteur, et le plancher au moins un pouce et demi d'épais- seur. L'espace réservé aux passagers ne peut étre diminué ni par les bagages, ni par des vivres. Les couchettes doivent avoir six pieds de long, et, quand elles devront servir à quatre personnes, six pieds de large. Les couchettes de la rangée inférieure seront à quatre pouces au moins au-dessus du plancher. Il ne pourra y avoir plus de deux rangées de couchettes au- dessus l'une de Pautre. Tout l'espace réservé aux passagers devra eètre el 487 sufſisamment éclairé depuis le coucher jusqu'au lever du soleil. II devra y avoir dans l'entre-pont au moins deux lortes lanternes. On pourvoira à la ventilation. II y aura sur tous les navires d'émigrants un espace réservé pour Pinfirmerie. On y placera quatre lits par cent passagers. Le navire devra ètre muni d'ustensiles de cuisine, no— tamment pour cuire les aliments des passagers: de deux marmites au moins, d'une dimension convenable; de la vaisselle nécessaire à la distribution des aliments; d'une balance exacte, et de poids en usage à Hambourg. Il y aura au moins deux cabinets d'aisances par cent pas- sagers, et un cabinet par chaque cinquantaine en plus. Si le navire est à plusieurs ponts, le pont le plus rapproché de la cale ne sera affecté au logement des passagers que dans le cas où, après inspection, il aura été jugé propre à cèet usage. X bord de chaque navire devra se trouver un cuisinier suftisamment habile.. ARkr. VIII.— La quantité de vivres à emporter est fixée pour chaque passager au minimum suivant: Bœuf salé, vingt-six livres;— porc salé, treize livres; — harengs salés, vingt-six pièces;— pain blanc, soixante- cinq livres;— beurre, cinq livres et demie;— cafèé, une livre trois quarts;— froment, légumes, riz, choucroute, quarante-cinq livres et demie. Il ne faut pas se hàter de conclure de ces 488 ALLEMAGNE DU NORD. 0 détails peu édifiants que les habitants de NNNJN Hambourg soient tous des ogres ou des vam- pires engraissés du sang des malheureux. II n'y a pas, au contraire, généralement parlant, de peuple plus facile dans ses mœurs, plus bienveillant dans ses rapports, plus charitable par instinct. Hambourg à les plus beaux hô- pitaux, les mieux dotés et les mieux établis. Le soulagement des pauvres est dans cette ville une tradition de famille. En 1597, on y bätit un hospice d'orphelins; en 1606, un hospice Pour les pestiférés, ce qui n'empécha pas la peste de 1664 de décimer la population; en 1612, un gymnase gratuit; en 1644, une mai— son de travail et de perfectionnement pour les Prisonniers. La probité des Hambourgeois passait jadis en proverbe. On en cite un trait que j'ai peine à ne pas croire fabuleux. Un tronc placé en public recevait les impòts des habitants. Cha- cun y mettait la somme qu'il devait; il ny avait pas d'autre percepteur, et jamais il ny manqua un liard. Leur intelligence n'est pas à démontrer. Oui à vu leur ville est frappé de ce qu'il ya en CHAPITRE VII. 489 eux de vif, d'alerte, d'actif et d'entreprenant. Ils yjoignent au besoin la ruse. Quand le blo- cus continental ferma le port de Hambourg au commerce anglais, tout le peuple se fit con- trebandier, et joua à nos douaniers les meil- leurs tours. II faut lire, dans Bourrienne, le récit de ces expédients inventés chaque jour pour faire passer inapercue la marchandise prohibée. Tantòt c'était une rue qu'on feignait de repaver, et alors les tombereaux de sable se succédaient par la porte d'Xltona. Les doua- niers y enfoncçaient leurs sondes sans jamais rien trouver de suspect. Un d'eux, portant par hasard le bout de sa sonde à ses lèvres, fut 6tonné d'y trouver un goũt de sucre trés- caractérisé. II soupconne une fraude, arréte la première voiture, jette à bas sa cargaison, et trouve sous une mince couche de sable d'excellent sucre Bourbon. Il en était entré plus de cinquante tombereaux en huit jours. Une autre fois, les douaniers remarquent que la mortalité était extreme dans un faubourg de la ville. Les cCorbillards ne cessaient de Memoires de Bournienne, tomes VII et VIII. 490 ALLEMXGNE DU NORD. conduire des morts au cimetière, suivis de pleureurs à gages, suivant la coutume du lieu. Un vieux routier, plus sagace que les autres, arréte le char funèbre, soulève les draperies, et découvre, au lieu du mort, cinꝗ ou six balles de café, couchées dans une bière. Les Hambourgeois se piquent de littérature. Ils se plaisent à montrer la maison oùle plus grand poòteè religieux de TXllemagne, Klopstock, à vécu parmi eux. IIl y mourut aussi, et en mourant bénit, dit-on, Thospitalière cité qui avait abrité ses derniers moments. Voilà un beau souvenir, et digne d'ètre conservé. Je finis par le dernier trait du caractère hambourgeois, qui est la sensualité et la gour— mandise. Henri Heine, qui à dessiné une jolie caricature du bourgeois de Hambourg“, lui trouve, entre autres choses,« les organes de 4'est une bonne ville que la ville de Hambourg. In'y a que des maisons solides, principalement les maisons de banque... Quant aux hommes, j'ai vu des tailles trapues, des yeux intel- ligents et froids, des fronts déprimés, des joues rouges, négli- gemment pendantes; les organes de la mastication largement developpés, le chapeau cloué sur la téte, et les mains dans les goussets, comme quelqu'un qui est sur le point de demander: Combien aije à payer 2(HNRI HEINE, Reisebilder.) CHAeee WIIIl 491 la mastication largement développés. d Xvant Ini, Risbeck était frappé de la recherche de leur table.„Ils rassemblent à grands frais, dit-il, les productions particulières et les plus estimées de l'Est et de l'Ouest, du Nord et du Sud. Vous auriez peine à me croire, si je vous faisais le tableau exact de leur manière de vivre journalière. Avec de petites fèves vertes, plat qui coùte quelques ducats, et des harengs frais, plat qui coũte un guilder, ils ne boivent ordinairement que du malaga. Le bourgogne est le véhicule consacré aux petits pois; les huitres doivent de toute nécessité nager dans le champagne, et les viandes salées n'admet- tent que les vins de Porto et de Madeère. II ne faut pas vous imaginer que ces raffine- ments n'aient lieu que les jours de fète; c'est la nourriture journalière des riches. Y Abrès ce tableau, qui ne peut que redou- bler notreè estime, quittons Hambourg. GHRR NVII LES ALLEMANDS ET LXA VIE ALLEMXNDE Vertus allemandes.— L'hospitalité en France et en Allemagne.— Tableau d'intérieur.— La famille.— Les enfants.— Chanson de nourrice.— L'arbre de Noël.— L'éducation.— L'école et le gymnase.— L'Université.— Les duels.— Aimer, chan- ter et boire.— M. Job, étudiant de quinzieme année.— Adieux au lecteur. Je veux, avant de congédier le lecteur, ras- sembler ici quelques traits du caractére alle- mand. Non que je waie plus de vingt fois touché cette matière dans le cours de mes deux volumes; mais un tableau döéfinitif aura, ce me semble, plus de relief et d'intérét. Mme de Staél, qui avait fréquenté la haute so— ciété allemande, Pa peinte de main de maitre. ALLEMAGNE DU NORD. 493 Son euvre n'est pas à refaire. L'individu, la famille, la vie bourgeoise, PEcole et PUniver- sité, tels sont les objets que je voudrais par— ticulièrément faire connaſtre. En France, plus de cinquante ans aprés le livre éEloquent de Mme de Staél sur PAllemagne, cé pays est encore bien diversement jugé. Les uns P'exaltent sans mesure: c'est la patrie de leur idéal. Les autres le percent et le ba- fouent: c'est leur plastron. Les premiers di- raient volontiers comme ce minnesinger: Les peuples qui, de PElbe et du Rhin, S'étendent jusqu'à la Hongrie, sont les plus beaux, les plus vertueux de tous les peuples du monde l. 5 Les autres allèguent ces vers satiriques d'un troubadour: (LAllemand est si rude et si grossier! Qu'il s'avise de faire le gentil, c'est pour en mourir. Leur parler semble un hurler de chiens. 5 E los parlar sembla lairar de cas 21 Walther de Vogelweide. 2 Pierre Vidal. — 49⁴ XLLEMXGNE DU NORD. Entre ces deux extrémes, il ya place pour une opinion modérée. Le caractère de chaque peuple a son trait dominant qui le distingue, parce qu'il se reproduit fidèlement dans Fim- mense majorité des individus. Le Francais est moquèur, PAnglais hautain, EEspagnol fanfa- ron: TAllemand a de la bonhomie. C'est la première chose qui saute aux yeux de qui- conque franchit le Rhin, n'eüt—il commercé ꝗqu'avec des postillons et des aubergistes. Le Francais,„né malin»(on sait de qui lui vient ce certificat), apercoit de loin le ri- dicule, et de bonne heure severtue à le railler. Le persiflage est une faculté naturelle, dont Pexercice lui tient plus à cœur que la douceur et la bonté. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je ne me charge pas de le décider. LAlle- mand est d'humeur tout opposée. Peu cha- touilleus sur le ridicule, ne le soupconnant et ne le cherchant ni dans les autres ni dans lui-méme, il w'est pas sans cesse sur ses gardes, “esprit alerte et aiguisé, prompt à Pattaque comme à la défense. II aime à sabandonner, à désarmer, à glisser sur la pente d'une ai- mable et confiante gaieté. Les travers du voi- D i Wchite 405⁵ sin ou lui échappent, ou se découvrent sans le choquer. II a un gout décidé pour FPindul- gence. C'est un moraliste complaisant et fa- cile. Pour ce qui le concerne, il ne soupconne méme pas qu'on le puisse attaquer. Comme sa bonté envers les autres est entière, sa défiance sur leurs dispositions réciproques est nulle. Lhomme débonnaire qui n'en veut à personne ne se croit pas facilement offensé. Je ne sais d'o peut venir le proverbe qui traite de&que- relle d'Allemand 5 toute mauvaise querelle. Sans étre Allemand, je proteste contre. Excep- kons toutefois les théologiens et les poätes, race d'hommes irritable en Germanie comme ailleurs. IL faut donc avoir deux ou trois fois tort pour mettre un Kllemand en colère. Mais, une fois irrité, il ne revient pas facilement. Laiguillon ne le pique pas d'abord': Ta-t-il senti, il entre en fureur. Lhomme est laché: cο cαα“ι Deux Francais(j'entends de bonne compagnie) sont lents à venir aux coups; par humeur, par plaisir, par bon goüt, ils aiment à faire durer la joute brillante de Lesprit. Deux Allemands se prennent d'abord aux cheveux ou à Tépée. Leurs railleries sont de gros mots, —4 46 ALLEMXGNE DU NORD. leurs chiquenaudes des coups de poing. Le N meme pavé leur sert pour tuer une mouche NI et pour assommer un boœuf. Je crois leur ran- N cune dangereuse et vivace, malgré leur bonté 00 N naturelle. Hoffmann, étant jeune, exercait des fonctions de magistrature en Prusse. Maniant le crayon avec malice, i! avait dessiné des caricatures qui frondaient finement certains travers de la société qu'il fréquentait. II les distribua, sous le masque, dans une féte, en carnaval. Une bonne destitution fut tout ce qu'il récolta. Ménagez donc PKAllemand, non parce qu'il est susceptible et hargneux, comme d'autres peuples, mais par la raison contraire, parce que sa bonhomie le livre sans défense. Ou, Ssi vous Pentamez, attendez- vous à un rude choc. Lautre vertu cardinale de ce peuple est d'etre hospitalier. Lhospitalité allemande est proverbiale. II n'y a pas de voyageur qui n'en ait usé. C'est une hospitalité simple, généreuse, point raffinée, mais entière et universelle. Texplique ce dernier point. R 407 Les Anglais sont, dit- on, dans leur Ie d'admirables hôtes; à une condition, toutefois: c'est que vous leur soyez dument présentés et recommandés. Les Francais ont une autre ma- nière d'accueillir Pétranger: ils lui ouvrent leurs bals, leurs concerts, leurs spectacles, tous les lieux de plaisir et de dissipation. On dirait qu'ils lui font les honneurs de leurs vicès. Mais la porte du toit domestique lui reste closèe. Qu'il n'espère pas P'ouvrir. Le luxe et la vanité ont si bien envahi nos étroits logis, qu'ils en ont chassé Thote. Etre et paraltre sont deux choses chez nous si différentes, qu'un témoin nous est suspect. Nous le rece- vons, mais à nos heures, heures d'apparat et de cérémonie, où tout est fardé, lustré, doré, où Torgueil qui triomphe met en fuite la douce intimité. LXllemand ne comprend rien à cette politesse ambigué, qui Paccueille si bien en public, si froidement dans le particulier. I écrit sur ses tablettes:(LLe Francais est 6goiste et capricieux. Y II se trompe. Notre na- tion, comme disait Voltaire de notre langue, est une gueèuse fière v. Cétte Emulation de luxe et de jouissance qui nous possède tient 32 408 ALLEMAGNE DU NORD. en échec notre générosité naturelle. Le peuple le plus sociable du monde en devient chaque jour le moins hospitalier. En Allemagne, la seule conformité des gouts, des humeurs, des états, moins que cela, une rencontre, un hasard suffisent pour lier FTindigène et“étranger. Etes-vous artiste, médecin, professeur, poéte? allez hardiment frapper à la porte de vos confrères. N'ètes- vous rien 2 allez encore, et fiez- vous à cette maxime du vieil Homère, remise en vigueur sur les rives du Rhin et du Danube:«Tout, hõte vient de Jupiter.»„ X Paris, Pon se croit quitte envers son höte pour une tasse de thé oflerte, ou Pabandon magnifique d'un coupon de loge. En Xllemagne, vous avez bien plutôt à vous défendre du trop d'empressement. On vous dispute à Thôtel qui vous loge; des laquais, ou, à défaut de laquais, les enfants apportent triomphalement votre valise. Ne résis- tez pas, ne parlez pas de retourner à Tauberge, vous feriez affront. On vous logera comme on pourra, et, s'il le faut, une partie de la famille déménagera jusqu'au grenier. Empressement GHAPITRE VIII. 409 excèessif, tyrannique, j'en conviens, et qui gene autant qu'il touche; mais ne vaut-il pas mieux què notre mesquine facon d'agir? Je vous suppose rèécu dans une famille allemande avec laquelle vous entretenez des relations d'amitié. Iest tard, et, après les civilitös ordinaires, on vous conduit à votre chambre. Celle-ci n'est pas somptueusè: de vieux meubles hors de mode, au bois ciré et lustré, un poéle de falence assez vaste pour loger tous les lutins dHoffmann, des rideaux de calicot, des tapis de serge, voilà tout Pameublement. Poubliais le lit; Iui seul s'insurge contre Thos— bitalité, dans cette patrie de Thospitalité. On n'imagine rien de plus sot qu'un lit allemand. La couchette, trop petite dans tous les sens, ne laisse au corps aucune liberté. Les mem- bres, serrés et comprimés, doivent s'y caser méthodiquement, comme un jeu de dominos dans leur bofte. Eté comme hiver, la meéme somme de couvertures et le meéme édredon font régner une chaleur d'étuve. ILpeut geler dans la chambre, PAllemand est sùr de trou- ver dans son lit le Sénégal. Ce n'est pas tout. Draps et couvertures sont simplement posés 500 XLLEMAGNE DU NORD. sur la surface de cet ingénieux petit meuble. On ignore art de les border solidement; par une bonne raison, leur exiguité sy oppose. C'est un fait bien connu, qu'ici les draps sont serviettes; les serviettes, mouchoirs. Llle- mand se glisse avec précaution sous ce fragile édifice; il y dort aussi tranquille que le pous- sin sous la plume maternelle. Le Francais n'y est pas depuis dix minutes, qu'il est à nu. Aussi son premier soin, en mettant le pied dans une chambre allemande, est- il de tout jeter à bas, pour reconstruire sur des bases plus solides.(Quels révolutionnaires que ces Francais! disait en grommelant un garçon auberge. II faut qu'ils dérangent tout.» Cest le propos que tenait un aubergiste du temps de Louis XVI. Le cardinal Loménie de Brienne ayant été nommé ministre:(Oue Dieu ait pitié de nous! s'écria-t-il à cette nouvelle. — Pourquoi? lui demanda-t-on. — Cest que, répondit-il, je ne connais pas dqhomme plus turbulent. Chaque fois que Son Eminence couche dans ma maison, j'en ai pour huit jours à remettre tout en place.9 Nimporte, je vous suppose couché, et, par CHAPITRE VIII. 501 impossible, bien couché. Leè lendemain, comp- tez que le soleil aura déjà fortement entamé sà ronde quotidienne, quand un bruit de vais- selle et des voix d'enfants vous éveilleront. A table, notre höte,» dit à travers la porte le père de famille. Il faut obéir. Toute la famille vous attend. Avec quelle cordialité affectueuse on vous salue! La table est peut-Etre dépour— vVue de nappe; mais soyez certain qu'elle plie sous une abondance de lait, de beurre, de pain, de jambon et de café. Ce repas matinal est le premier des quatre ou cinq repas que le bourgeois allemand S'octroie et juge indis- pensables à sa conservation. Trois ou quatre heures après, nouvelle visite à la salle à man- ger; celle-ci plus longue et plus solide. Une soupe copieuse fumeè dans une soupière de terre brune semée de fleurs. Les assiettes sont conformes, et d'une profondeur à faire hon- neur aux estomacs du pays. Du reste, nul raffinement; chère copieuse, médiocre cuisine. Vatel et Careme sont des génies francais qui n'ont pas fait de disciples chez les Allemands. On connait leurs inventions malheureuses de cerises au vinaigre et de concombres au sucre, EEC 502 ALLEMAGNE DU NORD. leur mélange adultère de viandes et de com- potes, de confitures et de poissons. C'est une Véritable confusion des sauces; la tour de Babel dans la poèle à frire. Ils se servent volontiers d'un pain noir et aromatisé qui n'est pas agréable à tout le monde. Pour eux, c'est un délice. Si bien que pour les enfants, èétre au pain noir contient tout le contraire d'une menace. Le pain ne ſigure d'ailleurs que pour mémoire dans leur alimentation. Un seul Francais en consomme plus que trois Allemands. Nous faisons pour cela badmiration et le désespoir des aubergistes. L'Xllemand se dédommage sur les pommes de terre. II mange de ce légume avec fureur. Au restaurant comme dans les ménages, rien ne va sans lui. Inutile, au reste, de s'en inquié- E iesb Ceomrte Par Senditzsetne figune pas sur la carte à payer“. Un dicton populaire des bords du Rhin célèbre ainsi la pomme de terre: Rondes le matin, Pilées à midi, En tranches le soir, Puissions-nous toujours en avoir! CEe, 503 Le soir, des amis sont invités en votre hon— neur. Un concert s'organise. Tout le monde est musicien dans ces familles. Pas un enfant qui ne chante ou ne joue qui du violon, qui de la fläüte, qui du piano; jusqu'au petit der- nier, qui déjà trépigne en cadence sur les genoux deé sa nourrice. Tentends encore ré- sonner à mes oreilles ces belles mélodies de Schubert, chantées en chœur par des voix de jeunes garçons et de jeunes filles, unies dans un admirable accord avec la voix plus grave et plus ferme des hommes mürs. Parfois la douceur de l'été permet de se transporter au jardin, et la vue du ciel étoilé, le mystère de la nuit, je ne sais quoi de paisible et de doux qui s'en exhale, communique à la musique plus de tendresse et d'expression. La musique appelle la danse. Chez nous, danser n'est plus un plaisir, c'est presque un devoir. Aussi sen acquitte-t-on négligemment et dédaigneusement: on attend comme une délivrance''age de s'y soustraire. En Xlle- magne, la valse est un plaisir si vif, qu'on s'en détache à peine sur Pextréme déclin de Page. Des matrones, revenues de bien des il- 50⁴ ALLEMAGNE DU NORD. lusions, ne peuvent dépouiller celle- là. J'ai vu des mères de famille, emportées dans le tourbillon magique, tourner à côté de leurs filles comme des planètes environnées de leurs satellites. Les Parisiennes ont encore sur le cœur un Vers impertinent d'&Ifred de Musset, qui met leur danse au- dessous de celle des bouviers allemands. C'est beaucoup dire. Si le rhythme nous manque, nous avons la lég géreté, la grace. Mariez-les avec la cadence germanique, vous aurez un type d'élégance et de perfection. Un maitre à danser du siècle dernier, le fameux Marcel, disait:(Pour mon art, les Français ont trop de feu, les Espagnols trop de paresse, les Allemands trop de matière, les Italiens trop d'éther; la danse grave con- vient particulièrement aux Anglais.»Un jeune seigneur allemand, voulant recevoir de ses lecons, se présente en qualité d'Anglais. A la vue seule de sa facon de saluer:(Vous, Anglais? s'écrie Marcel. Vous, né dans Fat- mosphère de Pindépendance? Vous n'étes que Pesclave titré de quelque petit prince alle- mand! Y CHAPITRE VIII. 505 La conversation ne tient pas une très-grande place dans les plaisirs de la société allemande. ILẽya longtemps que Mme de Staél leur a fait leur procès. Les Allemands, dit-elle, ne savent ni conter, ni causer. Toutes les raisons qu'elle en donne peuvent se réduire à une: PAlle- mand est en tout trop sérieux. Converser, c'est échanger des saillies vives ou deès pensées solides, mais courtes. Lesprit y doit rebondir et changer de place comme un volant suspendu entre deux raquettes. La faconde de PXllemand tourne de suite au mo- nologue. Il discute, il pérore, il professe; pour un rien il invoque les dieux et les déesses deé la métaphysique. La métaphysique est la plaie des salons allemands: c'est un travers général. Depuis la jeune fille qui sert modes- tement le thé sous Pœil de sa mère, jusqu'au barbon qui professe depuis trente ans à Fu- niversité, tout le monde en est infesté. La conversation, dit Bacon, est un sentier fleuri qui ne mène à rien. LAllemand en fait un chemin épineux pour gravir aux cimes escar- PEes de P'ohjectif et du subjectif. La meéme cause tient en échec FPesprit co— — 3 10 85 506 ALLEMAGNE DU NORD. mique. Ils ont réussi dans tous les genres, excepté daus la comédie. II faut voir ce qu'ils font du vaudeville et de ses grelots! Ils coif- kent ce dieu folaàtre d'un bonnet de docteur, et, pour marotte, lui donnent une ferule. Voici Panalyse d'une petite pièce d'outre Rhin, une sd⁰e tte, comme nous disons. Un vieux savant entété de philosophie se vante de ne rien faire qu'avec poids et mesure; il a pro— fondément creusé le problème de la volonté, et tout ce qu'il résout est, dit-il, MREVOCXBLE! Une toute petite faiblesse lui est restée: sa tabatière. Un amant éconduit la lui dérobe Voilà sa sagesse en déroute. Une prise de ta- bac, offerte à propos, renverse ses résolutions et fait tourner notre girouette. Lidée est jolie et tiendrait sur une pointe d'aiguille, à con- dition d'une main légère pour P'y soutenir. L'auteur allemand a construit un lourd écha- faudage de syllogismes. Tranchons le mot: les Xllemands n'ont pas le don de P'esprit. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Gœthe, celui de tous qui donnerait facilement à croire le contraire. Allemands, s'écrie-t- il, vous avez tous CHAPITRE VIII. 507 du sentiment, mais pas d'esprit.» Et ailleurs: Ce que le Francais appelle fouνenuαre est une prétention que la gràce tempère. On voit de la que les Allemands ne peuvent avoir de to- mure. Leur prétention est choquante et dure, leur grace humble et douce. Elles s'excluent l'une Pautre, et ne peuvent se concilier.» En revanche, et comme le reconnait Geœthe, leur sensibilité est extréème, prompte à s'en- flammer, lente à s'éteindre, vive sans étre capricieuse, facilement chimérique. Là est le danger. L'exaltation du sentiment leur fait com- mettre plus de crimes que la perversité. L'au- teur de Werther, qui avait bien quelques petits reproches à se faire, leur donne, sans doute par pénitence, ce bon conseil:(Les Allemands devraient sabstenir pendant trente années de prononcer le mot de« sentiment Y. Conseil inutile. Ly a quatre ans, dans une petite ville des bords du Rhin, le bourgmestre fut assailli de deux coups de pistolet qui, par bonheur, n'assassinèrent que son chapeau. Le meur- trier était un jeune homme de bonne famille. Saisi et interrogé, savez- vous quelle raison iI donna? Le bourgmestre venait de faire 508 ALLEMAGNE DU NORD. abattre des tilleuls séculaires sur lesquels tous les amoureux de la ville avaient gravé leurs noms. Le tilleul est Parbre des amoureux d'Al- lemagne, parce que sa feuille a la forme d'un cœur. Purgé de cet esceés, le sentiment répand sur leur vie domestique un grand charme. II Tépure, il Pembellit, il la fait aimer mal- gré ses difficult's et ses 6prèeuves. IIl enfante cette poésie si justement appelée la poésie du foyer, parce qu'elle se déploie dans le cercle que forment autour de''atre les tétes sacrées de la meère, de''aieule et des enfants. De combien de pages touchantes n'a-t- elle pas enrichi leur littérature! et comme T'öétranger la retrouve profondément empreinte dans les moœurs deé la nation! Parlerai- je des enfants? II n'y a pas de pàys au monde où ce petit peuple soit plus heureux. Ils sont un peu gätés, j'en ai peur; mais la nature ya pourvu par ce fonds de bonté et de droiture qu'elle leur a si libéra- lement départi. Que ne fait-on pas, soit pour amuser, soit pour instruire ces jeunes esprits? C'est Puvre et le triomphe de nombre d'excel- CHAPITRE VIII. 509 lents eèsprits, qui n'ont pas d'ambition plus haute que d'etre les écrivains de Penfance. Comptez combien d'œůvres aimables et distin- guées composent cette bibliothèque du premier et du second àge? Nous sommes, pour cela, les tributaires de IAllemagne. II y a là- bas, dans tout pèré de famille, un poéte, un con- teur qui n'a qu'à suivre sa bonhomie, sa nai- Veèté naturelle pour devenir un excellent amu- seur et éducateur d'enfants. Tous les soucis de la diète d'Kugsbourg n'empéchaient pas Luther de songer à son fils Jean, et de lui écrire ce joli bavardage: Gräce et paix à toi, en Jésus-Christ, mon cher petit enfant. Je vois avec plaisir que tu apprends bien, et que tu Pries sans distraction! Continue, mon enfant, et quand je reviendrai à la maison, je te rapporterai quelque belle chose. Je sais un beau et riant jardin, tout plein d'enfants en robes d'or, qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires, des cerises, des noisettes et des prunes; ils chantent, ils sautent et sont tout joyeux; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je demandais à Thomme à qui il appartient, quels étaient ces enfants? Il me répondit: 5¹10 ALLEMAGNE DU NORD. (Ce sont ceux qui aiment à prier, à apprendre, et qui sont pieux. v Je lui dis alors:(Cher ami, j'ai aussi un enfant, c'est le petit Jean Luther; ne pourrait-il pas aussi venir dans ce jardin manger de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis petits chevaux, et jouer avec les autres enfants 29 L'homme me répondit:«S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, il pourra venir aussi, le petit Phi- lippe et le petit Jacques avec lui; ils trouveront ici des lifres, des timbales et autres beaux instruments pour faire de la musique; ils danseront et tireront avec de petites arbalètes. 5 En parlant ainsi, Fhomme me montra, au milieu du jardin, une belle prairie pour danser, où P'on voyait sus- pendus les fifres, les timbales et les petites arbalètes. Mais il Etait encore matin, les enfants n'avaient pas diné, et je ne pouvais attendre que la danse commensat. Je dis alors à Phomme: (Cher seigneur, je vais vite łcrire à mon cher petit Jean, alin qu'il soit hien sage, qu'il prie et qu'il apprenne, pour venir aussi dans ce jardin; mais il àa une tante Madeleine, qu'il aime beaucoup: pourra-t-il l'amener avec lui?9 L'homme me répondit:« Qui, ils pourront venir en— semble, faites-le-lui savoir. Y Sois donc bien sage, mon cher enfant; dis à Philippe et à Jacques de l'etre aussi, et vous viendrez tous ensemble jouer dans ce beau jardin. 9 CHAPITRE VIII. 541¹ Et cette chanson de berceuse, connue sous 1e nom d'Horloge de la Nourrice? qu'elle est bien allemande, d'invention et de style, et comme elle promeène aimablement T'enfant entre le sommeil et le réve, dans un monde mi-réel, mi-fantastique! La lune se lève. L'enfant pleure. La cloche aàa sonné MINUIT. Que Dieu soit en aide au pauvre malade. Dieu sait tout. La petite souris court. La cloche sonne UNE HEURE. Les songes volent autour de Poreiller. Les nonnes se préparent à aller aux matines. La cloche Sonne DEUX HEURES. Les nonnes se rendent dans l'église. Le vent souffle; le coq chante. La cloche sonne ITROIS HEUnEHS. Le roulier se lève sur son lit de paille fraiche. Le cheval piaffe. La porte de l'étable Souvre. La cloche Sonne QUATRE HEURES. Le roulier porte Pavoine au rätelier. ALLEMAGNE DU NORD. L'alouette chante. L'aurore sourit. La cloche sonne CINOQ HEURES. Le Voyaàgeur 8e met en chemin. La poule caquette. Le canard bat de Paile. La cloche sonne SIX HEURES. Lève-toi, paresseux. Cours chez le boulanger, achète le petit pain blanc. La cloche sonne SEPDT HEURES. Mets le vase de lait sur le feu. Prépare le beurre et le sucre, La cloche sonne Horr HEUnus. Sers vite le déjeuner de l'enfaut. Les enfants ont leur féte: une touchante coutume la place dans la nuit de Noël. Riche ou pauvre, tout le monde la célèbre à sa facon, et il n'est si chétif foyer qui pour ce jour-Iaà ne se pare et ne s'embellisse. Le soir, un repas de féte réunit la famille et les Plus intimes amis. Soudain trois coups réson— nent à la porte: (Qui est la? demande-t-on. LARBRE DENOEL. CHAPITRE VIII. 513 — C'est le bonhomme IIiver, répond une Voix casséè. — Que veut-il? — Il a bien froid, et voudrait se chauffer. — Entrez, bonhomme Hiver; venez vous chauffer au nom du bon Jésus. 5 X ces mots, la porte s'ouvre. Point de bon— homme Hiver; mais à sa place une chambre Eblouissante de clarté. Sur une table, au mi- lieu, est planté un sapin fraichement déraciné. Mille petites bougies sont suspendues à sSes branches, et brillent comme des étoiles à travers la verdure. On dirait un lustre agreste et fantas- tigue. Mais Pœil des enfants y cherche autre chose: ce sont les jouets cachés sous le feuil— lage. La mère en commence la distribution: Prends ce cerceau, Ludwig.— Wolfgang, à toi cette trompette. Pour toi ce ruban, Gret- chen.» Et de rire, et de sauter, et d'admirer Parbre prodigieux qui porte de si beaux fruits! Les grandes personnes ont aussi leur tour. Che- les riches, Parbre de Noël recèle des diamants et de Por; chez les pauvres, des croix d'argent, des rubans, dhumbles images. Une pensée sérieuse sanctifie cette fète: on Sagenouille au pied de 9 ALLEMAGNE DU NORD. P'arbre, et Pon chante un noél en l'honneur du divin Enfant. Voilà ce que leés Allemands appellent Weih- nachtsabend, Weihnachtslied,«le soir de la nuit bénie, le chant de la nuit bénie. 5 Presque tous les peuples du Nord observent cet usage. Ce jour-là, leur culte rigide se tem- père d'un sourire. Il n'y a pas de plus grande douleur pour eux que de manquer à cet an- niversaire. Par les présents qu'il recoit et par ceux qu'il envoie, le voyageur atteste de loin sa participation symbolique à la cérémonie de Parbreé de Noöl. Tarrive à l'éducation, et je vais parcourir brièvement les trois degrés qu'elle franchit: PEcole primaire, le gymnase, P'université. L'enseignement primaire est une des gloires de PAllemagne. II n'y a pas de pays où il soit plus florissant. On sait que la loi civile le rend presque partout obligatoire. Les hommes Notamment en Prusse, Autriche, Saxe, Hanovre, Wurtem- berg, Hesse-Electorale et Darmstadt, Bade, Saxe-Weimar, Saxe- Cobourg-Gotha, Nassau, Brunswick, Bavière;— ajoutons la Suède, la Norwége, presque toute la Suisse. CHAPITRE VIII. 5¹5 d'Etat de ce pays ont jugé que la décision d'une chose si importante meéritait d'ètre enle- Vée, dans kintéreét de PEtat, à la liberté des individus.(EnvVoie tes enfants à P'école, dit la loi au père de famille, ou paie'amende.» Et le père de famille ne peut répondre:( Je suis trop pauvre; Y car Técole allemande est gratuite pour tous, comme il découle néces- sairement de son titre obligatoire. Les résultats de cette législation sont faciles à prévoir. Lignorance, cette plaie de nos cam- pagnes, n'existe, pour ainsi dire, pas ici. En France, on a calculé que sur trois millions et demi d'enfants, six cent mille demeuraient privés du bienfait de Pinstruction. En Alle- magne, la Seienee ei le Söüt Ge etee sont tellement répandus, qu'il est difficile d'y trouver un paysan ne sachant pas lire. En Prusse, quatre-vingt-quinze soldats sur cent Savent lire ou écrire. C'est le contraire en Rus- Ssie, où les régiments contiennent quatre-vingt- quinze ignorants contre cind lettrés. Que de fois j'ai vu des garcons d'auberge, dans leurs moments de loisir, lire des volumes dépareillés de Gothe et de Schiller, oubliés par un voya- 516 ALLEMAGNE DU NORD. geur, ou cédés à bon marché par des colpor— teurs! Toccupais à Dresde une chambre assez proche des combles. Le soir, un bruit de voix, voisin de mon oreille, m'empècha longtemps de dormir. Je perdis patience, et, me levant, j'allai aux enquètes. Un escalier en échelle me conduisit sous une soupente fermée d'une mau- Vaise planche; je la poussai du pied, et me trouvai dans un galetas qui servait de logis aux valets de I'hõétel. C'est dans ce lieu, éclairé par des bouts de chandelles plantés dans des bouteilles vides, que se tenaient leurs assises litté'raires. A demi dressés sur leur paillasse, ils écoutaient la lecture de la trilogie de Wal- lenstein. Je les engageai à tuer au plus vite Wallenstein et à me laisser dormir. Les Allemands appellent g⁴mmnasè ce que nous appelons collége ou Iycée. Les gymnases distribuent Penseignement classique, celui qui embrasse P'étude des langues anciennes et les Eléments de littérature. Is diffèrent de nos col- léges en ce qu'ils ne recoivent généralement que deès externes. Ceuxci vivent chez leurs parents ou cheéz leurs correspondants, èt ne viennent Eee 517 au gymnase que durant le temps des cours. Le gymnase mérite donc le moins qu'il peut le reproche que Montaigne faisait à nos colléges, d'étre deé vraies geõôles de jeunesse captive v. L'étude des langues vivantes y tient une large place. Cind, six, et méme sept heures par semaine y sont consacrées à Fanglais et au francais. Les Allemands lisent mieux et de meil- leure heure Racine et Corneille que nous ne lisons Gœthe et Schiller. Nos é6crivains mo- dernes n'effraient pas leur goüt. Tai vu dans un programme officiel le nom de Scribe ac- compagner celui de Molière, et la comédie de Bertrand et Raton aller de pair avec le Bour— geois gentilhomme. Du gymnase Técolier passe à Puniversité. L'université répond à nos facultés de sciences, de lettres, de théologie, de droit et de méde- cine. C'est là que se distribue le haut ensei- gnement. Les professeurs se gouvernent eux- memes sous la direction d'un doyen élu par eux. IIs jouissent, comme leurs écoliers, de privileges remontant, pour la plupart, à la création méeme du corps. LDàme des universités 518 ALLEMAGNE DU NORD. allemandes est la liberté d'enseignement et l'é- mulation qui en est le fruit. LEtat nomme et Salarie des professeurs; mais, auprès de ces maltres officiels, quiconque est muni de grades universitaires peut, sous le nom de ꝓrivat docent(professeur privé), ouvrir un cours et entretenir le public. Ce dernier wentre qu'en Dayant. LAllemand, qui donne gratuitement Tenseignement primaire, fait payer, et méme assez cher, Penseignement supérieur. Est-ce un bien? Jen doute. Mais le professeur y trouve son compte. Pour Thomme populaire, éloquent, passionné, qui attire au pied de sa chaire un nombreux public, le succès se traduit en es- pèces sonnantes. Certains professeurs, Pillustre Savigny, par exemple, se sont fait avec leur pa- role la méme fortune que se font parmi nous les grands avocats et les grands médecins. Ches nous le professeur végète. Eüt-il PEloquence d'un Cicéron ou d'un Démosthène, sil a pris par mégarde le chemin de la Sorbonne au lieu de celui du barreau, il est condamné pour Ssd vie aux appointements d'un sous-chef. Tout son talent ne lui rapporte pas plus que bim- bécile routine de son collègue qui endort deux CHAPITRE VIII. 5¹9 fois par semaine quelques douzaines d'audi- teurs clair-semés sur les bancs. L'étudiant tout frais émoulu du gymnase west pas depuis huit jours à FPuniversité qu'un changement radical sopère dans toute sa per- sonne. Le vétement bourgeois lui fait honte. II abandonne au premier mendiant sa défroque, et revet Ia joppe grise, à collet vert, ornée de brandebourgs et de boutons ciselés. II boucle sa ceinture, ébourifle avec art sa chevelure, jette au feu la coiffure des Philistins, et pose sur le sommet de son cràne une toque de cou- leur, si menue, si légère, si extravagante, qu'il w'est pas étonnant de la voir, pour un Fie voler par- dessus les moulins. Le bas de 8a jambe s'enferme dans des bottes hérissées d'é6- perons; sur sa poitrine, comme le grand cor- don d'un ordre, descend un ruban de cou- leur variée. II frise sa moustache, caresse sa barbe, admire sa tenue, et, d'un pas conqué- rant, se dirige vers la brasserie. Ici Tattend une autre fäéte. On a signalé Parrivée du nouveau venu. (Le rendrd! le renard! Y s'écrie-t-on. Le re- nard(der Fuchs) est le sobriquet dont on ta- ALLEM“AGNE DU NOR0D. quine Tétudiant novice. C'est le Béjdune du temps de nos pères. Renard et Béjaune wont rien à se reprocher. X cè mot, on Sassemble, on se groupe, on recoit gravement P'étranger; on P'introduit dans le cercle des buveurs, on lui donne un verre Plein, une pipe allumée, et, avant qu'il soit revenu de sa surprise, on chante pour sa ré— ception la fameuse chanson du Hendrd, chef— d'os“re de gaieté burlesque, dont voici, avec quelques adoucissements, la traduction: (Qui vient lä-bas de la montagne? — C'est un postillon. — Qu'apporte ce postillon? — ll apporte un renard. —Votre serviteur, Messieurs; Messieurs, votre servi- teur. — Que fait monsieur votre papa? — ll lit Cicéron. — Que fait madame votre maman? — Elle fait la chasse au puces. — Que fait mam'selle votre sœur? — Elle tricote des bas pour papa. — Fumest-il du tabac, le Renardꝰ 7 — Un peu, mes bons Messieurs. — Allons, une pipe pour lui. CHAPITRE VIII. — Oh la, la! j'ai mal au cœur. — Eh bien! qu'on se soulage. — Ah! me voilà remis. — Voilà comme de Renard on devient franc étudiant. Leétudiant porte le sobriquet de renard 5 jusqu'à son premier duel. Il ne fait pas bon le regarder de travers, ni lui marcher sur le pied. Ce jeune renard ne demande que bataille. II laut qu'aux vacances prochaines il puisse mon- trer dans la maison paternelle, et surtout aux yeux de certaine belle qui sera sa femme, la brèche faite à son sabre, et P'innocente balafre dont il a le visage tatoué. La manie du duel, chassée de partout, s'est réfugiée en Allemagne, dans les universités. C'en est la plaie et le travers. Un joli minois basse dans la rue, plait à Pun, deéplait à 'autre: provocation et duel. Deux bandes de société différente se rencontrent et se heurtent, à la promenade; nulle ne veut reculer: pro- vocation et duel. Max est disciple de Kant, Wilhelm tient pour Hegel. Nul moyen de les mettre d'accord: provocation et duel. 52² ALLEMAGNE DU NORD. Le hasard, plus que mon goũt, m'a fait assister à une rencontre de ce genre, et je dirai comment tout s'est passé. On se réunit dans la salle basse d'une au- berge, à quelque distance de la ville. Des étu- 11 diants furent mis en vedette pour veiller à la maréchaussée. Lassistance était nombreuse et très-animée, Paffaire était grave. IIl s'agissait d'une querelle de jeu. «A quoi jouaient-ils donc? demandai-je. — Aux dominos. — Peste! ils sont d'un sang vif pour se que- reller aux dominos. Et quelles sont les voies de fait? Lun a recu un coup de poing. — Diable! — Lautre Pépithéte d'imbécile(dmmmmj]‘“i. — Ohl c'est une misère! — Une misère? dummkopf une misère? C'est plus grave, Monsieur, que trois coups de 1 8 7 7 boing. IIs n'en seront pas quittes pour le pre— mier sang. I leur faudra deux ou trois ba- lafres; on ne traite pas d'imbécile un honnéte Allemand. 5 Des que tout le monde fut arrivé, on ferma CHAPITRE VIII. 523 les portèes. Un cercle à la craie fut tracé sur le Ss0l, les adversaires y furent placés: malheur à qui des deux le franchira! Un vieil étudiant barbu, debout sur une chaise, dirigeait toute P'affaire. Deux seconds s'avancèrent, coiffés d'une casquette à longue visière rabattue en forme d'abat-jour, une longue rapière à la main. Leur role est de détourner les coups dan- gereux, et de ne laisser passer que les égrati- gnures: heureux quand TEpée des combattants neé vient pas leur chatouiller les oreilles. Nos duellistes étaient singulièẽrement accouplés; P'un, grand, maigre, osseux, rappelait par son échine Péchine de don Quichotte; Pautre, petit, rond, ventru, faisait naturellement songer à PEcuyer Sancho. Sa personne offrait le double de surface, et ses amis avaient deux fois raison de trembler pour sa peau. Lun et Fautre avaient Pair tranquille et résigné de deux malades dé- cidés à se faire saigner. Leur accoutrement était bizarre. Un épais plastron de cuir leur couvrait, les flancs; ils avaient des brassards aux bras, le cou et la téte nus. Les gens d'ici ont, paraſt- il, la téte plus dure que les cotes. Ils recurent deux é6pées, et, sitot le signal donné, se ruèrent 52⁴ ALLEMAGNE DU NORD. comme deux enragés. Le plus grand, ouvrant de toute sa largeur le compas dé ses redou- tables jambes, déchargea sur la teète du plus petit un coup de rapière à écarteler un bouf. Pauvre jeune homme! je le crus mort. Mais Pépée des seconds avait fait son devoir, il en kut quitte pour un bout dboreille qui se trouva bar malheur dans le cercle décrit par le fer de son ennemi. X la vue du sang qui ruisse- lait, un médecin se détacha des Spectateurs, examina et pansa la plaie: ce fut Faffaire d'une compresse. La partie allait recommen- cer, quand un cri des sentinelles mit tout en déroute. On avait vu des gendarmes s'avancer Farme au bras. Sauve qui peut! Je ne fus bas le dernier à fuir: j'avais vu tout ce que je voulais, Pinnocente comédie du duel, et n'étais pas dhumeur à m'en aller coucher en Prison. On me demandera quelles sont les occupa- tions sérieuses de Pétudiant, à moins que le duel ne compte parmi ces dernières.& quoi je réponds qu'il faut distinguer entre la première année et les suivantes. La première année se passè en festins, en jeux, en réunions de Plai- CHAPITRE VIII. sir. Létudiant nouvellement émancipé use et abuse de sa liberté. Aimer, boire et chanter, telle est la vie humaine. Ce vers d'un de nos poòtes épicuriens était, inscrit sur les murs d'une chambre d'étudiant à Bonn. On dirait qu'il leur sert à tous de de- vise, et que les trois points qu'il renferme soient trois articles de sagesse auxquels ils conforment leur vie. Aimer? La discrétion m'impose de laisser en blanc ce chapitre. Boire? C'est une passion dans les universités, presque une science, hérissée de termes et de formules comme celles de Cujas et d'Hippocrate. Leétudiant sait, sans Sy tromper, ce que C'est que boire des&ο ονs des docteurs; foldlis ou partialis, floricos ou hausticos; sauf ou bien lauf. Mais le plus souvent, il boit par mass (pinte, mesure); d'où ce jeu de mots qu'en Klle- magne on boit mæssig(par pinte, o modéré- mentt). Luther connaissait bien ce faible de Ses concitoyens pour la bouteille.(Nous autres Allemands, disait- il, nous sommes de véri- Henri ͤde Suckau. 5²⁰6 ALLEMAGNE DU NORD. tables panses à bière, compagnons joyeux, faisant goguette et ripaille, buvant, buvant toujours. v Et ailleurs:(Chaque pays a son dé- mon: EItalie a le sien, la France a le sien, PAl- lemagne a le sien, c'est la bouteille. Nous boi- rons, j'en ai peur, jusqu'au jugement dernier.» Chanter est pour PAllemand un mode de son existence; pour T'étudiant, à plus forte raison. S'il yůa une métempsycose, ces gens-là devien- dront cigales, comme les mortels du bon Pla- ton. En 4813, ils se sont soulevés, ils ont com- battu et vaincu en chantant. Luniversité peut otre définie: un lieu od Pon apprend un peu de science et beaucoup de chansons. N'est-ce pas Taveu que renferme le couplet suivant? Qu'un tyran me dise: Verse-moi à boire!—je verserais. — N'aime plus ta belle!— avec douleur je cesserais d'aimer. —FBrise ta lyre!— Non! lui dirais-je résoläment. —hBrise ta lyre, ou meurs!— en chantant j'expirerais 1. Si tyrannus jubeat:— Vinum dato! darem. — Non amato!— ægre non amarem. — Frange lyram! pertinax negarem. — Luyram da, seu morere!— cantans expirarem. (Couplet de chanson allemande.) CHAPITRE VIII. Jai dans les mains, présent d'hospitalité, un Commersbuch, ou Hure de reuαn,-comme on dit en Allemagne. Il contient plus de mille pièces, odes, cantates, chansons à boire, dont un grand nombre signées des noms les plus illustres. Bon nombre sont en latin. Le latin n'est pas une langue tout à fait morte en Al- lemagne: latin jovial comme celui d'Horace, et qui en a Pardeur épicurienne, Sil n'en a pas PElégance. Tel est ce couplet qui sonne comme les grelots d'un carnaval: Edite, Bibite, Collegiales! Post multa Sccula Pocula Nulla! Tel, le fameux chant du Gaudeumus: Gaudeamus igitur juvenes dum sumus. Post jucundam juventutem, Post molestam senectutem, Nos habebit humus. 528 ALLEMAGNE DU NORD. La complainte du Lièvre date de 1575. 00 Flevit lepus parvulus Clamans altis vocibus: Quid feci hominibus Quod me sequuntur canibus? Neéque in horto fui, Neque olus comedi. Longas aures habeo, Brevem caudam teneo. Domus mea silva est, Lectus meus durus est. Dum in aulam venio, Gaudet rex, et non ego, ete. Il faut Tavouer; il manque un grain de sel à ces gaietésld. Les Gaulois nos pères tournaient autrement les mémes pensées. Le rire de PXl- lemand est toujours un peu gauche, malgré sa franchise. Au contraire, son enthousiasme, son émotion, sa tristesse lui inspirent, quand elles restent naturelles, des accents singulièrement nobles et pénétrants. Je ne connais rien de plus beau que cette plainte, sous forme de CHAPITRE VIII. 52 chant, d'un Allemand en quéète de sa patrie, représentée par le nom symbolique de Ger- mamid. Triste amant, je cherche ma fiancèe. Je ne puis la trou- ver nulle part. Tu n'es pas loin, tu n'es pas prés. Ou te trouverai-je, Germania? Tu n'es pas belle, tu n'es pas jeune, ei pourtant je baime avec tendresse. Je t'aime, et c'est asses pour moi, c'est assez pour mon cœur affligè. Je'appelle, d ma vieille fian- cëe; je b'appelle tout haut, je t'appelle tout bas: Germania, Germania! Je te cherche sur les rives du Danube, et près du Rhin paternel. Je te cherche en Bohéme, sur P'Elbe, sur le Weser, sur le Mein, partout, Germania. Et tu n'es ni ici, ni là-bas, Germania. Hélas! tu es déjà flétrie, tandis que mon cœur fleurit et rayonne encore. O viens enfin, avant que ma jeunesse se soit enfuie. Vierge, vierge Germania, tes amants sont là, Germania 1 L'étudiant mauvais sujet et tapageur a fourni la matière d'un poëme hEroi- comique très- Gustave Kühne. 530 ALLEMAGNE DU NORD. connu en Allemagne, et qui sappelle, du nom de son héros, Id JohSνè“. Job est le fils d'un digne conseiller de petite ville, bonhomme s'il en fut, crédule comme on ne Fest guère, et qui signe majestueuse- ment: Joh pere, pro tempore sendltor. Job fils est envoyé à Puniversité. D'abord il Se laisse tromper, piller, bafouer comme Gil- Blas; mais il prend vite et bien sa revanche. Au bout d'un an, il en sait plus long que ses maltres, je veux dire ses maitres en vie joyeuse: il est la terreur des philistins, des manichèens (créanciers), et des professeurs. De temps en temps son brave père recoit des lettres commèe la suivante: Mzs TREDS-CHAHRHS PARENTS, Je vous écris pour vous dire que j'ai besoin d'argent. Ryez la bonté de m'envoyer vingt à trente ducats. Loge- ment, nourriture, linge, feu, lumière, tout est si cher ici, que je ne sais plus comment faire. Envoyez-moi donc trente ducats. Vous ne pouvez vous imaginer ce que coũùtent les Le Magasin pittoresque(année 1845) donne un fragment considèrable de I JobSIddée. Les passages suivants en sont, extraits. CHAPITRE VIII. 53⁴ livres et les legons des professeurs! Mon Dieu! si j'avais seulement mes trente ducats! J'ẽtudie chaque jour avec une ardeur ineroyable. Je vous en prie, faites-moi remettre au plus vite ces trente ducats. Malgré la plus sévèere éłconomie, je dépense beaucoup pour mes souliers, mon linge, mes habits; pour le paàpier, Lencre, les plumes dont j'ai besoin. Envoyez-moi donc ces trente ducats. Je ferai, je vous assure, un bon emploi de cet argent.. Je passe dix heures par jour à suivre les cours, et plusieurs autres encore à travailler seul. Mes Professeurs sont très-contents de moi, et m'engagent seu- lement à modérer mon zèle pour P'étude de la philosophie et de la théologie. A ce propos, n'oubliez pas les trente ducats. Le bonhomme de père envoie les trente du- cats si instamment demandés, mais ce n'est pas sans grommeler un peu. MoN chrER FILS, Jai regu la lettre que tu m'as adressée. J'ai appris avec joiĩe que tu te portais bien; mais je ne suis pas satisfait que tu demandes encore de'argent. II n'y a pas trois mois que tu as regu cent cinquante thalers; je ne sais vraiment comment faire pour subvenir à tant de dépenses. Je suis heureux que tu étudies aveèc zèele et que tu te conduises bien; mais je regrette que tu demandes encore trente du- cats. Il me semble, mon cher ſils, que lorsqu'on vit avec 532 XLLEMAGNE DU NORD. 6conomie à Puniversitè, on n'a pas besoin de taut d'ècus. ll est vrai qu'il faut que tu achètes des livres et que tu payes la rétribution de tes cours, mais pour de telles sommes, on peut acheter bien des livres, et assister à bien des cours... Cependant arrive Téchéance des éExamens. Job est interrogé sur la théologie, et fait par son ignorance Fadmiration universelle. (Qu'est-ce qu'un hischof(&VSque)? demande le docteur. — C'est, répond Job avec assurance, un mé- lange agréable de vin, de sucre et de citron. — Qu'est-ce que saint Augustin 2 —je ne connais d'autre Augustin que Thuis- sier de Puniversité. — Ou'est-ce qu'un ange? — Lenseigne d'une excellente auberge. — Ou'est-ce que la secte des manichéens — Une très-vilaine secte, qui vend Pargent bien cher. 5(Manichéen, en langage d'étudiant, désigne Pusurier.) Job est refusé; grande colère de son père. 23 Il samende à la fin, étudie, se marie 0 Souche d'honnéte homme. C'est par où il fallait Commencer. GHAPITRE VIII. 533 Et moi, lecteur, je termine ce livre, le cadet de deux frères, en te disant adieu. Je ne quitte pas PAllemagne sans regret. Faime ce pays, et voudrais te Pavoir un peu fait aimer. Mais il faut aller ailleurs. Le monde est grand, et je ne me sens pas d'humeur à rentrer de sitot au logis. 4 1 TABLE PREMIERE PARTIE LE RHIN XLLEMAND CHAPITRE I 4 SPIRE ET HEIDELBERG Forbach et Saarbrück, France et Prusse.— Spire et le Dome. Le caveau impérial.— Heidelberg; son chàteau, ses ruines. — M. de Louvois et ses généraux.— Le confrère de Triboulet. —[L'université.— Madame, princesse palatine, duchesse d'Orléans. 3 CHAPITRE II FRANCFORT-SUR-LE-MEIN Déception.— Le vieux et le nouveau Francfort.— La rue des Juifs.— Maison Rothschild et Cie.— Le Doͤme.— Le Rœmer. —La Bulle d'or.— Tableau d'une élection à l'Empire et d'un couronnement.— Un toast impérial en 4863.— Gœthe enfant, sd maison et sa statue.— Promenade à Hombourg. Le veau d'or.— Un village frangais. 46 TABLE. CHAPITRE III MAVENGE ET LE RHIN Tableau nocturne.— La citadelle, et le tombeau de Drusus.— Mayence un jour de foire.— Gutenberg.— Le Dôme et les tombeaux des Electeurs.— Le monument d'un poëte.— Le siége de Mayence en 1793. 79 CHAPITRE IV LE RHIN DE MAVYENCE X COBLENTZ Le Rheingau.— Le Johannisberg.— Le vin du Rhin.— Chan- sons à boire.— Tableaux du passé.— La tour des Souris.— L'Echelle du diable.— Baccharach.— Oberwesel et son bour- guemestre.— Lorely, la fée des eaux.— Ballade.— Histoire d'une Ondine.— Le Chat et la Souris.— Le Kœnigsstuhl.— Le Stolzenfels.— Arrivée à Coblentz. 405 CHAPITRE V LE RHIN DE COBLENTZ A C0LOGNE COBLENTZ.— Rhin et Moselle.— Statistique commerciale.— Ehrenbreitstein.— Moralité tirée d'une fontaine.— Le tom- beau de Marceau.— En bateau!— Le pont de César.— Neuwied.— Rolandseck.— Drachenfels.— Le vieux musicien. — BONN.— Une féte nationale.— Beethoven, son histoire.— Souvenirs du cardinal Mazarin à Bruhl. 14⁴4 CHAPITRE VI COLOGNE ET AIX- LA-CHAPELLE COLOGNE.— Sa naissance, ses destinées, sa chute.— Descrip- 0 7 tion du Dome.— Une vilaine race.— La dynastie des Farina. TABLE. 537 — AIX-LA-CHAPELLE.— Une ville morte.— L'anneau magique. — Le Döme d'Othon.— Le tombeau et le tröne de Charle- magne.— Le trésor. 189 SECONDE PARTIE ALLEMXGNE DU NORD CHAPITRE I EISENAdH ET LX WARTBOURG En wagon!— Giessen, Marburg et Cassel.— Eisenach.— Histoire d'une petite ville et d'un grand chàteau.— Le petit mendiant.— La Wartbourg.— Les maftres chanteurs.— . Sainte Elisabeth de Hongrie.— Le cavalier Georges.— Le diable sous une tache d'encre. 229 CHAPITRE II WEIMAR Gotha et ses almanachs diplomatiques.— Erfurth.— La pre- miére messe d'un moine augustin.— Weimar.— L'Athènes du Nord.— Gœthe et Schiller.— L'habit de cour.— Lettre écrite du Brocken. 271 CHAPITRE III LEIPZ16 E Impressions du matin.— Un philosophe en sabots.— LAugus— teum et la Sorbonne.— Le Rosenthal.— La cave d'Auerbach. — Le diable au cabaret.— La foire de Leipzig— La librai- 538 TABLE. rie allemande. Un drole de congrès.— Souvenirs militaires. — Gustave-Adolphe et Napoléon.— La bataille des nations. —Le tombeau d'un Polonais. 307 CGCHAPITRE IV DRESDE La ville et les habitants.— L'Elbe.— La terrasse de Brühl.— Un ministre de J'ancien temps.— Un roi collectionneur.— La galerie de peinture.— La vierge de Dresde.— Holbein, Corrége, Véronèse, Rubens, Rembrandt, ete.— La Suisse saxonne. 3⁴ CHAPITRE V BERLIN ET POSTDAM Aspect général de Berlin.— Les palais et les églises.— L'Opéra. — Le grand Frédéric, directeur de thèätre.— Sous les til⸗ + leuls.— Monographie du Prussien.— Sculpture nationale. — La statue de Frédéric II.— Le club des fumeurs.— Postdam et Sans-Souci.— Souvenirs de la vie privée d'un prince. 377 CHAPITRE VI VOLTAIRE ET FREDERIC LE GRANPD Origine des relations de Voltaire avec le prince royal.— Avé- nement de Frédéric.— Première entrevue.— Court voyage à Berlin.— Echec diplomatique— Nouveau voyage.— Lune de miel bientot troublée.— Le Juif Hirschell.— Le docteur Akakia.— Auto-da-fé.— Brouille compléte.— Döépart de Voltaire.— Mésaventure à Franefort.— Conclusion et mo- ralité. 419 TABLE. CHAPITRE VII LUBECK ET HAMBOURG LoBRCk.— Retour au moyen äge.— Deux vieilles églises, deux vieilles légendes.— Une danse des morts.— Un hötel de ville.— La ligue hanséatique.— HauBOUnG.— Marchands et marchandises.— LAlster.— LEIbe.— L'ncendie de 1843.— Le blocus continental.— Statistique commerciale.— L'émigration allemande. 462 CHAPITRE VIII LES ALLEMANDS ET LX VIE XLLEMXNDE Vertus allemandes.— L'hospitalité en France et en Allemagne.— Tableau d'intérieur.— La famille.— Les enfants.— Chanson de nourrice.— L'arbre de Noël.— L'éducation.— L'école 7 et le gymnase.— L'Université.— Les duels.— Aimer, chan- ter et boire.— M. Job, étudiant de quinzieme année.— Adieux au lecteur. 492 T0URS.— IMPR. MAME. 2 ⏑ 8 8i — 2 — 2 — . 25 —