NR LE TOUR Dñ¹U MOs EN QUATRE-VINGTS JOURS E DOEN Paris.— Imp. Gauthier-Villars, quai des Grands-Avgustins, 55 JULES VERNE VOVAGES EXTRAORDINAIRES Couronnés par lMcademie Franęaise LE 0 8 ◻ JO0U RS 3 ——.— E MAITRE ZACHARIUS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES UN DRAME DANS LES AIRS ASCENSION FRANCAISE AUMONT BLANC BIBLIOTHEQUE 'EDUCATION ET DE RECREATION RFHEATZET Eeis, üs RUE FKAO PARIS Tous droits de tradugtign 80 de reproduction rẽservẽs. * LE TOUR DL MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS — FFeeses eereeNdKIRES COLLECTIONJ. HETZEL LES VOVAGEs EXTRAORDINAIRES COURONNES PAR LACADEuIE Dνυινh 8 QATRE-VINGTS JOURS— JULES VERNE DESSIVS PAR QONM. DE NEUVILLE ET L. BENE BIBLIOTHEQUE 'EDUCATION ET DE RECREATION J. HEr Cie PARTS „18, RUE JACOB Tous droits de traduction et de reproduct i des Grands-Augustins. Paris.— Imp. Gauthier-Villars, 55, qua — 4 LAGebHenhe& e ere 0 0 0 PnhiLkas Fodd. DANS LECUEL PHILEAS FoGG ET PASSEPARTOUT'AccEPTENT RECIPROOUEMENT, 'UN couun MAITRE,'Aurnk COMME DOuRESTIOUx. En'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row, Burlington Cardens,— maison dans laquelle Shéridan mourut en 1814,— etait habitée Par Phileas Fogg, esq.,'un des membres les Plus singuliers et les plus remar- qués du Reform-Club de Londres, bien qu'il semblàt prendre à tàche de ne rien faire qui pùt attirer Pattention. A'un des plus grands orateurs qui honorent IAngleterre, succédait done ce Phileas Fogg, bersonnage énigmatique, dont on ne savait rien, sinon que 1 2 LE TOUR DU MONDE 'ẽtait un fort galant homme et'un des plus beaux gentlemen de la haute so- ciété anglaise. On disait qu'il ressemblait à Byron,— par la teéte, car il était irréprocha- ble quant aux pieds,— mais un Byron à moustaches et à favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir. Anglais, à coup sür, Phileas Fogg'était peut-étre pas Londonner. On ne 'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres'avaient jamais recu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne figurait dans aucun comité 'administration. Son nom'avait jamais retenti dans un collége'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's: inn, ni à Gray's- inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Banc de la Reine, ni à'Echiquier, ni en Cour ecclésiastique. In'était ni industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. II ne faisait partie ni de LInstitution vo⁴εle de là Grande-Bretagne, ni de LBInstitution de Londres, ni de'Institution des Artisans, ni de LInstitution Russell, ni de'Insti- tution litteraine de Ouest, ni de lInstitulion du Droit, ni de cette Institution des Arts et des Sciences röunis, qui est placéëe sous le patronage direct de Sa Gra- cieuse Majesté. II'appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent dans la capitale de'Angleterre, depuis la Société delArnmonicd jusqu'à la Societè entomologique, fondée principalement dans le but de détruire les insec- tes nuisibles. Phileas Fogg était membre du Reform- Club, et voilà tout. A qui'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptät parmi les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur la re- commandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit ouvert. De làa une certaine surface v, due à ce que ses chèques étaient régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant invariablement créditeur. Ce Phileas Fogg Etait-il riche? Incontestablement. Mais comment il avait fait fortune,'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr. Fogg était le dernier auquel il convint de'adresser pour'apprendre. En tout cas, il'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il'apportait silencieusement et mèéme monymement. 4 En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi peu que possible, et semblait'autant plus mystérieux qu'il était silencieux Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait était si mathématiquement toujours la mème chose, que'imagination, mécontente, cherchait au delà. EN QUATRE-VINGTS J0OURS 3 KXvait-il vovagé?'. Probable, car personn ne posséda neux que lu la Carte d II mEetalt endroit Si reculé dont il 1)arut avo me)n nais peclale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs et clairs, ilre lress ES le propos qui circulaient dans le elub au sujet des voyageurs perdus o. é6garés; il in liq: üt les vraies Probabilités, eEt Ses paroles Ss'étaient trouvées sou vent comme inspirèes par une seconde vue, tant'èvénement finissait toujours par les justifier.'était un homme qui avait du voyager Partout esprit, tout au molns. Ce qui était certain toutef0! st que, depuis de longues années, Phileas Fogg'avait pas q Londres. Ceux qui avaient'honneur de le connaitre un peu] Iuè Ies autres attestalent que,— si ce'est sur ce chemil direct qu'il Parcourait chaque jour pour venir de sa maison au club.— Personne ne pouvait f Prétendre Lavoir jamais vu ailleurs. Son Seul Passeè-temps était de lire les J0ur naux et de jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié à sa nature Sagnait souvent, mais ses gains'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme importante à son budget de charité'ailleurs, il faut l remarquer, Mr. Fogg jouait&Evidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu Etait pour lui un combat, une lutte contre une difficults, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à Son caractère. On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants,— ce qui peut arrivei f P 4 eEn vErit 1 1 8 TOW, Ou Personr De f 8 De son intérieur jamals IIn était question Un seul domestique Suf fisait à le servir. Déjeunant, dinant au club à des heures chronomètriquement déterminées, dans la méme salle, à la nie me table, ne traitant point ses collè gUes Vitant cun Etranger, i ne rentrait chez lu que poul se coucher, à minui ecis, sSans jamais user de ces chambres confortables que le Reform- 1 f f f Club tient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, soit qu'il dormit, soit qu'il'ocαο pat de sa toilette Sil se promenait,'était invariablement,'un Das égal, dans la salle'“ f Parquetèe en marqueterie, ou sur la gaberie circulaire, au-dessus de laquelle 1 1 'arrondit un dome à vitraux bleus, ju Pportent vingt colonnes ioniques en Porphyre rouge.'il dinait ou déjeunait,'etaient les cuisines, le garde-manger, Poffice, Ia poissonnerie, la laiterie du club. qui fournissaient à sa table leurs succulentes réserves;'étaient les domestiques du elub, graves personnages en habit noir, chaussés de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe;'étaient les 4 LE TOUR DU MONDE cristaux à moule perdu du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et de cinnamome;'était enfin la glace du club— glace venue à grands frais des lacs'Amérique— qui entretenait Ses boissons dans un satisfaisant état de fraicheur. Si vivre dans ces conditions,'est ètre un excentrique, il faut convenir que Pexcentricité a du bon! La maison de Saville-row, sans étre somptueuse, se recommandait par un extreéme confort.'ailleurs, avec les habitudes invariables du locataire, le ser- vice'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg exigeait de son unique domes- tique une ponctualité, une régularité extraordinaires. Ce jourdà mème, 2 octo- bre, Phileas Fogg avait donné son congé à James Forster,— ce garçon 8Etant rendu coupable de lui avoir apporté pour sa barbe de'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six,— et il attendait son successeur, qui devait se présenter entre onze heures et one heures et demie. Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds rapprochés comme ceux'un soldat à la parade, les mains appuyées sur les genoux, le corps droit, la téte haute, regardait marcher Paiguille de la pendule,— appareil compliqué qui indiquait les heures, les minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et'année. A onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, sui- vant sa quotidienne habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club. En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait Phileas Fogg. James Forster, le congédié, apparut. Le nouveau domestique,» dit-il. Un garcon àgè'une trentaine'années se montra et salua. „vous étes Français et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg. —lean,'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean Passepar- tout, un surnom qui'est resté, et que justifiait mon aptitude naturelle à me tirer'affaire. Je crois łtre un honnète garçon, monsieur, mais, pour ètre franc, 'ai fait plusieurs métiers. Tai ëté chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenu professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et, en dernier lieu,'étais sergent de pompiers, à Paris. Pai mème dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que'ai quitté la France et que, voulant goùter de la vie de famille, je suis valet de chambre en An F gleterra. Or, me trouvant sans place et ayant appris que monsieur Phileas gg était lhomme le plus exact et le plus sẽdentaire du Royaume-Uni, je me 8 EN QUATRE-VINGTS JOURS. 5 suis présenté chez monsieur avec'espérance'y vivre tranquille'oublier jusqu'à ce nom de Passepartout — Passeèepartout me convient, réèpondit le gentleman. Vous'êétes recom nandé. Jai de bons renseignements sur votre compte. Vous connaissez mes Onditions? — Oui, monsieur. — Bien. Quelle heure avez-vous? — Onze heures vingt-deux, répondit 1 partout, en tirant des profondeurs de son gousset une énorme montre'argent. —Vous reètardez, dit Mr. Fogg. — Que monsieur me pardonne, mais'est impossible. Vous retardez de quatre minutes.'importe. Il suffit de constater'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt meuf du matin, ce mereredi 2 Octobre 1872, vous èétes à mon service. Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le placa sur sa téte avec un mouvement'automate et disparut sans ajouter une Parole. dassepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois:'était Son nouveau maitre qui sortait; puis une seconde fois:'était son prédécesseur, James Forster, qui'en allait à son tour. Passepartout demeura seul dans la son de Saville-rov II OU PASSEPARTOUT EST cOoNVAINCU Ou'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAI «Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout'abord,'ai connu cheꝛ2 Müs Diess 83 8 Ine Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau mattre lv II convient de dire ici que les« bonshommes v de Mae Tussaud sont des igUres iy 2 5 7201 320 8 18 1 i res de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque vraiment que la parole. endant les quelques instants qu'il venait'entrevoir Phileas Fogg, Passe- bartout avait rapideme nt, mais soigneusement examiné son futur maitre.'était 6 LE TOUR DU MONDE un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger embonpoint, blond de cheveux et de favoris front uni sans apparences de rides aux tempes, figure plutôt pàle que colorée, dents magnifiques. Il paraissait posséder au plus haut degré ce que les phy- sionomistes appellent«le repos dans'action v, facultéè commune à tous ceux qui font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique,'œil pur, la paupière immobile,'était le type achevé de ces Anglais à sang-froid qui se rencon— trent assez fréẽquemment dans le Royaume-Uni, et dont Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau'attitude un peu académique. V. dans les divers actes de son existence, ce gentleman donnait'idée'un étre bien équilibré dans toutes ses parties, justement pondéré, aussi parfait qu'un chronomètre de Leroy ou de Earnshaw.'est qu'en effet, Phileas Fogg était Lexactitude personnifiée, ce qui se voyait clairement à('expression de ses pieds et de ses mains v, car chez Thomme, aussi bien que chez les animaux, les membres eux-mémes sont des organes expressifs des passions. Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais pressés et toujours préts, sont économes de leurs pas et de leurs mouvements. II ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours par le plus court. II 1 11 1 Il ne perdait pas un regard au plafond. I se permettait aucun geste superflu. On ne Lavait jamais vu Emu ni troublé.'était'homme le moins haté du monde, mais il arrivait toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécut seul et pour ainsi dire en dehors de toute relation sociale. II savait que dans la vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il ne se frottait à personne. Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq ans qu'il habitait'Angleterre et y faisait à Londres le métier de valet de chambre, il avait cherché vainement un maitre auquel il püut'attacher. Passepartout'était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les&paules hautes, le nez au vent, le regard assuré,'œil sec, ne sont que'impudents droles. Non. Passepartout était un brave garçon, de physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prétes à goùter ou à caresser, un étre doux et serviable, avec une de ces honnes tétes rondes que'on aime à voir sur les éEpaules'un ami. Il avait les yeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu'il pùt lui-méme voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force her- culéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de'antiquité con- EN QUATRE-VINCGTS JOURS 7 naissaient dix-huit f'arranger la chevelure d Minerve Pass 'en connaissait qu'une pour disposer la sienne: trois ups de i Etait coiff De dire le caractere expansif de ce garçon'accorderait avec celui de Phileas Fogg,'est ce que la Prudence la plus élémentaire ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement exact qu'il fallait a son maitre? On ne le verrait qu'à'user. Après avoir eu, on le sait jeunesse assez vaga- bonde, il aspirait au repos. Ayant e ndu t hodis! anglais et la froideur proverbiale des gentlem nt chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, le sort'avait mal servi. II'avait pu prendre racine nulle part. II wait fait d naisons. Dans toutes, on Etait intasque, inégal, coureur'aven— tures ou coureur de pays,— ce qui ne pouvait plus convenir à Passepartout. Son dernier maitre, le jeune lord Longsferry, membre du Parlement. après avoir passé ses nuits dans les& oysters-roomsꝰY'Hav Market, rentrait trop sou- vent au logis sur les Epaules des policemen. Passepartout voulant avant tout 1 1 POUvoir reéspecter son maitre, ris Iua que IUes rèespectueuses Observations qul furent mal recues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg, esd., cherchait un domestique. II prit des renseignements sur ce gentleman. Un personnage dont'existence était si régulière, qui ne découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne'absentait jamais, pas méme un jour, n e Pouvaält IU rui I Dil II Fe ˖ ˖ ta S que trouvait donc seul dans la maison de Saville-row. Aussitöét il er commencça'inspection. Il la par- ourut de la cave au grenier. Cettè maison Propre, rangèe, sèévère, puritaine, bien organisèe pour le service, Iui plut. Elle lui fit'effet'une belle coquille de colimacon, mais'une coquille éclairèe et chauffée au gaz, car Thydro- gene carburé y suffisait à tous les besoins de lumière et de chaleur. Passe- Partout trouva sans peine, au second étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui convint. Des timbres electriques et des tuyaux acoustiques la mettaient 1 en communication avec les appartements de'entresol et d premier ét Sur El 1 Teller Etage la cheminée, une pendule Electrique correspondait avec la pendule de la cham bre à coucher de Phileas Fogg, et les deus appareils battaient au méme instant la mèeme seconde. Cela me va, cela me va! y se dit Passepartout. IHremarqua aussi, dans sa chambre, unèe notice affichée au-dessus de la pen- dule.'était le programme du service quotidien. Il comprenait— depuis huit LE TOUR D¹ ONDF 0 0 10 N JEAN PASSEPARTOVr. heures du matin, heure réglementaire à laquelle se levait Phileas Fogg 5 8 885 jusqu'à onze heures et demie, heure à laquelle il quittait sa maison pour aller öt déjeuner au Reform-Club— tous les détails du service, le thé et les röties de huit heures vingt-trois, Leau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dix heures moins vingt, ete. Puis de onze heures et demie du matin à minuit,— heure à laquelle se couchait le méthodique gentleman,— tout Etait noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une joie de méditer ce programme et'en graver les divers articles dans son esprit. Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée et mer- veilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait un numéro Eh bien oui, Monsieur Fogg, je parie 4, 000 livres!(Page 14.) 'ordre reproduit sur un registre'entrée et de sortie, indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vétements devaient étre tour à tour portés. Méme réglementation pour les chaussures. En somme, dans cette maison de Saville-row,— qui devait étre le temple du désordre à'EpOque de'illustre mais dissipé Shéridan,— ameublement confor— table, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas de livres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques,'une consacrée aux lettres, Lautre au droit et à la politique. Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne gran- deur, que sa construction défendait aussi bien de'incendie que du vol. Point 2 10 LE TOUR DU MONDE 'armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dénotait les habitudes les plus pacifiques. Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les ins, sa larg gure 8 epal t, et il rẽpéta joyeusement ceia me val voilà mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr Fogg et moi! Un 1 n 9 véritable mécanique! Eh ier„ie ns 18 pas f hé de 5 SENGAGE UNE CCNVRERSXATION QU POURRA COCUTER CHER A PH LEAS FOGG. Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et demie, et, après avoir placè einq cent soixante-quinze fois son pied droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied gauche devant son pied droit, il arriva au Reform- Club, vast ifice, dans Pall-Mall, qui'a pas colité moins de is millions Phileas Fogg se rendit aussitòét à la salle à manger, dont les neuf fenétres 'ouvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par'automne. La, il prit place à la table habituelle où son couvert'attendait. Son déjeuner se composait 'un hors-'œuUuvre,'un poisson bouilli relevé'une«reading sauce v de pre- mier choix,'un roastbeef écarlate agrémenté de condiments„mushroom v, 'un gàteau farci de tiges de rhubarbe et de groseilles vertes,'un morceau de chester,— le tout arrosé de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli pour Toffice du Reform- Club. K midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand salon, somptueuse piè ornée de peintures richement encadi que lui remit le Times non coupé, dont Phileas Fogg opèra le laborieux dépliage wec une süretéè de main qui dénotait une grande habitude de cette difficile opé- ration. La lecture de ce journal occupa Phileas Fogg jusqu'à trois heures ſuarante-cinqꝗ, et celle du Standard— qui lui suecẽda dura jusqu'au diner. Ce repas'accomplit dans les mémes conditions que le déjeuner, avec adjone- tion de 4 royal british sauce Asix heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et'ab- sorba dans la lecture du Morning-C. 8 1 — U 8 16 — Ssig lu ir?* S —D Pàas— 6 Ral] Comment'est n voleur t Individ 9 soustrait einquante einq mille livres en bankmotes(1 million 375,000 fran-)2 —Non, répondit Gauthier Ralph. —'est donc un industriel? dit John Sullivan. Le Morninq-Chrontclè assure que'est un gentleman. 8 ˖ tait aut U 9 Ph Le fait dont il était questio lue les divers journaux du Royaume Uni d ˖ e ardeur, 5 1 mpli troi s auparavant, le 29 septembi U form 1 8 m nquai n + 1 ü Ila tabletteé du caissiei Princip de la Ba Iu'AI ü X qu etonnait qu'un tel vol eut pu'accomplir aussi facilement, le söus- gou eur Gauthier Ralph se bornait à re pondre qu'à ce moment mème, le caiss'occupait gistrel recette de trois shillings six ne Saurait avoil 1t ˖ Mais il Convient de f— D que cet admirable établiss B Enę t Se Soucier exti t de la dignité du Point d es, P'invalides, point d 9 9'or, Pargent, les 5 Sé6s libi t et pour ains la f er venu. On 1 1 t ttre en suspicion 'un] Un des meilleurs obs te 9 2 12 LE TOUR DU MONDE raconte mème ceci: Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut Ia curiosité de voir de plus près un lingot'or pesant sept à huit livres, qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier; il prit ce lingot,'examina, le passa à son voisin, Celui-ci à un autre, si bien que le lingot, de main en main, 8en alla jusqu'au fond'un corridor Oobscur, et ne revint qu'une demiheure après reprendre sa place, sans que le caissier elit seulement levé la téte. Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au- dessus du& drawing-office v, Sonna à cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque'Angleterre'avait plus qu'à passer einquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes. Le vol bien et dument reconnu, des agents, des ddétectives v, choisis parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool, à Glas- gow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New-Vork, etc., avec promesse, en cas de succès,'une prime de deux mille livres(50, 000 fr.]) et cinꝗ pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendant les renseignements que devait fournir'enquéte immédiatement commencèe, ces inspecteurs avaient pour mis- sion'observer serupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance. Or, précisément, ainsi que le disait le Mornin9 Chionicle, on avait lieu de supposer que'auteur du vol ne faisait partie'aucune des sociétés de voleurs 'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman bien mis, de bonnes manières,'air distingué, avait èté remarqué, qui allait et venait dans la salle des payements, théàtre du vol.'enquète avait permis de refaire asse: exactement le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitot adressé à tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. Quelques bons esprits— et Gauthier Ralph était du nombre— se croyaient done fondés à espérer que le voleur'échapperait pas. Comme on le pense, ce fait était à Pordre du jour à Londres et dans toute PAngleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du succès de la police métropolitaine. On ne'étonnera done pas'entendre les membres du Reform-Club traiter la mème question,'autant plus que'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux. Lhonorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des recherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrement aiguiser le zele et Jin- telligence des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen, qui'étaient assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas EN QOUATRE-VINGTS JOIVRS 13 Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robbres, la conversation interron PUèé reprenait de plus belle. Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, ui ne peut manquer'étre un habile homme! Xllons donc! répondit Ralph, il'y a plus un seul pays dans lequel il puisse réfugier. — Par exemplel — Ou voulez-vous qu'il aille? —je'en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est asSez vaàste. — Elle'était autrefois..„ dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis:(A vous de ouper, monsieur, v ajouta--il en prèsentant les cartes à Thomas Flanagan. La discussion fut suspendue pendant le robbre. Mais bientöt Andrew Stuart la reprenait, disant: Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminué, par hasard? — Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y àa cent ans. Et'est ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus rapides. — Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur! — K de jouer, monsieur Stuart!v dit Phileas Fogg 1 1 Mais lule Stuart'était nvaincu, et la partle achevée 1 Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une ma- nière plaisante de dire que la terre a diminué! Ainsi parce qu'on en fait mainte- nant le tour en trois mois... —En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg. En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours; depuis que àa section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le G Great-Indian peninsu- lar railway», et voici le calcul éètabli par le Morning-Chontclè- De Londres à Suez par le. Mont-Cenis et Brindisi, railways et paquebots 7 jours. De Suez à Bombay, paquebot.... 13 De Bombay à Calcutta, railway. 3 De Calcutta à Hong Kong(Chine), paquebot. 13 De Hong-Kong à Vokohama(CJapon), paquebott 6 De Vokohama à San Francisco, paqueboti.ꝛꝛꝛ 22 De San-Franciseo à New-Vork, railroaddduwdwoꝝm— 1 De New-Vork à Londres, paquebot et railwũ——mʒ. 938 Potal...... 80 88s. 14 LE TOUR DU MONDE — Oui, quatre-vingts jours!'écria Andrew Stuart, qui, par inattention, coupa une carte maitresse, mais non compris le mauvais temps, les vents con— traires, les naufrages, les déraillements, ete. — Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussi e resp ait Plus le Whist. — Meéme si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails!'écria Andrew Stuart,'ils arrètent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs! — Tout compris,» répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta: Deux atouts maitres. v Andrew Stuart, à qui'était le tour de 6faire v, ramassa les cartes en disant: Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique... —dDans la pratique aussi, monsieur Stuart. —je voudrais bien vous y voir. —ll ne tient qu'à vous. Partons ensemble. —Le ciel'en préserve!'écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres(100, 000 fr.) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible. — IJrès-possible, au contraire, répondit Mr. Fogg. — Et bien, faites-le donc! — Le tour du monde en quatre-vingts jours? — Oui. ]e le veux bien. — Quand? —Lout de suite. Cẽest de la folie!'ëcria Andrew Stuart, qui commencait à se vexer de'in sistance de son partenaire. Tenez! jouons plutòt. — Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il ya dmal donne.„ Andrew Stuart reprit les cartes'une main fébrile; puis, tout à coup, les Posant sur la table: “Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres!.«. — Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce'est pas sérieux. — Quand je dis: je parie, rèẽpondit Andrew Stuart,'est toujours sérieux. — Soit! v dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues: «Jai vingt mille livres(500, 000 fr.) déposéèes chez Baring frères. Je les ris- querai volontiers... —Vingt mille livres!'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous faire perdre! —'imprévu'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg. EN QUATRE-VINGTS JOURS 15 Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours'est Uculè qu un minimum de temps! — Un!1 1 bien employé suffit à tout. Mais pour ne pas le de Pàsser, il faut sauter mathématiquement des railways ins les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer! — Je sauterai mathématiquement. (''est une plaisanterie! — Un bon Anglais ne plaisante jam Iuand il'agit'une chose aussi sé- rieuse qu'un pari, répondit Pl Fogg. Je parie vingt n livres contre qui voudra que je ferai toOUl l gqu Uresingts Irs Ou moins, soit dix-neuf cent ngt heures cent q ze mille deux cents mii Ites Acceptez- vOUs — Nous acceptons, réèpondirent MM. Stuart, Fallentin, Sulliv m, Flanagan et Ralph, aprèés'èétre entendus. Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures Juarantè-einq. Je le prendrai. — Ce soir méme? demanda Stuart. — Ce soir méme, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta--il en consultant un calendrier de poche, puisque'est aujourd'hui mercredi 2 Octobre, je devrai étre de retour à Londres, dans ce 8 unon méme du Ref, Club, le samedi 21 160 ul 8 9 ˖ ndront de t et de droit 29 pa 5 Un procès verbal du pari fut fait et signé surde-champ Pp 8six inté- SS6ES. Phileas Fogg 6tait demeuré fro d. Il'avait cei nt pas parié POur agner, et n tengagé ces vingt mille livres— la moitié de 82 fortune— que parce qu'il prévoyait qu'il pourrait avoir à dépenser'autre pour mener wbien ce difficile. pour ne pas dire inexécutable Projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient Emus, non Pas à cause de la valeur de'enjeu, mais Parce qu'ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces condit Sept heures sonnaient alors. On offrit à Fogg de suspendre Wist afin qu'il pùt faire ses Préparatifs de départ. Je suis toujours prèt!» répondit cet impassible gentleman, et donnan' les cartes: Je retourne carreau, dit-il. A vous de jouer, monsieur Stuart 16 LE TOUR DU MONDE 64 5 5 5 Une pauvre mendiante-(Page 19.) DANS LEOUEL PHILEAS FOG6G STUPEFEIE PASSEEARTOUT, S0N DOMESTIOUI. A sept heures vingt-einq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine de gui- nées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta le Reform- Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lòui. Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable'inexsctitude, apparaitre à cette heure In'était pas un lecteur...(Page A1.) insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'à minuit précis. Phileas Fogg était tout'abord monté à sa chambre, puis il appela: «Passepartout. dassepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait'adresser à lui. Ce'était pas'heure. Passepartout,»reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage. Passepartout se montra. 'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg. —Mais il'est pas minuit, rèpondit Passepartout, sa montre à la main. 3 — Je le sais, reprit Phileas F et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais. Une sorteé de grimace'ébaucha sur la ronde face du Francais. II était évi⸗ dent qu'il av: u entendu Monsieur se d 2d -ui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde. Passepartout, Pœil déèmesurément ouvert, la paupière et ſe sour- il surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptömes de bEtonnement poussè jusqu'à la stupeur. Le tour du monde! murmura--il. — En équatre-vingts jours, rèpondit Mr. Fogg. Ainsi, nous'avons pas un istant à Pe rdre. —Mais les malles.., dit Passepartout, qui balancait inconsciemment sa téte de droite et de gauche. — pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous des- cendrez mon makintosch et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaus- es.'aille 1 ns pe 18. A Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Ill quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays: „Ah bien, se dit-il, elle est forte, celledla! Moi qui voulais rester tran- quille Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du m nde en qua- tre-vingts jours! Avait-il affaire à un fou? Non...'était une plaisanterie? On allait à Douvres, bien. A Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garcon, qui, depuis cinq ans,'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-etre meme irait-on jusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses has'arréterait Ià... Oui, sans doute, mais il'en était pas moins vrai qu'il 1 partait, qu'il se déplacait, ce gentleman, si casanier jusqu'alors! Khuit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui lait sa garde-robe et celle de son maſtre; puis,'esprit encore troublé, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg. Mr. Fogg était prét. IIl portait sous son bras le 7 continental vdil- %/ steam tran 0¹ 767 u²de, qui deva urnir toutes les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, Pouvrit et y 1 1 g D 1e Sà0 Pas Pt It 1 francs f xtrémi 8 U Khuit heures vingt, le cab'arréta devant la grille de la gare. Passepai 'at sauta à terre. Son maitre le suivit et paya le cocher. En 1 K„ 1V 1 llant tenant un enfant mal Nr. u 9 61 Le Pre D U III 5 ntel N ne ur ensation dhumidité autour de la prunelle 8 dans son cœul Nr. 1 nt aussitòt dans la grande salle de gare. 1 78 le pour P Puis, se retourna Iit Reform-Club. Messieurs, je p S6S 8 passeꝓort qu emporteè à cet eflet vous] nettl ˖ U retour, d Itroler mon itinèralre. monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph.'est tile. No pporterons à votre honneur de gentleman Cela usi, dit Mr. Fogg 20 LE TOVR DU MONDE —Vous'oubliez pas que vous devez étre revenu.., fit observer Andrew Stuart. —Dans quatreingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs.„ A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le meme compartiment. A huit heures quarante-cind, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche. La nuit était noire. IIl tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes. Maisle train'avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait un veéri- table cri de désespoir! Qu'avezvous? demanda Mr. Fogg. —IIy.. que... dans ma précipitation... mon trouble.. j ai Oublié.. — Quoi? 'éteindre le bec de gaz de ma chambre! —Fh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brule à votre COMmpte DANS LEOCUEL UNE NOUVELLE VALEUR APARNAIT sUR IA PLACE DE LONDRES. pPhileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute, du 2 7 grand retentissement qu'allait provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit'abord dans le Reform-Club, et produisit une véritable Emotion parmi les membres de Thonorable cercle. Puis, du club, cette émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au public de Londres et de tout le Royaume-Uni. Cette«question du tour du mondeↄ fut commentée, discutée, disséquée, avec autant de passion et'ardeur que'il se fut agi'une nouvelle affaire de PAlabama. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres— et ils formè- rent bientòt une majorité considérable— se prononcèrent contre lui. Ce tour monde à accomplir, autrement qu'en théorie et sur le pier, d 5 mum de temps, avec les moyens de communication actuellement 2 'était pas impossible,'était insensé Le 7 Standard, EEvening-Stan, le Morning-Chnoniele, et vingt autre grande publicité, se déclarèrent contre Mr. Fogg. Seul, le Da⸗ 8 7„e le soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et ses collègues du Reform- furent blamés Lavoir tenu ce pari, qui accusait un affaiblis 3— de son auteur. Des articles extréme 5, Pà nt sur la question- On sait! n porte Ingleteri tout ce touchs uü Phie. Auss pas un lecteur, à quelque classe qu'il appartint, qui ne levoräàt les colonnes consacrëes au cas de Phileas Fogg Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux— les fen 1 eipalement— furent pour lui, surtout quand'IIluste LondonMVei t 1 SEeu publié son portrait'après sa photographie déposée aux archives du Reform- Club. Certains gentlemen osaient dire:(Hé! hé! pourquoi Pàs, après tout? On a vu des choses plus extraordinaires lvν'étaient surtout les lecteurs du VDailif- Telegrapli. Mais on sentit bientöt que ce journal luimnëme conmmencait à faiblir. geur, obstacles de Fhomme, obstacles de la nature. Pour réussir dans ce Proj- fallait admettre une concordance miraculeuse des hèures de départ et'a e concordance qui'existait pas, qui ne pouvait pas exister. A la rigueur, ten Europe, où il'agit de parcours'une longueur relativement médiocre. npter sur Parrivée des t à heure fixe is quand ils emploient Deut compter sur Tarrivéèe des trains à heure fixe; mais quand iis emploient T0 is jours à traverser IInde, sept jours à traverser les Etats-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments'un tel problèeme? Et les cid le machine, les déraillements, les rencontres, la mau- tion des neiges, est-ce que tout'était pas Pl Fogg? Sur les paque bots, ne se trouverait-il Pas, pendant'hiv merci des coups de vent ou 1„ 8 0 0 9 f f ouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lign transocèaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours? Or, il sufff un retard, un seul, pour que la chaine des communications füt irr Parable ment brisée. Si Phileas Fogg manquait fuͤt-ce que de que heures, le Fhil Ogg manquait, ne füt-ce lue de quelques heures, le LE TOUR DU MONDE départ'un paquebot, il serait force'attendre le paquebot suivant, et par cela méme son voyage était compromis irréèvocablement. 'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phil Fogg baissèrent singulièrement. Pend: premiers jours qui suivirent le départ du gentleman,'impor- tantes affaires'étaient engagées su Ueah de son entrepr On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, monde plus intelliger t, plus relevè que celui des joueurs. Parier est dans le tempèramer z. Aussi, non-seu- lement les divers membres du Reform-Club établirent-äls des paris considsrables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook. ur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur la place de Londres. On demandait, on offrait du(Phileas Foggeo ferme ou à prime, et il se fit des affaires Enormes. M inq jours après son départ, après Particle du Bulletin de la Société de géographie, les Offres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On'offrit pal 8. Pris'abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à vingt, à cinquante, à cent 1 partisa 0 it 1 Ppe tiq Ibermale.'hs- noral en m,( 6 I, Eut donne 8Sa T. POUT POUVOII faire le tour du monde, meme en dix ans! et il paria cind mille livres(100, 000 francs) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en mème temps que la sottise du projet, on lui en démontrait Pinutilité, il se contentait de répondre:(Si la chose est faisable, il est bon que ce soit un Anglais qui le premier'ait faite!y Or, on en Etait là, les partisans de Phileas FOogg se rare ent de plus en plus; tout le monde, et non sans raison, se mettalt cont lui; on ne le prenait plus qu'à cent einquante, à deux cents contre un, quand, sept jours après son départ, un incident, complètement inattendu, fit qu'on ne le prit plus En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur de la police métropolitaine avait recu une dèpèche télégraphique ainsi conęue: Suen à Londres. Noꝛoan, dinecteun police, administration centrale, Scotland place. «Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez saus retard mandat'ar- restation à Bombay(Inde anglaise). Fix, dẽtective. v 'effet de cette dépéche fut immédiat.'honorable gentleman disparut pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au Reform- Club EN UATRE-VINGTS J0HRS cellès d ˖ X 1 1 8 pour Ut Uement avait té fourni pal nꝗ pe Phileas Fogg avait de mystérieux, son isolement 1 Parut évident que ce Personnage, prétextant un voyage lu monde et'appuyant sur un pari insensé,'avait eu'autre but Iue de dépister les agents de la police anglaise. IIME. IX MONTRE UNE IMPATIENCR BIEN LEG Voici dans quelles circonstances avait éEté lancëe ette dépéche concernant le sieur Phileas Fogę Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, à Suez, le paquebot Mongolia, de la Compagnie péninsulaire et orientale, steamer en fer à hélice et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes ulièrement les voya et posséëdant une force nominale de cinq cents chevaux. Le Vongolia faisait rég geés de Brindisi à Bombay par le canal de Suez.'était un des plus 1 des mai 1 Pe 1 8 Suez et Bomb: 18S6ES En att lant 1 lu WMongol leux hommes se Prol sur le quai uu milieu de la foule'ind S et'étrangers qui affluent dans cette ville, rgade, à laquelle la grande uvre de M. de Lesseps 18SSUre III Venilr e S1déErable. D leUX nommes'un Etalt'agent CODSUIaITe du Royaume- nl, Etabli A Suez, qui— en dépit des facheux Pronosties du gouvernement britannique et les sinistres Prédictiohs de'ingénieul Stéephenson— 1les 1avires angl VerS Ana 10 Angleterre aux Ind 1 f 'autre était un petit homme maigre, de fi intelligente, nerveux, lui contractait avec une persistan remarquabl S muscles soureiliers. A ngs cils brillait un eil très-vi uUs dont il savait à vo tein moment, il donnait certaines marques'impa allant, TEll Plàce. 1 2 Linspecteur de police([Page.) Cet homme se nommait Fix, et'était un de ces(détectives vou agents de police anglais, qui avaient été envoyés dans les divers ports, après le vol com- mis à la Banque'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si lᷣun'eux lui semblait suspect, ie C filer ven attendant un mandat'arrestation. Précisément, depuis deux jours, Fix avait recu du directeur de la police métropolitaine le signalement de'auteur présumé du vol.'était celui de ce personnage distingué et bien mis que'on avait observé dans la salle des paye- ments de la Banque. Le deétective, très-alléché Evidemment par la forte prime promise en cas Abres avoir vigoureusement repousssô....(Page 27.) de succès, atiendait donc avec une impatience facile à comprendre'arrivée du Mongolia. Et vous dites, monsieur le consul, demanda-ttil pour la dixième fois, que ce bateau ne peut tarder? —Non, monsieur Fix, répondit le consul. IIa été signalé hier au large de Port-Said, et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas pour un tel marcheur. Je vous répète que le Mongolia a toujours gagné la prime de vingt-cinꝗ livres que le gouvernement accorde pour chaque avance de vingt- quatre heures sur les temps réglementaires. — Ce paquebot vient directement de Brindisi? demanda Fix. 26 LE TOUR DU MONDE — de Brindisi meme, où il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il a quitt. samedi à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut tarder à arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le signalement que vous avez recu, vous pourr itre votre homme,'il est à bord du Mongolia. — Monsieur le consul, répondit J es gens-là, on les sent plutéòt qu'on ne les reconnait.'est du flair qu'il faut avoir, et le flair est comme un sens spécia“ auquel concourent Pouie, la vue et lodorat. Tai arrété dans ma vie plus'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur soit à bord, je vous réponds qu'il ne me glissera pas entre les mains. —je le souhaite, monsieur Fix, car il sagit'un vol important. —VUn vol magnifique, répondit'agent enthousiasmé. Cinquante-cinq mille ivres! Nous'avons pas souvent de pareilles aubaines! Les voleurs deviennent mesquins! La race des Sheppard'étiole! On se fait pendre maintenant pour quelques shillings! —Monsieur Fix, répondit le consul, vous parlez'une telle facon que je vous souhaite vivement de réussir; mais, je vous le répète, dans les conditions où vous étes, je crains qu 1e soit diff Savezvous bien que,'après le Signaleme ue voUs à CeE leur 1 Dl 1 Cte nomm —Monsieur le consul, répondit dogmatiquement'inspecteur de police, les grands voleurs ressemblent toujours à'honnétes gens. Vous comprene: bien que ceux qui ont des figures de coquins'ont qu'un parti à prendre,'est de rester probes, sans cela ils se feraient arréter. Les physionomies honneétes, ce sont celles là qu'il faut dévisager surtout. Travail difficile,'en conviens, et qui'est plus du métier, mais de Part.„ On voit que ledit Fix ne manquait pas'une certaine dose'amourꝙꝓropre. Cependant le quai'animait peu à peu. Marins de diverses nationalités, commercants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient.'arrivèe du paquebot Etait Evidemment prochaine. Le temps était assez beau, mais'air froid, par ce vent'est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les päles rayons du soleil Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres'allongeait comme un bras a rade de Suez. X la surface de la mer Rouge roulaient plusieurs bateèaux d he ou de cabotage, dont quelques-uns ont conservé dans leurs facons'èlégant g ela galeèr antiqi Tout en circulant au m C0 par une habitude de sa pro- fession, dévisageait les passants'un rapide coup'œil. EN N URS N7 M U 1 1 nel 5ue del Fix. N F leUres Le temps d mnb rquel Son 5 le la mer Roug V 1de e DustlI Et de Sue D ö * 1 f 9 1 SaVe 0 Zlals 8 1 1 1 Seralt à Létranger Sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir à Pagent, le consul regagna ses burèaux, situés à peu de distance.'inspecteur d Police demeura seul, Pris d1 VOI n 19 le can nt de la rive et 4 1 J tesdin que du 37 8 f Cadllal 1 1 11 pendant que Sa vape Les Pässaàgers Etalel 1 Te nt Sul leck à contemplel le pan la ö mais la pl Dal dèébarꝗ nt dans les canots qui Etalent venus à Ster le Vong Fis crupuleusement tous ceux qui mettaient] ViIgoureusement 'eux'approcha dè lui ApPrTe En III II 16 28 LE TOUR DU MONDE repousséè les fellahs qui'assaillaient de leurs offres de service, et il lui demanda kort poliment'il pouvait lui indiquer les bureaux de'agent consulaire anglais. Et en méme temps ce passager présentait un passe-port sur lequel il désirait sans doute faire apposer le visa britannique. Fix, instinctivement, prit le passe- port, et,'un rapide coup'œil, il en lut le signalement. Un mouvement involontaire faillit lui&chapper. La feuille trembla dans sa maäin. Le signalement libellé sur le passe-port était identique à celui qu'il avait recu du directeur de la police métropolitaine. «Ce passe-Pport'est pas Ie voôtre? dit-il au passager. Von, répondit celui-ci,'est le passe-port de mon maitre. —Et votre maitre? —ll est resté à bord. —Mais, reprit'agent, il faut qu'il se présente en personne aux bureaux du consulat afin'établir son identité. — Quoi, cela est néceéssaire? — Indispensable. Et 92 sont ces bureaux? —La, au coin de la place, répondit'inspecteur en indiquant une maison Eloignée de deux cents pas. — Alors, je vais aller chercher mon maitre, à qui pourtant cela ne plaira guère de se déranger!v La-dessus, le passager salua Fix et retourna à bord du steamer. VII QUIL TEMOIGNE UNH FCIiSs DE PLUS DE LINUTILITE DES PASSE-PORTS EN MATIERE DE POLICE. 'inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitöt, et sur sa demande pressante, il fut introduit près de ce fonctionnaire. Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préèambule,'ai de fortes présomp- tions de croire que notre homme a pris passage à bord du Mongolid.„ Et Fix raconta 6 S Etalt passéE entre ce domestique 1 propos du 1 1 basse-port. Bier ur Fix, répondit le consul, je ne serais pas fäché de voil figure de ce coquin. Mais peut-éètre ne se présentera--zil pas à mon burea 8 st ce que vous supposez. Un voleur'aime pas à laisser derrière lui des traces de son passage, et'ailleurs la formalité des passe-ports'est plus obli gatoOlre. — Monsieur le consul, répondit'a fort ne doit le penser, il viendra! — Faire viser s — Qui. Les passe ports ne ser. umais qu'à gèner les honnéèétes gens et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui ci sera en réègle, mais 'espère bien que vous ne le viserez pas.. Et pourquoi pas? Si ce passe pꝓort est régulier, répondit le consul, je'ai pas le droit de refuser mon visa. — Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu'à ce que'aie recu de Londres un mandat'arrestation. — Ah! cela, monsieur Fix,'est votre affaire, répondit le consul, mais moi, je ne puis...„ Le consul'acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait à la porte de Eta flet, le maitre et le serviteur. Le maitre présenta son passeg en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa. Celui-ci prit le passe ꝓort et le lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin u cabinet, observait ou plutòt déèvorait'étranger des yeux. Quand le consul eut achevé sa lecture: Vous ètes Phileas Fogg, esquire? demanda-täl. — Oui, monsieur, répondit le gentleman. Et cet homme est votre domestique? — Jui. Un Français nommé Passepartout Vous venez de Londres? -Qui. Et vous allez? KX Bombay. Bien, monsieur. Vous savez que cette formalitè du visa est inu ile, et que nous'exigeons plus la présentation du passe-port? 30 LE TOUR DU MONDE —je le sais, monsièeur, répondit Phileas Fogg, ma Conhstater P. votre visa mon passage à Suez. — Soit, monsleur. Et le consul zigné et daté le passe-port, y apposa son cachet. Mr. Fo zits de a, et, après avoir froidement salué, il sortit, suivi de 501¹ 1e8 Iue. Eh bien? demanda'inspecteur. — Eh bien, répondit le consul, il a'air'un parfait honnète homme! Possible, répondit Fix, mais ce'est point ce dont il'agit. Trouvezvous monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait auU VOleul dont;j ai recu le signalement? — 5, mais vous le savez, tous 1 gnalements.. 1 1 1 1 1 tian A Aty. Nai — J AUral 12 I, Tèpondit FX. Lè domeèstique me parait etre molns indéchiffrable que le maitre. De plus,'est un Français, qui ne pourra se retenir de parler.& bientòt, monsieur le consul.„ Cela dit, Pagent sortit 8 i la recl he de Pa tit et se mit à la recherche de Passepartout. Cel nt M 1 ˖ t la mal 5 Ul Vers le 1 dan a dans sa cabine. II prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes: 2 Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir. Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin. Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin. Arrivé par le Jont-Cenis à Turin, vendred heures 35 matil Quitté Turin lredi, 7 heures 20 matin Arrivé à Brindis heures Soir. Embarqué sur! heures soir. Suez, mercredi 9 octobre, 14 heures matin. Total d ures dépensées: 158 1/&2, soit en jours: 6 jours 4/2.„ Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire disposé par colonnes, qui indi— quait— depuis le 2 octobre jusqu'au 21 décembre— le mois, le quantième, le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées effectives en chaque point Principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Vokohama, San Francisco, NewVork, Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu ou la perte éEprouvèe à chaque endroit du pareours. Ce méthodique itinéraire tenait ainsi comptè de tout, et Mr. Fogg savait tou- jours'il ètait en avance ou en retard. 2 f 18 34 II 1 1 0 I 1 1 D f N 1 1 T dans 5s N Quant à voil 1 I tt ice'Anglais qui font visiter par leur domestiqu 8 P f tra nt VIII DANS LECUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-fHETRE OU'IL NE cONVNDRAT᷑. Fix avait en peu'instants rejoint sur le quai Passepartout, qui flanait et regardait, ne se croyant pas, lui, obligé à ne point voir. Eh bien, mon ami, lui dit Fix en'abordant, votre passe-port est-il visé? — Ah'est vous, monsieur, répondit le Francais. Bien obligé. Nous sommes Parfaitement en règle. Fu FE 1 f ˖ 1 1* 4 1 riq répéta Passepartout. Je ne peux y croire. Figurezvous. nimaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cette f pit f pt heu mnt P Cirque des Chai V tes donce b n Pr le police mals Cest mon mai* DPro]l 1faut 1U 12 Nous sommes Partis sans malle Uult LE TOUR DU MONDE Ma montre! une montre de famille! Page 32.) —je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut. — Monsieur, répondit Passepartout, vous étes vraiment'une complai- J Sance... 5 Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours. Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le batèeau! — Vous avez le temps, répondit Fix, il'est encore que midi Iv Passepartout tira sa grosse montre. «Midi, dit-il. Allons donc! il est neuf heures cinquante-deux minutes! — Votre montre retarde, répondit Fix. — Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon arrière-grand- 8 EN QUATRE-VINGTS JOURS 33 18341It escal Steamer-Point Page 9 père! Elle ne varie pas de cinꝗ minutes par an.'est un vrai chronomètre —le vois ce que'est, répondit Fix. Vous avez gardéè'heure de Londres, qui retarde de deux hèures environ sur Suez. IIl faut avoir soin de remettre votre montre au midi de chaque pays. — Moi! toucher à ma montre!'écria Passepartout, jamais —Eh bien, elle ne sera plus'accord avec le soleil. —Tant pis pour le soleil, monsieur!'est lui qui aura tort!) Et le brave garcon remit sa montre dans son gousset avec un geste superbe. Quelques instants après, Fix lui disait: Vous avez donc quittéè Londres précipitamment? 34 LE TOUR DU MONDE —je le crois bien! Mercredi dernier, à huit heures du soir, contre toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quarts'heure après nous Etions partis. — Mais où va--il donc, votre maitre? — Toujours devant lui! Il fait le tour du monde! Lee tour du monde?'écria Fix. — Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dittil, mais, entre nous, je'en erois rien. Cela'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose. — Ah!'est un original, ce Mr. Fogg? —Ie le erois. —ll est donc riche? — Evidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes tou- tes neuves! Et il'é pargne pas'argent en route! Tenez! il a promis une prime magnifique au mécanicien du Mongolia, si nous arrivions à Bombay avec une belle avance! — Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maitre? Moi! répondit Passepartout, je suis entré à son service le jour méme de 1Epart On'imagine aisé ue ces réponses devaient] re sur'esprit déjà surexcité de'inspecteur de police. Ce départ précipitè de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse smme emportée, cette hàte'arriver en des pays lointains, ce prétexte'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses idées. II fit encore parler le Français et acquit la certitude que 8¹ ne maissait aucunement son maitre, que celui-ci vivait isolé à Londres, qu'on le disait riche sans savoir Porigine de sa fortune, que'était un homme impénétrable, ete. Mais, en mème temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg ne débar- 1 lalt f Oint à Suez, et qu il allait réellement à Bombay. Fet 8 1 f 10ln BOmdbay nanda Passepartout. — Assez loin, répondit'agent. Il vous faut encore une dizaine de jours de mer, Et odù prenez vous Bombay? — Dans IInde. — En Asie? — Naturellement. une chose qui n lèe tracasSe.. — Diable!'est que je vais vOUs 'est mon bec! EN QUATRE-VINCTS JOURS ˖ — Quel bec? Mon bec de gaz que'ai oublié'éteindre et qui brùle à mon Pte. O1 J ai calculè que'en avais pour deux shillings Par vingt-quatre heures, juste six Pence de plu que j3e ne gagne et vous Comprenez quèe POul Deu quèe I0 VOVaàge p̃ Fix comprit-il'affaire du gaz 2'est peu probable. II'éècoutait plus et pre nait un parti. Le Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix 8 con pagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de n- bas manque dé] du Vongoli et il revint en toute hàte aux bureaux de'agent cons 1I Fix, maintenant que Sa Convieti Etait falt Wait 1 Pris tout son sangsrfroid Monsieur, dit-il au consul. je'ai plus aucun doute. Je tiens mon homme ILse fait passer pour un exce ntrique qui veut faire le tour du monde en quatre Vingts jours — Alors'est un malin, répondit le consul, et il compte revenir à Londi près avoir de Pistè toutes les polices des deux continents! — Nous verrons bien, répondit Fix. — Mais ne vous trompez vous pas? demanda encore une fois le consul. je ne me trompe pas. ‚— Alors, pourquoi ce voleur--il tenu à faire constater par un visa son pas Sàage à Suez? P 1u 8 8 1 0 5 pondit mals U 1que IUe 1 tS rap] rta les points sai ants le Sà Conversation av l le domestique dudit Fogg En effet, dit le consul, toutes 1 Présomptions sont contre cet homme. Et — Lancer une dépèche à Londres avec demande instante de'adresser un mandat'arrestation à Bombay,'embarquer sur le Vongolia, filer mon voleui jusqu'aux Indes, et là, sur cette terre anglaise, Paccoster poliment, mon mandat Vla main et la main sur'é6paule. Ces paàroles Prononcèèes froidement,'agent prit congé du consul et se rend bureau télégraphique. De la, il ea au directeur de la police métropoli taine cette dépéche quèe'on connait. Un quart'heure Plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien muni'a gent, dailleurs,'embarquait à bord du Mongolia, et bientôt le rapide steam ait à tout peur sur les eaux de la mer Roug 36 LE TOUR DU MONDE IX OU LXA MEn ROUGE ET LA MER DES INVDES SE MONTRENI PROPICES AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG. La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses paquebots un laps de temps de cent trente huit heures pour la franchir. Le Mongolia, dont les feux étaient activement poussés, marchait de manière à devancer'arrivèe régle- mentaire. La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tous IInde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais vià Bombay, car depuis qu'un chemin de fer traverse dans toute sa largeur la péninsule indienne, il'est plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan. Parmi ces passagers du Mongolia, on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade. De ceuxci, les uns appartenaient à'armée britanni- que proprement dite, les autres commandaient les troupes indigènes de cipayes, tous chèrement appointés, mème à présent que le gouvernement'est substitué aux droits et aux charges de'ancienne Compagnie des Indes: sous-lieutenants à 7,000 francs, brigadiers à 60, 000, généraux à 100,000(). On vivait done bien à bord du Mongolia, dans cette société de fonctionnaires, auxquels se mélaient quelques jeunes Anglais, qui, le million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. Le c purser v, Thomme de con- fiance de la Compagnie,'égal du capitaine à bord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunch de deux heures, au diner de cinꝗ heures et demie, au souper de huit heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraiche et les entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les passagères— il yen avait quelques-unes— changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique, on dansait mème, quand la mer le permettait. Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la cote'Asie, soit de 1) Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les simples assistants, au premier degré le Ia hiéẽrarchie, ont 12, 000 francs; les juges, 60,000 les présidents de cour, 250,000 fr.; les: 300,000 fr., et le gouverneur général, plus de 600, 000 fr. E EN OQUATRE-VINGTS J0OURS 7 la cote'Afrique, le Mongolia, long fuseau à hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les dames disparaissaient alors; les pianos se taisaient; chants et danses cessaient à la fois. Et Pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le détroit de Bab-el-Mandeb. Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait eroire que, toujou inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de vent nuisibles à la mar- che du navire, des mouvements désordonnés de la houleé qui risquaient'occa sionner un accident à la machine, enfin de toutes les avaries possibles qui, en obligeant le Mongolia à relacher dans quelque port, auraient compromis son voyage? Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeéait à ces éventualités, il'en laissait rien paraitre.'ètait toujours lhomme impassible, le membre imperturbable du Reform- Club, qu'aucun incident ou accident ne pouvait sur— prendre. II ne paraissait pas plus Emu que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. II'inquiétait peu'observer cette mer Rouge, si féèconde en souvenirs, ce théàtre des premières scènes historiques de Ihumanité. Il ne venait pas reconnaitre les curieuses villes semées sur ses bords, et dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois à Ihorizon. Il ne revait meme pas aux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont toujours parlé avec épouvante, et sur le ſuel les navigate 8 1 nasardalent nals autreèefolis sans avolr consaecré leur Jagèe par dès sacrifices propitiatoires. Que faisait donc cet original, emprisonné dans le Mongolia?'abord il faisait Ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni tangage pussent dètraquer une machine si merveilleusement organisée. Puis il jouait au whist. Oui! ihavait rencontré des partenaires, aussi enragés que lui: un collecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le réEvérend Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général de'armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès. Ces trois passagers avaient Pour le whist la mèeme passion que Mr. Fogg, et ils jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que lui. Quant à Passepartout, le mal de mer'avait aucune prise sur lui. ILoccu— pait une cabine à'avant et mangeait, lui aussi, consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait dans ces conditions, ne lul déplaisait plus. Il en prenait son parti. Bien nourri, bien logé, il voyait du pays, et'ailleurs il 'affirmai lul-mème que toute cette fantaisie finirait à Bomba 38 LE TOUR DU MONDE Le lendemain du départ de Suez, le 29 octobre, ce ne fut pas sans un certain plaisir qu'il rencontra sur le pont Tobligeant personnage auquel il'était adressé en débarquant en Egypte. Je ne me trompe pas, dit-il en'abordant avec son plus aimable sourire, est bien vous, monsieur, qui'avez si complaisamment servi de guide à Suez? En effet, rèpondit le détective, je vous reconnais! Vous etes le domestique de cet Anglais original.. —Preécisément, monsieur...2 —Fix. — Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enehanté de vous retrouver à bord. Et où allez-vous donc? —Mais, ainsi que vous, à Bombay. Cẽest au mieux! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage? — Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie péninsulaire. — Alors vous connaissez IInde? —Mais... oui..., répondit Fix, qui ne voulait pas trop'avancer. Et'est curieux, cette Inde-là? — Ixes-Curle ux! Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs, des pagodes, des tigres, des serpents, des bayadères! Mais il faut espérer que vous aurez le temps de visiter le pays? — je'espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il'est pas permis à un homme sain'esprit de passer sa vie à sauter'un paquebot dans un chemin de fer et'un chemin de fer dans un paquebot, sous prétextè de faire le tour du monde en quatre-vingts jours! Non. Toute cette gymnastique cessera à Bombay, 'en doutez pas. Et il se porte bien, Mr. Fogg? demanda Fix du ton le plus naturel. — Très-bien, monsieur Fix. Moi aussi,'ailleurs. Je mange comme un ogre qui serait à jeun.'est'air de la mer. — Et votre maitre, je ne le vois jamais sur le pont. —Jamais. Il'est pas curieux. — Savez vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage en quatre- vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète... une mission diploma- tique, par exemple! — Ma foi, monsieur Fix, je'en sais rien, je vous'avoue, et, au fond, je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir.„ Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causèrent souvent ensemble.'ins- pecteur de police tenait à se lier avec le domestique du sieur Fogg. Cela pouvait EN QUATRE-VINCTS JOURS I P Al IUé le Dr IVo Weon ac El Sa nie néme pour ne pas étre en reste,— trouvant,'ailleurs, ce Fix gent bien h neteé e paquebot'avançait rapidement. Le 13, on eut connaissance de Moka, qu apparut dans sa ceinture de murailles ruinéèes, au-dessus deésquelles détachait nt quelques dattiers verdo Mts. Au mNt 80 développaient de vastes champs d 1fEle Pa DA ra IPlel cette ville célèbre, et il tr 8 1 t n fort lEmantele lalt à u norme I6 Il-tas Per fr le détroit de Bab-el-Mandeb t zabe 8 f˖ Pe les Larmes, et le lendemain, 14, il faisait 8 ‚ lest de 1 1 8S˖ Treapprovisionr 12 Ustib Grave et i Portante affaire qu ttèe alil mation duf 1 õ paquebots à d telles distances des centres de production. Rien que pour la C mpagnie pénin 8 sulaire,'est une dépense annuelle qui se chiffre par huit cent mille livres 20 millions de francs). IIl a fallu, en effet.& ablir des dépòts en plusieurs ports lersS ElOlgne I à u M„ 17 15 Oetobre ra e 14 Cétait ur 10 tique dese rent à terre. Le gentleman voulait faire Dasse-port. Fix le suivit sans Etre 1 marqué. La formalité du visa N Pl AS Fogg EvVint à bord reprendre sa Partile interl P U U 1 mt sa cout II 1 Somanl le Bani le Parsis d ulfs 1˙A 1 mt les vingt Cinꝗ mille habitants'Ad tte le le Gibraltar de la mer des Ind S auxquelles tra lalent encore les ingénié US ans après les ingénieurs du J6 1 III( Xx, très-eurieux! se disait Passe partout en revenant à In APe rCOls qu II'est Pàas inutile de VOVyVàger, S1'on veut volr Ut du nouveau. 40 eee D¹ M 8 Passepartout, lui, flana suivant sa coutume.(Page 39.) A six nèures du soir, Ile Mongolia battait des branches de son hélice les eaux de la rade'Aden et courait bientot sur la mer des Indes. II lui éEtait accordé cent soixante-huit heures pour accomplir la traversée entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable, Le vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur. Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraiches toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses recommencèrent. Le voyage'accõοhplit donec dans les meilleures conditions. Passepartout était enchanté de Paimable compagnon que le hasard lui avait procuré en la personnèe de Fix. 6 EN OUATRE-VINGTS JOURS. 4¹ Rfeerer f NRN N ke e ettttee LI Lrenversa deux de ses adversaires.(Page 45.) Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la còte indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du Mongolha.& Ihorizon, un arrière-plan de collines se profilait harmonieusement sur le fond du ciel. Bientét, les rangs de palmiers qui couvrent la ville se détachèrent vive- ment. Le paquebot pénétra dans cette rade formée par les iles Salcette, Colaba, Eléphanta, Butcher, et à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay. Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robbre de la journée, et son par- tenaire et lui, grace à une manœuvre audacieuse, ayant fait les treize levées, terminèrent cette belle traversée par un chelem admirable. 6 42 LE TOUR DU MONDE Le Mongolia ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il yarrivait le 20.'était donc, depuis son départ de Londres, un gain de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraire à la colonne des bénéfices. ◻+ O0U PASSEPARTOUT ESH TROPY HEURREUX'EN RETRE QUITTE EN P SA CHAUSSURE. Personne'ignore que IInde— ce grand triangle renversé don base est au nord et la pointe au sud comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une population de cent quatre- ingts millions'habitants. Le gouvernement britannique exerce une domination éelle s rtaine par e ceèt immense pays. I tret ouverneur général à C des gouverneurs à Madras, à Bom ale, et un lieutenant-gouverneur à Agra Mais'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie de sept cent mille milles carrés et une population de cent à cent dix millions'habitants.'est assez dire qu'une notablè partie du territoire éEchappe encore à'autorité de la f reine; et, en effet, chez certains rajahs de'intérieur, farouches et terrible 8, Lin- dépendance indoue est encore absolue. Depuis 1756— époque à laquelle fut fondé le premier établissement anglais sur'emplacement aujourd'hui occupé par la ville de Madras— jusqu'à cette an lans laquelle éclata la grande insurrection des cipayes, la célèbre Com- Indes fut toute-puissante. Elle'annexait peu à peu les diverses pro- Pagnie d vinces, achetées aux rajahs aux prix de rentes qu'elle payait peu ou point; elle nommait son gouverneur général et tous ses employés civils ou militaires; mais maintenant elle'existe plus, et les possessions anglaises de IInde relèvent directéement de la couronne. Kussi'aspect, les moœurs, les divisions ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos dhomme, en coach, etc. Maintenant, des steamboats parcou- ENOUATREVINNGTS JOURES. 43 rent à grande vitesse'Indus. le GEange, et un chemin de fer Jul verse IInd dans toute sa largeur en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois ours seulement de Calcutta. cé dè ce chemin de fer ne suit Das la ligne droite à travers'Ind stance à vol'oiseau'est que de mille à onze cents mille 8, Et des trains animés'une vitesse moyenne seulement.'emploieraient pas trois jours à la franchir; mais cette distance est acerue'un tiers. ns, par la corde qu décrit le railway en'élevant jusqu'à Allahabad dans le nord de la péninst Voici, en somme, le tracé à grands points di Ereat Indian peninsular railway». En quittant Lile de Bombay, il traverse Salcette, saute sur le conti nent e face de Tannah, frane hit la chaine des Ghätes-Oce identales, COurt au rd-est j à Burhampour, sillonne le territoire à peu près indépendant du Bundelkund,'élèv- jusqu'à Allahabad,'infléchit vers Pest, rencontre le Gang par Burdivar à Beénarès,'en écarte légèrement, et, redescendant au sud 1 et Ia ville frangaise de Chandernagor, il fait tète de ligne à Calcutta. 'était à quatre heures et demie du soir que les passagers du Mongolia avaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta Partait à huit heures précises. Mr. Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta le paquebot, donna à son domestique le döétail de quelques emplettes à faire, lui recommanda expressé ment de se trouver avant huit heures à la gare, et. de son pas régulier ꝗ Utait 1a Fune horlog 8— 8 bureau des] AInSI donc, des merveil de B mbay, 1 ne songeait à rien v E nöteé Ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les docks, ni le marché a Coton, ni les bazars, ni les mosquèes, ni les synagogues, ni les églises rm niennes, ni la splendide pagode de Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones contemplerait ni les chefs-'œuUνũre'Eléphanta, ni ses mystérieuses nypOgeèes, cachées au sud-est de la rade, ni les grottes Kanhèrie de'ile Sal cette, ces admirables restes de''architecture bouddhiste! Non] rien. En sortant du bureau des Passe-ports, Phileas Fogg se rendit tra uillement à la gare, et là il se fit Servir à d 1 ntre tres 1 AUtl met le maitre Thötel crut devoir lui recommander une. rtalne gibelotte de lapin du pays lont il lui dit merveille. Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goùta consciencieusement; mais, en ePlt de sa saue Epie 6e, il la trouva détestable. IIsonna le maitre'hòôtel. Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement.'est du lapin, cel 4⁴ LE TOUR DU MONDE — Gui, mylord, répondit effrontément le drole, du lapin des jungles. Et ce lapinlà'a pas miaulè quand on Ta tuè? V f1 N — Miaulé! Oh! mylord! un lapin! Je vous jure.«. „-Monsieur le maitre'hotel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez pas et rappelez-vous ceci: autrefois, dans IInde, les chats Etaient considérés comme des animaux sacrés.'était le bon temps. —Pour les chats, mylord? —Et peut-etre aussi pour les voyageurs l Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à diner. Quelques instants après Mr. Fogg, Pagent Fix avait, lui aussi, dèbarqué du Mongolia et eouru chen le directeur de la police de Bombay. II fit reconnaitre sa qualité de detective, la mission dont il était chargé, sa situation vis--vis de'au- teur présumèé du vol. Avait-on recu de Londres un mandat'arrèt... On'avait rien recu. Et, en effet, le mandat, parti après Fogg, ne pouvait ètre encore arrivé. Fix resta fort dẽcontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordre'arresta- tion contre le sieur Fogg. Le directeur refusa.'affaire regardait'administra- tion métropolitaine, et celle-ci seule pouvait légalement deélivrer un mandat. Cette sévérité de principes, cette observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avec les mœurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle,'admettent aucun arbitraire. Fix'insista pas et comprit qu'il devait se résigner à attendre son mandat— Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrable coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne doutait pas que Phi- léas Fogg'y séjournät,— et, on le sait,'était aussi la comviction de Passe- partout,— ce qui laisserait au mandat'arrèt le temps'arriver. Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maitre en quittant le Mongolia, Passepartout avait bien compris qu'il en serait de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas jici, qu'il se poursuivrait au moins jusqu'à Calcutta, et peut-ètre plus loin. Et il commenea à se demander si ce pari de Mr. Fogg'était pas absolument sérieux, et si la fatalitéè ne Pentrai- nait pas, lui qui voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre- vingts jours! En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises et chaus- settes, il se promenait dans les rues de Bombay. II y avait grand concours de populaire, et, au milieu'Européens de toutes nationalités, des Persans a bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes à bonnets carrés, des IS- de es EN OVUXTREVINGTS JoURS 12 Arméniens en longues robes, des Parsis à mitre noire.'était précisément une féte célébrée par ces Parsis ou Guèbres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plus austères des Indous,— race à laquelle appartiennent actuellement les riches négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient une sorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, dans lesquels figuraient des bayadères vétues de gazes roses brochées'or et'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec une déècence parfaite,'ailleurs. Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies, si ses yeux et ses oreilles'ouvraient démesurément pour voir et entendre, si son air, sa physio nomie était bien celle du(boobyv le plus neuf qu'on pũt imaginer, il est superflu 'y insister ici. Malheureusement pour lui et pour son maitre, dont il risqua de compromettre le voyage, sa curiosité'entraina Plus loin qu'il ne convenait. En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se dirigeait vers la gare, quand, passant devant'admirable pagode de Malebar-IHill, il eut la malencontreuse idée'en visiter'intérieur. II ignorait deux choses:'abord que'entrée de certaines pagodes indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que les croyants eux meémes ne peuvent y Penétrer sans avoir laissé leur chaussure à la porte. Il faut remarquer par raison de e politiq le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter jusque dans ses plus insignifiants détails la reli- sion du pays, punit sévèrement quiconque en viole les pratiques. Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste, admi- rait, à'intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant de'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur les dalles Sacrées. Trois Prétres, le regard plein de fureur, se précipitèrent sur lui, arrachèrent ses Souliers et Ses chaussettes, et commencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages. Le Francais, vigoureux et agile, se releva vivement.'un coup de poing et 'un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort mpètrés dans leurs longues robes, et,'elancant hors de la pagode de toute la vitesse de ses jambes, il eut bientot distancéè le troisième Indou, qui'était jeté sur ses traces, en ameu- tant la foule. fl— 1 K huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ du train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet contenant Ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin de fer. 16 LE TOUR DU MONDE Fix était là, sur le quai'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son parti fut aussitòt pris de accompagner jusqu'à Calcutta et plus loin'il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans'ombre, mais Fix entendit le rècit de ses aven tures, que Passepartout narra en peu de mots à son maitre. zpère que cela ne vous arrivera plus,» répondit simplement Phileas Fogg, en prenant place dans un des wagons du train. Le pauvre garcon, pieds nus et tout déconfit, suivit son maitre sans mot dire. Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée le retint et modifia Subitement son projet de départ. Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien... Je tiens OU PHILEAS FOGd ACHRTR UNE MONTURE X UN PRIX FABULECUx. Le train était parti à lheure réglementaire. IIl emportait un certain nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la partie orientale de la péninsule. Passepartout occupait le méème compartiment que son maitre. Un troisième voyageur se trouvait placé dans le coin opposé. 'était le brigadier général, sir Francis Cromarty, un des partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses troupes can— tonnéeès auprès de Bénarès. Sir Francis Cromarty, grand, blond, àgè de cinquante ans environ, qui'était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eüut véritablement mérité il habitait IInde et'avait la qualification'indigène. Depuis son jeune àf 4 fait que de rares apparitions dans son pays natal.'était un homme instruit, qui daurait volontiers donné des renseignements sur les coutumes, Ihistoire,'orga- 18 17 8 1§S ind Pl 8 1J t t 1 8 C‚ rant 8 6 8 Es lois eaniqu uionnelle. En ce moment refaisait dans son esprit! Ile 8 res d pensées lepuis son départ de Londres. et ils füt frotté les 12 üt e lans sa nature de faire un mouvel t˖ Sir 1 8 6 Tty pagnon de te, b leux robbres 8 u doit guid ˖ Lu 1 dOn TCnHa Dizarre gentle man, 1I Passel I SànS Tlen 1 J 1 8 I1SS vait ntag le trapp le 1 f Ult ö Phileas Foge u Drigad gEl I, rTeèlèvant u COnveèrsation qul ent. d 1 quès annèes, monsieur Fogg, vous Prouvè en cet endroit U retal Dal nent mpromis votre( POurquoi CeElaà, 81 Frane 8 — Parce ſue lee 8, qu'il Halt traverser en Palanꝗ un ou à le poney 0 Kandallah, T 1èe versant OPPOSE. 0 ud'eùt aucunement dèérangé'économie de mon program Ir. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu'éventualit tains Dstacle La vapeur se contournait en spirales.(Page 50.] — Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiez 'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec'aventure de ce garçon.„ Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage, dormait pro- fondement et ne révait guère que'on parlàt de lui. „Le gouvernement anglais est extrèemement sévère et avec raison pour ce genre de delit, reprit sir Francis Cromarty. II tient par-dessus tout à ce que'on respecte les coutumes religieuses des Ine ot si votre domestique eũt été pris. — Eh bien,'il eüt été pris, sir Francis, répondit Mr. Fogg, il aurait été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eùt pu retarder son maitre!ly liez rO- La, il se trouvèrent en présence'un animal.,(Page 53.) Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train franchit les Ghates, passa à Nassik, et le lendemain, 21 Octobre, il'élancait à travers un pays relativement plat, formé par le territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était sSemée de bourgades, au-dessus désquelles le minaret de la pagode remplacçait le clocher de'église européenne. De nombreux petits cours 'eau, la plupart affluents ou sous- affluents du Godavery, iri 7 0 guaient cette contrée fertile Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il traversait le pays des Indous dans un train du&Great peninsular railway v. Cela lui paraissait invrai semblable. Et cependant rien de plus rèel! La locomotive, dirigé- par le bras 50 LE TOUR DU MONDE 'un mécanicien anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de cotonniers, de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poi vriers rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu'enri chissait'inépuisable ornementation de'architecture indienne. Puis,'immenses étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaient les hennissements du train, et enfin des foréts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées'éléphants, qui,'un eil pensif, regardaient passer le convoi échevelé. Pendant cette matinée, au delà de la station de Malligaum, les voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les secta- teurs de la déesse Kali. Non loin'élevaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb, mainte- nant simple chef-lieu de'une des provinces détachées du royaume du Nizam. 'était sur cette contréèe que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Etrangleurs exercait sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable, Etranglaient, en'honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout àge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps où'on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empècher ces meurtres dans une notable proportion, mais 'epOuvantable association existe toujours et fonctionne encore. A midi et demi, le train'arréta à la station de Burhampour, et Passepar- tout put'y procurer à prix'or une paire de babouches, agrémentées de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment'évidente vanité. Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station'Assur— ghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate. IWest opportun de faire connaitre quelles pensées occupaient alors'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que les choses en restéraient là. Mais maintenant, depuis qu'il filait à toute vapeur à travers IInde, un revirement'était fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. II retrouvait les idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les Pprojets de son maitre, il eroyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas dépasser. Déja méme, il'inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette gageure, et tremblait à la EN OUATRE-VINGTS J0URS pensée qu'il avait pu la compromettre la veille par n impardonnabl derie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était beaue is inquiet comptait et reècomptalt leS 0Urs Ee zulés, maudissait les haltes 0 train,'accusait de lenteur et blamait in Hetto Mr. Fogg de'avoir pas promis une prime au mécanicien. II ne savait pas, le brave garęon, que ce qui tait possible sur un paquebot ne'était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse eèst réglementée. Vers le Soir, on'en S défile 0 1 POur, qu Séparent le territoire du Khandeish elui du Bundelku Le lendemain, 22 0 que de sir Fr 8 6 narty, Passepar- ayant consulté sa montre, répondit g Etait trois heures du matin. Et flet, cette fameuse montre, toujours réglée sur le méridien de Greenwich. Se trouvalt à Près de SOixante-dix SePt degrés dans'oueést, dèévait retarder et rdait en effet de quatre heèures. Sir Francis rectifia done'heure d méeé Passepartout, aue iLDfit la méme 1 1 DServation que celui-ci avait déjà recue de la part de Fix. II essaya de lui faire 0 omprendre qu'il devait se régler sur chaque nouveau méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers'est,'est--dire au-devant du soleil, les jours Etaient plus courts'autant de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce fut inutile. Que'entété garcon edit compris ou non'observation 1 8 DStil 1 1 1 1 UntlI 1 1 DA 1II 1 1 111 11 III A huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de Rothal, l train'arrèta au milieu'une vaste clairière, bordé- de quelques bungalows ADꝗanes d OUvriel Le conducteur du train passa devant la ligne des wa Lées voyageurs descendent ici. 171 Phileas Fogg regarda sir Francis Cromarty, qul parut ne rien compre ndre cette halte au milieu'une for- t de tamarins et de Khajours. D 4 Passe Däartout, non moins surpris, S Elanca sur la vole et revint Prèésque aussitöt, S5Ecriant: Monsieur, plus de chemin de fel Què voulezvous direé? demanda sir Francis Cromarty. Je ve dire que le train ne continue Pas! Le brigadier énéral descendit aussitöt de wWagon. Phileas Fogg le suivit, sans Se presser. Tous deux'adressèrent au conducteur: 52 LE TOUR DU MONDE Où sommesmous? demanda sir Francis Cromarty. —Au hameau de Kholby, répondit le conducteur. —Nous nous arrétons ici? — Sans doute. Le chemin de fer'est point achevé... — Comment! il'est point achevé? Non! il y a encore un tronçon'une cinquantaine de milles à&tablir entre ce point et Allahabad, où la voie reprend. Les journaux ont pourtant annoncé'ouverture complète du railway! — Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés. —Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta! reprit sir Francis Cro— marty, qui commencait à'èchauffer. — Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad.„ Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eùt volontiers assommé le conducteur, qui'en pouvait mais. II'osait regarder son maitre. Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad. —Monsieur Fogg, il'agit ici'un retard absolument préjudiciable à vos inté- réts? Non, sir Francis, cela était prévu. — Quoi! vous saviez que la voie. — En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait tot ou tard sur ma route. Or, rien'est compromis.'ai deux jours'avance à sacri- fier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous nè sommes qu'au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta. Iln'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète assurance. II'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer Sarrétaient à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie'avancer, et ils avaient prématurément annoncé'achèvement de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la voie, et, en descendant du train, ils'étaient emparés des véhicules de toutes sortes que possédait la bourgade, pal- kigharis à quatre roues, charrettes trainées par des zébus, sortes de bœufs à bossèes, chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, po— neys, etc. Aussi Mr. Fogg et sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé. Pirai à pied,„ dit Phileas Fogg. Passepartout qui rejoignait alors son maitre, fit une grimace significative, en EN QUATRE-VINGTS J0OURS 59 considérant ses magnifiques mais insuffisantes babouches. Fort heureuseme nt, il avait été de son coté à la découverte, et en hésitant un Peu Monsieur, dit-il, je crois que'ai trouvé un moyen de transport. 1 eque 8 Un eléphant! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas'ici. rè— Allons voir Péléphant, rTEpondit Mr. Fogg. Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et Passepal tout arrivaient près'une hutte qui attenait à un enclos fermé de hautes palissades. Dans la hutte, il yavait un Indien, et dans'enelos, un Eléphant. O= Sur leur demande, LIndien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dans 'enclos. ils La, ils se trouvèrent en présence'un animal, à demi domestiqué, que son Propriétaire élevait, non Ppour en faire une béte de somme, mais une béte de le combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractère naturellement doux de'animal, de facon à le conduire graduellement à ce paroxysme de rage n, appelé mutsheyoy dans la langne indoue, et cela, en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut paraitre impropre à donner un 6² tel résultat, mais il'en est pas moins employé avec succès par les éEleveurs. Très-heureusement pour Mr. Fogg, Péléphant en question venait à peine'étre mis à ce réẽgime, et le mutshy ne'était point encore déclaré. Kiouni CEtait le nom de la béte— pouvait, comme tous ses congéneères ot fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut'autre monture, Phi ri- leas Fogg résolut de'employer ne Mais ies&léphants sont chers dans LInde, où ils commencent à devenir rares Les males, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont extréèmement re cherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement, quand ils sont réduits à Ce létat de domesticité, de telle sorte qu'on ne peut'en procurer que par la chasse. et Kussi sont-ils“objet de soins extrémes, et lorsque Mr. Fogg demanda à IIndien es 8il voulait Iui louer son EléEphant, IIndien refusa net. 100 Fogg insista et offrit de la béte un Prix excessif, dix livres(250 fr.) Ihèeure. al- Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refus jours. Passèepartout bondissait à chaque surenchère. Mais LIndien ne se laissait Paàs tenter. 01 La somme éEtait belle, cependant. En admettant que'éléphant employät ite Iuinze heures à se rendre à XIllahabad,'était six cents livres(15,000 fr.) qu'il rapportèerait à son propriétaire. 1 171 N„ Phileèas Fog ms s ammer en aucune facçon, proposa alors à IIndien de lui en acheter sa! et Iui en offrit tout'abord mille livres(25,000 fi 5⁴ LE TOUR DU MONDE LIndien ne voulait pas vendre! Peut-ètre le dröle flairait-il une magnifique affaire. Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et Pengagea A réfléchir avant'aller pdus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il'avait pas Lhabitude 'agir sans réflexion, qu'il'agissait en fil de compte'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était nècessaire, et que, düt-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet łléphant. Mr. Fogg revint trouver IIndien, dont les petits yeux, allumés par la convoi tise, laissaient bien voir que pour lui ce'ẽtait qu'une question de Prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille(50, 000 fr.). Passepartout, si rouge'ordinaire, était päl. 'éEmotion. 1 n se rendlt. Par mes babouches,'écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix 1. viande'éléphant! 'affaire Conclue, il ne sAgissait plus que de trouver un guide. Ce fut plus 1 1 55 5; Past 45 facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses Services. Mr. Fogg acceptà et Iul Pro e forte reèemunera Iuien Uvalt que doubler S01 intelligene 'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement le métier de(mahout v ou cornac. Il couvrit'une sorte de housse le dos de Télé— phant et disposa, de chaque coté sur ses flancs, deux espèces de cacolets assez peu conf, rtables. U 13 Phileas Fogg paya LIndien en bank- notes q 1 lu fameux sa- Il semblait vraiment qu stiràt des entl s de Passepartout. Puis Mr. Fogg 1 Fr 80 rans] 1 Stde n'Allahabad I- 9 9 8 S'e pas pour fatiguer le gig Des 8S à K Sir 1 5S · 5 § cacolets, I 5 Fogg 5 Passel t Se mit u 8 la housse entre son maitre et le brigadier général. Le Parsi s ha sul de Péléphant, et à neuf heures'animal, quittant la! 8 plus court dans Tepaisse foret de lataniers. EN QUATRE-VINGTS JOURS 8² XII PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONVS'AVENTUENI K TRAVERS LES FOREHTS DR'INDbE, Er ch Ouf'ENSUrI L. guid Itin'abre ‚ tal 14 1 droit e tracè de Ole dont les travaux éEt nt en rs'exECutiol Ce tracé, très-contrarié par 8 riclèuseés ramifications des monts Vindhias, ne suivait Pas le plus court Phileas Fogg Walt intérét Prendre. Le P Si, très-familiariséE ave- §routes et sentiers du pays Prétendait 9 nt à travers la forèt, et on 8' rappO Phileas Fogg et sir Francis Cron arty, enfouis jusqu'au cou S leurs cacolets, alent fort secoués par le trot raide de'e léphant, auquel son mahout impri- ut une allure rapide. Mais ils enduraient la situation avec le fl gme le plus itannique, causant peu'ailleurs, et se vovant à peine'un'auti Quant P epart té sur! 14os d la DEte f teme umis aux 80 t. Le B rC0 5 fa t d 9 M riait K 1 8 8 guid rét Dl Ii dor 5 Sir J 8( 9 8 M g 85 85 8 Mais St donc d 1 1 gad 86 regardant avee Imi )e 1 forge, répondit Passepartout, qui'ocαůU““Zma de préparer m d mmalf X midi, le guide d nna le signal du départ Le pays prit bientòõt un Spèct très- 56 LE TOUR DU MONDE Il riait au milieu de ses sauts de carpe.(Page 55. Sauvage. Aux grandes foréts succédèrent des taillis de tamarins et de palmiers- nains, puis de vastes plaines arides, hérissées de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites. Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est habitèe par une population fanatique, endurcie dans les pra- tiques les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais'a pu 'établir régulièrement sur un territoire soumis à'influence des rajahs, qu'il eut Eté difficile'atteindre dans leurs inaccessibles retraites des Vindhias. Plusieurs fois, on apereut des bandes'Indiens farouches, qui faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède.'ailleurs, le Parsi les 6vi⸗ tait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. On lemme 58 LE TOUR DU MONDE vit peu'animaux pendant cette journée, à peine quelques singes, qui fuyaient wec mille contorsions et grimaces dont'amusait fort Passepartout. Une pensée a de bien'autres inquiétait ce garcon. Qu'est-c Mr. Fogg ferait de hant, quand il serait arrivé à la station'Allahabad? 'emmeènerait:il? Impossible! Le prix du transport ajouté au prix'acquisition en ferait animal ruineux. Le vendrait„, 1 ndrait-on à la liberté? Cette esti mable béte méritait bien qu'on eùt des Egards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout, il en serait très-embarrassé. Cela ne laissait Pàas de le Prèoccuper. Khuit heures du soir, la principale chaine des Vindhias avait été franchie, et es voyageurs firent halte au pied du versant septentrional, dans un bungalow en ruines La distance parcourue pendant cette journée était'environ vingt-cinq milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station'Allahabad La nuit était froĩde.&'intèrieur du bungalow, le Parsi alluma un feu de bran- ches sèches, dont la chaleur fut très-àppréciée. Le souper se composa des provi- sions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent en gens harassés et moulus. La 8a D Iui Commencea Dal quelque 8 PEI 186 u Ce P E te rmina bientòt par des ronflements sonores. Le guide veilla près de Kiouni, qui'endor- mit debout, appuyé au trone'un gros arbre. Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépars et de panthères troublèrent parfois le silence, mèlés à des ricanements aigus de singes. Mais les carnassiers'en tinrent à des cris et ne firent aucune démonstration hostile contre les hõôtes du bungalow. Sir Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de fatigues. Passepartout, daus un sommeil agité, recommenea en rève les culbutes de la veille. Quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement que'il eüt été dans sa tranquille maison de Saville-roW. & six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espeérait arriver à la station'Xllahabad le soir méme. De cette facon, Mr. Fogg ne perdrait qu'une partie des quarante-huit heures éłconomisées depuis le commencement du voyage. On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger, située sur le Cani, 1. un des sous-affluents du Gange. II Evitait toujours les lieux habités, se sentant plus en suüreté dans ces campagnes désertes, qui marquent les premières dépres- sions du bassin du grand fleuve. La station'Allahabad'était pas à douze milles dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits, aussi EN OQUATRE-VINGTS JOURS 59 sains que le pain, aussi sueculents que la crème,» disent les voyageurs, furent éxtréèmement appréciés. Xdeux heures, le guide entra sous le couvert'une épaisse forét, qu'il devait traverser sur un eèspace de plusieurs milles. IIl préférait voyager ainsi à'abri des bois. En tout cas, il'avait fait jusqu'alors aucune rencontre facheuse, et le voyag semblait devoir'accomplir sans accident, quand'éléphant, donnant quelques signes'inquiétude,'arréta soudain. ILétait quatre heures alors (Qu'y--il? demanda sir Francis Cromarty, qui releva la tète au-dessuse Son Cacolet Jde neè sals, mon Officier, rèepondit le Parsi, en Prétant'oreille à un mui murè confus qui passait sous'Epaisse ramure. Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eüt dit ur conceèrt, encore fort éloigné, de voix humaines et'instruments de cuivi Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans Prononcer une parole. Le Parsi sauta à terre, attacha'ëléèphant à un arbre et'enfonca au plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant: Une procession de brahmanes qui se dirige de ce coté.'il est Possible, évitons 'étre vus. nandant Le gulde deétàacha Leléphant et le conduisit dans un fourré. e yageurs de 84 terre. Lui-méme se tint Prét à enfour Ceil rapideément sa monture, si la fuite devenait nécessaire Mais il Densa que la troupe des fidèles passerait sans'apercevoir, car'épaisseur du feuillage le dis simulait entièrement Le bruit discordant des voix et des instruments sé rapprochait. Des chants monotones se mélaient au son des tambours et des cymbales. Bientôt la téte de la procession apparut sous les arbres, à une inquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. IIs distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de cette cérémonie religieuse. En première ligne'aàvançaient des Prétres, coiffés de mitres et vétus de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés dhommes, de f. mmes,'enfants, qui fai- Salent entendre une sorte de psalmodie funèbre, inte rrompue à intervalles Egaux par des coups de tam-tams et de cymbales. Derrière eux, sur un char àaux larges roues dont les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, trainèe par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras, le corps coloriéè'un rouge sombre, les veux ha 60 LE TOUR DU MONDE gards, les cheveux emmeéleés, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. K son cou'enroulait un collier de tètes de mort, à ses flanes une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant terrassé auquel le chef manquait. Sir Francis Cromarty reconnut cette statue. (La déesse Käali, murmura--il, la déesse de'amour et de la mort. —de la mort,'y consens, mais de lamour, jamais! dit Passepartout. La vilaine bonne femmel Le Parsi lui fit signe de se taire. Autour de la statue'agitait, se démenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, 26brés de bandes'ocre, couverts'incisions erueiales qui laissaient chap- per leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui, dans les grandes céré- monies indoues, se précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut. Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur costume oriental, trainaient une femme qui se soutenait à peine. Cettè femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa téte, son cou, ses Epaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils, étaient surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une tunique lamée'or, recouverte 'une mousseline légère, dessinait les contours de sa taille. Derrière cette jeune femme,— contraste violent pour les yeux,— des gardes, armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs pistolets damasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin. 'était le corps'un vieillard, revéètu de ses opulents habits de rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe tissue de soie et'or, la cein- ture de cachemire diamanté, et ses magnifiques armes de prince indien. Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les eris couvraient parfois'assourdissant fracas des instruments, fermaient le cortége. Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe'un air singulièrement attristé, et se tournant vers le guide: Un sutty ly ditäil. Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. La longue proces- sion se déroula lentement sous les arbres, et bientöt ses derniers rangs disparu— rent dans la profondeur de la forét. Peu à peu, les chants'éteignirent. II y eut encore quelques éclats de cris loin tains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond silence. Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par sir Francis Cromarty, et aus sitot que la procession eut disparu: 12 18 le tè nt nt EN QUATRE- VINGTS JOURS Qu'est-ce qu'un sutty? demandas-tsil. — Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général,'est un 61 Sacrifie humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brulẽe demain aux premières heures du jour. —Ah! les gueux!'écria Passepartout, qui ne put retenir ce cri'indignation. —Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg. kCẽest celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah du Bundelkund. ne — Comment, reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahit la moindre d truire? lèpe ndant emotion, s barbares coutumes subsistent encore dans PInd-„et les Anglais'ont pu les — Dans la plus grande partie de IInde, répondit sir Francis Cromarty, ces sacrifices ne s accomplissent plus, mais nous'avons aucune influence sur ces contréèes sauvages, et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout l“ revers septentrional des Vindhias est le théäàtre de meurtres et de pillages inces Sants. — La malheureuse! murmurait Passepartout, brüulée vive! — Oui, reprit le brigadier géneéral, brulée, et si elle ne'était pas, vous ne sau- riez croire à quelle misérable condition elle se verrait réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à peine de quelques poignées de riz, n la rep 8 t, elle serait considére jmme u n comme ur galeèux. Aussi la Perspect treuse existence POUssSe-t- Ile que'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le réellement vol 'eempécher. Ains veuve vint demande 1 crèature immonde Ssouvent ces malheureuses au suppl Ce, et mour- dèe Cette bien Pplus Sacrifice est ontaire, et il faut'intervention energique du gouvernement pour y a quelques années, je résidais à Bombay, quand une jeune ander au gouverneur'autorisation de se brüler avee le corps de son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice Pendant le ré- it du brigadier général, le guide seco lalt la t écit fut achevé: Le sacrifice qui aura lieu demain Comment le savez-vous? 5· que tout le monde connait dans le Bund- IKU qu nd le au lever du jour'est pas volontaire, pondit 62 LE TOUR DU MONDE — Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fit obser. ver sir Francis Cromarty. Cela tient à ce qu'on'a enivrèe de la fumèe du chanvre et de'opium. Nais où la conduit-on? Ala pagode de Pillaji, à deux milles'ici. Là, elle passera la nuit en atten. dant'heure du sacrifice. —Et ce sacrifice aura lieu.. — Demain, dès la première apparition du jour. Aprèes cette réponse, le guide fit sortir Teéléphant de'épais fourré et se hissa Sur le cou de Panimal. Mais au moment où il allait“exciter par un sifflement par- ticulier, Mr. Fogg Parréta, et,'adressant à sir Francis Cromarty: Si nous sauvions cette femme? ditsil. — Sauver cette femme, monsieur Fogg...'écria le brigadier géneéral. — Pai enecore douze heures'avance. Je puis les consacrer à cela. — fiens! Mais vous étes un homme de cœur! dit sir Francis Cromarty. — Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand'ai le temps.„ XIII DANS LEOUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE Fols DE PLUS OUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIELX. Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-ëtre. Mr. Fogs allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par conséquent la réussite de ses projets, mais il'hésita pas. II trouva,'ailleurs, dans sir Francis Cromarty un auxiliaire décidé. Quant à Passepartout, il était prèt, on pouvait disposer de lui.'idèe de son maitre Pexaltait. Il sentait un cœur, une àme sous cette enveloppe de glace. II Se prenait à aimer Phileas Fogg. Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans Laffaire? Ne serait-il pas porté pour les Indous? A défaut de son concours, il fallait au moins'assurer sa neu- tralité. Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question. Ser. tten 1883 Par Fogg itè de narty E 8S0lI II Se Porte neu- EN OWUATRE-VINGTS J0OURES. 63 Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsi Dis D08eE de II — ZBien,( 6P lit Mr. Fogg. Toutef chez-le bien, reprit le Parsi, non-seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris. Ainsi, voyez. 'est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la nuit pour agir? —Je le pense aussi,„ répondit le guid- Cè brave Indou donna alors quelques de Sur la victime.'était une Indienne 'une beaute bre, de rae ie, fille 8 zociants de Bombav. Elle vait recue tte ville un lucation absolument anglaise, et à Ses manlères à Son instruction, on leùt erue Européenne. Elle se nommait Koud— Orpheline, elle fut marièe malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois nols après, elle devint veuve. Sachant le Ssort qui'attendait,.'chappa, fut reprise aussitöt, et les parents du rajan, qui avalent intérét à 8 voueèrent à ce supplice auquel il ne semblait pas qu'elle pùt&chapper Ce récit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur géné- euse résolution. II fut décidé que le guide dirigerait Léléphant vers la pagode le Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible. Une demi-heure Près, halte fut faite sous 1 n taillis, à cir nts pas de la 90d 4 L0 0 6 1 S mOven 1 1 1 1a VICt U 1 f gUlde con Ussalt cette pagode Ie Pillaj dans laquel affirmai ne femme Etait emprisonne P üt-onv Etrel Paàr une des PDortes, md toute la bande serait plongée dans le sommeil de'ivresse, ou faudraite-il pratiquer un trou dans ne muraille?'est ce qui ne pourrait étre décidé qu'au moment et au lieu néme. Mais ce qui ne fit aucun doute,'est que'enlèvement devait'opErer cette nuit méme, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au sup- plice. A cet instant, aucune intervention humaine'eüt pu la sauver Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que bombre se fit, vers six heures du soir, ils résolurent d Opèrer une reconnaissance autour de la Pa- gode. Les derniers cris des fakirs'e teignaient alors. Suivant leur habitude. ces Indiens devaient étre plongés dans'. Paisse ivresse du chang y,-opium liquide, mélangè'une infusion de chanvre,— et il serait peut-éëtre possible de se glissel entre eux jusqu'au temple. Le Parsi, guidant Mr. Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout,'avancçs Sans bruit à travers la forèt. Après dix minutes de reptation sous les ramures, ils arrivèrent au bord'une petite rivière, et Ià, à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brülaient des résines, ils apercurent un monceau de bois em- pilé.'était le bücher, fait de précieux sandal, et déjaà imprégné'une huile parfumée. A sa partie supérieure reposait le corps embaumè du rajah, qui devait etre bruléè en meme temps que sa veuve. Acent pas de ce bucher'Elevait la pa- gode, dont les minarets percaient dans'ombre la cime des arbres. « Venez! v dit le guide à voix basse. Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa silencieuse- ment à travers les grandes herbes. EN OUATRE-VINGTS J0OURS. Un eri de terreur'éeleva.(Page 68.z) Le silence'était plus interrompu que par le murmure du vent dans branches. E8 Zientot le guide'arrèta à Pextrémité'une clairière. Quelques résines éclai— aient la place. Le sol était jonché de groupes de dormeurs, appesantis par Livresse. On eùt dit un champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu. Quelques ivrognes ralaient encore cà et là. ATarrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se dressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les gardes des rajalis, Eclairés par des torches fuligineuses, veillaient aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à'intérieur les Prètres veillaient aussi. 9 66 LE TOUR DU MONDE Le Parsi ne'avança pas plus loin. Il avait reconnu'impossibilité de forcer pentrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière. Phileas Fogg et sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils ne pou- vaient rien tenter de c IIs'arrétèrent et'entretinren voix basse. Kttendons, dit le brigadiel géEnéral il 19 h it heures encore, et 11 ESt possible que ces gardes succombent aussi au sommeil. —Cela est possible, en effet, vrépondit le Parsi. Phileas Fogg et ses compagnons'étendirent donc au pied'un arbre et attendirent. Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et allait observer la sière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à la lueur des torches, et une vague lumière filtrait à travers les fenètres de la pagode. On attendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea] Méme sur- veillance au dehors. II était évident qu'on ne pouvait compter sur'assoupisse- ment des gardes.'ivresse du dhang v leur avait été probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par ur verture pratiquèe aux mu- ailles de igode. Restait E le s rétre Près deè leur victl vec autant de soin que les soldats à la Pp0 lu temple. Près une dernière conversation, le guide se dit prét à partir. Mr. Fe Francis et Passepartout le suivirent. IIs firent un détour assez long, afin'attein- dre la pagode par son chevet. Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoir rencontré personne. Aucune surveillance'avait étéè établie de ce cbt lais st vrai de dire que fenétres et portes manquaient abso La nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine Phorizon, encombré de gros nuages. La hauteur des arbres accroissait encore Obscurité Mais il ne suffisait pas'avoir atteint le pied des murailles, il fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, Phileas Fogg et ses compagnons 'avaient absolument que leurs couteaux de poche. Trèsheureusement, les pa- rois du temple se composaient'un mélange de briques et de bois qui ne pouvait etre difficile à percer. La première brique une fois enlevée, les autres viendraient facilement On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi,'un coté, Passepartout, de'autre, travaillaient à desceller les briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds. 8* d- ait nt un Le travail avancait, juand un cri se fit entendre Lintéèrieur du temple, et 1 N* 1 Prèsque àaUuUsS AdaàuUtres Cris lul répondirent du dehors. Passe] 1e gulde inteérrompirent leur travail. Les avait-on surpris? La plus vulgaire prudenice leur commandait de'éElo Hrent en méme temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty Is Se plottirent de nouveau sous le couvert du bois, attendant que'alerte, si'en Ut une, se fuͤt dissipée, et préts, dans ce cas, à 16 Pꝛ l0 Mais— contre temps funeste— des ga S Se mo t Pagode, et'y installèrent de re à empèécher toute approcl ILser le Ceès quatre hommes, arréteés Gan 18 1 J f 14 18S Paàrvenir qu qu à là Mctime, IIS? Sir Francis Cromarty se rongeéait les Poings. Passe Dal tHors de l El le gulde avalt ꝗuelque peine à lè Ccontenir. LImpassible Fogg attendait sans manif. ster ses sentiments N 1 IS Plus qu Paärtil GeElllanda Ie Drligad 8 16Tal à VolX Dasse * 9 1 NoOUs navons PIus qu à DärtlI 7 répondit 1e gulde. Kttendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant midi —Mais qu'espérez-vous? répondit sir Francis Cromarty. Dans quelques neèures le jour va paraitre, et.. — 1 nCe qul nous Echappe Peut 86 Teprésentel au moment Süpreèeme. Le 0g2 S 1 D1 5e Pl 1 TTeaux Ceut ete U eE,( COImlment àadmettre que Cet nomme luüt 1 1u Ce Dolnt V Francis( ma 8t( 1 Attendre juSqud au denoudment de E1018, 16 gulde ne lIaissa pas Ses Compagnons à Lendroit U IIS 18188, Et I 1eES ramena vers 1a Pärtle anteèrieure de la clairière Là, abriteés Un Douque tGarbres, ils pouvaient ODSExrVvel les groupes endormis. Ce bendant Passepal tout, juchè sur les Premières branches'un al Dré, rumi nait une idee qui avait'abord traversé S n esprit comme un éEe, et qui Daàr S8 incruster dans son cerveau 1 1 0 IIavait Commence par se dire Quell 10lle I eEt mainten II rèpeètalt: OUTrquol Dàs, àapres OUut? Cest une 1 Deut-etrè la seule, et aveéc de tels wrutis!.. D 1 4 7* En t Cas, Fassepartout ne formula Paàs autrement sa pensèe, mais ine tarda Das à àveèec la Souple SSeE d Un Serpent SUl les basses brane nhes de'arbre dont'extrém se COurbait vers le sol. 68 LE TOUR DU MONDE Les heures'écoulaient, et bientöt quelques nuances moins sombres annon- cèrent Papproche du jour. Cependant'obscurité était profonde encore. 'était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule assoupie. Les groupes'animèrent. Des coups de tamſtams retentirent. Chants et eris écla- tèrent de no 1u. 1 tait venue à laquelle'infortunéèe allait mourir. En effet, les P rtes de la t. 1 lumière plus vive'Echappa de'intéèrieur. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty purent evoir la victime, vi- vement éclairèe, que deux prétres trainaient au dehors. Il leur sembla mème que, secouant'engourdissement de livresse par un suprème instinet de conser—- vation, la malheureuse tentait'echapper à ses bourreaux. Le cœur de sir Francis Cromarty bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phiieas Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert. En ce moment, la foule'Ebranla. La jeune femme était retombée dans cette torpeur provoquèe par les fumées du chanvre. Elle passa à travers les fakirs, qu 'escortaient de leurs vociférations religieuses. Phileas Fogg et ses compagnons, se mélant aux derniers rangs de la foule, la suivirent. Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de ière et'arrétaient à moins de cinquante pas du bücher, sur lequel était couché le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victime absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son Epoux. Puis une torche fut approchée, et le bois, imprégné'huile,'enflamma aussitöôt. K ce moment, sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg, qui, dans un moment de folie généreuse,'élançait vers le buͤcher... Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scbèᷣne changea soudain. Un cri de terreur'éleva. Toute cette foule se précipita à terre, Epouvantée. Le vieux rajah'était done pas mort, qu'on le vit se redresser tout à coup, comme un fantome, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre du bücher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale? Les fakirs, les gardes, les prètres, pris'une terreur subite, étaient lIà, face à terre,'osant lever les yeux et regarder un tel prodige! La victime inaniméèe pꝓassa entre les bras vigoureux qui la portaient, et sans qu'elle parüt leur peser. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty étaient demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tète, et Passepartout, sans doute,'était pas moins stupèéfié!... me Ser- 1018 eEàs nt à jah. Tès Ima Jul, un. up, du nee face sans urés Pàs EN OUATRE-VINGTS JOURS 69 Ce ressuseité arI 18 rès de'end 5e tenaient M 1 Francis Cron t'une voix brève Partout lui-mème qui'était glissé vers le bücher au milieu de Epaisse!'était Passepartout qui, profitant de'obscurité Profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort!'était Passepartout qui, jouant son ròle avec un audacieux bonheur, 1 t Urt générale! Un instant après, tous quatre disf ssaient dans le bois Eléphant les emportait'ur M S et méme une balle Deré haſ Phlleas Fogg, leui apPrirent que la rust Etait découverte. ff sur le bucher enflammèé se détachait alors 1( corps du vieux rajah. Les prétres, revenus de leur fraveur, avaient compris qu'un enlèvement enait de'ace omplir. Kussitòôt ils'étaient Préècipités dans la forét. Les gardes les avaient suivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils Se trouvaient hors deè la Portée des balles et des flèches. DANS LEOUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE'ADuInABLI VALLEE DU GANGI SANS MEME SONGER A LA voIn. Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait encore son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de'intrépide garçon. Son maitre lui avait dit: Bien,»ce qui, dans la bouche de ce gentle man, équivalait à une haute approbation. A quoi Passepartout avait 1 tout'honneur de Paffaire appartenait à son maitre. Pour!'ava qu'unc idèe& dròle v, et il riait en songeant què, Pendant quelques instants, lui, Passe- partout, ancien gymnaste, exsergent de pomplers, avait été le veuf'une charmante femme, un vieux rajah embaumé! Quant à lajeune Indienne, elle'avait Pas eu conscience de ce qui'était passé. Enveloppèe dans les couvertures de Voyages, elle reposait sur'ùn des cacolets. Cependant'éle phant, guidè avec une extréme süreté par le Parsi, courait ra- 70 LE TOUR DU MONDE pidement dans la forèt encore obscure. Une heure après avoir quitté la pagode de Pillaji, il se lancçait à travers une immense plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours dans une prostration complète. Le guide lui fit bolre quelq gorgées'eau et de brandy, mais cette influence stu- bellant 9 La Ut dev se Prolong g temps encore. Sir Francis Cromarty, quie naissalt 568 dui har'in- Olr ancis Cromarty,“ 1alSSalt II 6 EJ Par 1 nalation des vapeurs du chanvre,'avait ‚ halation des vapeurs du chanvre,'avait aucune inquiètude sur son 00 npte. Mais si le rétablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dans'es- prit du brigadier général, celui-ci se montrait moins rassuré pour Lavenir. II 'hésita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda restait dans IInde, elle retomberait inévitablement entre les mains de ses bourreaux. Ces énergumènes Se ait lans toute la péninsule, et certainement, malgré la police angl Use, ils sauraient reprendl ur victime, füt-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et sir Francis Cromarty citait, à Pappui de ce dire, un fait eme nature qui'était passé rècemment. A son avis, la jeune femme ne serait véritablement en süreté qu'après avoir quitté'Inde. Phile as Fog 8 Don lit f tie ndl 0 mpt d Ce Observations Et qu'il AvISeral Vers dix heures guide annoncait la station'Allahabad. Là reprenait la voie interrompue du chemin deé fer, dont les trains franchissent, en moins'un jour et'une nuit, la distance qui sépare Allahabad de Calcutta. phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui ne par- tait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour Hong-Kong. La jeune femme fut déposée dans une hambre de la gare. Passepartout fut chargé'aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe, chäle, four- rures, etc., ce qu'il trouverait. Son maitre lui ouvrait un crédit illimité. Passepartout partit aussitöt et courut Jes rues de la ville. Allahabad,'est la cité deD 4 des plus vénérées de PInde, en raison de ce qu'elle est bätie au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et la Jumna, d nt les eaux attirent ges pèlerins de toute la péninsule. On sait'ailleurs que, suivant les légendes lu Ramayana, le Gange prend sa source dans le ciel,'où, gràce à Brahma, il descend sur la terre Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientôt“ la ville, autrefoi defendue par un fort magnifique qui est devenu une prison'Etat. Plus de com- merce, plus'industrie dans cette cité, jadis in lustrielle et commerçante. Passe- partout, qui cherch lit vainement un magasin de nouveautés, comme'il elit Eté dans Regent-street à quelques pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un EN QUATRE- VINGTSJ0OURB RS NA revendeur vleux f diff f N. les objets dont avait bes ne robe Etoffe 6cos( n vaste manteau, et une magnifique Pelisse en peaux del 8 ſu'il ver solxante-quinze livres(1,8758 fr. Puis, tout ti phant rna à la gare — commencait à revenir à elle. Cette influence à laquelle les prétres de Walent soumise se dissipait peu à peu, et ses beaux veux reprenaier“ toute leur douceur indienne. orsque le roi-poéte, Ueaf Uddaul. gara, il'exprime ainsi: Sa luisante dre les c01 tours lehes mntes de Poli et de f˖ 8 Is d eont la forme et la puissance de'are de Kama, L un Ses I ngs cils Soyeux, dans la pille noire de ses grands yeux limpides. nagent comme dans les 1 II S reèflets les f f le la 1 I St blan nes, Sses dents resplendissent entre ses lèvres SOUrlantes Olnmn des gouttes de rosée dans le sein mi-clos'une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes ux courbes symétriques, ses mains vermeilles, ses petits pieds bombès et res comme les bourgeons du lo end tus, brillent de LEclat des plus belles Perles de Cèylan, des plus beaux diamants d- Golconde. Sa mince et souple ceintur par- ˖ Et 1 gent le 1 lai ine de Vicvaca 6 el s Ualre. M ins toute cet Plificat Pe ſu Iff ſue Mrs. Aouda lu B lelkund, était u charmante femme dans toute La0 ept PEEl du mot. Elle parlait Langlais avec une grande pureté, et guldè navait point exagère formée par! Cependant le train allait quitter la station'Allahabad. I MI Fogg lui régla 80 Ceci ètonna un peu Dassepartout, Iui 8 levouement Ulff Restait Mais Phil 6ducation. du is Taffaire de Pillaji, et si, plus tard, icilement à leur vengeance. Si la qu 0 n salaire au Prix convenu, sans le dépa Avalt tout que guide. Le Parsi avait, en effet. 1 Squé gard 8 1 Pal Iuestion de Kiouni. Que ferait-on'un Eléphant achet 88 avait déjà pris une résolution à cet 6 maitre devait ai scher? en affirmant que cette jeune Parsie avait été trans- volontairement sa vie les Indous'apprenaient, il échapperait 12 LE TOUR DU MONDE Passepartout, nullement effrayé..(Page 73.) barsi, dit-il au guide, tu as été serviable et dévoué. Tai payé ton service, mais non ton dèvouement. Veuxtu cet éléphant? Il est à toi.„ Les yeux du guide brillèrent. «'est une fortune que Votre Honneur me donne!'écria--il. — Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et'est moi qui serai encore ton débitèur — Mla bonne heure!'écria Passepartout. Prends, ami! Kiouni est un brave et courageux animal!ly Et, allant à la béte, il Iui présenta quelques morceaux de sucre, disant: CTiens, Kiouni, tiens, tiens!) EN QUATRE-VINCTS JOURS 73 e,'éléphant fit entendre quelques grognements de satisfaction. Puis, prenant Passepartout par la ceinturè et Penroulant de sa trompe, il Lenleva jusqu'à la hauteur de sa téte. Passepartout, nullement effrayé, fit une bonne à'animal, qui le replaça doucement à terre, et, à la poignée d. De de on Thonnéte Kiouni, répondit une vigoureuse poignèe de main de lhonnéte garçon. Quelques instants après, Phileas Fogg, sir Francis Cromartv et Passepartout, Ve installes dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénaréès. Quatre-vingts milles au Plus séparent cette ville'Allahabad, et ils furent fran- chis en deux heures. 10 — 1 LE TOUR DU MONDE pendant ce trajet, la jeune femme revint complétement à elle; les vapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent. Quel fut son étonnement de se trouver sur le railway, dans ce compartiment, recouverte de vétements européens, au milieu de voyageurs qui lui étaient wsolument inconnus! Tout'abord, ses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et ſa ranimèrent avec quelques gouttes de liqueur; puis le brigadier général lui raconta son histoire. Il insista sur le dèvouement de Phileas Fogg, qui'avait pas hésité à jouer sa vie pour la sauver, et Sur le dénoüment de'aventure, du à'audacieuse imagination de Passepartout. Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout honteux, répétait que ca'en valait pas la peine l9 Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lèvres, furent les interprèetes de sa reconnaissance. Puis, sa pensée la reportant aux scdnes du sutty, ses regards revovant cette terre indienne où tant de dangers'attendaient encore, elle fut prise'un frisson de terl Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans'esprit de Mrs la, et, pour la rassurer, il lui offrit, très-froidement'ailleurs, de la conduire à Hong- Kong, où elle demeurerait jusqu'à ce que cette affaire fuͤt assoupie. Mrs. Aouda accepta Poffre avec reconnaissance. Précisément, à Hong-Kong, résidait un de ses parents, Parsi comme elle, et Pun des principaux négociants de cette ville, qui est absolument anglaise, tout en occpant un point de la còte chinoise. KAmidi et demi, le train'arrétait à la station de Bénarès. Les légendes brahma- niques affirment que cette ville occupe Pemplacement de Pancienne Casi, qui Etait autrefois suspendue dans'espace, entre le zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomét. Mais, à cette époque plus réaliste, Bénarès, PKthèenes de EInde au dire des orientalistes, reposait tout prosaiquement sur le sol, et Passe- partout put un instant entrevoir ses maisons de brique, ses huttes en elayon- nage, qui lui donnaient un aspect absolument désolé, sans aucune couleur l00 ale. 'était là que devait'arrèter sir Francis Cromarty. Les troupes qu'il rejoi- gnait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le brigadier général fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout le succès possible, et expri- mant le vœu qubil recommencàt ce voyage'une facon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa légèrement les doigts de son compagnon. Les ENOUATRE-VINCITS J0URS 7 compliments d MI* 1 ent Plus leetu Xx. Jama ˖ ju'elle de Francis Cromarty. Quant à Passepartou 'une vraie poig le mains de la part du brigadier général. J 61 del land i Dourrait bien se dévouer DPOUl lui. Puis on se se Dal KA1 de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallèe du Gange. A tra- TS les vitres du wagon, par un temps assez clair,: Pparaissait le paysage varie du Béh puis des montagnes couvertes de verd de mais et de froment, des rios éet des villages bien entretenus, des foréts re verd nt uelq ts, de bus à grosse t aussi 0 le, des bandes'Indous des Dleusement leurs saintes ablutions. Ces f˖ nem 1cha Sdu bouddhisme, sont sectatèurs fervents de la re Ii gion brahmanique, qul'incarne en ces trois Dersonnes Whis' 6 4 Uvinite SoOlalre, Shiva, la personnification divine des forces naturell Brahm IL0 maitre suprème des prétres et des législateurs. Mais de quel il Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ils considérer cette Inde, maintenant Cbritannisée lorsque quelque steam-hoat passait en hennissant et troublait les eaux consacrées du Gange, effarouchant les mouettes qui volaient à sa surface, les tortues qui Dullulaient sur ses bords, et les dévots étendus au long de ses rives! Be. Pe 8 DI 8 d In rd Cornwallis ꝗ éElève 8 du Gang 1 VI fOrtifl d B 1 10 ˖ ndustrielle et com ˖ Dt I. D bal marche d opium de IInde, Monghir, ville plus qu'européenne, anglais( I ster ou Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, Ses fabriques de taillanderie et'armes blanches, et dont les hautes chen nées encrassaient'une fumée noire le ciel de Brahma,— un véritable cot P de Poing dans le pays du réve Puis la nuit vint, et, au 1 stigres, urs, des loups Jul fuyalent devant la loce Otlve, 1 1 VIt On mapereut rien des merveilles du Bengale ni Colgonde, ni Gour nruines, ni Mours- heda qui fut autrefois capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chand C point francais du territoire indien sur lequel Passepartout eut Voil flotter J. drapeau de sa patriel 76 LE TOUR DU MONDE Enfin, à sept heures du matin, Calcutta était atteint. Le paquebot, en par- tance pour Hong-Kong, ne levait Lancre qu'à midi. Phileas Fogg avait donc cinꝗ heures devant lui. 'après son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale des Indes Savoir quitté Londres, et il y arrivait au jour le 25 Octobre, Vingttr0ls Urs àpI fixé. Il'avait donc ni retard ance. Malheureusement, les deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombay avaient été perdus, on sait comment, dans cette traversée de la peninsule indienne,— mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les regrettait pas. XV OU LE sAc AUX BANKNOTES'ALLEGE ENCORE DE OUELOUES MILLIERS DE LIVRES. Le train'était arrèté en gare. Passepartout descendit le premier du wagon, et N 8 9 fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettre pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement au paquebot de Hong-Kong, afin 'y installer confortablement Mrs. Aouda, qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays si dangereux pour elle. Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman'approcha de lui et dit: (Monsieur Phileas Fogg? (ẽest moi. Cet homme est votre domestique? ajouta le policeman en désignant Passe- partout. — Oui. —Veuillez me suivre tous les deux. v Mr. Fogg ne ſit pas un mouvement qui put marquer en lui une surprise quelconque. Cet agent était un représentant de la loi, et, pour tout Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes francaises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et Phileas Fogg lui fit signe'obéir. 5 Cette jeune dame peut nous accompagner? demanda Mr. Fogg. —Elle le peut,„ répondit le policeman aif fin le ha E Uais EN QUATRE-VINGTS JOURS 7 Le Policemar dul Mr. Fogg, Mrs Kouda et Passe palki-ghari, sort( ture à quatre roues et à quatre places P* ghe chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le trajet, qui dura vingt minutes aversa'abord la dville noire„, aux rues étroites, bordées de J J i Ii 1 mutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, sale et dégue llèe; puis elle passa à travers la ville eur- péenne ꝗVo 1e briques, ombragée de cocotiers, héris malgré'heure matinale, d t de magnifiq 9 Lo Pẽ II f lis qui ne dev Pe f Lo policemai fit descendre 97 Valit vralment leur donner ce nom,— et il les conduisit lans une chambre aux fenètres grillées, en leur disant 'est à huit heures et demie que vous comparaitre ige Obadiah. Puis il se retira et ferma la porte. Allons! nous sommes pris Ivs'écrig Passepartout, en se laissant aller sur une chaise. Mrs. Aouda,'adressant aussitöt à Mr. Fogg, lui dit'une voix dont elle cherchait en vain à déguisel lemotion I lonner!'e Phileas Fogg se ntenta de rèpondre que cela'était Pas possible. Poursuivi DOUl etteè affaire du sUtty! nadmissible! Comment les Pla gnants Oseraient-il 8 senter? Il y avait méprise. Mr. 1 g8 aàjouta que, dans tous les cas, il ommneran pas la jeune femme, et qu'il la conduirait à Hong-Kong. Pärt à midi! fit observei Passepartout. Want midi nous serons à bord, répondit simplement'impassible gent— teman. 1 Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put'empècher de Ilui-méme: Parbleu! cela est certain! avant midi nous serons à bord Mais il'était as rassurè du tout. K huit heures et demie, la porte de la chambre's ouvrit. Le policeman reparut, t il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.'était une salle'au dience, et un public assea nombreux. composéè'Européens et'indigènes, en Occupait déjaà le Prètolre 78 LE TOUR DU MONDE Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout'assirent sur un banc en face des siéges réservés au magistrat et àu greffier. presque aussitòt, suUivi du greffier.'était Ce magistrat, le juge Obadian, entré un gros ˖ 1. I décrocha une perruque pendue à un clou et'en La premiere cause, dilt-II. Mais, portant la main à sa tète: (Hé! ce'est pas ma perruque! En effet, monsieur)badiah,'est la mienne, répondit le greffier — Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse rendre une bonne sentence avec la perruque'un greffier 1v ruques fut fait. Pendant ces préliminaires, Passepartout bouillait'impatience, car Laiguille lui paraissait marcher terriblement vite an de la grosse horloge du prétoire. sur le cac La première cause, reprit alors le juge Obadiah. —pPhileas Fogg? dit le greffier Oyster puf. Me voi. répondit Mi Fog — pPassepartout Présent — Bien! dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que'on vous guette à tous les trains de Bombay. —Mais de quoi nous accuse--on?'ecria Passepartout, impatienté. —Vous allez le savoir, répondit le juge. Monsieur, dit alors Mr. Fe gg; je suis citoyen mgl Us, et 3 al drol Vous--on manquèé'égards? demanda Mr. Obadiah. — Aucunement. — Bien! faites entrer les plaignants.) Sur'ordre du juge, une porte'ouvrit, et trois prètres indous furent introduits Par un huissie 'est bien cela! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui voulaient brüler notre jeune dame]ly Les prétres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à haute voix une plainte en sacrilége, formulée contre le sieur Phileas Fogg et son domes- tique, accus Pavoir violé un lieu consacré par la religion brahmanique. Vous avez entendu? demanda le juge à Phileas Fogg. — Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et'avoue. Ahl vous avoue2z2. te 2 Ults lent dans un coin d ˖ EN OQUATRE-VINGTS JOURS 79 Pav Ue et'gatte Is que S trols prètres avouent 1leur 8 Alent fall I0 Pillaji rent. Ils semblaient ne rien comprendre aux paroles d 8 te Is ècria impètueusement Passepartout, à cette pagode de Dillaſi, levant laquelle ils allaient brüler leur victime! Nouvelle stupéfaction des prétres, et Profond étor Quelle victime? demanda--il. Brüler q Bombay?'écria Passepartout Sans d lis d Pagode de Maleb Hill f Dlècè de conviction, voici les souliers du profanateur, ajouta e greff n posant une paire de chaussures sur son bureau. Mes souli rS!'écria Passepartout surpris fN 1 etenir cette involontaire exclamatiol On devine la confusion qui'était opérée dans Pesprit du maitre et du domes tique Cet incident de la pagode de Bombay, ils'avaient oublié, et'sétait lui-là mème qui les amenait devant le magistrat de Calcutta. En effet, Lagent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de cette lencontreus I Retardant son départ le douze heures, il'était fait le ns II res 1 P 1 Mcees 72 8, Pal lut 8 1 1 déllvrance les 1 i8s Fogg et Ue les magistrats Preèvenus Pal dépéche, levaient arrétel 1 Ul ite du train. Que'on juge du déèsappointement de Fix. quand il PPrit que Phileas Fogg'était point encore arrivé dans la capitale de'Inde. II dut croire que son voleur,'arréètant à une des stations du Peninsular-railwav. 'était réfugié dans les provinces septentrionales. Pendant vingt iu milieu de mortelles inquiétudes, Fix le guetta à la gare. 0 quand, ce matin méme, il le vit des endre du wag compagnie, est vrai,'une jeune femme dont il Pouvait S expliquer la présence. Lussitöt il lança sur lui un policeman, et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout ve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le juge Obad Et si Passepartout f f euit éłté moins Préoccupèé de son affaire, il lu prétoire, le détective, qui suivait le déba Gde intérét 890 f 0 5 0 4 cMes souliers! 2 SEcria Passepartout.(Page 79.) le à comprendre,— car à Calcutta, comme à Bombay, comme à Suez, le mandat'arrestation lui manquait encore! Cependant le juge Obadiah avait pris acte de'aveu échappé à Passepartout, qui aurait donné tout ce qu'il possédait pour reprendre ses imprudentes Les faits sont avoués? dit le juge. Axvoués, répondit froidement Mr. Fogg. — Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protéger égale- ment et rigoureusement toutes les religions des populations de'Inde, le delit étant avoué par le sieur Passepartout, convaincu'avoir violé'un pied sacri— EN QUATRE-VINCITS JOURS 81 W 11055 0 lége le pavé de la Dagode de Malebar-llill, à Bombay, dans la journée du 2, le 20 octobre, condamne ledit Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents livres(7,500 fr.). tout,— Trois cents livres? 8˙6. ria Passepartout, Juiem Etait véritablement sensibl entes qu'à'amende. — Silence l fit Thuissier'une voix glapissante, — Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il'est pas matériellement Prouvs qu'il'y ait pas eu connivence entre le domestique et le mäiti gale- qu'( X Ui-ci doit Ctrè tenu re Sponsable des faits et gestes d un ser delit Viteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condam huit jours 82 LE TOUR DU MONDE —————— de prison et cent einquante livres'amende. Greffier, appelez une autre cause ly Fix, dans son coin, éprouvait un- indicible satisfaction. Phileas Fogg retenu huit jours à Calcutta, Cetant]! lus qu'il'en fallait pour donner au mandat le temps de lui arriver. Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maitre. Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai badaud, il était entré dans cette maudite pagode! Phileas Fogg, aussi maitre de lui que si cette condamnation ne'eùt pas Concerné, mavait pas mème froncé le sourcil. Mais au moment où le greffier appelait une autre cause, il se leva et dit: Poffre caution. —'est votre droit, v répondit le juge. Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il entendit le juge, attendu la qualité'éètrangers de Phileas Fogg et de son domestique,v fixer la caution pour chacun'eux à la somme énorme de mille livres .000 fr 'était deux mille livres qu'il er Oüterait à Mr. Fogg,'il ne purgeait pas 8 ondamnation. (Je paye, v dit ce gentlemai Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes quil deposa sur le bureau du greffier. (Cette somme vous seèra restituèe à votre sortie de prison, dit le juge. En attendant, vous êtes libres sous caution. — Venenz, dit Phileas Fogg à son domestique. —Mais, au moins, qu'ils rendent les Ssouliers! v'écria Passepartout avec u nouvement de rage. On lui rendit ses souliers. En voilà qui coùtent cher! murmura-til! Plus de mille livres chacun Sans compter qu'ils me génent! v Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert son Dras à la jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne se déciderait jamas abandonner cette somme de deux mille livres et qu'il ferait ses huit jours c prison. Il se jeta done sur les traces de Fogg. Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et li montèrent aussitot. Fix courut derrière la voiture, qui'arrèta bientòt sur TuU des quais de la ville. Hlel 1CUl bras famas Urse EN OUATRE- VINGTS JOURS A un demi-mille en rade, I. Hangoon 2 Etalt mouillé, son pavillon 10 Dart hissé en téte de mät. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était en avance'u heure. Fix le Mrs vit descendre de voiture et'embarquer dans un canot av- ouda et son domestique. Le détective frappa la terre du Pied. Le gueux!'écria--il, il part! Deux mille livres sacriflées! Prodigu comme un voleur! Ah! je le filerai jusqu'au bout du monde'il le faut; mais d train dont il va, tout'argent du vol v aura pass 'inspecteur de police Etait fondé à ire cette rEflexi- En effet depui qu'il avait quitté Londres, tant en fra le vovage qu'en prim en achat'eélé- phant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait déjà semé plus de Cindq mille Iivres(125, 000 fr.) sur sa route, et le tant pour cent de la somme uvrèe, attribué aux détectives, allait diminuant toujours. XVI 0 FIX'A PAS LAIR DE CONNAITRE D. TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARII 1 f IUèebots IU la C mpagn Deninsulal Tlent uService des mers de la Chine et du Japon, était un steamer en fer, à h jaugeant prut dix-sept cent soixante-dix tonnes, et d une force nominaleé 0 Uatre cents chevaux. II Egalalt le I NG 1 Ell Vltesse mals non en Hortable. Aussi Mrs. Aouda ne fut-elle Point aussi bien installée que'eut désiréè Phileas Fogg. Après tout, il ne'agissait que'une traversée de trois mille Cinq cents milles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se montra Dàs une difficile passagère. Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda Plus ample Connaissance avec Phileas Fogg. En toutè occasion, elle lui témoignait la plus vive rèeconnaissance. Le flegmatiqu gentleman'écoutait. en apparence au avec la plus extrème froideur. Sans qu'une intonation, un geste décelät 6 Plus légère émotion. Il veillait à ce que rien ne manquät à la j. f˖ rtaines heures il venait régulièrement, sinon causer moins 'Ecouter mplissait envers elle les devoirs de la Polites Plus striete mals 0 grace Impreèvu d un automate dont les mouvements auraient été 8⁴ LE TOUR DU MONDE ——————%˖— r22—-½ combinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne Savait trop que penser, mais Passe- partout lui avait un peu expliqué'excentrique personnalité de son maitre. II lui avait appris quelle gageure entrainait ce gentleman autour du monde. Mrs. Kouda avait souri; mais après tout, elle lui devait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre à ce qu'elle le vit à travers sa re connaissance. Mrs. Aouda confirma le récit que le guide indou avait fait de sa touchante histoire. Elle était, en effet, de cette race qui tient le premier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants parsis ont fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons.'un'eux, sir James Jejeebhoy, a Eté anobli par lè gouvernement anglais, et Mrs. Aouda était parente de ce riche personnage qui habitait Bombay.'était mème un cousin de sir Jejeebhoy, Thonorable Jejeeh, qu'elle comptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle près de lui refuge et assistance? Elle ne pouvait Taffirmer. A quoi Mr. Fogg répondait qu'elle'elit pas à'inquiéter, et que tout'arrangerait mathématiquement! Ce fut son mot. La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe? On ne sait. Toutefois, ses grands veux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grands yeux 4 limpides omme les lacs sacrés de'Himalayal) Mais'intraitable Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme à se jeter dans ce lac. Cette première partie de la traversèe du Hangoon'accomplit dans des condi- tions excellentes. Le temps était maniable. Toute cette portion de Pimmense baie que les marins appellent« les brasses du Bengale vse montra favorable à la marche du paquebot. Le Nangoon eut bientot connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sa pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents pieds, signale de fort loin aux navigateurs. La cote fut prolongée'assez près. Les sauvages Papouas de'ile ne se montrèrent point. Ce sont des ètres placès au dernier degré de'échelle humaine, mais dont on a fait à tort des anthropophages. Le développement panoramique de ces iles était superbe.'immensés forèts de lataniers,'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks, de gigantesques mimosées, de fougères arborescentes, couvraient le pays en premier plan, et en arrière se profilait'ẽlégante silhouette des montagnes. Sur la cote pullulaient par milliers ces précieuses salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché dans le Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert aux regards par le groupe des Andaman, passa vite, et le Rangoon'achemina rapi- dement vers le détroit de Malacca, qui devait lui donner accès dans les mers de la Chine. Que faisait pendant cette traversée'inspecteur Fix, si malencontreusement EN OUATRE-VINGTS J0OURES. 8² entrainé dans un vovage de circumnavigation? Au döépart de Calcutta, apr 1„ 8 E8 avoir laissé des instructions Pour que le mandat,'il arrivait enfin, Iui fut adressé 1 1 Hong K0l 8 i d avait pu'embarquer à bord du Rangoon sans avoir Eté apereu ePassepartout, et il espérait bien dissimuler sa Prèsence jusqu'à Tarrivèe du Paquebot. En effet, il Iui eùt été difficile'expliquer pourquoi il se trouvait à3 te bord, sans éEveiller les soupçons de Passepartout, qui devait le croire à Bombav. 8 Mais il fut amené à renouer connaissance te garcon] ſue 8, meéme des circonstances. Comment? 0 ö li Toutes les espél CeEsS 1Es Cteur de POolice, étaient maln- 5 tenant ce boint du monde, Hong-Kong, car l. paquebot le 8 ta nps à Singapore pour qu'il pùt opérer en cette ville. ge 0 107 Hong-Kong que'arrestation du voleur devait se faire, ou le voleur lit lui&chappait, pour ainsi dire, sans retour. t. En effet, Hong-Kong éEtait encore un- terre anglaise, mais la dernière qui se is, rencontrat sur le parcours. Au delaà, la Chine, le Japon, PAmérique, offraient un eS refuge à peu près assuré au sieur Fogg. A Hong-Kong,'il ytrouvait enfin le né mandat'arrestation qui courait&videmment après lui, Fix arrètait Fogg et le remettait entre les mains de la Dolice locale. Nulle difficulté. Mais après Hong li Kong, un simple mandat'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte 86'extradition. D tard teurs, obstacles de t I A Profit. 1 8 Ho K m. J lu 8 1 IIII 1e là repren WecC ꝗ IUe de hane le SUCCES Donc, se répétait Fix pendant ces longues hèeures qu'il passait dans sa 86 Cabine, donc, ou le mandat sera à Hong Kong, et'arréte mon homme. 0U N0 In y seéra pa cette fols il faut à tout prix que je retarde son départ! Pai échoué à Bombay,'ai&choué à Calcutta! Si je manque mon coup à Hong Ets Kong, je suis perdu de rèputation! Coùte que coùte, il faut réussir. Mais quel 1e8 moyen employer Dour retarder, si cela est nécessaire, le départ de ce maudit ElI Fogs? eu En dernier ressort, Fix était bie n décidé à tout avouer à Passe Partout, à lui 1 falre connaitre ce maäaitre quſil servait et dont il metalt certainement Das le ux omplice. Passepartout, Eclairé Dar ceétte révélation, devant craindre'ètre Pi- mpromis, se rangerait sans doute à lui, Fix. Mais enfin'éëtait un movyen 4 hasardeux, qui ne pouvait eétre employé qu'à défaut de tout autre. Un mot de Passepartout à son maitre eut suffi à compromettre irrévo- iblement Laffaire ent 86 LE TOUR DU MONDE 'inspecteur de police ẽtait done extrémement embarrassé, quand la prèsence de Mrs. Aouda à bord du Hangoon, ene ompagnie de Phileas Fogg, lui ouvrit de me2 Quel concours de circonstances en avait fait la com- Evidemment entre Bombay et Calcutta que la rencontre wait eu lieu. Mais en quel point de la péninsule Etait-ce le hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse? Ce voyage à travers'Inde, au con- traire,'avait-il pas été entrepris par ce gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne? car elle était charmante! Fix'avait bien vu dans la zalle'audience du tribunal de Calcutta. On comprend à quel point Pagent devait étre intrigué. Il se demanda'il ny avait pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement. Oui! cela devait ètre! Cette idéèe'incrusta dans le cerveau de Fix, et il reconnut tout ſe parti qu'il pou- vait tirer de cette circonstance. Que cette jeune femme füt mariée ou non, il wavait enlèvement, et il était possible, à Hong Kong, de susciter au ravisseur des embarras tels, qu'il ne pùt'en tirer? prix'argent. N Une fallait pas attendre larrivèe du Rangoon à Hong- Kong. Ce Fogg avait la détestable habitude de sauter'un bateau dans un autre, et, avant que Paffaire füt entamée, il pouvait ètre déjà loin. 'important était donc de prévenir les autorités anglaises et de signaler le passage du Hangoon avant son débarquement. Or, rien'était plus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore, et que Singapore est reliée à la cõte chinoise par un fil télégraphique Toutefois, avant'agir et pour opèrer plus surement, Fis ré6solut'interroger Passepartout. II savait qu'il'ètait pas très-difficile de faire parler ce garçon, et Se décida à rompre lincognito qu'il avait gardé jusqu'alors. Or, il'y avait pas mps à perdre. On était au 31 octobre, et le lendemain mème le Eungoon devait relacher à Singapore Done, ce jourdlà, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans'intention 'aborder Passepartout«le premier» avec les marques de la plus extrème surprise. Passepartout se promenait à Pavant, quand'inspecteur se Précipita xvors 11 i,'écriant: Vous, sur le Nangoon“ —VMonsieèur Fix à bord! répondit Passepartout, absolument surpris, en recon- naissant son compagnon de traversée d Vongolia. Quoi! je vous laisse à Bom- bay, et je vous retrouve sur la route de Hong- Kong! Mais vous faites donc, vous allssi, le tour du monde? Nion EIlle ipita COn- 1 30m VOUS EN OQUATRE-VINGTS JOURS —Non, non, répondit Fix, et je compte'arrèter à Hong-Kong. moins ſquelques jours. — Ah! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment ne vous -je pas aj mWaà bord depuis notre départ de Calcutta? — Ma foi, un malaise.., un peu de mal de mer... Je suis resté couché dans na cabine... Le golfe du Bengale ne me réussit Das aussi bien que'océëan Indien. Et votre maitre, monsieur Phileas Fogg? —En parfaite santé, et aussi ponctue U que son itinéraire! Pas ir de retard! Ah! monsieur Fix, vous neàs pas cela, vous, mais nous ns aussi me jeune dame avecen ne jeune dam ndit Lagent, qui avait Parfaitement'air de ne Das comprendre ce que son interlocuteur voulait dire. Mais Passepartout'eut bientöt mis au courant de son histoire. Iraconta'in cident de la pagode de Bombay,'acquisition de'él Phant au prix de deux mille ivres,'affaire du sutty,'enlèvement'Aouda, la condamnation du bunal de Calcutta, la liberté sous caution. Fix, qui connaissait la dernière partie de ces incidents, semblait les ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme de narrer ses aventures devant un auditeur qui lui marquait tant'intéret. Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre maitre a'intentioy 'emmener cette jeune femme en Europe? Non p 8S, Il eur Fix npasIN llonsſt remettre soins d 51 he négociant de Hong-K Rien ö dissimulant s Sappe nent. Un verre de gin, monsieur Pass Partout — Volontiers, monsieui Fix.'est bien Ole moins que 1 buviol unotre 1 7 encontre à bord du Nanꝗ N. OU ν‘ ⁰ EST CUESTION DER CHoSES ET'AUTRES PENDANT LA TRAVERSI DE SINGAPORE A HONG-KON 1. Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent fréquemment, ais Pagent se tint dans une extrème réserve vis--vis de son compagnor„et 'essaya point de le faire parler. Une ou deux fois seulemen il entrévit LE TOUR DU MONDE pfeee AAn! ö) Une ou deux fois seulement, il entrevit.,(Page 87.) Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le grand salon du Nangoon, soit qu'il tint compagnie à Mrs. Aouda, soit qu'il jouät au whist, suivant son invariable habitude. Quant à Passepartout, il oetait Pris très-sérieusement à méditer sur le singu— lier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route de son maitre. Et, en effet, on eüt été étonné à moins. Ce gentleman, très-aimable, très-complai- sant à coup sur, que'on rencontre'abord à Suez, qui'embarque sur le Mon- golia, qui débarque à Bombay, où il dit devoir Séjourner, que'on retrouve sur le Nangoon, faisant route pour Hong- Kong, en un mot, suivant pas à pas Litiné- raire de Mr. Fogg, cela valait la peine qu'on y réfléchit. II Wapait là une concor- Toutelois, elle est charmante dans sa maigreur.(Page 90.) dance au moins bizarre. A qui en avait ce Fix? Passepartout était prèt à parier ses babouches— il les avait précieusement conservées— que le Fix quitterait Hong-Kong en méme temps qu'eux, et probablement sur le méème paquebot. Passepartout eùt réfléchi pendant un sièòcle, qu'il'aurait jamais deviné de quelle mission'agent avait été chargé. Jamais il'eüt imaginé que Phileas Fogg fuͤt«filé v, à la facon'un voleur, autour du globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner une explication à toute chose, voici com- ment Passepartout, soudainement illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment, son interprétation était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix'était et ne pouvait ètre qu'un agent Jancè sur les traces de Mr. Fogg 155 12 90 LE TOUR DU. M/ONDE par ses collègues du Reform-Club, afin de constater que ce voyagè'accomplis sait régulièrement autour du monde, suivant Pitinéraire convenu. 'est évident!'est éłvident! se répétait Ihonnéte garçon, tout fier de sa perspicacité.'est un espion que ces gentlemen ont mis à nos trousses! Voilà qui'est pas digne! Mr. Fogg si probe, si honorable! Le faire épier par un igent! Ah! messieurs du Reform-Club, cela vous coùtera cher!l» Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de'en rien dire à son maitre, craignant que celui-ci ne fut justement blessé de cette défiance que ſui montraient ses adversaires. Mais il se promit bien de gouailler Fix à'oc- casion, à mots couverts et sans se compromettre. Le mercredi 30 octobre, dans'après-midi, le Rangoon embouquait le détroit de Malacca, qui sépare la presqu'le dece nom des terres de Sumatra. Des ilots montagneux très-escarpés, très ꝓittoresques, dérobaient aux passagers la vue de la grande ile. Le lendemain, à quatre heures du matin, le Rangoon, àyant gagné une demi⸗- ournée sur sa traversée réglementaire, relachait à Singapore, afin'y renou— veler sa provision de charbon. Phileas Fogg inscrivit cette avance onne des gains, et, cette fois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait manifesté le désir de se promener pendant quelques heures. Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait in petto à voir la manœuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires. 'e de Singapore'est ni grande ni imposante'aspect. Les montagnes, 'est--dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est charmante dans sa maigreur.'est un pare coupèé de belles routes. Un joli équipage, attelé de ces hevaux élégants qui ont été importés de la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Jouda et Phileas Fogg au milieu des massifs de palmiers à'éclatant feuillage, et de girofliers dont les clous sont formés du bouton méme de la fleur entr'ou- verte. Là, les buissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses des cam— pagnes européennes; des sagoutiers, de grandes fougères aveèc leur ramure su- perbe, variaient Taspect de cette région tropicale; des muscadiers au feuillage Lerni saturaient Pair'un parfum pénétrant. Les singes, bandes alertes et gri- macantes, ne manquaient pas dans les bois, ni peut-éêtre les tigres dans les jungles. A qui'étonnerait'apprendre que dans cette Ule, si petite relative- ment, ces terribles carnassiers ne fussent pas détruits jusqu'au dernier, on ré- pondra qu'ils viennent de Malacca, en traversant le détroit à la nage. EN QUATRE-VINGTS JOURS 1 Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda son compagnon Iul regardait un peu sans voir— rentrèrent dans la A vastè agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu'entourent de charmants A 11 jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les meilleurs fruits du n dix heèures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sans““ E douter, par l Inspecteur, qui avait dù lui aussi se mettre en frais'e qulpàag 2e Passepartout les attendait sur le pont du Hang Le brave garçon avait quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes moyennes,'u brun foncè au dehors, d wroug Ual 1deèedans, et dont le fruit blane. it A. Oonda ntre les levres PTO Ure àau&x vrais gourmets Une jqoulssance Sans Pare IIle 18 U 1 1 Passepartout trop heureux de les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia ave le beaucoup de gràce X onze heures, le lNangoon, ant son Plein de charbon, larguait ses amarres i- et, quelques heures plus tard, les Daàssagers perdalent de vue ces hautes monta u- gnes de Malacca, dont les forèts abritent les plus beaux tigres de la terre. Treize cents milles environ séparent Singapore de'ile de Hong-Kong, petit 188 territoire anglais détaché de la cote chinoise. Phileas Fogg avait intérét à J * franchir en six jours au plus, afin de prendre à Hong-Kong le bateau qui devait Partir le 6 novembre pour Vokohama,'un des Principaux ports du Japon 4 Le N tait f largé. D breux passagers'ét ubarqués 8 0 Mala 1 Igals qu PoOur la plupart, oc IPalent les sSecondes places 4 mps, assez beèau jusqu' alors, changeéa avec le dernier IUartlel de la + Ine. II y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande brise, mais très + neurèeusement de la partie du sud-est, qui favorisait la marche du steamer Quand il était maniable, le capitaine faisait ètablir la voilure. Le ANangoon, gréé 5 en Drick, navigua souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidite ͤaccrut sous la double action de la vapeur et du vent.'est ainsi que'on pro * longèa, sur une lame courte et parfois très-fatigante, les cotes'Ann U- Cochinchine. 86 Mais la faute en Etait Plutòt au eonꝗοοονñ qu'à la mer, et'est à paque bot i— luèe les passagers, dont la plupart furent malades, durent'en Prendre de cett- Es fa 8 les navires de la Compagni- De ninsulaire, qui font le sServie les m Chine, ont un sèrieux défaut de construction. Le1 port de l. tlrant d EàuU en Charge av leur creux a été mal calcule„et Par 8 Is'offrent 92 LE TOUR DU MONDE qu'une faible résistance à la mer. Leur volume, clos, impénétrable à'eau, est insuffisant. IIs sont noyés v, pour employer Pexpression maritime, et, en con- séquence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets de mer, jetés à bord, pour modifier leur allure. Ces navires sont done très-änférieurs— sinon par le moteur et Lappareil&vaporatoire, du moins par la construction,— aux types des Messageries françaises, tels que Imperatrice et le Cambodſ9e. Tandis que, suivant les calculs des ingénieurs, ceuxci peuvent embarquer un poids 'eau égal à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la Compagnie péninsulaire, le GoHhonda, le Corea, et enfin le Rangoon, ne pourraient pas em— barquer le sixième de leur poids sans couler par le fond. Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes précautions. II fallait quelquefois mettre à la cape sous petite vapeur.'était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas Fogg en aucune facon, mais dont Passe partout se montrait extrèmement irritè. Iaccusait alors le capitaine, le mécani- cien, la Compagnie, et envoyait au diable tous ceux qui se mélent de trans- porter des voyageurs. Peut-ètre aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait de brüler à son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoup dans son impatience. “Mais vous étes donc bien pressé'arriver à Hong-Kong? lui demanda un jour le détective. — Très-pressé! répondit Passepartout. —- Vous pensez que Mr. Fogg a häte de prendre le paquebot de Vokohama? — Une hate effroyable. vous croyez done maintenant à ce singulier voyage autour du monde? — Absolument. Et vous, monsieur Fix? —Moi ꝛ je'y crois pas! -Farceurly répondit Passepartout en clignant de'il. Ce mot laissa'agent rèveur. Ce qualificatif linquiéta, sans qu'il sut trop pour- quoi. Le Français'avait-il deviné? Il ne savait trop que penser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret, comment Passepartout aurait-il pu la reconnaitre? Et cependant, en lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée. Il arriva meme que le brave garcon alla plus loin, un autre jour, mais'était plus fort que lui. II ne pouvait tenir sa langue. «Voyons, monsieur Fix, demanda--il à son compagnon'un ton malicieux, est-c que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le malheur de vous laisser? Ue m- 8- lait uP Un aa? EN OUATRE-VvINGITSjOURS. 93 —Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne dais... Peut-etre que.. — Ah!l dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur Pour moi! Voyons! un agent de la Compagnie péninsulaire ne saurait'arréter en route! Vous'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt en Chine!'Améri— quèe mest pas loin, et de IAmérique à Europe il'y a qu'un pas I Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la figure la plus aimable du monde, et il Prit le parti de rire avec lui. Mais celui- qui était en veine, lui demanda si dca lui rapportait beau P, ce métierà Oui et non, rèpondit Fix sans sourciller. II ya de bonnes et de mauvaises affaire S. Mais vOUs mprenez bien ꝗ e ne voyage pas à mes frais! — Oh! po'en suis Sui ͤ Ecria Passepartout, riant de plus belle. I Sͤtlon finie, IX rentra dans Sa cabine et 8e mit réfléchir. II Etait udemment deviné.'une facon ou'une autre, le Français avait reconnu sa qualité de dé teèctive. Mais avait-il Prèévenu son maitre? Quel role OUalt-II dans tout ceci? Etait-il complice ou non?'affaire était-elle eventee, et par consé- quent manquée?'agent passa Ià quelques heures difficiles, tantot croyant tout perdu, tantét espérant que Fogg ignorait la situation, enfin ne sachant quel Parti prendre. Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut'agir franche- ment avec Passepartout.'il ne se trouvait Das dans les conditions voulues pour uréter Fogg à Hor Kong, et si Foge e prél Iuitter définitivement cette ungla Urait tout à Pass tout. Ou lomestique 1 Etalt le Complice de son maitre, — et cCelul-ci savait tout, et dans ce cas'affaire Etait définitivement compromise,— ou le dome stique'était pour rien dans le vol. et alors son intérét serait'abandonner 10 voleur. Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et au-dessus 'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indiffèrence. II accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans'inquiẽter des astéroides qui gravitaient autour de lui. Et cependant, dans le Voisinage, il y avait— suivant Lexpression des astro- nomes— un astre troublant qui aurait du produire certaines Perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non! Le charme de Mrs. Aouda'agissait Point, à la grande surprise de Pass Partout, et les perturbations, si elles exis— talent, eussent été plus difficiles à calculer que celles'Uranus qui ont amenè la découverte de Neptune. Oui!'était un éEtonnement de tous les jours pour Passepartout, qui lisait tant de reconnaissance eiwers son maitre dans les yeux de la jeune femme! Déci- 4 ̃ 9⁴ LE TOUR DU MONDE dément Phileas Fogg wavait de eœur que ce qu'il en fallait pour se conduire héroiquement, mais amoureusement, non! Quant aux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire naitre en lui, il'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dans des transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde de„'engine-room 9, il regardait la puissante machine qui 'emportait parfois, quand, dans un violent mouvement de tangage, Lhélice 'affolait hors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui pro- voqua la oolère du digne garcon. «Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes! 8˙6Cria--il. On ne marche pas! Voilà bien ces Anglais! Ah! si'était un navire américain, on sauterait peut-éètre, mais on irait plus vite! XVIII DANS LEQCUEL PHII EAS FOG6G6;, PASSEPARTOUT, FIX, CHA UN DE S0N COTE VAASES AFFAIRES. pendant les derniers jours de la traversée, le temps fut assez mauvais. Le vent devint très-fort. Fixé dans la partie du nord-ouest, i contrariaà la marche du paquebot. Le Rangoon, trop instable, roula considérablement, et les passagers furent en droit de garder rancune à ces longues lames affadissantes que le vent soulevait du large. Pendant les journées du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de tempéte. La bourrasque battit la mer avec véhémence. Le Rangoon dut mettre à la cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix tours'hélice seulement, de manière à biaiser avec les lames. Toutes les voiles avaient été serrées, et'ᷣtait encorè trop de ces agrès qui sifflaient au milieu des rafales. La vitesse du paquebot, on le concoit, fut notablement diminuée, et'on put estimer qu'il arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de retard Sur f Pheurè réglementaire, et plus mème, si la tempeéte ne cessait pas. Phileas Fogg assistait à ce spectacle'une mer furieuse, qui semblaäit lutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilité. Son front ne 'assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingt heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le départ du paquebot de ꝗWait t de EN GUATRE- VINGTS J0URS 95 Vokohama. Mais cet homme sans nerfs ne reéssentait ni Impatience ni ennui. II semblait vraiment que cette tempète renträt dans son programme, qu'elle fuͤt prévue. Mrs. Aouda, qui'entretint avee son compagnon de ce contre temps, le rouva aussi calme que par le Passé. Fix, lui, ne voyait pas ces choses du méme il. Bien au contraire. Cette tem- péte lui plaisait. Sa satisfaction aurait méme étè sans bornes, si le NRangoon eüt été obligé de fuir devant la tourmente. Tous ces retards lui allaient. car ils obligeraient le sieur Fogg à rester quelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel. avec ses rafales et ses bourrasque 8, entrait dans son jeu. Il était bien un peu malade, mais qu'importe! II ne comptait pas ses nausées, et, quand son corps Sse tordait sous le mal de mer, Son Sprit'ébaudissait'une immensé satisfaction. Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu dissimulée il passa ce temps'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bien marché! La terre et'eau semblaient étre à la dévotion de son mattre. Steamers et railways'issaient. Le vent et la vapeur'unissaient pour favoriser son voyage.'heure des mécomptes avait-elle donc enfin sonné? Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent du sortir de sa bourse, ne vivait plus. Cette tempète'exaspérait, cette rafale le mettait en fuveur, et il eüt volontiers fouetté cette mer désobéissante! Pauvre gargon! Fix lui cacha soigneusement sa Satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout eüùt deviné le se- ret Contentement de Fix. I eEllt PaàsSE! Us lart U Passepal 1 ndant tout sur le pont du HRangoon. Il'aurait pu res n bas; il grimpait dans mäture; il Etonnait'équipage et aidait à tout aveéc un— dresse de singe. Cent fois j! interrogea le capitaine, les officiers. les matelots, qui ne Pouvaient'empècher de rire en voyant un garcon si décontenancé. Passepartout voulait absolument Savoir combien de temps durerait la tempéète. On le renvoyait alors au baro meétre, qui ne se décidait pas à remonter. Passepartout secouait le baro méètre, mais rien'y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablait Lirresponsable instrument. Enfin la tourmente'apaisa.'état de la mer se me difia dans la journee du novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et redevint favorable. Passepartout se rasséréna avec l. temps. Les huniers et les basses voiles Durent étre établies, et le Nangoon reprit sa route avec une merveilleuse vitesse. Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en Prendre son parti, et la terre ne fut signalée que le 6, à einq heures du matin.'itine raire de Phileas Fogg Portait'arrivee du paquebot au 5. Or. ihn arrwait que le 6. 96 LE TOUR DU MONDE II Etonnait Léquipage et aidait à tout..(Page 95.z 'ẽtait donc vingt-quatre heures de retard, et le départ pour Vokohama seralt nécessairement manqué. A six heures, le pilote monta à bord du Hangoon et prit place sur la pass- relle, afin de diriger le navire à travers les passes jusqu'au port de Hong-Kong Passepartout mourait du désir'interroger cet homme, de lui demander si- paquebot de Vokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il'osait pas, aimall mieux conserver un peu'espoir jusqu'au dernier instant. II avait confié 88 inquiétudes à Fix, qui— le fin renard— essayait de le consoler, en lui disam que Mr. Fogg en serait quitte pour prendre le prochain paquebot. Ce qui mettal U Passepartout dans une colère bleue. Se Talt Dassée- Kong. er 8l 1 aimal fié Ses disan mettadl EN OUATRE-VINGTS I0URS 97 enes... Page 100.) Passepartout remarqua un certam nomore'indig i Passepartout ne se hasarda pas à interroger le pilote, Mr. Fogg, après Mais 8 demanda de son air tranquille audit pilote'il avoir consulté son Bradshuib, savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong pour Vokohama. Demain, à la marée du matin, répondit le pilote. —Ahly fit Mr. Fogg, sans manifester aucun étonnement. assé le pilote, auquel Passepartout, qui était présent, eüt volontiers embi Fix aurait voulu tordre le cou. Quel est le nom de ce stèeamer? demanda Mr. Fogg. — Le Carnatic, répondit le pilote. — Néetait-ce pas hier qu'il devait partir? — Oui, monsieur, I on a du are ae de ses chaudières, et Eété remis à demain. le vous 1 lit Mr. Fogg utomatique redes- cendit 8 Qi Passepartout, il saisit la main du pilote et'étreignit vigoureuse- ment en disant: Vous, pilote, vous 6tes un brave homme! Le pilote ne sut jamais, sans doute, pourquoi ses réponses lui valurent cette amicale expansion. A un coup de sifflet, il remonta sur la pass elle et dirigea le paquebot au milieu de cette flotille de jonques, de tankas, de bate aux-pècheurs, de navires de toutes sortes, qui encombraient les pertuis de Hong-Kong. Cune heure, le Rangoon était à quai, et les passagers débarquaient. En cette circonstance, le hasard avait singulièrement servi Phileas Fogg, il faut en convenir. Sans cette nécessité de réparer ses che udières, le natic fuͤt parti à la date du 5 novembre, et les voyageurs pour attendre pendant huit j le départ du paquebot suivant. M était en retard de vingt-quatre ures, mais ce tard ne conséEquences facheuses pour le reste du En effet, stèeamer qui fait de Vokohama à San Franci Pacifique était en correspondance directe avec le paquebot de Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci füt arrivé. Evidemment il y aurait vingt-quatre heures de retard à Vokohama, mais, pendant les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il serait facile de les regagner. Phileas Fogg 8e trouvait donc, à vingt-quatre heures près, dans les conditions de son pro— gramme, trente-cinq jours après avoir quitté Londres. Le Carnatie ne devant partir que le lendemain matin à cind heures, Mr. Fogg avait devant lui seize heures pour'occα“˙er de ses affaires,'est--dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au débarqué du bateau, il offrit son bras à la jeune femme et la conduisit vers un palanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer un hotel, et ceux-ci lui désignèrent PHotel du Club. Le palanquin se mit en route, suivi de Passepartout, et vingt minutes après il arrivait à desti- nation. Un appartement fut retenu pour la jeune femme, et Phileas Fogg veilla à ce qu'elle ne manquàt de rien. Puis il dit à Mrs. Aouda qu'il allait immédiatemem Se mettre à la recherche de ce parent aux soins duquel il devait la laisser à Hong- Kong. En meme temps il donnait à Passepartout Pordre de demeurer à Lhotel jusqu'à son retour, afin que la jeune femme'y restàt pas seule. III gel 1 1 Laà, on PDe 1 f JEl qu IlI PDarl 28 COImn 1 uqu adressa Mr. Fogg conna Ssalt en eflet le négociant pars Se- 1 Lans, Celul-ci'habitait Plus la Chine. Sa Ine„l TOPe en Hollande, crovait On,— Ce ql 8 6 nombreuses relations qu'il avait eues av pays 1 tte merclale. 2 Phile AS FOgg J A 85 1 U re pré- PI f 0 f 1 HL K 18 1 HabDlta AlSEInDIa H Ide 1 4 il X Cèls IrSs. Aouda ne repondit rien'abord. Elle Passà sà main sur 8 füt front, ta quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce vo Lü Que dois-je faire, monsieur Fogg 2 dit-elle j U U 'est très-simple, répondit le gentleman. Revenir en Euro! 10 . + Mais je ne puis abuser.. Vous'abusez pas, et votre présence ne gene en rien mon programme Passepartout 1 Irait 9 Urs 1 J le la 1 088 temme, qui étai g¹ f f 1a 117 PI Jog2 de XIX AS 4 4*X* S de n Se O TPTASSEPARTOUr PREND UN TRO VIr IXTERHET A s0N MAiTRRE. ET CE Ouf'ENS lesti⸗ à ce Hong-Kong'est qu'un ſlot, dont le traité de Nank ng, après la guerre de 1842 ment ssura la possession à PAngleterre. En quelques années, le génie COlonlsateu Ong de la Grande-Sretagne y avait fondé une ville importante et eréé un port, I. hötel port Vi- 1. Céttè ile est située à'embouchure de la rivi- 6 n, et s0lxante milles seulem S6parent de la cité portugaise d 100 LE TOUR DU MONDE rautre rive. HongKong devait nécessairement vaincre Macao dans une lutte commerciale, et maintenant la plus grande partie dut ansit chinois'opère par la ville anglaise. Des docks, des hopitaux, des wharfs, des entrepots, une cathé- drale gothique, un governmenthouse v, des rues macadamisées, tout ferait croire qu'une des cités commercantes des comtés de Kent ou de Surrey, tra- versant le sphéroide terrestre, est venue ressortir en ce point de la Chine, presque à ses antipodes. Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port Victoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile, encore en faveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de Japonais et'Européens, qui se pressait dans les rues. A peu de choses près,'était encore Bombay, Calcuſta ou Singapore, que le digne garcon retrouvait sur son parcours. II y a ainsi comme une trainée de villes anglaises tout autour du monde. assepartout arriva au port Victoria. Là, à Pembouchure de la rivière de Can- ton,'était un fourmillement de navires de toutes nations, des anglais, des francais, des américains, des hollandais, bätiments de guerre et deé commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, des jonques, des sempas, des tankas, et méme des bateaux-fleurs qui formaient autant de parterres flottants sur les eaux. En se promenant, Passepartout remarqua un certain nombre'indigènes vétus de jaune, tous très-avancés en äge. Etant entré chez un barbier chinois pour se faire raser« à la chinoise v, il apprit par le Figaro de Pendroit, qui parlait un assez bon anglais, que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans au moins, et qu'à cet äge ils avaient le privilége de porter la couleur jaune, qui est la couleur impériale. Passepartout trouva cela fort dröle, sans trop Savoir pourquoi. Sa barbe faite, il se rendit àu quai'embarquement du Carnatic, et Ià il apereut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut point étonné. Mais'inspecteur de police laissait voir sur son visage les marques'un vif désappointement. (Bon! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du Reform-Clubl) Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer'air vexé de son compagnon. Or, Lagent avait de bonnes raisons pour pester contre vinfernale chance qui le poursuivait. Pas de mandat! Il était&vident que le mandat courait après lui, et ne pourrait'atteindre que'il séjournait quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong étant la dernière terre anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui Echapper définitivement,'il ne parvenait pas à'y retenir. nes 10is qui ans me, trop à il une. vil D! E de ui le Iui, Or, it lui 8 EN QUATRE-VINGTS JOURS 101 Eh bien, monsieur Fix, étes-vous décidé à venir avec nous jusqu'e rique? demanda Passepartout. — Oui, répondit Fix les dents serrées. — Aons donc!'écria Passepartout en faisant entendre un retentissant écla! dé Tlre! J. savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de nous. Venez retenir votre place, venez I5 Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et arrétèrent des cabines pour quatre personnes. Mais Temployé leur fi leur fit observer que les re Paàra du Carnatic étant terminées, le paquebot partirait le soir méme à huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait éEté annonce 8 Très-bien! répondit Passepartout, cela arrangera mon maitre. Je vais le f TEVenll ce moment, Fix prit un parti extrème. Il résolut de tout dire à Passepartout. 'était le seul moven peut-etre qu'il eüt de retenir Phileas F Ogg pendant quelques jours à Hong-Kong. En quittant le bureau, Fix offrit à Son compagnon de se rafraichir d- ms une taverne. Passepartout avait le temps. II accepta'invitation de Fix Une taverne'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tous deux 7 entrèrent.'était une vaste salle bien décorée, au fond de laquelle'étendait un t de camp, garni de coussins. Sur ce lit étaient rangés un certain nombre dormeurs Une ti tail deé consommateurs ccupalent dans la grande Sallè de petites tables en One tresséE Quelques-uns vidaient des pintes de bière anglaise, ale o1 1 f 1 U porter,'autres, des brocs de liqueurs alcooliques, gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues pipes de terre rouge, bourrées de petites boulettes dopium mélangèé'essence de rose. Puis, de temps en temps, quelque fumeur enervé glissait sous la table, et les garcons de'établissement, le Prenant par les pieds et par la tète, le portaient sur le lit de camp près'un confrère. Une ving taine deé ces ivrognes étaient ainsi rangés côte à cote, dans le derniei degré 'abrutissement. le ix et Passepartout comprirent qu'ils łtaient entrés dans une tabagie hantée ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels la mercantile Angleterre end annuellement bour deux cent soixante millions de francs de cette funeste lrogue qui'appelle Popium! Tristes millions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices de la nature humaine. 12 5* 1 10 6 N 4: 1 1e gouvernement chinois a bien essayé de remédier à un tel abus par des lois veres, mais en vain, De la classe riche, à laquelle'usage de'opium Etait 102 LE TOUR DU MONDE 1 1 1 1 1 d 1 rleures, et 1 Age ne PUl PIus Etreèe arTete On 11 I ir Homm t femme n et tol mi mnhnsé 1 U PAN 1 tra S dè a0 1 Li ndt f Ur Pe fUl 1 8 J Ul mats- 11 IIICUl El Un grand fumeur peèeut 1uiiel) 1u DPII 3 8 inq ans. Or.'était dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui pr Uẽlent, méme à Hong-Kong, que Fix et Passepartout étaient entrés avec Eintemion de f N se rafraichir. Passepartout'avait pas'argent, mais il accepta volontiers la politesse v de son ompagnon, quitte à la lui rendre en temps et lie On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Francais fit largement Ybservait son compagnon avec une honneur, tandis qué Fix, PIus reserve, extréme attention. On causa de choses et'autres, et surtout de cette exce lente * g 88 8 3 Aa idée qu'avait eue Fix de prendre passage sur le Carnatic. Et à propos de Ce stéeamer, dont le départ se trouvait avance des ques heures, Passepartout, Alle EVelll Oon maitr les bouteilles Etant vides, Se levàa Un instant, dit-il. — due voulez-vous, monsieur Fix? —PVai à vous parler de choses sérieuses. — de choses sérieuses l'&cria Passepartout en vidant quelques gouttes de Vvin restées au fond de son verre. Eh bien, nous en parlerons demain. Je Wal Pàas le temps aujourd'hui. —Restena, répondit Fix. II'agit de votre maitrelo Passepartout, à ce mot, regarda attentivement son interlocuteur EUl. 'expression du visage de Fix lui parut singulière. II se rassit. Cu'est-ce done que vous avez à me dire?» demanda--il. Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon, et, baissant la voix: (Vous avez deviné qui'etais? Iui demanda-töil. — Parbleu! dit Passepartout en souriant. Alors je vais tout vous avouer... Maintenant que je sais tout, mon compère! Ih! voilà qui'est pas fort“ Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire que ces gentle 8 men se sont mis en frais bien inutilemen — lnutilement! dit Fix. Vous en parlez à votre aise! On voit bien que vous nle connaissez pas'importance de la somme! N 4 8 10 l 1 1 8 ralt 861 0 uson de plus ur ne pas perdre un instant, ajout ouveau. 1 II F 7 1 1 D Iite 1d IIII IIvres reprfit FIix, 1Orca Fassep woir fait apporter unnf me prin deux AIKK f V1 dit 1 HI 6 ont 1 J. 1 A 8 iann JHa I 1 II 1 2 ndant quelqu OUrs ͤ à Hon KOneg te 1 1 Te( · E1 0 I U 8 18 1J ˖ X IX 60Ut h uque voulezvous dir?demanda 1 IX. veux dire que'est de la pure indélicatesse. Autant de Ppouiller Mr. Fogg, lui prendre'argent dans la poche! hc'est bien à cela que nous comptons arriver! 1 aSSef; 1OUt, US l 1 4 U 16 I II 8 s membres d Reform- Club mon matt 1e, et( und il a fait Uement qu'il prétend! 1gnel yezvous donc que je sois? demanda Fix. en fixant son regard Parbleu! un agent des membres du Reform- Club, qui a mission de troler Litinéraire de mon maitre, ce qui est singulièrement humi* n que, depuis quelque temps déjà,'aie d. Votl en gardé de la révéler à Mr. Fogg 1e sait rien.. demanda vivement IOTt- f1 répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre. Entie zen ˖ 1 ö r de police passa sa main sur son front. Il hésitait av Prend'ole. Que devait-il faire?'erreur de Passepartout blait OUs lle neère n projet plus difficile. ILẽétait éEvid nt ꝗ eon —— 2 Ecoutez, dit Fix'une voix brève.(Page 104.) 7 8 J parlait avec une absolue bonne foi, et qu'il'etait point le complice de sol maitre,— ce que Fix aurait pu craindre. „Eh bien, se dit-il, puisqu'il'est pas son complice, il'aidera. Le détective avait une seconde fois pris son parti.'ailleurs, il'avait plus le temps'attendre. A tout prix, il fallait arrèter Fogg à Hong-Kong. (Ecoutez, dit Fix'une voix brève, Ecoutez-moi bien. Je ne suis pas ce ꝗue vous croyez,'est--dire un agent des membres du Reform-Club.... — Bah! dit Passepartout en le regardant'un air goguenard. e suis un inspecteur de police, chargè'une mission par Padministratiol métropolitaine.. EN QUATRE-VINGTS JOURS. 105 Votre Honneur cherche un bateau?(Page 109.) * 8 4 —Vous.., inspecteur de police... le son—Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission.o Et'agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son compagnon une commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout, abasourdi, it plus regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole. Le pari du sieur Fogg, reprit Fix,'est qu'un prétexte dont vous étes dupes, ce qus vous et ses collègues du Reform-Club, car il avait intérèét à'assurer votre inconsciente complicité. — Mais pourquoi.,'écria Passepartout. tration— TLcoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de einquante-cinꝗ mille livres 14 mis à la Banque'Angleéterre par un individu dont t 8 5 4 f* f pu'e levé. Or, 1 nent, et'est tralt pour tralt ul 1eUr 1 à service le jour de son döépart, et i t parti précil nt te insensé, sans mall 5 bank- U Insense, sSans maälles, ne gro nDank notes! Et vous osez soutenir que'est un honnète homme! Oui! oui! répétait machinalement le pauvre garçon. 5us done étre arrèté comme son complice? v rtout avait pris Sa téte à deux mains. II'était plus reconnaissable. II ler'inspecteur de police. Phileas Fogg un voleur, Iui, le sauveu PAouda,'homme généreux et brave! pourtant que d ptions rele- voes contre lui! Passepartout essayait de repousser les soupçons qui se glis— is Son esprit. II ne voulait pas croire à la culpabilité de son maitre. .Ja( Ur Fogg) U landat'arrestation, que'ai demandé à Londres. Il faut lone que vous 'aidiez à retenir à Hong-Kong.. — Moil que je. je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la Banque'Angleterre! Uy répondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba, sentant raison et ses forces lui échapper à la fois. Fix, dit-il en balbutiant, quand bien méme tout ce que vous rait vrai.. quand mon maitre serait le voleur que vous cherchea.. 'ai Eté.. je suis à son service... je Lai vu bon et g néreux... Le Por du monde... Je suis'un village où'on ne trahir.. jamais... non, poul 1 31 mange pas de ce pain-làl. —Vous refusez? je'ai rien dit, répondit Fix, et buvons. 1 aSSep Utout se sentait le lus er U env mir par'ivresse. Fix. comprenant gu'il fallait à tout prix le sépat mmaitre, voulut'achever, Sur 1a table TEMEN 1 RELAI XVI S1 gravement son avenir. ndant cette scène qui allait pPeut Etre Comprom ttre Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les rues de la lise. Depuis que Mrs. Aouda avait accepté son offre de la conduire jusqi gl fN 10 D 8 Ir. Fogg'acquitta de sa täche avec ume qui le caractéri X0 DDjection 1 us 1 118 'est da Iint tde mon vovyage eEst dans mon programme, repO -II invariablem„ Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentrèrent à Lhote f 1˙1 + 1 D MI. Ter la tal IUl Etait 1P sSement Serv 1 II eu fatiguée, remonta dans son PPa PDre 1 main de son imperturbable SaU 1D1 gentleman, lul, 8“ dan LLondle V 5 1 1 4 1 N S Etonn le e 1086 eüt Et ꝗ u 108 LE TOUR DU MONDE matin, il ne'en préoccupa pas autrement. Le lendemain, Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg. Ce que pensa Ihonorable gentleman en apprenant que son domestique'Etait pas rentré à'hôtel, nul'aurait pu le dire. Mr. Fogg se contenta de prendre son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya chercher un palanquin. II Etait alors huit heures, et la pleine mer, dont le Carnatie devait profiter pour sortir des passes, était indiquée pour neuf heures et demie. Lorsque le palanquin fut arrivé à la porte de Ihôtel, Mr. Fogg et Mrs. Aoudà montèrent dans ce confortable véhicule, et les bagages suivirent derrière sur une brouette. Une demicheure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai'em- barquement, et là Mr. Fogg apprenait que le Carnatic Etait parti depuis la Veille. Mr. Fogg, qui comptait trouver, à la fois, et le paquebot e 885 5 autre. Mais aucune marque de dé- t son domesti- que, en 6tait réduit à se passer de'un et de 1 sappointement ne parut sur son visage, et comme Mrs. Aouda le regardait avec inquiétude, il se contenta de répondre: 'est un incident, madame, rien de plus.„ En ce moment, un personnage qui robservait avec attention'approcha de lui. Cétait'inspecteur Fix, qui le salua et lui dit: Netes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du Hangoon, arrivé hier? — Oui, monsieur, répondit froidement Mr. Fogg, mais je'ai pas'honneur.. — pardonnez-moi, mais je croyais trouver jici votre domestique. — Savez vous où il est, monsieur? demanda vivement la jeune femme. — QCuoi! répondit Fix, feignant la surprise,'est-il pas avec vous? Non, répondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il'a pas reparu. Se serait-il em- barqué sans nous à bord du Carnatie 7 — Sans vous, madame?... répondit'agent. Mais, excusez ma question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot? — Oui, monsieur. — Moi aussi, madame, et vous me voyez très-déèsappointé. Le Carnali⸗ ayant terminé ses réparations, a quitté Hong-Kong douze heures plus tòôt sals prévenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours le prochalt départ1v En prononçant ces mots:« huit jours», Fix sentait son cœur bondir de joit Huit jours! Fogg retenu huit jours à Hong- Kong! On aurait le temps de int tait son fitel uda SUr em- is la Esti- e dé- aveé 1a de 90οn, EUr.« em- Vous natio yt Sall ochain le joie⸗ IPS 0 EN OQUATRE-VINCGTS JOURS. 109 recevoir le mandat'arrèt. Enfin, la chance se déclarait pour le 1 ntant de la loi Que'on juge done du coup'assommoir qu'il recut, quand il en 4 1 1 ndit Phileas Fogg dire de sa voix calme: Mais il y a'autres navires que le Carnatie, il me semble, dans le port de Hong-Kong.„ Et Mr. Fogg, offrant son bras à Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks à la re cherche'un navire en partance. Fix, abasourdi, suivait. On eüt dit qu'un fil! rattachait à cet hol Toutefois, la chance sembla véritablement abandonner celui qu'elle avait si bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg pendant trois heures, parcourut le port en tous sens, décidé,'il le fallait, à fréter un bätiment pour le transporter Vokohama; mais il ne vit que des navires en chargement ou en déchar gement, et qui, par conséquent, ne pouvaient appareiller. Fix se reprit à espérer. Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait Das, et il allait continuer ses recher ches, düt-il pousser jusqu'à Macao, quand il fut accosté par un marin sur avant-port. Votre Honneur cherche un bateau? lui dit le marin en se découvrant. Vous avez un bateau prét à partir? demanda Mr. Fo Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote, ne 43, le meilleur de la f Ir d 1. Entre huit et neuf milles, au Plus prèés. Voulez-vous le voir? Qui — Votre Honneur sera satisfait. II'agit'une promenade en mer? Non.'un vovage Un voyage? —Vous chargez-vous de me conduire à Vokohama 25 Le marin, à ces mots, demeura les bras ballants, les yeux Ecarquillés. Votre Honneur veut rire? ditsil. Non!'ai manqué le départ du Carnatic, et il faut que je sois le 14, au plus tard, à Vokohama, pour prendre le paquebot de San Frane 18C0. — Je le regrette, répondit le pilote, mais'est impossible le vous offre cent livres(2,500 fr.) par jour, et une prime de deux cents livres si'arrive à temps. —'est sérieux? demanda le Dilote. — Très-sérieux,„ re pondit Mr. Fogg 88˙ 110 LE 13 pilote'était retiré à regare la mer, eE 1 ö rain loin. El N Le pilote'était de nouveau avancè vels tleman, 6 t al 1 entre ses mains. F. fN nis ie ne 85 0 Eh b Votre Honneur, rep ndit le Pllote, je ne puis risquer mi H1e — 65 e 5 homm moi, ni vous-méme, dans une si longue traversèee Ssur 1 z 7 5 5 le vi ö Là peine, et à Cettèee PO)Ue de'année.'ailleurs, nous mallI f U ar 11 V à4 SelzeE Cel[Uan Onle A. ts Seulement, dit T. FOgg. 'est 1 ne Ch 1 pilote, i aurait peut-ëtre moyen de S arranger autreimne nt. v Fix ne respira plus. Comment? demanda Phileas Fogg. — En allant à Nagasaki, à Pextrémité sud du Japon, onze cents milles, ou seulement à Shangai, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette dernière serait ral traversée, on ne'éloignerait pas de la cöte chinoise, ce qui às avantage,'autant plus que les courants tent au nord. Fe 1 st à Vokohama que je dois prendre la —pPiloteèe, répondit maälle américaine, et non à Shangai ou à Nagasaki. Pou i lit le pilote. Le paquebot de San-Francisco ne part ‚ 52 répondi port de S S011 1 8 1 1 0 1 8 i kohama. Il fait escale à Vokohama et à Nagasaki, m pas de à départ est Shang u. —Vous étes certain de ce que vous dites? — Certain. Et quand le paquebot quitte-t- il Shangai 2 Le 11 ept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant nous. de huit Quatre est quatre-vingt-seize heures, et avec une mopyenne 0 J milles à Lheure, si nous sommes bien servis, si le vent tient au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever 1es Hult cents milles qui nous 8eI went Gde 8 1EsObl pas V Hon Ul X nt IVr · t vers FIX 18 M 1 1 · assel phif to Iue Ft Fi 1* n — 1I 6 X nna le sigalement de Passepartout et laissa une somme suffisant- Pour le rapatrier. Meme formalité fut remplie chez'agent consulaire francais. et le palanquin, après avoir touché à Thötel, où les bagages furent Pris, ramena voyageurs à Pavant-port malent. Le bateai pilot 4 I 11 bord 8 f f f 8 S ferrure Ip blar 1 lent f patrol Johl I lait à la tenir en bon 1 d mats'inclina Un peu sur rtait brigantine. misaine, trinquette, focs, fl et pouvait rtune pour le vent arrière. Elle devait merveilleuseme nt marcher, et le fait Ile le avait déjà né plusieurs prix dans les matches v de bateaux pilote 8. 'équipage de la Jankadere 8. composait du quatre hommes.'Etaient de ces hardis marins qui Par tous les temps,'aven lurent à la recherche des navires. t rablement ces mers. John Connäàlssent dn un homme de quarante 6 eimq ans environ, vigoureux, noir de häle. l vif, la figure Energique, bien'aplomb, plus craintifs. Phileas 1 t MI bien à son affaire, eut nspir Aouda passòrent à bord. Fix'y trou 1. Par le LE TOUR DU MONDE Je regrette de navoir pas mieux à vous offrir.(Page 112.) capot'arrière de la goëlette, on descendait dans une chambre carrée, dont les parois'Evidaient en forme de cadres, au-dessus'un divan circulaire. Au mi- lieu, une table éclairée par une lampe de roulis.'était petit, mais propre. (Je regrette de wavoir pas mieux à vous offrir,»dit Mr. Fogg à Fix, qui 'inclina sans réèpondre. 'inspecteur de police éEprouvait comme une sorte'humiliation à profiiet ainsi des obligeances du sieur Fogg. A coup sür, pensait-il,'est un coquip fort poli, mais'est un coquin!“ Ktrois heures dix minutés, les voiles furent hissées. Le pavillon'Angleterne battäit à la corne de la goëlette. Les passagers étaient assis sur le pom. t les 1 mi- qui Ofiter lin! eterre Pont. La jeune femme, assise à Larrièere, se sentait èmue.(Page 114.) Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier regard sur le quai, afin de voir si Passepartout'apparaitrait pas. Fix'était pas sans appréhension, car le hasard aurait pu conduire en cet en- droiĩt mème le malheureux garçon qu'il avait si indignement traité, et alors une explication eat éclaté, dont le détective ne se fuüt Das tiré à son avantage. Mais le Français ne se montra pas, et, sans doute,'abrutissant narcotique le tenait encore sous son influence. Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la Tanhadore, prenant le vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs,'Elança en bondissant sur les llots. 114 LE TOUR DU MONDE „61 1 ERDNE UNE PRIMI 1 1 X N 1 8 'était wentureuse e xpédition que ette navigation de huit cents milles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout à cette époque de'année. Ell eralement mauvaises, ces mers de la Chine, exposées à des coups Prit lement pe ndant les 69 linoxes, et on Etait encore aux premi ES J 8S Gde 1 vembre 'eüt été, bien&videmment,'a age du pilo cCconduire ses passagers jusqu'à Vokohama, puis Wé ta var jour. Mais son imprudence- lit 6 l6 liti t'était déjà f Shangai. Mais l n 1 ime une mauve, et peut-EtrT. U Pendant les dernièr eul ecette journèe la Tanhadere navigua dans les passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures, au plus près ou vent arrière, elle se comporta admirablement. (Je'ai pas besoin, pilote, dit Phil lonn U Inel d U 1E. —(ue Votre Honneu'en rapporte à m 1 zunsby. En fait de voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter. Nos flèches'y ajoute- raĩent ri rviraient qu'à assommer'embarcation en nuisant à sa marche. — metler, dtre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous. Phileas Fogg, le corps droit, les jambes écartées,'aplomb comme un marin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise à'arrière, se sentait łmue en contemplant cet Océan, assombri déjà par le crépuscule, qu'elle bravait sur une frèle embarcation. Au-dessus de sa téte se déployaient Les v. lanches, qui'emportaient dans'espace comme de grandes ailes. La 20ᷣlette v6e par le vent, semblait voler dans La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son insuffisante lumière devait'étèeindre bientot dans les brumes de Ihorizon. Des nuages chas- saient de Pest et envahissaient dejà une partie du ciel. 1 1 1 VIX 10 ö‚ f EN(6 XTRE-VINGTSI RS 11 f PPI CH 8 E 68. + Wes, et, avec la vitesse dont elle E indre choe. 1 1 1 t de lembarcation. II se tenait à'écart, sachant Fogg'un nuseur.'ailleurs, il lui répugnait de parlei cet homn F S Services. ILsongeait SSi i Fogg ne'arréterait] 1 quebot de 8 FI 188 8 ne] * Eta unm UI 1 1 ˖ 1 traversE! trois quarts d 8 1II 9 71 ˖ 0 ti1 umn N 0* mel ̃ f N 16E1 M 8 1 la terre de'Union, que feèra t Fix? Abandonnéerait homme? Non. E 8 nor t jusqu'à 'une semelle. Cas 1C0 8 J P 162 8 6 te lu 1el 1E Vers dix heure in, un ris, mais le] VOllure tell quſe la toile, ayant en cas de grain. K minuit, Phi 1 dés, ce qu'il eut obtenu un acte'extradition, il ne le quitterait pas 'était son devoir, et il Laccomplirait jusqu'au bout. En tout nstance heureuse'était Produite Passepartout'était plus au- confidences de Fix. il En Ff E SaàvOlr. 8, la brise vint à fraichir. Peut-ètre etit-il Etẽ prudent de prendre bilote, après avoir soigneusement observé'état d 1 Ciel le Etait établie.'ailleurs, la 7 port un grand tirant'eau, et tout é parè à am Pide leas Fogg et Mrs. Aouda descendirent d uls la cabine. Fix les) et'était Eétendu sur'un des cadres. Quant au pilote eurèrent toute la nuit sur le Pont. 8 novembre, au lever du soleil, la goͤlette ˖ t 116 LE TOUR DU MONDE cent milles. Le loch, souvent jeté, indiquait que la moyenne de sa vitesse Etait entrè huit et neuf milles. La Tanſadère avait du largue dans ses voiles qui por- taient toutes, et elle obtenait, sous cette allure, son maximun de rapidité. Si le vent tenait dans ces conditions, les chances Etaient pour elle. La Tanhtadere, pendant toute cette journée, ne'éloigna pas sensiblement de la cote, dont les courants lui étaient favorables. Elle'avait à cinꝗ milles au plus par sa hanche de babord, et cette cõte, irrégulièrement profilèe, apparaissait parfois à travers quelques Eclaircies. Le vent venant de terre, la mer était moins forte par là meme: circonstance heureuse pour la goëlette, car les embarca- tions'un petit tonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitesse, qui« les tue v, pour employer Pexpression maritime. vers midi, la brise mollit un peu et hàla le sud-est. Le pilote fit établir les flè- ches; mais au bout de deux heures, il fallut les amener, car le vent fraichissait à nouveau. Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement réfractaires au mal de mer, mangèrent avec appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix fut invité à par tager leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il est aussi nécessaire de lestei les estomacs que les bateaux, mais cela le vexait! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propres vivres, il trouvait à cela quelque chose de peu loyal. II mangea cependant,— sur le pouce, il est vrai,— mais enfin il mangea. Toutefois, ce repas terminé, il erut devoir prendre le sieur Fogg à part, et il lui dit: Monsieur... Ce«monsieur v lui&corchait les Ièvres, et il se retenait pour ne pas mettre la main au collet de ce(monsieur!v (Monsièur, vous avez été fort obligeant en'offrant passage à votre bord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas'agir aussi largement que vous,] entends payer ma part... —Ne parlons pas de cela, monsieur, répondit Mr. Fogg. —Mais si, je tiens... Non, monsieur, répéta Fogg'un ton qui'admettait pas de réplique. Cela entre dans les frais généraux l Fix'inclina, il Etouffait, et, allant'etendre sur Pavant de la goélette, il ne dit plus un mot de la journèe. Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs fois il dit à Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu à Shangai. Mr. Fogg répondit smplement dqu'ih y comptait.'ailleurs, tout Lëquipage de la petite goëlette 9 E t e EN QUATRE-VINGTS J0URS. 117 EcOute mettait du zele. La prime affriolait ces braves gens. Aussi, pas une qui ne fut consciencieusement raidie! Pas une voile qui ne fut vigoureuse ment étarquèe! Pas une embardèe que'on put reprocher à lhomme de barre In'eüt pas manœuvré plus sévèrement dans une régate du Royal-Vacht-Club. Le soir, le pilote avait relevè au loch un parcours de deux cent vingt milles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait espérer qu'en arrivant à Vokohama, il'aurait aucun retard à inserire à son programmeè. Ainsi donc, le premier con— tre-temps sérieux qu'il eüt éprouvé depuis son départ de Londrés ne lui cau serait probablement aucun préjudice. Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la Tanhadere enträait franchement dans le détroit de Fo-Kien, qui sépare la grande ile Formose de la cote chinoise, et elle coupait le tropique du Cancer. La mer était très-dure dans ce détroit, plein de remous formés par les contre-courants. La goélette fatigua beaucoup. Les lames courtes brisaient sa marche. Il devint très-difficile de se tenir debout sur le pont. Avec le lever du jour, le vent fraichit encore. Il y avait dans le ciel Lappa- rence'un coup de vent. Du reste, le baromètre annonçait un changement prochain de latmosphère; sa marche diurne était irrégulière, et le mercure os cillait capricieusement. On voyait aussi la mer se soulever vers le sud-est en longues houles«qui sentaient la t- Npéte». La veille, le soleil'était couché dans une brume rouge, au mi! des scintillations phosphorescentes 'Ocëan. Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entreè ses dents des choses peu intelligibles. Aun certain moment, se trouvant près de Sson passager: «On peut tout dire à Votre Honneur? dit-il à voix bassée. Tout, répondit Phileas Fo 22 S8 —Eh bien, nous allons avoir un coup de vent. — Viendra--il du nord ou du sud? demanda simplement Mr. Fogg. —du sud. Voyez.'est un typhon qui se prépare! —Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon côté, répondit Mr. Fogg. Si vous le prenez comme cela! répliqua le pilote, je'ai plus rien à dire.„ Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. A une Epoque moins uvancée de'année, le typhon, suivant Lexpression'un célèbre météorologiste, se fuͤt Ecoulé comme une cascade lumineuse de flammes Electriques, mais, en équinoxe'hiver, il łtait à craindre qu'il ne se déchainät avec violence. — Le pil 6 Prit Ses Prèca tions par avance. Il fit serrer toutes les volle à goͤlette et amen les v 8 pont. Les ats de flècl furent de Pàssés. On 1 d 1 DPA furent condamnès avec soin. Pas une g0 ns la coque de'embarcation. Une Seu fut hissé en guise de trin que deèe Mal 1 Utendit. 8 E N 3 John Bunsby avait engagèé ses pàssage 8 la cabine; mals, ſe fR dans un Etroit espace, à peu près privè d air, eèt par 1es secouss deè la houle, cet emprisonnement'avait rien'agréable. Mr. Fogg, ni Mrs. Aouda, ni Fix lui-méme, ne consentirent à quitter le pont. Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord. Rien 9 Pèti reeau d ile 1 e fut enlevèe comme une plume par ce e sàurait donner une idée exacte, quand il souffle en tem- Ppéte. Comparer Sꝗ VItesSeE à làa JqUadruple VitesSseE d Uune 10CO0lII u à tOute vapeur, ce serait rester au dessous de la vérité. Pendant tou 3 née,'em l courut ainsi vers le nord, emportée pa n me rapidité égale à la it Par u qui Se d 587 fN'arrière 1al P0 e, dOnne par le pilote, Parait la( atastrophe Les passagers étaient quelquefois couverts en grand par les em- 1 1 bruns qu'ils recevaient philosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais'in- trépide Aouda, les yeux fixés sur son compagnon, dont elle ne pouvait qu'admi- rer le sang-froid, se montrait digne de lui et bravait la tourmente à ses cötés. Quant 1 Phileas Fogg, Isemblait Jue VI 1 PDPA le son f gramme. 5 1 7 J. 1 1 231 1 8 4 1Squ alors la Ian,ůddlère avalt toujours fa route au nord; mais vers le soir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois quarts, hala le nord- ouest. La goëlette, prètant alors le flanc à la lame, fut effroyablement secouée. La n frappait avec une violence bien faite pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle solidité toutes les parties'un batiment sont relièes entre elles. Rvec la nuit, la tempète'accentua encore. En voyant'obscurité se faire, et avec Pobscurité'accroitre la tourmente, John Bunsby ressentit de vives inquié- tudes. Ise demanda'il ne serait pas temps de relacher, et il consulta son équ Page Ses hommes consultés, John Bunsby'approcha de Mr. Fogg, et lui dit (Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des ports de la cote. iJe le crois aussi, répondit Phileas Fogg. n Kh! fit le pilote, II 8 0 42 — Je Del 1 Vu P ndit ille en MI f 9 Et'est! — Shan Cette rèponse, le pilote fut'abord quelques instants sans comprendre ce 'elle signifiait, ce qu'elle renfermait'obstination et de ténacité Eh bien, oui! Votre Honneur a raison. X Shan Et la direction de la Tant4⁴,³re n Nuit vraiment terribl oiS ISsSent 1 Unt t 8 IDiter ve 1I f ntre 8 1Ce de nes Lè jour reparut. Lat teé se décl it encor J 1 7 1 15 louteéfois, nt retomba da 8 ne Janſeadòrèe fit de nouveau route sur cette l6montée heurtaient alors à celles que provoquait la nouvelle aire duà hoc de contre-houles qui eut écrasé une embarcation moins Sol truite. bprun 1 4 X SOleil Le peu de( ˖ 8 1 wsolument bri f it t˖ t Po ble. 1 Pil. It tablir ses ve La vites le'embarcation fut con wle. Le lendemain, 11 jour, reconnaissance faite de la cöòte, John Bunsby put affirmer qu cent milles de Shangai. Cent milles, et il ne restait plus que cette jou 5oir méme que Mr. Fogg devait arriver à Shangai e Poul les fa Puis il'écria Das nes idre une f 6 6 8S laàmes Sse nt. De laà un idement cons- nirées, 1u Sers „ àAlU levex du 'on'était Pas 8 ne L ſpart du paquebot de Vokohama. Sans cette tempeèt l perdit Dlusieurs heures, il'eut paàs é6té en ce S du port La brise mollissait Sensiblement, mais heure ment la mer tombait avec ell. goèlette se couvrit de toile. Flèches, voiles'⸗ tais, contre-foc, tout Portait, et à mer ecumait sous Pétrave. n Etait ꝓas à plus de quarante-ein MONDE 120 LE TOUVR DU La Tankadere fut enlevée comme une plume.(Page 139 1 Il Iui restait six heures encore pour gagner ce port avant le départ du paque- bot de Vokohama. Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix. Tous— Pli— leas Fogg excepté sans doute— sentaient leur cœur battre'impatience. I fallait que la petite goblette se maintint dans une moyenne de neuf milles à rheure, et le vent mollissait toujours!'était une brise irrégulière, des bouf- fees capricieuses venant de la cote. Elles passaient, et la mer se dèridait aussitot après leur passage. Cependant Pembarcation était si légère, ses voiles hautes,'un fin tissu, ramassaient si bien les folles brises, que, Ia courant aidant, à six heures, John N EN OUATRE-VINGTS J0URS. 2 5 La nuit vint, Passepartout rentra dans la ville indigene..(Page 127. Bunsby ne comptait plus que diX milles jusqu'à la rivière de Shangai, car la ville elleméme est située à une distance de douze milles au moins au-dessus de lembouchure. A sept heures, on était encore à trois milles de Shangai. Un formidable juron 'chappa des lèvres du Dilote.. La prime de deux cents livres ment lui èchapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était impassible, et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment... allait Evidem- Ace moment aussi, un long fuseau noir, couronné'un panache de fumée, apparut au ras de Leau.'était le paquebot ameéricain, réglementaire. qui sortait à Theure Malédiction!'écria John Buns! ſui repoussa la barre'un bras désespéré. — dDes 5 2 ileas Fogg. Un peétit ˖ avant de la Tanftadere. Il servait à faire de 1 IXP 8 me. Le canoi larg à la Mau moment où le pilote lalt appliquer un narl dent 8 2 U Le pavillon en berne,»dit Mr. Fogg. Le pavillon fut amené à mi-maät.'était un signal de d'on pouvait espérer que quebot américain,'apercevant, modifi nt sa route 1 Pour rallier'embarcation. Feu!ly dit Mr. Fogg. tit n de bronze èclata dans'air. XX 1 r** Nr 5 VIr' 5 8⁰ EPAI ö EMI X XNITIPODESL, II PRUDENT'Avoin A ARGENT DANS SA POCHRE. L 1 Pemis Le Uνανi,, üAyan ˖ Hong-Kong, 1u0„A SlX nei demle du iri toute vapeur vers lest pPlein char- ement de 1 de passagers. Deux cabines de'arrière restaient inoccupées.'étaient celles qui avaient éłté retenues pour le compte de Mr hommes de'avant pouà u· r, non sans quelque surprise, un passager,'œil à demi hébété, la déèmarche branlante, la téte ébou- les secondes et venait en titubant'asseoir sur une riffée, qui sortait du capot d dröme. Cè passager,'était Passepartout en personne. Voici ce qui était arrivé. Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçons avaient 8 · lit ré- enlevé Passepartout profondément endormi, et'avaient couché sur le servé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard, Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée fixe, se réveillait et luttait contre'action tupéfiante du narcotique. La pensee du devoir non accompli secouait sa torpeur. — EN OUATRE-VIN RS 123 ILlqu Ce vrog PP et se relevan nais toujours et irrésistiblement poussé pai tin II It( 1e, criant comme dans un réve: le Carn Carnahe/ Le paquebot était là fumant, prèt à partir. Passepartout'avait que quelques bas à faire. II'élança sur le Pont volant, il franchit la coupèe et tomba inanime avant, au moment où le Carnatie larguait ses a Quelques matelots, en gens habitu- bauvre garęon dans une e rE qu le lende mall 12 EN Ca⸗„ et ve nel elnes gorgèes les fraiches brises de la mer. Cet 1 1 9u nter Alr PUr le degr A 1 II leneCà 4 mb S IdEeES Et V PDA vVint pas sans Deiné. Mais, eniin, UI Sse rappel- les scènes de 14 V, 168s( d d Fix, la tabagie, ete. (Il est éEvide nt, se dit-il, quèe j ai Eté abominablement grisé! Què va dire Mr. Fogg? En tout cas, je'ai pas manquè le bateau, et'est le principal.„ Puis, songèeant à Fix: Pour celui-là, se dit-il,'espère bien quèe nous en sommes débarrassés, et quꝰi à pas 0sE, après ce qu'il'a Proposèé, nous suivre sur le C, c. Un inspe- le] ti Iti comi n n 3e Suls uUun assa Passepartout devait-il raconter ces choses à son maitre? Convenait-il de lu apprendre le role joué par Fix dans cette affaire? N. ferait-il pas mieux'atten dreè son arrivéé à Londres, POUr Iul dire qu'un agent de la POlice metropol taine'avait fil6 autour du monde, et Pour en rire avec lui? Oui, sans doute. En tout cas, question à examiner. Le plus pressé,'était de rejoindre Mr. Fogg et de lui faire agréer ses excuses Pour cette inqualifiable conduite. Passepartout se leva donc. La mer Etait houleuse, et le paquebot roulait fortement. Le digne garçœon, aux jambes peu solides encore, gagna tant bier que mal'arrière du navire. Sur le pont, il ne vit Personne qui ressemblät ni à son mattre, ni à Mrs. Aouda. Bon, fit-il, Mrs. Aouda est en- ore couchée à cette heure. Quant à Mr. Fogg, il aura trouvé quelque joueur de Whist. et suivant son habitude... Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg'y était pas. Pass- pal tout'avait qu'une chose à faire:'était de demander au purser quelle cabine —— —— — R 12⁴ LE TOUR DU MONDE occupait Mr. Fogg. Le purser lui répondit qu'il ne connaissait aucun passager de ce nom. (Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. II'agit'un gentleman, grand, froid, peu communicatif, accompagnèé'une jeune dame.. —Nous'avons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au surplus, voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.„ Passepartout consulta la liste.... Le nom de son maitre'y figurait pas. Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau. Ah cà! je suis bien sur le Carnatic?'éEcrig-Fil. — Oui, répondit le purser. — En éroute pour Vokohama? — Parfaitement. Passepartout avait eu un instant cette crainte de setre trompè de navire! Mais 'il Etait sur le Carnatic, il łtait certain que son maitre ne'y trouvait pas. Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil.'était un coup de foudre. Et, soudain, la lumière se fit en lui. IIl se rappela que lheure du départ du Carnatie avait&té avancée, qu'il devait prévenir son maitre, et qu'il ne Lavait pas fait! 'était doné sà faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ! Sa faute, oui, mais plus encore celle du traitre qui, pour le séparer de son maitre, pour retenir celui-ci à Hong-Kong, Pavait enivré! Car il comprit enfin la manouvre de'inspecteur de police. Et maintenant, Mr. Fogg, à coup suür ruiné, son pari perdu, arrèté, emprisonné peut-étre... Passepartout, à cette pensée,'arracha les cheveux. Ah! si jamais Fix lui tombait sous la main, quel règlement de comptes! Enfin, après le premier moment'accablement, Passepartout reprit son sang- froid et étudia la situation. Elle ètait peu enviable. Le Français se trouvait en route pour le Japon. Certain'y arriver, comment en reviendrait-il? Il avait la poche vide. Pas un shilling, pas un penny! Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient payés'avance. II avait done cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti.'il mangea et but pendant cette traversée, cela ne Saurait se décrire. IImangea pour son maitre, pour Mrs. Aouda et pour lui— meme. Il mangea comme si le Japon, où il allait aborder, eùt été un pays désert, dépourvu de toute substance comestible. Le 13, à la marèe du matin, le Carnatic entrait dans le port de Vokohama. Ce point est une relàche importante du Pacifique, où font escale tous les stea- mers employés au service de la poste eèt des voyageurs entre'Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les iles de la Malaisie. Vokohama est situèe dans la EN OQUATREVINGTS J0OURS 125⁵ baie meme de Veddo, à peu de distance de cette immense ville, Seconde capitale de'empire japonais, autrefois résidence du taikoun, du temps que cet empe— reur civil existait, et rivale de Meako, la grande cité qu'habite le mikado, empereur ecclésiastique, descendant des dieux. Le Carnatic vint se ranger au quai de Vokohama, près des jetées du port et des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires appartenant à toutes les nations. Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si curieus des Fils du Soleil. II'avait rien de mieux à faire que de prendre le hasard pour guide, et'aller à'aventure par les rues de la ville. Passepartout se trouva'abord dans une cité absolument européenne, avec des maisons à basses facades, ornées de vérandahs sous lesquelles se déve- loppaient'élégants péristyles, et qui couvrait de ses rues, de ses places, de ses docks, de ses entrepòts, tout'espace compris depuis le promontoire du Traité jusqu'à la rivière. Là, comme à Hong-Kong, comme à3 Calcutta, fourmillait un péle-méle de gens de toutes races, Américains, Anglais, Chinois, Hollandais, marchands préts à tout vendre et à tout acheter, au milieu desquels le Français se trouvait aussi łtranger que'il eüt été jeté au pays des Hottentots. ꝛassepartout avait bien une ressource:'était de se recommander près des agents consulaires français ou anglais établis à Vokohama; mais il lui répu— gnait de raconter son histoire, si intimement. melée à celle de son maitre, et avant'en venir là, il voulait avoir Epuisé toutes les autres chances. Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que le hasard Peut en rien servi, il entra dans la partie japonaise, décidé,'il le fallait, à pousser jusqu'à Veddo. Cette portion indigène de Vokohama est appelée Benten, du nom'une déesse de la mer, adorée sur les iles voisines. Là se voyaient'admirables allées de sapins et de cèdres, des portes sacrées'une architecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des roseaux, des temples abrités sous le cou— ert immense et meélancolique des cèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient les Prétres du bouddhisme et les sectateurs de la rel 1 d igion de Confucius, des rues interminables oͤd'on eüt pu reécueillir une moisson 'enfants au ſeint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on eüt dit découpés dans quelque paravent indigène, et qui se jouaient au milieu de ca-— niches à jambes courtes et de chats jaunäàtres, sans queue, très-ꝓaresseux et trèsscaressants. Dans les rues, ce'était que fourmillement, va-et-vient incessant: bonzes —— — —— 833 +13.ç151„„„ est autant eèestimece qu'elle est dédaign en Chine. Puis, des frè teurs, des pèlerins en longues robes, de simples civils, lisse et'un n'ébène, téte grosse, buste long, jambes gréles, taille peu Elevée, teint coloréè depuis les sombres nuances du cuivre jusqu'au blanc mat, mais j⸗ 5 ming— 85 IU ja me celui hinois, dont les Japonais diffèrent essentiellement. s, les palanquins, les chevaux, les porteurs, les brouettes de laque, les cangos v moelleux, véritables Ilitlères e 1 8 n vov:(C1 Uer, à petits de souliers de toil de sandales de p e Ou de soce f 8 f de 8 6 tUre D 8— I 6 II 6 1eE 1 1 Slel§S Semblent avolr emprunte aux Japon IlSeés. Passepartout se promena pendant quelques heures au miſieu de cette foul- bigarrée, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques, les bazars où 'entasse tout le clinquant de Porfévrerie japonaise, les&restaurations» ornées d anderoles et de bannières, dans 1 Squelles Iul Etait int 0 trer, et ces maisons deé thé où se boit à pleine tasse'eau chaude odorante, avec le liqueur tirée du riz en fermentation, et ces confortables tabagies où'on fume un tal très-fin, et non'opium, dont'usage est à peu près inconnu au Japon. Pa tout va les champs, au milieu des immenses 1 lui jetaient leurs dernières couleurs et leurs derniers parfums, des camélias éclatants, portés non plus sur des ar- brisse AUx, mais sur des arbre S, El, lans les encl0os de Dbambous, des cerisit TS, pruniers, des pommiers, que les indigènes cultivent pl fleurs que 1 leurs fruits, et que des mannequins grimacçants, des uniquets criards déf ele bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres vo- latiles voraces. Pas de cèdre majestueux qui'abritàt quelque grand aigle; pas de saule pleureur qui ne recouvrit de son feuillage quelque héron, méläncoli- quement perché sur une patte; enfin, partout des corneilles, des canards, des —— 0 1 X IgEx 1 ainsi, Passepartout aperçut quelques violettes entre les herbes: voilà mon souper.„ Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum. Pas de chance ly pensa--il. Certes,'honnèéte garcon avait, par prévision ˖ jeuné Vil avait pu avant de quitter le.— 900 1 80 1 1J7 8 lade, i se se n 3 R „5 6 ü ment re— 5 8 T 8 1 106 N mde 1 H lapon. 1 Se tl 6 ˖ ande de bouche 1 mae 0 X u de i sent Prèesque XCIuSIivement avec le Produit des Zlères. Us I du Ire Ontre fortunè bon cœur, et remit au lendemain le soin de Pourvoir à sa nourriture. 1 La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigène, et il erra dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les groupes de baladins xécuter leurs prestigieux exercices, et les astrologues en plein vent qui amas— saient la foule autou it la rade, Emaill Pechel f 0 10 1 Enfin 6 èrent. A Oule succed d vakou nines. Ces off irs magnifiques costumes d ur suite, ressemblaient à des ambassadeurs, et P t ré t, chaque tois qu'iI rene quelque patrouille łblouissante „Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour PEur Pel„ DANS LEOUEL LE NEZ DE PASSEPARTrOUT SALLONGE DEMESUnEuR in, Passepartout, éreinté, affamé, se dit qu'illf 1 Prix, et que le plus tot serait le mieux. Il avait bien c. vendre — —HfzZe—äU—é— 2222——2[ AF—-Ew LE TOUR DU MONDE Passepartout sortait affublé'une vieille robe japonaise.(Page 130.) saà montre, mais il fut plutöt mort de faim.'était alors le cas ou jamais, pour ce brave garçon,'utiliser la voix forte, sinon mélodieuse, dont la nature Pavait gratifié. IL savait quelques refrains de France et'Angleterre, et il résolut de les es— sayer. Les Japonais devaient certainement ètre amateurs de musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprécier les talents'un virtuose européen. Mais peut-ôtre était-il un peu matin pour organiser un concert, et les dilettanti, inopinément réveillés,'auraient Deut-ètre pas payé le chanteur en monnaie à'effigie du mikado. LE TOUR DU MONDE Passepartout se décida donc à attendre quelques heures; mais, tout en cheminant, il fit cette réflexion qu'il semblerait trop bien vétu pour un artiste ambulant, et'idée lui vint alors'échanger ses vétements contre une défroque ͤen harmonie avec sa position. Cet&change devait,'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immédiatement appliquer à satisfaire son appétit. Cette résolution prise, restait à'exécuter. Ce ne fut qu'après de longues re— cherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène, auquel il exposa sa demande. Lhabit europeen plut au brocanteur, et bientot Passepartout sortait affublé'une vieille robe japonaise et coiffé'une sortè de turban à cotes, dé- colorè sous laction du temps. Mais, en retour, quelques piécettes'argent réson- naient dans sa poche. B n, pensa--il, je me figurerai que nous sommes en carnaval1o Le premier soin de Passepartout, ainsi«japonaisé», fut'entrer dans une tea-house ↄ de modeste apparence, et là,'un reste de volaille et d. quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le diner serait encore un Ppro- blème à résoudre. Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il'agit de ne pas Je'ai plus la ressource de vendre cette défroque contre une zutre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont je ne garderai qu'un lamentable souvenir l9 Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour lAmérique. ILcomptait'offrir en qualité de cuisinier ou de domestique, ne demandant pour toute rẽtribution que le passage et la nourriture. Une fois à San Francisco, verrait à se tirer'affaire.'important,'était de traverser ces quatre mille sept cents milles du Pacifique qui'étendent entre le Japon et le Nouveau— Mondeé Passepartout,'étant point homme à laisser languir une idée, se dirigea vers le port de Vokohama. Mais à mesure qu'il'approchait des docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment où il en avait eu'idée, lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi aurait-on besoin'un cuisinier ou'un do— mestique à bord'un paquebot américain, et quelle confiance inspirerait-il, ffublé de la sorte? Quelles recommandations faire valoir? Quelles références indiquer? Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense affiche lu'une sorte de clown promenait dans les rues de Vokohama. Cette affiche Etait uinsi libellée en anglais: TROUPE JAPONAISE ACROBATIGUE DE 'HONORABLE WILLIAM BATULCAR DERNIERES REPRESENTATIONS Avant leur depart pour les Etats-Unis'Amẽrique DES LONGSSà—SNEZ-LONGSꝶ—¹NE Sous'invocation directe du dieu Tingou. Les Etats-Unis'&mèrique!'ecria Passepartout, voilà justement won affaire... Isuivit-homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientöt dans la ville japonaise. Un quart'heure plus tard, il'arrètait devant une vaste case, Jquèe COuron naient plusieurs faisceaux de banderoles, et dont les parois extérieures re Pré- sentaient, sans perspective, mais en couleurs violentes, toute une bande de jongleurs. 'était'établissement de Ilhonorable Batulcar, sorte de Barnum américain, directeur'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns, acrobates, équili— bristes, gymnastes, qui, suivant Paffiche, donnait ses dernières r6 Présentations avant de quitter'empire du Soleil pour les Etats de'Uni Passepartout entra sous ul PEristyle qui précédait la case, et demanda M Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne. „Que voulezvous? dit.il à Passepartout, qu'il prit'abord pour un indigène. — Avezvous besoin'un domestique? demanda Passepartout. — Un domestique,'écria le Barnum en caressant'épaisse barbiche grise qui foisonnait sous son menton,'en ai deux, obéissants, fideles, qui ne'ont jamais quitté, et qui me servent pour rien, à condition que je les nourrisse..... Et les voilà, ajouta-til en montrant ses deux bras robustes, sillonnés de veines grosses comme des cordes de contre-basse. — Ainsi, je ne puis vous étre bon à rien? —A rien. (— Diable! ca'aurait Pourtant fort convenu de partir avec vous. — Ah ca, dit Thonorable Batulcar, vous etes Japonais comme je suis un singe! Pourquoi donc étes-vous habillé de la sorte? — On'habille comme on peut! —Vrai, cela. Vous ètes un Francais, vous: ENOUATRE-VINCTS J0Ung. 131 ————————— ——)—————————————2— — ——— ———— ——„„%26; 132 LE TOUR DU MONDE — Qui, un Parisien de Paris. — Alors, vous devez savoir faire des grimaces? —Na foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité provoquer cette demande, nous autres Francais, nous savons faire des grimaces,'est vrai, mais 7 ux que les Américains! 1 —Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on exhibe des farceurs étrangers, et à'éètranger, des farceurs francais! — Ah! —Vous étes vigoureux,'ailleurs? — Surtout quand je sors de table. —Et vous savez chanter? — Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans quelques concerts de rue. — Mais savezvous chanter la tète en bas, avec une toupie tournantée sur la plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du pied droit? f les premiers exercices de Parbleu! répondit Passepartout, qui se rappelait son jeune àge. 'est que, voyez vous, tout est là!»répondit Ihonorable Batulcar. 'engagement fut conclu Jνet nunc. Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il Etait engagé pour tout faire dans la célèbre troupe japonaise.'était peu flatteur, mais avant huit jours il serait en route pour San Francisco. La représentation, annoncèe à grand fracas par Ihonorable Batulcar, devait commencer à trois heures, et bientöt les formidables instruments'un orchestre japonais, tambours et tamttams, tonnaient à la porte. On comprend bien que Passepartout'avait pu étudier un rôle, mais il devait préèter Pappui de ses so- des épaules dans le grand łxercice de la&grappe humaine» exéëcuté par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce« great attraction v de la représentation devait clore la série des exercices. Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case. Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants, Se Précipitaient sur les ẽtroites banquettes et dans les loges qui faisaient face à la scène. Les musi- ciens étaient rentrés à'intérieur, et Porchestre au complet, gongs, tamtams, cliquettes, flutes, tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur. Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les premiers E6quilibristes du monde.'un, EN QOQUATRE-VINGTS JOURS 133 armé de son éventail et de petits morceaux de papier, exécutait Lexercice si gracieux des papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée odorante de sa pipe, tracait rapidement dans'air une série de mots bleuàtres, qui formaiĩent un compliment à'adresse de'assemblée. Celui-ci jonglait avec des bougies allu- méẽs, qu'il éłteignit successivement quand elles passèrent devant ses lèvres, et qu'il ralluma'une à'autre sans interrompre un seul instant sa prestigieuse jon- glerie. Celui-là reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisem blables combinaisons; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient'animer 'une vie prapre dans leur interminable giration; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur des tranchauts sabre, sur des fils de fer, véritables cheveux tendus 'un côté de la scène à'autre; elles faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient des échelles de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques'un étrange caractère en combinant leurs tonalités diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles tournaient dans'air; ils les lancaient comme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaient toujours; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient encore,— jusqu'au moment où un ressort détendu les faisait'épanouir en gerbes'artifice! Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates et gymnastes de la troupe. Les tours de'échelle, de la perche, de la boule, des tonneaux, ete., furent exècutés avec une précision remarquable. Mais le principal attrait de la représentation était'exhibition de ces Longs Nez v, étonnants èquilibristes que 'Europe ne connait pas encore. Ces Longs- Nez forment une corporation particulière placée sous'invocation directe du dieu Tingou. Vétu comme des héros du moyen àge, ils portaient une splendide paire'ailes à leurs épaules. Mais ce qui les distinguait plus spécialement,'était ce long nez dont leur face était agrémentée, et surtout 'usage qu'ils en faisaient. Ces nez'éëtaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceuxlà verruqueux. Or,'était sur ces appendices, fixés'une facon solide, que 'OpEraient tous leurs exercices'équilibre. Une douzaine de ces sectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et leurs camarades vinrent'ébattre sur leurs nez, dressés comme des paratonnerres, sautant, voltigeant de celui-ci à celuidlà, et exécutant les tours les plus invraisemblables. Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le Char de Jag- gernaut v. Mais au lieu de former cette pyramide en prenant leurs épaules pour —————ů— — — 134 LE TOUR DU MONDE Doint'appui, les artistes de Thonorable Batulcar ne devaient'emmancher que par leur nez. Or,'un de ceux qui formaient la base du char avait quitté la troupe, et comme il suffisait'éètre vigoureux et adroit, Passepartout avait éte choisi POUI 10 remplacer. Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand— triste, souvenir de sa jeunesse— il eut endossé son costume du moyen àge, orné'ailes mu Itice lores, et qu'un nez de six pieds lui eùt été appliqué sur la face! Mais enfin, ce nez,'était son gagne-pain, et il en prit son parti. Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses collègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous'étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde section'équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisième'étagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne se touchaient que par leur pointe, un monument humail 'Eleva bientòt jusqu'aux frises du théàtre. Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de Porchestre écla— taient comme autant de tonnerres, quand la pyramide'ébranla,'équilibre se 11 f 7 1 1— 1 1 rompit, un des nez de la base vint à manquer, et le monument'écroula comme un chàteèau de cartes.. 'était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la galerie de droite, tombait aus pieds'un spectateur en'éècriant: Ah! mon maitre! mon maitre! VVon — NMoi! — Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garęon l.„ Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui'accompagnait, Passepartout'staient précipités par les couloirs au dehors de la case. Mais, Ià, ils trouvèrent Ilhonorable Batulcar, furieux, qu réclamait des dommages.-intéréts POUr la casse v. Phileas Fogg apaisa Ssa fureur en lui jetant une Poignéc de bank-notes. Et, à six heures et demie, au moment où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes ãuνσν t sur la face ce nea de six pieds qu'il'avait pas encore pu arracher de son visage! XXIV PENDANT LECUEL'ACCOMPLIT LAX TRAVERSFE DE'OCFAN PA0 IFIOURE. Ce qui était arrivé en vue de Shangai, on le comprend. Les signaux faits par la Tanhtadèrèe avaient été al lu paqu hama. Le capitaine, voyant un pavillor 1 8 t dirigé vers la petite goélette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant son passage au prix convenu, mettait dans à poche du patron John Bunsby einq cent cinquante livres(14,750 franc9. Puis Phonorable gentleman, Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, ſui avait aussitòt fait route pour Nagasaki et Vokohama. Arrivé le matin méme, 14 novembre, à'heure réglementaire, Phileas Fogg, laissant Fix aller à ses affaires,'était rendu à bord du Carnatic, et Ià il appre- nait, à la grande joĩe de Mrs. Abouda,— et peut-étre à la sienne, mais du moins Un'en laissa rien paraitre,— que le Français Passepartout était effectivement rivé la veille à Vokohama. Phileas Fog ſui devait repartir le soir méme pour San- 0, se mit mmédiatement à la recherche de son domestique. II'adre 8 en vain, aux gents consulaires fre et anglais, et, après avoir inutilement parcouru les rues de Vokohama, il désespérait de retrouver Passepartout, quand le hasard, u peut-ëtre une sorte de pressentiment, le fit entrer dans la case de Ihono- rable Batulcar. II'eut certes point reconnu son serviteur sous cet excentrique iccοα“;rement de héraut; mais celui-ci, dans sa position renversée, aperęut son maitre à la galerie. IIne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture de 'équilibre, et ce qui'ensuivit. Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche méme de Mrs. Aouda, qui lui raconta alors comment'était faite cette traversée de Hong-Kong à Vokohama, en compagnie'un sieur Fix, sur la goëlette la Tanftadére. Ku nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment'était pas venu de dire à son maitre ce qui'était passé entre'inspecteur de police et Iui. Aussi, dans Thistoire que Passepartout fit de ses aventures, il'accusa et'excusa seulement'avoir ètéè surpris par Livresse de'opium dans une tabagie de Vokohama. —— —— —— ch Suivis de Passepartout, les ailes au dos..,(Page 134.) Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre; puis il ouvrit à son do- mestique un crédit suffisant pour que celui-ci pùt se procurer à bord des habits Plus convenables. Et, en effet, une heure ne'était pas écoulée, que'honnéte garçon, ayant coupé son néz et rogné ses ailes,'avait plus rien en lui qui rap- pelat le sectateur du dieu Tingou. Le paquebot faisant la traversée de Vokohama à San-Francisco appartenait à la Compagnie du(Pacific Mail steam», et se nommait le Cenerdl- Grant.'était un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille cinqꝗ cents tonnes, bien aménagé et douè'une grande vitesse. Un énorme balancier'élevait et'abaissait succes- sivement au-dessus du pont; à'une de ses extrémités'articulait la tige'un EN QOQUATRE-VINGTS J0OURS 137 II faillit passer au travers.(Page 1AI.) piston, et à'autre celle'une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvement circulaire,'appliquait directement à'arbre des roues. Le Generai-Grant était gréé en trois-mäts goöblette, et il possédait une grande sur— face de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. A filer ses douze milles à Theure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingt et un jours pour tra- verser le Pacifique. Phileas Fogg était donc autorisé à ecroire que, rendu le 2 décembre à San-Francisco, il serait le 11 à New-Vork et le 20 à Londres,— gagnant ainsi de quelques heures cette date fatale du 21 décembre. Les passagers étaient assea nombreux à bord du stéeamer, des Anglais, beau— coup'Américains, une véritable éłmigration de coolies pour łAmèérique, et un 18 —— ———— —————— 138 LE TOUR DU MONDE certain nombre'officiers de'armée des Indes, qui utilisaient leur congè en faisant le tour du monde Pendant cette traversée il ne se produisit aucun incident nautique. Le pa- quebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte voilure, roulait peu. 'ocẽan Pacifique justifiait assea son nom. Mr. Fogg était aussi calme, aussi peu communicatif que'ordinaire. Sa jeune compagne se sentait de plus en plus attachée à cet homme par'autres liens que ceux de la reconnaissance. Cette silencĩieuse nature, si gẽnéreuse en somme,'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et'ëtait presque à son insu qu'elle se laissait aller à des sentiments lont'énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir'influence. En outre, Mrs. Aouda'intéressait prodigieusement aux projets du gentleman. Elle'inquiétait des contrariétés qui pouvaient compromettre le succòès du Souvent elle causait avec Passepartout, qui'était point sans lire entre les lignes dans le cœbůre de Mrs. Aouda. Ce brave garcon apait, maintenant, à 'égard de son maitre, la foi du charbonnier; il ne tarissait pas en éloges sur honnéteté, la générosité, le dévouement de Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aouda sur'issue du voyage, répétant que le plus difficile était fait, que 3 72 3 ues de la Chine et du Jar 1 A Lon Etait 80 le ces 1 antastiques de la Chine et du Japon, que'on retour— nait aux contrées civilisées, et enfin qu'un train de San-Francisco à New-Vork et un transatlantique de New-Vork à Londres suffiraient, sans doute, Poul achever cet impossible tour du monde dans les délais convenus. Neuf jours après avoir quitté Vokohama, Phileas Fogg avait exactement Par- couru la moitiè du globe terrestre. En effet, le Ceneral-Erant, le 23 novembre, passait au cent quati Vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans Phémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts jours mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, n avait employé cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à lépenser. Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitié route seulement«par la différence des méridiens,» il avait en réalité accompli plus des deux tiers du Parcours total. Quels détours forcés, en effet, de Londres Aden, dAden à Bombay, de Calcutta à Singapore, de Singapore à Vokohama! X suivre circulairement le cinquantième Parallèle, qui est celui de Londres, la distance'eùt été que de douze mille milles environ, tandis que Phileas Fogg Etait forcé, par les caprices des moyens de locomotion,'en Parcourir vingt-six mille dont il avait fait environ dix sept mille cinqꝗ cents, à cette date du 23 no- vembre. Mais maintenant la route était droite, et Fix'était Plus là pour y accu- muler les obstacles! EN QUATREVINGTS JOURS 139 que, ce 23 novembre, Passepartout é6prouva une grande joi le que'entété'était obstiné à garder'heure de Londres On se rappel fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les heures des pays ait. Ol tray„ce jour-là, bien qu'il ne'eùt jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva'accord avec les chronomètres du bord. Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien voulu savoil ce que Fix aurait pu dire,'il euͤt été présent. Ce coquin qui me racontait un tas'histoires sur les méridiens, sur le S0 sur la lune! répétait Pass Ppartout. Hein! ces 8 ns-là! Si on les écoutait, on feralt d la Delle norlogerle!'etàa 1 1 Ur Ou Hautre, I0 Ssoleil Se Ge f 6 Passepartout ignorait ceci:'est que si le cadran de sa montre eũt été divisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il'aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quand il était neuf heures du matin à bord, auraient indiqué neuf heures du soir,'est--dire la vingt et unième heure depuis minuit,— différence précisément égale à celle qui existe entre Londres et le cent quatre-vingtième méridien. Mais si Fix avait été capable'expliquer cet effet purement physique, Passe- partout, sans doute, eut été incapable, sinon de le comprendre, du moins de badmettre. Et en tout cas, si, par impossible, Il'inspecteur de police se fuͤt inopi- nément montré à bord en ce moment, il est probable que Passepartout, à bon 1 1 1 droit rancunier, eüt traité avec lui un sujet tout différent et'une toute autre 0 1 manière. Or, où était Fix en ce moment.. isément à bord du Ceneral-Crant. Fix était pré En effet, en arrivant à Vokohama,'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il comp tait retrouver dans la journée,'était immédiatement rendu chez le consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant après lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date,— mandat qui lui avait été expédié de Hong-Kong par ce méme Carnatic à bord duquel on le cropait. Qu'on juge du désappointement du détective! Le mandat devenait inutile! Le sieur Fogg avait quitté les possessions anglaises! Un acte'extradition Etait maintenant nécessaire pour'arréter! Soit! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat'est plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout'air de revenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je le suivrai jusque-là. Quant à Pargent, Dieu veuille qu'il en reste! Mais en voyages, en primes, en procès, en amendes, ——— 1 — ————— —ꝛ —[—-——-„-— —2222—N2-— — —— —2 140 LE TOUR DU MONDE en éléphant, en frais de toute sorte, mon homme a deéjà laissé plus de einq mille livres sur sa route. Après tout, la Banque est riche!v Son parti pris, il':embarqua aussitôt sur le General-Gvant., Il Etgit à bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. A Son extrème surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de héraut. Il se cacha aussitét dans sa cabine, afin'éviter une explication qui pouvait tout compromettre,— et, gràce au nombre des passagers, il comptait bien'étre point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour dà précisément il se trouva face à face avec lui sur'avant du navire. Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au grand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pour lui, il admi— nistra au malheureux inspecteur une voléèe superbe, qui dèmontra la haute supé- riorité de la boxe française sur la boxe anglaise. Quand Passepartout eut fini, il se trouva plus calme et comme soulagé. Fix se releva, en assez mauvais état, et. regardant son adversaire, il lui dit froidement: Est-ce fin — Oui, pour'instant. — Alors venez me Parler. Qee — Dans'intérèet de votre maitre.» Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit linspecteur de police, et tous deux'assirent à'avant du steamer. Vous'avez rossé, dit Fix. Bien. A présent, éłcoutez-moi. Jusqu'ici'ai été Padversaire de monsieur Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu. — Enfin!'écria Passepartout, vous le croyez un honnète homme? —Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin... Chut! ne bougez pas et laisseꝝ-moi dire. Tant que monsieur Fogg a été sur les Possèessions anglaises, Jai eu intéret à le retenir en attendant un mandat'arrestation. Pai tout fait pour cela. Jai lancè contre lui les Prètres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé de votre maitre, je lui ai fait manquer le paquebot de Voko- hama...„ Passepartout écoutait, les poings fermés. Maintenant, reprit Fix, monsieur Fogg semble retourner en Angleterre? Soit, je le suivrai. Mais, désormais, e mettrai à écarter les obstacles de sa route autant de soin et de zᷣle que'en ai mis jusqu'ici à les accumuler. Vous le voyer, mon jeu est changé, et il est changé parce que mon intérèt le veut. EN QUATRE-VINGTS J0OURS. Jajoute que votre intérét est pareil au mien, car'est en Angleterre seulement que vous saurez si vous ètes au service'un eriminel ou'un honnète homme!v Passepartout avait très-attentivement écouté Fix, et il fut convaincu que Fix parlait avec une entière bonne foi. Sommes-nous amis? demanda Fikx. — Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice'inven- taire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords le cou — Convenu,» dit tranquillement'inspecteur de police. Onze jours après, le 3 décembre, le General-Grant entrait dans la baie de la Porte-'Or et arrivait à San-Francis Mr. J ˖ en g8 icore ni gagné ni perdu un seul jour. XXV oο LOοN], DONXE UN LECER APEROU DR sAN-FRANCISsco, uu J0Un Df MERETING. Il Etait sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout prirent pied sur le continent américain,— si toutefois on peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent. Ces quais, montant et descendant avec la marée, facilitent le chargement et le déchargement des navires. Là'em- bossent les clippers de toutes dimensions, les steamers de toutes nationalités, et ces steam-boats à plusieurs étages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents. Là'entassent aussi les produits'un commerce qui'étend au Mexique, au Pérou, au Chili, au Brésil, à IEurope, à IAsie, à toutes les Ies de 'océan Pacifique. Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avait cru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux du plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher était vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de la facon dont il avait«pris pied v sur le nouveau continent,'honnète garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles. Mr. Fogg, auss-töt débarqué,'informa de Theure à laquelle partait le premier ————— ——— —— —22 W ——— ———— — — 8 ——— ———=-=-— 142 LE TOUR DU MONDE train pour New-Vork.'était à six heures du soir. Mr. Fogg avait donc journée entière à dépenser dans la capitale californienne. II fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et paur lui. Passepartout monta sur le siége, et le véhicule, à trois dollars la course, se dirigea vers International-Hötel. De la place élevée qu'il occupait, Passèepartout observait avec curiosité la grande ville américaine: larges rues, maisons basses bien alignées, églises et temples'un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en briques; dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, cars»de tramways, et sur les trottoirs encombrés, non-seulement des Américains et des Européens, mais aussi des Chinois et des Indiens,— enfin de quoi composer une population de plus de deux cent mille habitants Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. II en était encore à la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et des assassins, accourus à la conquète des pépites, immense capharnaüm de tous les déclassés, où'on jouait la poudre'or, un revolver'une main et un couteau de Pautre. Mais«ce beau temps» Etait passé. San-Francisco présentait'aspect'une grande ville commerçante. La haute tour de'höôtel de ville, où veillent les guet- teurs, dominait tout cet ensemble de rues et'avenues, se coupant à angles droits, entre lesquels'épanouissaient des squares verdoyants, puis une ville chinoise qui semblait avoir été importée du Céleste Empire dans une boſte à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la mode des coureurs de placers, plus'Indiens emplumés, mais des chapeaux de soie et des habits noins, que portaient un grand nombre de gentlemen doués'une activité dévo- rantèe. Certaines rues, entre autres Montgommery-street,— le Régent-street de Londres, le boulevard des Italiens de Paris, le Broadway de NewVork,— Etaient bordées de magasins splendides, qui offraient à leur étalage les produits du monde entier. 1 ſue Passepartout arriva à International-Hotel, il ne lui semblait pas qu'il eùt quitté'Angleterre. Le rez-de-chaussée de'hôtel était occupé par un immense« barl», sorte de buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe aux huitres, biscuit et chester,'y débitaient sans que le consommateur eut à délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraichir, Cela parut dtrès-américain và Passepartout confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda'instal- Le restaurant de Ihötel ét lèrent devant une table eét furent abondamment servis dans des Plats lilliputiens des nègres du plus beau noir. EN OUATRE-VINGTS JOURS KPpres déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta! hötel pour Sse rendre aux bureaux du consul anglais afin'y faire viser son passepOI t. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pas prudent'acheter quelques dou- zaines de carabines Enfield ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de Pawnies, qui arrétent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr. Fogg répondit que'était là une précaution in tile, mais il le laissa libre'agir comme il lui conviendrait. P se dirigea vers les eaux de'agent consulaire. Phileas Fogg'avait pas fait deux ce pas que,« par le plus grand des hasards,„ ncontrait Fix.'inspecteur se montra extréèmement surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversèe du Pacifique, et ils ne'étaient pas rencontrés à bord! En tout cas, Fix ne pouvait ètre qu'honorè de revoir le gentleman auquel il devait tant, et, ses affaires le rappelant en Europ- il serait enchanté de poursuivre son voyage en une si agréèable compagnie. Mr. Fogg répondit que Ihonneur serait pour lui, et Fix— qui tenait à ne point le perdre de vue— lui demanda la permission de visiter avec lui cette curieuse ville de San-Francisco. Ce qui fut accordé. Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flanant par les rues. IIs se trou— vorent bientõt dans Montgommerystreet, où'afflu du populaire était norme. Sur les trottoirs, a ilieu de la chaussée, sur les 1 des tran„malgré le passage incessant des coaches et mi ues, aux fenétres de toutes les maisons, et mème jusquees ts, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient au milieu des groupes. Des bannières et des banderoles flottaient au vent. Des cris éclataient de toutes parts Hurrah pour Kamerfield! — Hurrah pour Mandiboy!v 'était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il communiqua son idée à Mr. Fogg, en ajoutant: Nous ferons peut-ètre bien, monsieur, de ne point nous mèler à cette cohue. Il'y a que de mauvais coups à recevoir. — En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour étre poli- tiques,'en sont pas moins des coups de poing! Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voir sans étre pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirent place sur palier Supérieui mescalier que desservait une terrasse, située er tre-haut de Mongommery-street. Devant eux, de'autre cotè de la rue, entre le wharf'un — — R D — — ——— — ————— 144 LE TOUR DU MONDE H Si Fix, par dèvouement,'eüt recu le coup..,(Page 146.) marchand de charbon et le magasin'un négociant en pétrole, se développait un large bureau en plein vent, vers lequel les divers courants de la foule Sem blaient converger. Et maintenant, pourquoi ce meeting? A quelle occasion se tenait-il? Phileas Fogg'ignorait absolument.'agissait-il de la nomination'un haut fonction- naire militaire ou civil,'un gouverneur dEtat ou'un membre du Congrès? II otait permis de le conjecturer, à voir Panimation extraordinaire qui passionnait Io ville. En ce moment, un mouvement considérable se produisit dans la foule. Toutes les mains étaient en Pair. Quelques-unes, solidement fermées, semblaient se EN OUATRE-VINGTS J0OURS. 145 tettttR Les draps étaient blancs.(Page 150.) lever et'abattre rapidement au milieu des cris,— manière énergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient la masse qui refluait. Les ban- nières oscillaient, disparaissaient un instant et repa aissaient en loques. Les ondulations de la houle se propageaient jusqu'à Fescalier, tandis que toutes les tetes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement remuèe par un grain Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue'œil, et la plupart sem- blaient avoir perdu de leur hauteur normale. CC'est&videmment un meeting, dit Fix, et la question qui'a provoqué doit etre palpitante. Je ne serais point étonnè qu'il fut encore question de Taflaire de PAlabama, bien qu'elle soit rèsolue. 19 LE TOUR DU MONDE — Peut-étre, répondit simplement Mr. Fogg. —FEn tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence'un de'autro, Thonorable Kamerfield et'honorable Mandiboy. 5 Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scne tu- multueuse, et Fix allait demander à'un de ses voisins la raison de cette effer- vescence populaire, quand un mouvement plus accusé se prononca. Les hurrahs, agrémentés'injures, redoublèrent. La hampe des bannières se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poings partout. Du haut des voitures arrétées, et des omnibus enrayés dans leur course,'échangeaient force horions. Tou servait de projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans'air des trajectoires très tendues, et il Sembla mème que quelques revolvers mélaient aux vociféra- tions de la foule leurs détonations nationales. La cohue se rapprocha de'escalier et refluà sur les premières marches. 'un des partis était&videmment repoussé, sans que les simples spectateurs Pussent reconnaitre si Tavantage restait à Mandiboy ou à Kamerfleld. Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce que« Son homme p reçüt un mauvais coup ou se fit une mauvaise affaire.'il est ques- tion de'Angleterre dans tout ceci et qu'on nous reconnaisse, nous serons fort compromis dans la bagarre! — Un citoyen anglais....„ répondit Phileas Fogg. Mais le gentleman ne put achever sa Phrase. Derrière lui, de cette terrasse qui précédait escalier, partirent des hurlements 6pouvantables. On criait: „Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!v'était une troupe'électeurs qui arri- vait à la rescousse, prenant en flanc les Partisans de Kamerfield. Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. II Etait trop tard Pour'échapper. Ce torrent'hommes, armés de cannes plombèes et de casse- téte, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix, en préservant la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr. Fogg, non moins flegmatique que'habi- tude, voulut se défendre avec ces armes naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais inutilement. Un Enorme gaillard à barbichę rouge, au teint coloré, large'épaules, qui paraissait ètre le chef de la bande, leva son formidable poing sur Mr. Fogg, et il eùt fort endommägé le gentleman, si Fix, par dèvouement,'eùt recu le coup à sa place. Une énorme bosse se développa instantanément sous le chapeau de soie du détective, transformé en simple toque. Vankee] dit Mr. Fogg, en lancant à son adversaire un regard de profond mépris. EN OQUATRE-VINGTS JOURS 12¹ man!! répondit Lautre —Nous nous retrouverons! — Quand il vous plaira. —Votre nom? — Phileas Fogg. Le võtre? —Le colonel Stamp W. Proctor. v Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les habits déchi rés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de voyage'était séparé en deux parties inégales, et son pantalon reéssemblait à ces culottes dont certains Indiens— affaire de mode ese vétent qu'après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en somme, Mrs. Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en Etait pour son coup de poing Merci, dit Mr. Fogg à'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la foule. — ll'y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez. — Où? — Chez un marchand de conſection. v En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et de Fix Etaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy. Une heure après, ils étaient convenablement vétus et coiffés. Puis ils revinrent à International-Höôtel. Là, Passepartout attendait son maitre, armé'une demi-douzaine de rev- vers-Ppoignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il apercut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front'obscurcit. Mais Mrs. Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui'était passé, Passepartout se rasséréna. Evidemment Fix'était plus un ennemi,'était un allié. Il tenait sa parole Le diner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare les voya- geurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit à Fix: (Vous'avez pas revu ce colonel Proctor? —Non, répondit Fix. —le reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas Fogg lne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laissät traiter de cette facon. v 'inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg Etait de cette race'Anglais qui,'ils ne tolèrent pas le duel chez eux, se battent à'étran ger, quand il'agit de soutenir leur honneur. Asix beures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et trouvaient le train prét à partir 148 LE TOUR DU MONDE „ Au moment où Mr. Fogg allait'embarquer, il avisa un employé, rejoignant: Mon ami, Francisco? lui dit-il,'y--il pas eu quelques troubles aujourd'hui à San- —'était un meèeting, monsieur, 1. pondit'employé. — Cependant,'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues. — Is'agissait simplement'un meeting organise pour une élection. —'Election'un général en chef, sans doute? demanda Mr. Fogg. — Non, monsieur,'un juge de paix. Sur cette rẽponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit à toute vapeèur. LE TRAIN EXPRESS Di IEMIN DE FER DU P CIFIOUE. 6O ean to Ocean„— ainsi disent les Américains,— et ces trois mots devraient etre la dénomination générale du grand trunk v, qui traverse les Etats-Unis'Amérique dans leu eur plus grande lergeur. Mais. en réalité, le Pacific railroad„ se divise en deux parties distinctes: Central Paciff entre San-Francisco et Odgen, et Union Pacific entre Ogd- net Omaha. Là se raccordent inq lignes distinctes, qui mettent Omaha en iréquente avec New-Vorl IK. New-Vork et SanFrancisco sont donc présentement réunis par un ruban de métal 1 terrompu qui ne mesure pas moins de trois mille Sept cent quatre- Vingt-six milles. Entre Omaha et 1 Pacifique, le chemin de fer fran- hit une contrèe encore fréquentée par les Indiens et les fauves,— vaste étendue de ter- ritoire que les Mormons commencèremt à coloniser vers 1845. après qu'ils eurent Eté chassés de LIllinois. Autrefois, dans les circonstances les Plus favorables, on employait six mois Pour aller de New-Vork à San-Francisco. Maintenant., on met sept jours. 'est en 1862 que, malgré'opposition des députés du Sud, qui voulaient une ligne plus méridionale, le tracè du rail-road fut arrètè entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le Président Lincoln, de si regrettée EN QOQUATRE- VINGTS J0OURS. 149 mémoire, fixa luimeme, dans'Etat de Nebraska, à la ville'Omaha, la téte de ligne du nouveau réseau. Les travaux furent aussitöt commencés et poursuivis avec cette activité américaine, qui'est ni paperassière ni bureaucratique. La rapidité de la main-'œανvre ne devait nuire en aucune facon à la bonne exé- cution du chemin. Dans la prairie, on avançait à raison'un mille et demi par jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les rails du len- demain, et courait à leur surface au fur et à mesure qu'ils étaient pos Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours, dans les Etats de Iowa, du Kansas, Col 10 et de'Oreg En ttant Omaha, i longe la ri hure de la branche du nord E 5 Sterraius de Laramie et les monta- gnes Wahsatcl nt e lac Salé, arrive à Lake-Salt-City, la capitale des Mormons,'enfonce dans la vallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de Cédar et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra-Nevada, et redes- cend par Sacramento jusqu'au Pacifique, sans que ce tracéè dépasse en pente cent douze pieds par mille, mème dans la traversée des montagnes Rocheuses. Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en sept jours, et qui allait permettre à Ihonorable Phileas Fogg— il'espérait du moins— de prendre, le 11, à New-Vork, le paquebot de Liverpool. Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus qui reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, lont nobil et 'attaqi rbes d tit raye X Tint t d partiments: deux files de sié'ges, disposés de chaque còté, perpendiculairemer'axe et entre lesquels était réservé un passage conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient entre elles par des passerelles, et les voyageurs pou— vaient circuler'une extrémité à'autre du convoi, qui mettait à leur disposition des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des wagons à cafés. II'y manquait que des wagons-théàtres. Mais il y en aura un jour. Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de comes- tibles, de cigares, qui ne nanquaient point de chalands. Les voyageurs étaient partis de la station'Oakland à six heures du soir. Il faisait déjà nuit,— une nuit froide, sombre, avec un ciel couvert dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige. Le train ne marchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des arréts, il ne parcourait pas plus ———— ——-b MONDE de vingt milles à Iheure, vitesse qui devait, cependant, lui permettre d hir les Etats-Unis dans temps réglementaires On causait peu dans le wagon.'ailleurs, le sommeil allait bientôt gagn les voyageurs. Passepa Se trouvait placé auprès de'inspecteur de poli- us il ne lui parlait pas. Depuis les derniers éłvEnements, leurs relations'étaient notablement refroidies. Plus de sympathie, plus'intimité. Fix'avait rien changé à sa manière'étre, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extréème réserve, prèt au moindre soupeon à étrangler son an Une heure après le départ du train, la neige tomba,— neige fine, qui ne pou- vait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On'apercevait plus à travers les fenétres qu'une immense nappe blanche, sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive paraissait grisätre. A huit heures, un stewart„entra dans le wagon et annonça aux voyageurs que'heure du coucher était sonnéèe. Ce wagon était un«slèeping-car», qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir. Les dossiers des banes se re plièrent, des couchettes soigneusement paquetées se déroulèrent par un systèm 81 t improvisées ſuelques instants, et chaque voya- Spos deéfen- regard liscret. Les draps étaient blancs, les oreillers x. Un'y avaiĩt plus qu'à se coucher et à dormir,— ce que chacun fit, comme'il se fut trouvé dans la cabine confortable'un paquebot,— per que le train filait à toute vapeur à travers IEEtat de Californie. Dans cette portion du territoire qui'ètend entre San Francisco et Sacramento, le sol est Deèu a- cidenté. Cette Päartle du chemin de fer, sous le nom deèe«Central Pacific road v, prit'abord Sacramento pour point de départ, et'avanea vers Lest à la rencontre de celui qui partait'omaha. De San-Francisco à la capi— tale de la Californie, la ligne courait directement au nord-est, en longeant Ame rican- river, qui se jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entre ces deux importantes cités furent franchis en six heures, et vers minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurs passèrent à Sacramento. IIs ne virent dond rien de cette ville considérable, siéöge de la législature de IEtat de Californie, ni ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hotels splendides, ni ses squares, ni ses temples. En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations de June- tion, de Roclin,'Kuburn et de Colfas,'engagea dans le massif de la Sierra- Nevada. II Etait sept beures du matin quand fut traversée la station de Cisco. Une heure après, le dortoir était redevenu un wagon ordinaire, et les voyageurs ux flancs de la montagne, là suspendu au-dessus des précipices, évitant les ö s brusques par des courbes audacieuses,'èlancant dans des gorges étroites Ul81 8 jue'on devait croire sans issues. La locomotive, étincelante comme une chäàsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa cloche argentée, son «chasse-vache„, qui'étendait comme un éperon, mélait ses sifflements et ses mugissements à ceux des torrents et des cascades, et tordait fumée à noire ramure des sapins. Peu ou point de tunnels, ni de ponts sur le parcours. Le raib-road contournait le flane des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne droite le plus court che- min'un point à un autre, et ne violentant pas la nature. vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dans IEtat de Neèvada, suivant toujours la direction du nord-est.& midi, il quittait Rer où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner Depuis ce point, la voie ferrèe, cotoyant Humboldt-river,'éèleva pendant juelques milles le nord, en suivant son cours. Puis elle'infléchit vers est, et ne des plus quitter l cours'eau avant davoir tteint les Humboldt- Ranges, donnent naissance, presque à Pextrémit 6E 01 I confortablement assis, regardaient le paysage variè qui pas Sous leurs veux. vastes prairies, montagnes se profilant à Thorizon, reeks» roulant leurs eaux écumeuses. Parfois, un grand troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent souvent un insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs pressés, au travers du rail-road. La locomotive est alors forcëe de'arrèter et'attendre que la voie soit redevenue libre. Ce fut mème ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du soir, un troupeau de dix à douze mille tètes barra le rail-road. La machine, après avoir modéré sa vitesse, essaya'engager son éEperon dans le flanc de'im- mense colonne, mais elle dut'arréter devant'impénétrable masse. On voyait ces ruminants— ces buffalos, comme les appellent impropre- ment les Américains— marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois des beuglements formidables. IIls avaient une taille supérieure à celle des tau- LE TOUR DU MONDE Un troupeau de dix à douze mille tètes barra le rail-road.(Page 151.) reaux'Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes écartées à la base, la téte, le cou et les Epaules recouverts'une crinière à longs poils. II ne fallait pas songer à arréter cette migration. Quand les bisons ont adopté une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifier leur marche.'est un torrent de chair vivante qu'aucune digue ne saurait contenir. Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux spec- tacle. Mais celui qui devait étre le plus pressé de tous, Phileas Fogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu'il plüt aux buffles de Iui livrer passage. Passepartout était furieux du retard que causait cette agglo- EN QUATRE-VINGTS JOURS NJ 0 1 0 Et vous, mon fidèle!(Page 157.) mération'animaux. II eùt voulu décharger contre eux son arsenal de revol- vers. «Quel paysl'écria--il! De simples bœufs qui arrétent des trains, et qui 'en vont là, processionnellement, sans plus se hàter que'ils ne génaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr. Fogg avait prévu ce contre- temps dans son programme! Et ce mécanicien qui'ose pas lancer sa machine à travers ce bétail encombrantly Le mécanicien'avait point tenté de renverser Pobstacle, et il avait pru— demment agi. II eùt éłcrasé sans doute les premiers buffles attaqués par'épe- ron de la locomotive; mais, si puissante qu'elle fut, la machine eùt étéè arrétée 20 — 15⁴ LE TOUR DU MONDE bientòt, un déraillement se serait inévitablement produit, et le train füt resté en détresse. Le mieux était donc'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner le temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé des bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu'à la nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de Ihorizon du sud. Iétait donc huit heures, quand le train franchit les défilés des Humboldt- Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pénétra sur le territoire de'Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des Mormons. XXVII DANS LECUEL PASSEPARTOUT surr, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES 4'HEURE, UN couRs'HISTOIRR MORUONE. bendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un espace de cinquante milles environ; puis il remonta'autant vers le nord-est, en'ap- prochant du grand lac Salé. Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre Pair sur les pàsserelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait plus. Le disque du soleil, klargi par les brumes, apparaissait comme une énorme pièce'or, et Passepartout Soααοοάpait à en calculer la valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail par“apparition'un personnage assez étrange. Ce personnage, qui avait pris le train à la station'Elko, était un homme de haute taille, très hrun, moustaches noires, bas noirs, chapeau de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau de chien. On eüt dit un révèrend. II allait'une extrémité du train à'autre, et, sur la portière de chaque wagon, il collait avec des pains à cacheter une notice écrite à la main. Passepartout'approcha et lut sur une de ces notices que Thonorable delder William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence sur le train ne 48, ferait, de 11 heures à midi, dans le car no 117, une conférence sur le Mormonisme,— invitant à'entendre tous les gentlemen soucieux de'instruire touchant les mystères de la religion des&Saints des derniers joursv. EN QGQUATRE-VINGTS JOURS 155 «Certes,'irai,»se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du Mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone. La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une centaine le voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par'appat de la confé- rence, occupaient à onze heures les banquettes du car no 117. Passepartout ſigurait au premier rang des fidèles. Ni son maitre, ni Fix'avaient cru devoir se déranger. Alheure dite,'elder William Hitch se leva, et'une voix assez irritée, comme 'eüt été contredit'avance, il'éEcria: (Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hyram est un martyr, et que les persécutions du gouvernement de IUnion contre les prophètes vont faire éEgalement un martyr de Brigham Voung! Qui oserait soutenir le con- traire 2 Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont Pexaltation con- trastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute, sa colère Sexpliquait par ce fait que le Mormonisme était actuellement soumis à de dures 6preuves. Et, en effet, le gouvernement des Etats-Unis venait, non sans peine, de réduire ces fanatiques indépendants. Il'était rendu maitre de IUtah, et'avait soumis aux lois de'Union, après avoir emprisonné Brighham Voung, accusé de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redot blaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils rèsistaient par la parole aux Prétentions du Congreès. On le voit,'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'en chemin de fer. Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa voix et la violence de ses gestes, Thistoire du Mormonisme, depuis les temps bibliques: «comment, dans Israbl, un prophète mormon de la tribu de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les légua à son fils Morom; comment, bien des siècles plus tard, une traduction de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut faite par Joseph Smyth junior, fermier de EEtat de Vermont, qui 5e révéla comme prophète mystique en 1825; comment, enfin, un messager céleste lui apparut dans une forèt lumineuse et lui remit les annales du Sei- gneur. En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon; mais William Hitch, continuant, raconta comment Smyth junior, réunissant son père, ses deux frères et quelques dis- ciples, fonda la religion des Saints des derniers jours,— religion qui, adoptèe 156 LE TOUR DU MONDE non- seulement en Amérique, mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidèles des artisans et aussi nombre de gens exercant des pro- fessions libérales; comment une colonie fut fondée dans'Ohio; comment un temple fut élevé au prix de deux cent mille dollars et une ville batie à Kirkland; comment Smyth devint un audacieux banquier et recut'un simple montreur de momies un papyrus contenant un récit éerit de la main'&braham et autres célèbres Egyptiens.„ Cette narration devenant un peu 1ongue, ies rangs des auditeurs'éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que'une vingtaine de personnes. Mais'elder, sans'inquiéter de cette désertion, raconta avec détails cmme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837; comme quoi ses actionnaires ruinés 'enduisirent de goudron et le roulèrent dans la plume; comme quoi on le re- trouva, plus honorable et plus honoré que jamais, quelques années après, à Indé- pendance, dans le Missouri, et chef'une communauté florissante, qui ne comp- tait pas moins de trois mille disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuir dans le Far-West américain. Dix auditeurs étaient ene, et parn XThonnète Passepartout, qui écou- tait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il appi omment, après de longues persécutions, Smyth reparut dans IIIIlinois et fonda en 1839, sur les bords du Mississipi, Nauvoo-la-Belle, dont la population'éleva jusqu'à vingt-cinq mille ames; comment Smyth en devint le maire, le juge suprème et le général en chef; comment, en 1843, il posa sa candidature à la présidence des Etats-Unis, et comment enfin, attiré dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en prison et assassinéè par une bande'hommes masqués.» 1 En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappela que, deux ans après'assassinat de Smyth, son successeur, le prophète inspiré, Brigham Voung, imt Nauvoo, vint'établir aux bords du lac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au milieu de cette contrée fertile, sur le chemin des émigrants qui traversaient'Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colo- nie, gràce aux prineipes polygames du Mormonisme, prit une extension énorme. Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrès'est exercèe contre nous! pourquoi les soldats de'Union ont foulé le sol de'Utah! pourquoi notre chef, le prophète Brigham Voung, àa été emprisonné au möpris de toute justice! Céderons-nous à la force? Jamais! Chassés du Vermont, chassés de LIllinois, chassés de'Ohio, chassés du Missouri, chassés de'Utah, nous re- trouverons encore quelque territoire indépendant où nous planterons notre EN OUATRE-VINGITS J0URS. 157 tente... Et vous, mon fidèle, ajouta'eider en fixant sur son unique auditeur des regards courroucés, planterez vous la votre à'ombre de notre drapeau? Non,» répondit bravement Passepartout, qui'enfuit à son tour, laissant rénergumène précher dans le désert. Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et, vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac Salé. De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre,'aspect de cette mer intérieure, qui porte auss le nom de mer Morte et dans laquelle se jette un Jourdain'&merique. Lac admi rable, encadré de belles ro hes sauvages, à larges assises, ene roùtées de Sel blanc, superbe napp u qui couvrait autrefois un espace plus considérable; mais avec le temps, ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa superficie en accroissant sa profondeur. Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de trente- cinq, est situè trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Bien différent du lac Asphaltite, dont la dépression accuse douze cents pieds au-dessous, sa salure est Considérable, et ses eaux tiennent en dissolution le quart de leur poids de ma- tière solide. Leur pesanteur spécifique est de 1170, celle de'eau distillée étant 1000. Aussi les poissons'y peuvent vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber et autres creeks, Y périssent bientot; mais il'est pas vrai que la densité de ses eaux soit telle qu'un homme'y puisse plonger. Autour du! campagne était admirablement cultivèe, cai 8 'entend travaux de la terre: des ranchos rrals pour les maux domestiques, des champs de blé, de mais, de sorgho, des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquets'acacias et'euphorbes, tel eüt été'aspect de cette contrée, six mois plus tard; mais en ce mome nt le sol disparaissait sous une mince couche de neige, qui le poudrait légèrement. A deux heures, les voyageurs descendaient à la station'Ogden. Le train ne devant repartir qu'à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des Saints par le petit embranche- ment qui se dẽtache de la station'Ogden. Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument américaine et, comme telle, bätie sur le pati toutes les villes de'Union, vastes échiquiers à longues lignes froides, avec&la tristesse lugubre des angles droits», suivant Pexpression de Victor Hugo. Le fondateui de la Cité des Saints ne pouvait Echapper à ce besoin de symétrie qui distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, où les hommes ne sont certainement pas à la hauteur des institutions, tout se fait ccarréèment v, les villes, les maisons et les sottises. 158 LE TOUR DU MONDE A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la cité, batie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations des monts Wahsatch. Ils V remarquèrent peu ou point'églises, mais, comme monuments, la maison du prophète, la Court-house et'arsenal; puis, des maisons de briques bleuàtres avec verandahs et galeries, entourées de jardins, bordées'acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur'argile et de cailloux, construit er 1853, ceignait la ville. Dans la principale rue, où se tient le marché,'élevaient quelques hôtels ornés de pavillons, et entre autres Lake-Salthouse. Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent Das la cité fort peuplée. Les rues étaient presque désertes,— sauf toutefois la partie du Temple, qu'ils'attei- gnirent qu'après avoir traversé plusieurs quartiers entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui explique par la composition singulière des ménages mormons. Il ne faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de'Utah qui tiennent surtout à ètre épousées, car, suivant la religion du pays, le ciel mormon'admet point à la Possession de ses béatitudes les lu sexe féminin. Ces pauvres créatures ne Daraissaient ni aisées, ni cElibataires heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute, portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une capuche ou un chäle fort modeste. Les autres'étaient vètues que'indienne. Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait pas sans un certain effroĩ ces Mormones chargées de faire à Plusieurs le bonheur'un seul Mormon. Dans son bon sens,'était le mari qu'il plaignait surtout. Cela lui parais- sait terrible'avoir à guider tant de dames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les conduire ainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette Derspective de les y retrouver pour Péternité en compagnie du glorieux Smyth, qui devait faire Pornement de ce lieu de deélices. Décidément, il ne se sentait Pas la vocation, et il trouvait— peut-étre'abusait-il en ceci— que les citoyennes de Creat-Lake-City jetaient sur sa Ppersonne des regards un peu inquiétants. Très-heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se pro- longer, A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se retrouvaient à la gare et reprenaient place dans leurs wagons. Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment où les roues motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commencaient à imprimer au train quelque vitesse, ces cris:«Arrétez! arretez!„ retentirent. On'arrète pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces cris était Evidemment un Mormon attardé. II courait à perdre haleine. Heureuse- EN OQUATRE-VINGTS J0URS. 159 ment pour lui, la gare'avait ni portes ni barrières. II'élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernière voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon. Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette gymnasti- que, vint contempler ce retardataire, auquel il'intéressa vivement, quand il apprit que ce citoyen de IUtah'avait ainsi pris la fuite qu'à la suite'une scène de ménage. Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul,— et à la facon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine au moins. «Une, monsieur! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et'était assez! XXVIII DANS LEOUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE LA RAISON. Le train, Uittant Great-Salt-Lake et l⸗ tion'Ogden,'éleva pendant 1 une heure vers le nord, jusqu'à Veberriver, ayant fran- hi neuf cents milles en- viron depuis San Francisco.& partir de ce point, il reprit la direction de Lest à travers le massif accidenté des monts Wahsatch.'est dans cette partie du ter- ritoire, comprise entre ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les ingénieurs américains ont Eté aux prises avec les plus sérieuses difficultés. Aussi, dans ce parcours, Ia subvention du gouvernement de'Union 'est-elle&levèe à quarante-huit mille dollars par mille, tandis qu'elle'ëtait que de seize mille dollars en plaine; mais les ingénieurs, ainsi qu'il a été dit,'ont pas violenté la nature, ils ont rusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été percè dans tout le pareours du rail-road. 'était au lac Salé mèéme que le tracé avait atteint jusqu'alors sa plus haute cote'altitude. Depuis ce point, son profil dècrivait une courbe très-allongée, Sabaissant vers la vallée du Bitter-ereek, pour remonter jusqu'au point de par- tage des eaux entre PAtlantique et le Pacifique. Les rios éètaient nombreux dans 160 LE TOUR DU MONDE 15 0 W frner Rüiuütinint Lac admirable l.(Page 157.) cette montagueuse région. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartout était devenu plus impatient à mesure qu'il'approchait du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu étre déjà sorti de cette difficile contrée. ILcraignait les retards, il redoutait les accidents, et était plus pressé que Phileas Fogg lui-méme de mettre le pied sur la terre anglaise! A dix heures du soir, le train'arréètait à la station de Fort-Bridger, qu'il quitta presque aussitòt, et, vingt milles plus loin, il entrait dans PEtat de Wyoming, — bancien Dakota,— en suivant toute la vallée du Bitter-ereek,'où'ècoulent une partie des eaux qui forment le système hydrographique du Colorado. Le lendemain, 7 décembre, il yeut un quart'heure'arrèt à la station de Le pont, déſinitivement ruiné,'abimait avec fracas.(Page 167.) Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez abondamment, mais, meélée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gener la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas'inquiéter Passepartout, car'accu- mulation des neiges, en embourbant les roues des wagons, euùt certainement compromis le voyage. «Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maitre--il eue de voyager pendant Phiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter ses chances? Mais, en ce moment, où Thonnéte garçon ne se préoccupait que de Létat du ciel et de Pabaissement de la température, Mrs. Aouda Eprouvait des craintes plus vives, qui provenaient'une toute autre cause 2¹ 162 LE TOUR DU MONDE En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se pro- menaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qul S Etait si grossièrement comporté A'Egard de Phileas Fogg pendant le meeting de San-Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas étre vue, se rejeta en arrière. Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle'était atta- chée à lhomme qui, si froidement que ce fuͤt, lui donnait chaque jour les marques du plus absolu déèvouement. Elle ne comprenait pas, sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son cœů“,᷑r se serra--il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Fogg voulait tot ou tard demander raison de sa conduite. Evidemment, cᷣëtait le hasard seul qui avait amenè dans ce train le colonel Proc- tor, mais enfin il y était, et il fallait empécher à tout prix que Phileas Fogg apereut son adversaire. Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita'un moment où sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout uran situation. «Ce Proctor est dans le train!'écria Fix. Eh bien, rassurez-vous, madame, avant'avoir affaire au sieur... à Mr. Fogg, il aura affaire à moi! Il ine semble que, dans tout ceci,'est encore moi qui ai recu les plus graves insultes! —Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel qu'il est. — Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne le soin de le venger. IIest homme, il'a dit, à revenir en Amérique pour retrouver cet insul- teur. Si donc il apercoit le colonel Proctor, nous ne pourrons empécher une ren- contre, qui peut amener de déplorables résultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas. —Vous avèez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout per- dre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et.. —Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New-Vork! Eh bien, si pendant quatre jours mon maitre ne quitte pas son wagon, on peut espérer que le hasard ne le mettra Das face à face avec ce maudit Américain, que Dieu confonde! Or, nous saurons bien'empècher... 5 La conversation fut suspendue. Mr. Fogg'était réveillé, et regardait la cam- bagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais, plus tard, et sans étre en- tendu de son maitre ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit à Pinspeeteur de police: Est-ce que vraiment vous vous battriez Pour lui? OUATRE-VINGITS J0URS. 163 1 —Ie ferai tout poul le ramener vivant en Europe!) repO idit simplement Fix. 'un ton qui marquait une implacable volonté. Passepartout sentit comme un trisson lui courir par le corps, mais ses con victions à Pendroit de son maitre ne faiblirent pas. Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans ce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel et lui? Cela ne pouvait étre difficile, le gentleman étant'un naturel peu remuant et peu cu- rieux. En tout cas, linspecteur de police crut a trouvé ce n ſuel- ques instants plus tard, il disait à Phileas Fogg: Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que Ton passe ainsi en chemin de fer. — En effeét, répondit le gentleman, mais elles passent. — AX bord des paquebots, reprit Pinspecteur, vous aviez Thabitude de faire votre whist? — Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je'ai ni cartes ni partenaires. — Oh! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard, madame.. — Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connais le Whist. Cela fait partie de réducation anglaise. Et moi, reprit Fix,'ai quelques prètentions à bien jouer ce jeu. Or, à nous trois et un mort.. Phileas Fogg, enchantèe de re- — Comme il vous plaira, monsieur,»repon- prendre son jeu favori,— méme en chemin de fer. Passepartout fut déepeché à la recherche du stewart, et il revint bientòt ave- deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commencça. Mrs. Aouda savait très-suffisamment le whist, et elle recut mème quelques compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à Pinspecteur, il était tout simplement de première force, et digne de tenir tète au gentleman. (Maintenant, se dit Passepartout à lui-mème, nous le tenons. II ne bougera plus!— X onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des eaux des deux océans.'était à Passe-Bridger, à une hauteur de sept mille cinq cent vingt quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracè dans ce passage à travers les montagnes Rocheuses. Kprès deux cents milles environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces lon- 16⁴ LE TOUR DU MONDE gues plaines qui'ẽtendent jusqu'à PAtlantique, et que la nature rendait si Pro- Pices à'ètablissement'une voie ferrée. Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjaà les premiers rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout Thorizon du nord et de'est était couvert par cette immense courtine semi-circulaire. qui forme la portion septentrionale des Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure et la ligne de fer'étendaient de vastes Plaines, largement arrosées. Sur la droite du rail-road'étageaient les premières rar lu massif montagneux qui'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière de'Arkansas. 'un des grands tributaires du Missouri. X midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck, qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la traversée des montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait done espérer qu'aucun accident ne signalerait le passage du train à travers cette difficile région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se mettait au froid sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive,'enfuyaient au loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine.'était le désert dans son immense nudité. Près Un déj- mer assez confortable, servi dans le Wagon méme Mr. Fogg et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist. quand de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train'arréta. assepartout mit la tẽte à la portière et ne vit rien qui motivat cet arrèt. Aucune station'était en vue. Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songedt à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son domestique: Voye donc ce que'est.„ Passepartout'élanca hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W. Proctor. Le train était arretè devant un signal tournè au rouge qui fermait la voie. Le mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, la station prochaine, avait envoyé au-devant du train. Des voyageurs'étaient approchés et prenaient part à la discussion,— entre autres le susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et des gestes impérieux. Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui disait: Non! il'y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est Ebranlé et ne supporterait pas le poids du train. Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur un rapide, EN OUATRE-VINGTS JOURS 165 à un mille de'endroit où le convoi'était arrété. Au dire du garde-voie, il me- naçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus, et il était impossible'en risquei le passage. Le garde-voie'exagérait donc en aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait passer. Et'ailleurs, avec les habitudes'insouciance des Amé- ricains, on peut dire que, quand ils se mettent à étre prudents, il y aurait folie à ne pas'etre. Passepartout,'osant aller prévenir son maitre, écoutait, les dents serrées, immobile comme une statue. CAh càs'écria le colonel Proetor, nous'allons pas,'imagine, rester ici à prendre racine dans la neige — Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station'Oomaha pour demander un train, mais il'est pas probable qu'öil arrive à Medicine B0OWw avant Ssix heures. — Six hèures!'écria Passepartout. — Sans doute, répondit le conducteur.'ailleurs, ce temps nous sera néces— saire pour gagner à pied la station. — A pied!'écrièrent tous les voyageurs. — Mais à quelle distance est donc cette station? demanda'un'eux au con- ducteur. — A douze milles, de Pautre còté de la rivière. — Douze milles dans la neige! Gs'écria Stamp W. Proctor. Le colonel lanca une bordée de urons,'en Prenant à ia ompagnie, S en Pre nant au conducteur, et Passepartout, furieux,'était pas loin de faire chorus àvec lui. IIL y avait là un obstacle matériel contre lequel èchoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maitre. Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient certainement attirè'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman'eũt étéè absorbé par son jeu. Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et, la téte basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien du train,— un vrai Vankee, nommé Forster,— élevant la voix, dit Messieurs, il y aurait peut-Etre moyen de passer. — Sur le pont? répondit un voyageur. —FSur le pont. — Avec notre train? demanda le colonel. 166 LE TOUR DU MONDE —Aveèc notre train. Passepartout'etait arrèté, et dévorait les paroles du mécanicien. Mais le pont menace ruine! reprit le conducteur. Neiimporte, répondit Forster. Je crois qu'en langant le train avec son maxi- mum de SSeE n aurait quelques chn ICes de Paàsser. — Diablelv fit Passepartout Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor. Ce cerveau brülé trouvait la chose très-faisable. II rappela méme que des ingénieurs avaient eu'idèe de passer les rivières« sans pont v avec des trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la question se rangèrent à avis du mecanicien. Nous avons cinquante chances pour passer, disait'un. — Soixante, disait'autre. — Quatre-vingts.., quatre-vingt-dix sur cent l Passepartout était ahuri, quoiqu'il fut prét à tout tenter pour opérer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop 6américaine v. 'aiileurs, pens-„il y a une chose bien plus simple à f. ces gens-Ià 'y songent méme pas... Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposéE bar le mécanicien me parait un peu hasardé, mais.. — Quatre-vingts chances! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos. —le sais bien, répondit Passepartout en'adressant à un autre gentleman, mais une simple réflexion.. —Pas de rèflexion,'est inutile! répondit PAméricain interpellé en haussant les Epaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera! — Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-ëtre plus prudent.. Quoi! prudent!'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu pa hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous?& grande vitesse! —Ie sais.. je comprends... répétait Passepartout, auquel personne ne laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel.. — Qui? que? quoi? Qu'--il donc celuiclà avec son naturel... v'éEcria--on de toutes parts. Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre. Est- ce que vous avez peur? lui demanda le colonel Proctor. . EN OQUATRE-VINGTS JOURS. 167 —Moi, peur!'écria Passepartout. Eh bien, soit! Je montrerai à ces gensnà qu'un Français peut ètre aussi Américain qu'eux! FEn 8voiture! en voiture! criait le conducteur. — Oui! en voiture, répétait Passepartout, en voĩture! Et tout de suitèe! Mais on ne'empéchera pas de penser qu'il eüt été plus naturel de nous faire'abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite...„ Mais personne'entendit cette sage réflexion, et personne'eùt voulu en recon— naitre la justesse. Les voyageurs Etaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui'était passé. Les joueurs étaient tout entiers à leur whist. La locomot siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la vapeur, ramena son train en arrière pendant près'un mille,— reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan. puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença: elle'ac- céléra; bientòt la vitesse devint effroyable; on'entendait plus qu'un seul hen- nissement sortant de la locomotive; les pistons battaient vingt coups à la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boſtes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapiditè de cent milles à Theure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur. Et'on passa! Et ce fut comme une clair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dil 8ꝗ e rive à T tre, et le mèécanicien ne parvint à arréter sa machin npe qu'à cinꝗ milles au delaà de la statie Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont, définitivement ruiné,'abimait avec fracas dans le rapide de Medicine- Bow. XXIX OU IL SEnA FATIT LER RECTIT'INCIDENTS DIVERS OUI NE SE RENCONTRENT CUE SUR LES RAIL-ROADS DE'UNION. Le soir méme, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait le fort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passe'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille n SSSS SW NVoi, je jouerais carreau.(Page 170.) quatre-xingt-onze pieds au-dessus du nweau de'Océan. Les voyageurs'avaient plus quꝰà descendre jusqu'à“Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la nature. Là se trouvait sur lo cgrand trunk v Lembranchement de Denver-city, la prin— cipale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines'or et'argent, et plus de cinquante mille habitants Wont déjà fixé leur demeure. A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits depuis San- Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre New-Vork. Phileas Fogg se maintenait done dans les délais réglementaires. VINGT QUATRE .) — 85 * 8 75 8 8 75 170 LE TOUR DU MONDE Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pꝓole-ereek courait parallèlement à la voie, en suivant la frontière rectiligne commune aux Etats du Wyoming et du Colorado. X onze heures, on entrait dans le Nebraska. on passait près du Sedgwick, et'on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river. 'est à ce point que se fit'inauguration de'Union Pacific-road, le 23 Octobre 1867, et dont Pingénieur en chef fut le général J. M. Dodge. Là'arrétèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le vice-pꝓrésident, M. Thomas C. Durant, là retentirent les accla- mations; là, les Sioux et les Pawnies donnèrent le spectacle'une PDetite guerre indienne; là, les feux'artifice éclatèrent; Ià, enfin, se publia, au moyen'une mprimerie portative, le premier numéro du journal NRailuα- Diοnr.. Ainsi fut célébrée'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à relier entre elles des villes et des citẽs qui'existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre'Amphion, allait bientòt les faire surgir du sol américain. K huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière. Trois cent einquante-sept milles séparent ce point'omaha. La voie ferrée s ˖ I sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la branche sud de Platteriver. X neuf heures, on arrivait à Pimportante ville de North- Platte, bàtie entre ces deux bras du grand cours'eau, qui se rejoignent autour'elle pour ne plus former qu'une seule artère,— affluent considéèrable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus'Omaha. Le cent-unième méridien était franchi. Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun'eux ne se Plaignait de la longueur de la route,— pas meme le mort. Fix avait commencé par gagner quelques guinées, qu'il était en train de reperdre, mais il ne se montrait, Pas moins passionnè que Mr. Fogg. Pendant cette matinée, la chance favorisa singu- lièrement ce gentleman. Les atouts et les honneurs Pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, après avoir combiné un coup audacieux, il Se Préparait à Puer pique, quand, derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui disait: Moi, je jouerais carreau...„ Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, levèrent la téte. Le colonel Proctor était près dl'eux. Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitòt. Ah!'est vous, monsieur LAnglais, secria le colonel,'est vous qui voulez jouer pique! EN OUATRE-VINGTS JOURS. Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur. —En ébien, il me plait que ce soit carreau, v répliqua le colonel Proctor'une voix irritée. Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant: vVous'entendez rien à ce jeu. — Peut-étre serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se leva —ll ne tient qu'à vous'en essayYz, fils de John Bul répliqua le grossie Personnage. Mrs. Aouda était devenue päle. Tout son sang lui refluait au cœur. Elle avait Saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout Etait prét à se jeter sur FAméricain, qui regardait son adversaire de Pair le plus insultant. Mais Fix'était levé, et, allant au colonel Proctor, il Iui dit: (Vous oubliez que'est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous avez, non-seulement injurié, mais frappé! —Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En prétendant que'avais tort de jouer pique, le colonel'a fait une nou- velle injure, et il'en rendra raison. — OCuand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit'Amèricain, et à Farme qui vous plaira l Mrs. Aouda essaya v: ment de retenir Mr. Fogg.'inspecteur tenta inutile mel 1 querelle à son col Pte Passepartout vOulailt jeter le Ulé 1 9 E nel par la portière, mais un signe de son maitre Larréta. Phileas Fogg quitta le wagon, et'Américain le suivit sur la passerelle. (Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à mes intéréts. FEh bien! qu'est-ce que cela me fait? répondit le colonel Proctor. — Monsieur, reprit très-poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à San- Francisco,'avais formé le projet de venir vous retrouver en Amérique, dès que 'aurais terminé les affaires qui'appellent sur lancien continent. —Vraiment! —Voulez-vous me donner rendez vous dans six mois? — Pourquoi pas dans six ans? je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez vous. Des défaites, tout cela!'eria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou pas. —Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New-Vork? — Non. 172 LE TOUR DU MONDE — A Chicago? — Non. — A Omahaꝰ? Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek? Non, reèpondit Mr. Fogg. — Cest la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver. — Soit, répondit Mr. Fogg. Je'arrèterai à Plum-Creek. FEt je crois mème que vous y resterez! ajouta!Amèricain avec une insolence sans pareille. — Qui sait, monsieur? v répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wWagon, aussi froĩd que'habitude. La, le gentleman commenca par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les fanfa- rons'éẽtaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir de témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouant pique avec un calme Parfait. onze heures, le sifflet de la locomotive annonça Papproche de la station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit sur la passerelle. Passepartout Laccompagnait, portant une paire de revolvers. Mrs. Aouda était restéèe dans le wagon, pale comme une morte. En ce moment, la porte de'autre wagon'ouvrit, et le colonel Proctor apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Vankee de sa trempe. Mais à 'instant où les deux adversaires allaient descendre sur la voie, le conducteur ac- courut et leur cria: On ne descend pas, messieurs. Et pourquoi? demanda le colonel. —Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne'arrète Das. — Mais je doĩis me battre avec monsieur. —Je le regrette, répondit'employé, mais nous repartons immédiatement. Voici la cloche qui sonne!y La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route. Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En toute autre circonstance,'aurais pu vous obliger. Mais, après tout, puisque vous'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empèche de vous battre en route? — LCela ne conviendra peut-etre pas à monsieur! dit le colonel Proctor'un air goguenard. — Cela me convient parfaitement, répondit Phileas Fogg. EN OUATRE-VINGTS JOURS 173 — Allons, décidément, nous sommes en Amérique! pensa Passepartout, et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde iν Et ce disant il suivit son maitre. Les deux adversaires, leurs témoins, précéëdés du conducteur, se rendirent, en passant'un wagon à'autre, à larrière du train. Le dernier wagon'était occραεα que par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur demanda'ils voulaient bien, pour quelques instants, laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire'honneur à vider. Comment donc! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir étre agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles. Ce wagon, long'une cinquantaine de pieds, se prétait très-convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher'un sur'autre entre les banquettes et sarquebuser à leur aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les yenfermèrent. Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu... Puis, après un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des deux gentlemen. Rien de plus simple en vérité.'était méme si simple, que Fix et Passepartout sentaient leur cœur battre à se briser. On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles ne venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se prolongeaient, au contraire, jusqu'à'avant et sur toute la ligne du train. Des cris de frayeur se faisaient en- tendre à'intérieur du convoi. Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitöt du wagon et se précipitèrent vers'aàvant, où retentissaient plus bruyamment les déto- nations et les cris. Ils avaient compris que le train était attaquè par une bande de Sioux. Ces hardis Indiens'en étaient pas à leur coup'essai, et plus'une fois déjà ils avaient arrété les convois. Suivant leur habitude, sans attendre'arrét du train,'élançant sur les marchepieds au nombre'une centaine, ils avaient escaladéè les wagons comme fait un clown'un cheval au galop. Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les voya- geurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver. Tout'abord, les Indiens'étaient précipités sur la machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de casse-téète. Un chef sioux, voulant 17⁴ LE TOUR DU MONDE arrèter le train, mais ne sachant pas manœuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvert'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la loco- motive, emportée, courait avec une vitesse effroyable. En me temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wag de bagages, forcé et pillè, les colis étaient précipités sur la voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas. Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons, barri— cadés, soutenaient un siége, comme de véritables forts ambulants, emportés avec une rapidité de cent milles à Iheure. Dès le début de'attaque, Mrs. Aouda'était courageusement comportée. Le revolver à la main, elle se défendait héroiquement, tirant à travers les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie, et les roues des wagons écrasaient comme des vers ceux'entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passe- relles. Plusi- Voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les casse-tète, gisalent sur les banquettes. Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix minutes, et ne pouvait que se terminer à'avantage des Sioux, si le train ne'arrètait pas. En effet, la station du fort Kearney'était pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain, mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux seraient les maitres du train. Le conducteur se battait, aux cotés de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant, cet homme'écria: Nous sommes perdus, si le train ne'arréte pas avant cinqꝗ minutes! ILs'arréètera! dit Phileas Fogg, qui voulut'éèlancer hors du wagon. — Restez, monsieur, lui eria Passepartout. Cela me regarde! Phileas Fogg'eut PàaS le te mps'arrèter e courageux garçon, qui, ouvrant une portière sans étre vu des Indiens, parvint à se glisser sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que les balles se croisaient au-dessus de sa téte, retrouvant son agilité, sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons,'accrochant aux chaines,'aidant du levier des freins et des longerons des chàssis, rampant'une voiture à'autre avec une adresse merveilleuse, il gagna ainsi'avant du train. Il'avait pas été vu, il'avait pu'ètre. Laà, suspendu'une main entre le wagon des bagages et le tender, de'autre il dècrocha les chaines de süreté; mais par suite de la traction opérèe, il'aurait EN QUATRE-VINGTS JOURS 1753 jamais pu parvenir à dévisser la barre'attelage, si une secousse que la machine éprouva'eut fait sauter cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotive'enfuyait avec une nouvelle vitesse. Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques minutes. mais les freins furent manœuvrés à'intérieur des wagons, et le convoi'arréta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney. Laà, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en häte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant Parrét complet du train, toute la bande avait décampé. Mais quand les voyageurs se compteèrer r le quai de la station, ils recon- nurent que plusieurs manquaient à'appel, et entre autres le courageux Français dont le dévouement venait de les sauver. XXX DANS LEOUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPI EMENT S0ON DEVOIR. Trois voyage Passepartout compris,? XVaie ils Eté tués dans la lutte aient-ils prisonnier es Sioux? On ne pouvait encore le Ssavoir. Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun'était atteint mortellement. Un des plus grièvement frappé,'était le colonel Proctor, qui 'était bravement battu, et qu'une balle à'aine avait renversé. II fut transportè à la gare avec'autres voyageurs, dont'état réclamait des soins immédiats. Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne'était pas Epargné,'avait pas une Egratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans importance. Mais Passe- partout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme. Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient'informes lam- beaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine blanche de longues trainées rouges. Les derniers Indiens disparaissaient alors dans le sud, du cõté de Republican-river. Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. II avait une grave décisien à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcer une Parole..,. II LE TOUR DU MONDE f0 0 S ———————— Suspendu'une main entre le wagon de bagages..(Page 174. I 8(Fag comprit ce regard. Si son serviteur était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour'arracher aux Indiens.æ. Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda. — Ah! monsieur... monsieur Fogg!'écria la jeune femme, en saisissant les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes —Vivant! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute 1 Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. II venait de pro- noncer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New- Vork. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée:&'est mon deévoir!» il'avait pas hésité. ————— EN OQUATRE-VINGTS JOURS. Une énorme ombre, préodee'une lueur fauve.(Page 178.) —————— Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats— une cen- taine'hommes environ—'étaient mis sur la défensive pour le cas où les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare. «Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu. —Morts? demanda le capitaine. —Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitude qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les Sioux? — Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir jusqu'au delà de LArkansas! Je ne saurais abandonner le fort qui'est confié. — Monsieur, reprit Phileas Fogg, il'agit de la vie de trois hommes. 0 23 LE TOUR DU MONDE — Sans doute... mais puisꝗqe risquer la vie de cinquante pour en sauver trois? — le ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez. — Monsieèur, répondit le capitaine, personne ici'a à'apprendre quel est mon devoi Soit, dit f 6 Pl S Fogg Seul! — Vous, monsieur!'écria! hé, aller seul à la poursuite les Indiens! —Voulez-vous done que je laisse périr ce malheureux, à ꝗ ut cé qui est vivant ici doit la vie? Piral. —Enh bien, non, vous'irez pas seul!l'écria le capitaine, Emu malgré lui. Non! Vous étes un brave cœur... Trente hommes de bonne volonté!» ajouta- -il en se tournant vers ses soldats. Toute la compagnie'avança en masse. Le capitaine'eut qu'à choisir parmi es braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux sergent se mit à leur téte. Merci, capitaine! dit Mr. Fogg. — Vous me permettrez de m] 2 demanda Fix au gentleman. Vous ferez comme 8J Phileas Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mr Kouda. Au cas u il'arriverait malheur... Une paäleur subite envahit la figure de'inspecteur de police. Se séparer de homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant de persistance! Le laisser'aven— turer ainsi dans ce désert! Fix regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu'il n eüit, malgré ses préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa es yeux devant ce regard calme et franc. Je resterai,» dit-il. Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme; lu rès lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avec le sergent PUl 8a Det te t1 UPe Mais avant de partir, il avait dit aux soldats Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers 1 Il éEtait alors midi et quelques minutes. Mrs. Aouda'était retirèe dans une chambre de la gare, et là, seule, elle atten dait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et grande, à ce tran— quille cou Mr. Fogg avait sacrifié sa fort maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, sans phrases. Phileas Fogg était un héros 8SeES yeux. VINGTS JOUES. 179 L' eur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir soi II menait fébrilement sur le quai de la gare. Un moment agitation. II Se Pr. subjugué, il redevenait lui-méme. Fogg parti, il comprenait la sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu'il venait de suivre autou du monde, il avait consenti à'en séparer! Sa nature reprenait le dessus, il'incri— minait, il'accusait, il se traitait comme'il eùt été le directeur de la police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant d it d ivete (Pai été inepte! pensait-il.'autre lui aura ap ris qui'étais! Il est part ne reviendra pas! Où le reprend laintenant? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, 1 me lui a poche son ordre'arrestation! Décidément je ne suis u une béte Ainsi raisonnait'inspecteur de police, tandis que les heures'Ecoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire. Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Abouda. Mais il comprenait comment il serait recu par la jeun- femme. Quel parti prendre? Il Etait tenté de'en aller à travers les longues plaines blanches, à la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur la neige!. Mais bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte'effaça. Alors le découragement prit Fix. II Eprouva comme une insurmontable envie . Préc is6ment, cette occasion de uitte r la station de 'abandonner la partie. nd en déconvenues, lui fut offert Kearney et de poursuivre ce voyage, si fé- + tombait à gros fh En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neię cons, on entendit de longs sifflets qui venaient de Pest. Une éènorme ombre, prè cëdée'une lueur fauve, savànçait lentement, considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect fantastique. Cependant on'attendait encore aucun train venant de'est. Les secours rö- clamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitöt, et le train'Omaha à San- Francisco ne devait passer que le lendemain.— On fut bientöt fixé. Cette locomotive, qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coups de sifllet,'&tait celle qui, après avoir été détachée du train, avait continuèé sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur et le mécanicien inanimes. Elle avait couru sur les rails pendant plusieurs milles; puis, le feu avait baissé, faute de combustible; la vapeur'était détendue, et une heure après, ralen tissant peu à peu sa marche, la machine'arrètait enfin à vingt milles au delà de la station de Kearney. Ni le mécanicien, ni le chauffeur'avaient succombè, et, après un èvan- Uisse- ment assez prolongé, ils étaient revenus à eux. 180 LE TOUR DU MONDE La machine était alors arréètée. Quand il se vit dans le désert, la locomotive seule,'ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien comprit ce qui'était passé. Comment la locomotive avait été détachéèe du train, il ne put le deviner, mais il'ètait pas douteux, pour lui, que le train, resté en arrière, se trouvàt en Jetresse. Le mécanicien'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la route dans la direction'omaha était Prudent; retourner vers le train, que les Indiens pillaient peut-etre encore, était dangereux..'importe! Des pelletées de char- bon et de bois furent engouffrées dans le foyer de sa chaudière, le feu se ra— nima, la pression monta de nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en arrière vers la station de Kearney.'était elle qui sifflait dans la brume. Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la loco- motive se mettre en tète du train. Ils allaient pouvoir continuer ce voyage si mal- heureèusement interrompu. XL'arrivée de la machine, MI Kouda av-: Uittè la gare, et'adressant au conducteul Vous allez partir? lui demanda--elle. — A liinstant, madame. — Mais ces prisonniers.., nos malheureux compagnons.. —Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avons déjà trois heures de retard. —Et quand passera'autre train venant de San Francisco? — Demain soir, madame. — Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre... —'est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez Partir, montez en Volture. —]Je ne partirai pas,»répondit la jeune femme. Fix avait entendu cetteè conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de locomotion lui manquait, il était dScidé à quitter Kearney, et main tenant que le train était là, prèt à'élancer, qu'il'avait plus qu'à reprendre sa blace dans le wagon, une irrésistible force le rattachait au sol. Ce quai de la gareè lui brüilait les pieèds, et il ne pouvait'en arracher. Le combat recommen- cait en lui. La colère de'insuccès'étouffait. II voulait lutter jusqu'au bout. Cependant les voyageurs et quelques blessés— entre autres le colonel Proc- tor, dont'état était grave— avaient Pris place dans les wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la vapeur'éèchappait par ENOQUATRE-VINGTS JOURS. 181 les soupapes. Le mécanicien siffla, le train se mit en marche, et disparut bientöét, melant sa fumée blanche au tourbillon des neiges. 'inspecteur Fix était resté. Quelques heures'colèrent. Le temps était fort mauvais, le froid très-vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eut pu croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle venait à'extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempète de neige, voulant percer cette brume qui réduisait“horizon autour'elle, łcoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait alors, toutè transie, pour revenir quelques moments plus tard, et toujours inutilement Le sotr se fit. Le petit détachement'était pas de retour. Où était-il en ce mo- ment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Wavait-il eu lutte, ou ces soldats, per— dus dans la brume, erraient-ils au hasard? Le capitaine du fort Kearney était très-inquiet, bien qu'il ne voulùt rien laisser paraitre de son inquiétude. La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais'intensité du froid 'accrut. Le regard le Plus intrépide'eùt pas considéré sans épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la plaine. Ni le vol'un oiseau, ni la passée'un fauve,'en troublait le calme infini. Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda,'esprit plein de pressentiments sinis tres, le cœur rempli'angoisses, erra sur la lisière de la prairie. Son imagi nation'emportait au loin et lui montrait mille dangers. Ce qu'elle souffrit pen- dant ces longues heures ne saurait'exprimer. Fix était toujours immobile à la mème place, mais, lui non plus, il ne dormait pas. X un certain moment, un homme'était approché, lui avait parlé mème, mais'agent'avait renvoyé, après avoir répondu à ses paroles par un signe négatif. La nuit'écoula ainsi. A'aube, le disque à demi éteint du soleil se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait'étendre à uné distance de deux milles.'était vers le sud que Phileas Fogg et le détache- ment'étaient dirigés... Le sud était absolument désert. ILétait alors sept heures du matin. Le capitaine, extremement soucieux, ne savait quel parti prendre. Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier? Devait-il Sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux qui étaient sacrifiés tout'abord? Mais son hésitation ne dura pas, et'un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait'ordre de pousser une reconnaissance dans le 182 LE TOUR DU MONDE sud,— quand des coups de feu éclatèrent. Etait-ce un signal? Les soldats se jetèrent hors du fort, et à un demi-mille ils apercurent une petite troupe qui re vena rdre. Mr. Foge chait en téte, et près de lui Passepartout et les deux autres voya achés aux mains des S ILDy avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu'instants avant Parrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient déj' contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé trois à coups de poing quand son maitre et les soldats se précipitèrent à leur secours. Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de joie, et Phi leas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque raison: Décidément, il faut avouer que je coùte cher à mon maitre! Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eùt été difficil- 'analvser les impressions qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda, I 8S 1a nail di gentle Mmal Et elle la Serrait dans les siennes Salls D V 4 noncCer Ul D 1 1 Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la gare II croyait le trouver Ià, prét à filer sur Omaha, et il espérait que'on pourrait encore regagner le temps perdu. Le train, le train!'écria--il. —Parti, répondit Fix. —Et le train suivant, quand passera--il? demanda Phileas Fogg Cè soir seulement. — Ah! v répondit simplement'impassible gentleman. XNXI DANS LECUEL LöINSPECTREUR FIX PREND TRES-AHRIEUSEMENT LES NTEREHTS DE PHILEAS FOGG. Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la causé involontaire de ce retard, ètait déèsespéré. Il avait décidément ruiné son maitre! En ee moment,'inspecteur'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien en fa0 EN OQUATRE-VINGTS JOURS Très-sérieusement, monsieur, lui demanda-il, vous Etes Presse —Très-sérieusement, répondit Phileas Fogg. Jeinsiste, reprit Fix. Vous avez bien intérèt à etre à New-Vork le 11, avant euf heures du soir, heure du départ du paquebot de Liverpool? — Un intérét majeur. —Et si votre voyage'eùt pas été interrompu par cette attaque LIndiens, 5us sèriez arrivè à New-Vork le 11, dès le matin? — Oui, avec douze heures'avance sur le paquebot. — Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt 1ouze,'écart st de huit.'est huit heui uregag V Ez-vous tenter de le faire — A pieé d2 demanda Mr. Fogg. Non, en traineau, répondit Fix, en traineau à voiles. Un homme'a proposè e moyen de transport. 'était lhomme qui avait parlè à'inspecteur de police pendant Fix avait refusé'offre Phileas Fogg ne répondit pas à Fix; mais Fix lui ayant montre Phomme en ſuestion qui se promenait devant la gare, 1e gentleman alla à lui. Un instant près, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient dans une hutte onstruite au bas du fort Kearney. veéhicule, sorte de chàssis, établi sur Laà, Mr. Fogg examina un assez sing leux longues poutres, un peu r. 8 à'avant comme les Sel traineau, t sur leqt q ou six perso ndre] sUr'avant, se dreèessalt un mät trèes-e VE, sur lequel s envergualt mmense brigantine. Ce mät, solidement retenu par des haubans möétalliques, tendait un tai de fer qui servait à guinder un foc de grande dimension. X'arrière, une sorte de gouvernail-godille permettait de diriger Pappareil 'était, on le voit, un traineau gréé en sloop. Pendant'hiver, sur la plaine gla- cëe, lorsque les trains sont arrètés par les neiges, ces véhicules font des traver- 56es extrèmement rapides'une station à Pautre. Ils sont,'ailleurs, prodigieu— sement voilés,— plus voilés méme que ne peut'ètre un cotre de course, exposé Achavirer,— et, vent arrière, ils glissent à la surface d. S Pralrles avee Ta pidité égale, sinon supérieure, à celle des express. En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patron de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il soufflait de''ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station'Omaha. Laà, les trains sont fréquents et les voies nombreuses, qui conduisent à Chicago et à New-Vork. II'était pas impossible LE TOUR DU MONDE Le Français en avait assommé trois à coups de poing...(Page 182.) que le retard füt regagné. II'y avait donc pas à hésiter à tenter'aven- ture. Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures'une traversée en Pplein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable encore, lui pro— posa de rester sous la garde de Passepartout à la station de Kearney.'honnéte garcon se chargerait de ramener la jeune femme en Europe par une route meil- leure et dans des conditions plus acceptables. Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit très- heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde il'eũt voulu quitter son maitre, puisque Fix devait'accompagner. EN OUATRE-VINGTS J0OURS. (Page 186.) Les voyageurs, pressés les uns contre les autres.. Quant à ce que pensait alors Linspecteur de police, ce serait difficile à dire. 85 conviction avait-elle éèté ébranlée par le retour de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrèmement fort, qui, son tour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument en süreté en Angleterre? Peut-ètre Lopinion de Fix touchant Phileas Fogg était-elle en effet modifiée. Mais il'en était pas moins décidé à faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout son pouvoir le retour en Angleterre. A huit heures, le traineau était prèt à partir. Les voyageurs— on serait tenté de dire les passagers— y Prenaient place et se Serraient étroitement dans leurs es deux immenses voiles étaĩent hissées, et, sous'im- 24 couvertures de voyage. I ——— —— 186 LE TOUR DU MONDE Dulsion du vent, le véhicule filait sur la neige durcie avec une rapidité de qua- rante milles à'heure. La distance qui sépare le fort Kearney'omaha est, en droite ligne,— à vol 'abeille, comme disent les Américains,— de deux cents milles au plus. Si le vent tenait, en cinꝗ heures cette distance pou 5tre franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après midi 1. ineau devait avoir atteint Omaha. Quelle traversée! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres, ne bou— vaiĩent se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur elit coupèé la par Le trat- neau glissait aussi légèrement à la surface de la Plaine qu'une embarcation à la Surface des eaux,— avec la houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traineau füt enlevé du sol par ses voiles, vastes ailes Pune immense envergure. Mudge, au gouvernail, se maintenait dans la ligne droite, et,'un coup de godille, il rectifiait les embardées que'appareil tendait à faire. Toute la toile portaif. Le foc avait été Derqué et'était plus abrité par la brigantine. Un mäàt de hune fut guindé, et une flèche, tendue au vent, ajouta sa puissance'impulsion à celle des autres voiles. On imer, mathé- mat emei j Vvitess ̃tre moin- dre de qu⸗ te mille leul «Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons! 5 Et Mudge avait intérét à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg, fidèle à son système,'avait alléché par une forte prime. La prairie, que le traineau coupait en ligne droite, était plate comme une mer. On eũt dit un immense étang glacé. Le rail-road qui desservait cett Paàrtie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, )ar Cre 1 und-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de Platte-river. Le traineau, abrégeant cette route, prenait la corde de Pare décrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre'étre arrété par la Platte-river, à c petit coude qu'elle fait en avant de Frémont, PUlsque ses eaux Etaient glacees Le chemin Etait donc enti Tement debarrassé'obstacles, et Phileas Fogg'avait donc que deux circonstances à redoi ter: une avarie à Lappareil, un changement ou une tombèe du vent. Mais la brise ne mollissait Das. Au contraire. Elle soufflait à courber le mat, s haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins meétalliques, sembla- bles aux cordes'un instrument, résonnaient comme si un archet eut provoqué leurs vibrations. Le traineau'enlevait àu milieu'une harmonie plaintive,'une intensité toute Particulière. Ceés cordes donnent la quinte et'octave,» dit Mr. Fogg Q ½g. 88 EN OUATRE-VINCTS J0OURS. 187 Et ce furent les seules paroles qu'il prononca pendant cette traversée. Mrs f Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et les couverture voyage, Etait, autant que possible, préservée des atteintes du froid. Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se cou- che dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond'imperturbable confiance qu'il possédait, il'etait repris à espérer. Au lieu'arriver le matin à re quelque nances pour New-Vork, on yearriverait le soir, mais il y avait ence que ce fuùt avant le départ du paquebot de Liverp 1 Passepartout avait méme éprouvé un- forte envie de serrer la main de S0l allié Fix. Il'oubliait pas que'était'inspecteur ſui-mème qui avait procuré le traineau à voiles, et, par conséquent, le seul moyen qu'il y eut de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel pressentiment, il se tint dans Saà réServe aCCOUT-Umée. Etalt le sacrifi En tout cas, une chose que Passepartout'oublierait jamais, — que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour Parracher aux mains des Sioux.& cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie... Non! son serviteur ne'ou- blierait pas! bendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions si diverses, le traineau volait sur Fimmense tapis de neige.'il passait quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little Blue-ver, on ne'en apercevait pas. Les champs et lese uUrs deau disp 18 8§S Une blancheu uniforme. La plaine Etait absolument dèsel 0 Tise ent Union-Pacif ade ranchement qui doit réunir Kearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande ile inha- bitée. Pas un village, pas une station, pas méme un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant, dont le blanc squelette se tordait sous là brise. Parfois, des bandes'oĩiseaux sauvages'enlevaient du méme Iques loups de prairi 8, en troupes nombreuses, maigres, vol. Parfois aussi, qu aflamés, poussés par un besoin féroce, luttaient de vitesse avec le traineau. Klors Passepartout, le revolver à la main, se tenait prèt à faire feu sur les plus rappro- chés. Si quelque accident eut alors arrété le traineau, les voyageurs, attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les plus grands risques. Mais le trai neau tenait bon, il ne tardait pas à prendre de Pavance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière midi, Mudge reconnut à quelques indices qu'il passait le cours glacé de la Platte-river. Ilne dit rien, mais il Etait déjà sür que, vingt milles plus loin, il aurait atteint la station'Omaha. Et, en effet, il'ẽtait pas une heure, que ce guide habile, abandonnant la barre, — 188 LE TOUR DU MONDE se précipitait aux drisses des voiles et les amenait en bande, pendant que le trai- neau, emporté par son irrésistible élan, franchissait encore un demi-mille à sec de toile. Enfin il'arrèta, et Mudge, montrant un amas de toits blancs de neige, disait: Nous sommes arrivés. v Arrivés! Arrivés, en effet, à cette station qui, par des trains nombreux, est quotidiennement en communication avec'est des Etats-Unis! Passepartout et Fix avaient sauté à terre et secouaient leurs membres engour— dis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre du traineau. Phileas Fogg régla généreusement avee Mudge, auquel Passepartout serra la main comme à un ami, et tous se précipitèrent vers la gare'Omaha. 'est à cette importante citè du Nebraska que'arréte le chemin de fer du Pa- cifique proprement dit, qui met le bassin du Mississipi en communication avec le grand Océan. Pour aller'omaha à Chicago, le railroad, sous le nom de Chicago-Rock-islandrodv, court directement dans'est en desservant cin— quante stations. Un train direct était prèt à partir. Phileas Fogg et ses compagnons'eurent que le temps de se précipiter dans un wagon. Ils'avaient rien vu'omaha, mais Passepartout'avoua à luianème qu'il'y avait pas lieu de le regretter, et que ce'était pas de voir qu'il'agissait. Avec une extreme rapidité, ce train passa dans LEtat'Iowa, par Council- Bluffs, des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait le Mississipi à Daven- Dort, et par RockAsland il entrait dans'Illinois. Le lendemain, 10, à quatre heures du soir, il arrivait à Chicago, déjà relevée de ses ruines, et plus fièrement, assise que jamais sur les bords de son beau lac Michigan. Neuf cents milles séparent Chicago de New-Vork. Les trains ne manquaient bas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de'un dans'autre. La frin- gante locomotive du Pittsburg-Fort-Wayne-Chicagorail-road v partit à toute vitesse, comme si elle eùt compris que Ihonorable gentleman'avait pas de temps à perdre. Elle traversa comme un éclair IIndiana,'Ohio, la Pensylvanie, le New-Jersey, passant par des villes aux noms antiques, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pas de maisons encore. Enfin'Hudson apparut, et, le 11 décembre, à onze heures un quart du soir, le train'ar- rétait dans la gare, sur la rive droite du fleuve, devant le(pier vméme des steamers de la ligne Cunard, autrement dite British and north American royal mail steam packet Co.„ Le China, à destination de Liverpool, était parti depuis quarante-cinꝗ minutes] EN OUATRE-VINGTS J0OURS DANS LECUELPHILEAS FOGGd ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LX MXUVAISE CHANCE. En partant, le Chinnα· semblait avoir emportè avec lui 1e dernier espoir de Phileas Fogg. En effet, aueun des autres paquebots qui font le service direct entre PAmeéri- que et IEurope, ni les Transatlantiques français, ni les navires du White. Stardine v, ni les steamers de la Compagnie Imman, ni ceux de la ligne Ham- bourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les projets du gentleman. En effet, le Pereire, de la Compagnie transatlantique française,— dont les admirables bätiments égalent en vitesse et surpassent en confortable tous ceux des autres lignes, sans exception,— ne partait que le surlendemain, 14 décem- pre. Et'ailleurs, de meme que ceux de la Compagnie hambourgeoise, in'allait pas directement à Liverpool ou à Londres, mais au Havre, et cette traversée supplémentaire du Havre à Southampton, en retardant Phileas Fogg, eùt annulé ses derniers effort Quant aux paquebots Imman, dont Lun, le C7-Paris, mettait en mer le lendemain, il'y fallait pas songer. Ces navires sont particulièrement affectés au transport des émigrants, leurs machines sont faibles, ils naviguent autant à la voile qu'à la vapeur, et leur vitesse est médiocre. IIs employaient à cette tra- versée de New-Vork à PAngleterre plus de temps qu'il'en restait à Mr. Fogg DOU gagner SO DarI. De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultant son Bradsſiaio, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de la navigation transocéanienne. Passepartout était anéanti. Avoir manqué le paquebot de quarante-cinqꝗ minu- tes, cela le tuait.'était sa faute, à lui, qui, au lieu'aider son maitre,'avait cessé de semer des obstacles sur sa route! Et quand il revoyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand il supputait les sommes, dépensées en pure perte et dans son seul intérét, quand il songeait que cet łnorme pari, en y joi- gnant les frais considèrables de ce voyage devenu inutile, ruinait complétement Mr. Fogg, il'accablait'injures. 190 LE TOUR DUMONDE Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le pier des paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots: Nous aviserons demain. Venez.) Mr. Fogg, Mrs. Abuda, Fix, Passepartout traversèrent'Hudson dans le Jersey city-ferry-boat, et montèrent dans un fiacre, qui les conduisit à Thötel Saint— Nicolas, dans Broadway. Des chambres furent mises à leur disposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas Fogg, qui dormit'un sommeil parfait mais bien longue pour Mrs. Aouda et ses compagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de reposer. Le lendemain,'était le 12 décembre. Du 12, sept heures du matin, au 21 huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jours treize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg füt parti la veille par le CHind 'un des meilleurs marcheurs de la ligne Cunard, il serait arrivè à Liverpool, puis à Londres, dans les délais voulus! Mr. Fogg quitta'hotel, seul, après avoir recommandé à son domestique d- Lattendre et de prévenir Mrs. Aouda de se tenir préte à tout instant Mr. Fogg se rendit aux rives de'Hudson, et parmi les navires amarrés quai ou ancrés dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux qui étaient er partance. Plusieurs bätiments avaient leur guidon de départ et se préparaient? prendre la mer à la marée du matin, car dans cet immense et admirable port de New-Vork, il'est pas de jour où cent navires ne fassent route pour tous les points du monde; mais la plupart étaient des bàtiments à voiles, et ils ne pou- Vaient convenir à Phileas Fogg. Ce gentleman semblait devoir échouer dans saà dernière tentative, quand i apercut, mouillé devant la Batterie, à une encàblure au plus, un navire de com- mereée à hèélice, de formes fines, dont lä cheminée, laissant&chapper de gros flocons de fumée, indiquait qu'il se préèparait à appareiller. Phileas Fogg héla un canot,'y embarqua, et, en quelques coups'aviron, il se trouvait à'échelle de'Henriettd, steamer à coque de fer, dont tous les hauts étaient en bois. Le capitaine de'Henriettd était à bord. Phileas Fogg monta sur le pont et fit demander le capitaine. Celui-ci se présenta aussitòt. 'était un homme de cinquante ans, une sorte de loup de mer, un bougon qui ne devait pas étre commode. Gros yeux, teint de cuivre oxydé, cheveux rouges, forte encolure,— rien de'aspect'un homme du monde. Le capitaine? demanda Mr. Fogg. —'est moi. EN OQUATRE-VINGTS JOURS. —le suis Phileas Fogg, de Londres. —Et moi, Andrew Speedy, de Cardif. —Vous allez partii Dans I neure. —Vous étes chargé pour... 2 gBordeaux — Et votre cargaison? — Des cailloux dans le ventreè. Pas de fret. Je pars sur lest — Vous WE2Z des pbassagers? — Pas SSa P 9 1 Handis neombrante et rai- sonnante V 1 uch ien? Entre onze et douze nœuds.'Henriettd, bien connue. — Voulez-vous me transportel Liverpool, moi et trois personnes? — A Liverpool? Pourquoi pas en Chine? — dis Liverpool. Non! Non? Non. Je suis en partance pour 3ordeaux, et je vais à Bordeaux —'importe Nim lel prix Le capit t parlẽ'u is de réplique Mais les armateurs de IHenriettd... re Prit Phileas Fo; —Les armateurs,'est moi, répondit le capitaine. Le navire'appartient. — Je vous'affrète Non. fI]e vous'achète. — Non. Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation était grave. Il'en était pas de New-Vork comme de Hong-Kong, ni du capitaine de-Henrietta omme du patron de la Tanſdiere. Jusqu'ici'argent du gentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette fois-ci,'argent échouait. Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser IAtlantique en bateau, — à moins de le traverser en ballon,— ce qui eũt été fort aventureux, et ce qui, 'ailleurs,'était pas réalisable. 1 IIl parait, pourtant, que Phileas Fogg eut une idée, car il dit au capi- 8 taine: 192 LE TOUR DU MONDE Parfois aussi quelques loups des prairies...,(Page 187.z) «Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux? + —Non, quand méẽme vous me payeriez deux cents dollars —le vous en offre deux mille(10, 000 fr.). — Par personne? — Par personne. FEt vous étes quatre? — Quatre. v Le capitaine Speedy commenca à se gratter le front, comme'il arracher bépiderme. Huit mille dollars à gagner, sans modifier 8 eũt voulu en son voyage, cela valait bien la peine qu'il mit de coté son antipathie prononcée pour toute EN OUATRE-VINGTS JOURS. 193 Pirate! s łcria Andrew Speedy.(Page 198.) espèce de passager. Des passagers à deux mille dollars,'ailleurs, ce ne sont plus des passagers,'est de la marchandise précieuse. Je pars à neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si vous et les vötres, vous étes Ià.æ. — Aneuf heures, nous serons à bord1o répondit non moins simplement Mr. Fogg. Il était huit heures et demie. Débarquer de Henrietta, monter dans une Voi- ture, se rendre à Inòôtel Saint-Nicolas, en ramener Mrs. Aouda, Passepartout, et méme Pinséparable Fix, auquel il offrait gracieusement le passage, cela fut fait avec ce calme qui ne Tabandonnait en aucune circonstanceè- par le gentleman 2⁵ — 191 LE TOUR DU MONDE Ku moment oùd IHenriettd appareillait, tous quatre Etaient à bord. Lorsque Passepartout apprit que coùterait oette dernière traversée, il poussa un de ces«OhIY prolongés, qui parcourent tous les intervalles de la gamme chromatique descendanté Ise dit que décidément la Banque'Angleterre ne Quant à'inspee leUl Fix, il S0 ut que 6 sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, en arrivant et en admettant que le sieur Fogg'en jetàt pas encore quelques poignèes la mer, plus de sept mille livres(175,000 fr.) manqueraient au sac à bank-notes! XXXIII OU PHILEAS FOGd SE MONTRE A LAX HAUTEUR DES CIRCONSTAXNCES. Une hei S, le steamer Henmettd dépassait le Light-boat qui marque rentrée de PHudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et donnait en mer. Pendant la journée, il prolongea Long-Island, au large du feu de Fire-Island, et courut rapidement vers Lest. Le lendemain, 13 décembre, à midi, un homme monta sur la passerelle pour faire le point. Certes, on doit croiĩre que cet homme Etait le capitaine Speedy! Pas le moins du monde.'éètait Phileas Fogg, esq. Quant au capitaine Speedy, il était tout bonnement enfermé à clef dans sa cabine, et poussait des hurlements qui dénotaient une colère, bien pardon— nable, poussée jusqu'au paroxysme. Ce qui'était passé était très-simple. Phileas Fogg voulait aller à Liverpool, XI Dhil I R 1 1 de OTS Fhllèeas F0Og2 Ialt le capitaine ne voulait pas'y conduire prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente heures qu'il ètait à bord, il avait si bien manœuvré à coups de bank motes, que lEquipage, matelots et chauf. feurs,— équipage un peu interlope, qui était en assez mauvais termes avec le capitaine,— lui appartenait. Et voilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaine Speedy, pourquoi le capitaine était enfermé dans sa zabine, et pourquoi enfin IlHenriettd se dirigeait vers Liverpool. Seulement, Fogg avait été il était très-clair, à voir manœuvrer Mr. Fogg, que Mr. 99 marin EN OUATRE-VINGTS J0ʃ1 RS. 195 Maintenant, comment finirait'aventure, on le sdurait plus tard. Toutefois Mrs. Aouda ne laissait pas'ètre inquiète, sans en rien dire. Fix, lui, avait éte pabord. Quant à Passepartout, i trouvait la chose tout simple abasourdi tout ment adorable. Entre onze et douze nœuds,» avait dit le capitaine Speedy, et en effet Henrietta se maintenait dans cette moyenne de vitesse. Si donc,— que de sio encore!— si donc la mer ne vaise, si le vent ne sautait pas dans Lest, s ine survenait aucuiſ Vti ment, aucun accident à la machin- Henrietta, dans les neuf jours comptèes lu 12 décembre at 21 pouvait fral chir le trois mille n illes qu Sé6Parent New-Vork de Liverpool- II est vrai qu une fois arrivé, Paffaire de'Hennietia brochant sur Paffaire de la Banque, cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu'il ne voudrait Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans'excellentes conditions voiles La mer wétait pas trop dure; le vent paraissait fixé au nord-est les furent établies, et, sous ses goëlettes, Henrietta marcha comme un vrai trans- atlantique. Passepartout était enchanté. Le dernier exploit de son maitre, dont i ne voulait pas voir les conséquences, renthousiasmait. Jamais'ëquipage'avait vu un garcon plus gai, plus agile Il faisait mille amitiés aux matelots et les Etonnait par ses tour 1e voltige. II leur prodig lait les meilleurs noms et les boissons les pl ttravantes. Pour lui, ils manœuvraient mme des gentle- men, et les chauffeurs chauffaient comme des héros. Sa bonne humeur, très— communicative,'imprégnait à tous. II avait oublié le passé, les ennuis, les périls U ne songeait qu'à ce but, si près'etre atteint, et parfois il bouillait'impa- tience, comme'il eüt été chauffé par les fourneaux de IHenrietta. Souvent aussi, le digne garcon tournait autour de Fix; il le regardait'un œil« qui en disait long!» mais il ne lui parlait pas, car il'existait plus aucune intimité entre les deux anciens amis. Deailleurs Fix, il faut le dire,'y comprenait plus rien! La conquéte de PHen— vtetta, Pachat de son équipage, ce Fogg mancœuvrant comme un marin con Sommé. tout cet ensemble de choses'ëtourdissait. Il ne savait plus que penser! Mais, après tout, un gentleman qui commencçait par voler cinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un bätiment. Et Fix fut naturellement amené croire que LHenrietta, dirigèe par Fogg, mallait point du tout à Liverpool, mais dans quelque point du monde où le voleur, devenu pirate, se mettrait tranquil- lement en süreté! Cette hypothèse, il faut bien PLavouer, était on ne peut plus 196 LE TOUR DU MONDE Plausible, et le détective commençait à regretter très-sérieusement de'étre embarquè dans cette affaire. Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, et Passepar- tout, chargé de pourvoir à sa nourriture, ne le faisait qu'en prenant les plus grandes précautions, quelque vigoureux qu'il füt. Mr. Fogg, lui,'avait plus méme Lair de se douter qu'il yeùt un capitaine à bord. Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre Neuve. Ce sont là de mauvais Parages. Pendant Thiver surtout, les brumes y sont fréquentes, les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le baromètre, brusquement abaissé, faisait Pres- sentir un changement prochain dans Patmosphère. En effet, pendant la nuit, la température se modifia, le froid devint plus vif, et en meme temps le vent sauta dans le sud-est. 'était un contrettemps. Mr. Fogg, afin de ne Doint'écarter de sa route, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Néanmoins, la marche du navire fut ralentie, attendu Tétat de la mer, dont les longues lames brisaient contre son étrave. II Eprouva des mouvements de tangage très-violents, et cela au détriment de sa vitesse. La brise tournait peu à peu à'ouragan, et'on prévoyait déjà le cas où IRHenrietta ne pourrait Plus se maintenir debout à la lame. Or,'il fallait fuir,'était'ᷣinconnu avec toutes ses mauvaises chances. Le visage de Passepartout se rembrunit en méme temps que le ciel, et, pen- dant deux jours, Thonnète garçon 6Eprouva de mortelles transes. Mais Phileas Fogg était un marin hardi, qui savait tenir tète à la mer, et il fit toujours route, méme sans se mettre sous petite vapeur. LHennietta, quand elle ne pouvait 5Elever à la lame, passait au travers, et son pont était balayé en grand, mais elle passait. Quelquefois aussi Thélice Emergeait, battant Pair de ses branches afflolèes, lorsqu'une montagne'eau soulevait Parrière hors des flots, mais le navire allait toujours de'avant. Toutefois le vent ne fraichit pas autant qu'on aurait pu le craindre. Ce ne fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse de quatre-vingt-dix milles à Theure. II se tint au grand frais, mais malheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est et ne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu'on va le voir, il eüt été bien utile de venir en aide à la vapeur! Le 16 décembre,'était le Soixante-quinzième jour&coulé depuis le départ de Londres. En somme, IHenrietia'avait Pas encore un retard inquiétant. La moitiè de la traversèe était à peu près faite, et les plus mauvais parages avaient Eété franchis. En été, on eüt répondu du succès. En hiver, on était à la merci de EN QUATRE-VINGTS JOURS. 197 la mauvaise saison. Passepartout ne se prononcait pas. Au fond, il avait espoir, et, si le vent faisait défaut, du moins il comptait sur la vapeur. Or, ce jour-là, le mécanicien étant monté sur le pont, rencontra Mr. Fogg et 8entretint asseʒ vivement avec lui. Sans savoir pourquoi,— par un pressentiment sans doute,— Passepartout éprouva comme une vague inquiétude. II eüt donné une de ses oreilles pour entendre de lautre ce qui se disait Ià. Cependant, il put saisir quelques mots, ceuxci entre autres, prononcés par son maitre: “Vous étes certain de ce que vous avancez? —Certain, monsieur, répondit le mécanicien.'oubliez pas que, depuis notre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés, et si nous avions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New-Vork à Bordeaux, nous'en avons pas assez pour aller à toute vapeur de New-Vork à Liverpool! — Paviserai,»répondit Mr. Fogg. Passepartout avait compris. Il fut pris'une inquiétude mortelle. Le charbon allait manquer! «„Ah! si mon maitre pare celletlà, se dit-il, décidément ce sera un fameux hommely Et ayant rencontré Fix, il ne put'empécher de le mettre au courant de la situation. “AKlors, lIui répondit Pagent les dents serrées, vous croyez que nous allons à Live rpool! — Parbleu! — Imbécile!» répondit Pinspecteur, qui'en alla, haussant les épaules. Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif, dont il ne pouvait'ailleurs comprendre la vraie signification; mais il se dit que'infortuné Fix devait étre très-dèsappointé, très-humilié dans son amourꝓropre, après avoir si maladroitement suivi une fausse piste autour du monde, et il passa con- damnation. Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg? Cela était difficile à imaginer. Cependant, il parait que le flegmatique gentleman en prit un, car le soir méme il fit venir le mécanicien et lui dit: Poussez les feux et faites route jusqu'à complet épuisement du com- bustible.„ Quelques instants après, la cheminée de IHenrietta vomissait des torrents de fumée Le navire continua donc de marcher à toute vapeur; mais ainsi qu'il Tavait LE TOUR DU MONDE 198 annoncé, deux jours plus tard, le 18, le mécanicien fit savoir que le charbor manquerait dans la journée. Oue'on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Au contraire. Que ron charge les soupapes.„ Ce jourlà, vers midi, après avoir] ris hauteur et calculé la position du navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et 11 lui donna'ordre'aller chercher le capitaine Speedy.'était comme si on eüt commandé à ce brave garcon'aller dechainer un tigre, et il descendit dans la dunette, se disant Positivement il sera enragél au milieu de cris et de jurons, une 11 alt En effet, quelques minutes plus tard, bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe,'était le capitaine Speedy. II Et évident qu'elle allait èclater. «Où sommesmous?» telles furent les premières paroles qu'il prononca au milieu des suffocations de la colère, et certes, pour peu que le digne homme eüit łté apoplectique, il'en serait jamais revenu. Où sommes-nous? répéta--il la face congestionné Mr. Fogg X les de Live rpool 300 lieues„répondit A Sep!. cent soixante dix mille avec un calme imperturbable. — birate!'écria Andrew Speedy. — je vous ai fait venir, monsieur.. —Ecumeur de mer! —.. monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votre navire. Non! de par tous les diables, non! —Cest que je vais ètre obligé de le bruler. — Bruler mon navire! — Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible. — By navire!'écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait mème plus ruler mon prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars — En voici soixante mille(300, 000 fr.)!l» répondit Phileas Fogg, e au capitaine un liasse deè bank-notes. Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On'est pas Amér que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaine Emotion. Le capi- taine oublia en un instant sa colère, son emprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avait vingt ans. Cela pouvait devenir une affaire'orl. La bombe ne pouvait déjà plus éclater. Mr. Fogg en avait arraché la mèche. Et la coque en fer me restera, dit-il dun ton singulièrement radouci. 250,000 fr.)! m Offrant ain sans EN OUATRE-VINGTS JOURS —La coque en fer et la machine monsieur. Est-ce conclu? — Conclu. Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et les fit dis- paraitre dans sa poche. Pendant cette scbne, Passepartout était blanc. Quant à Fix, il faillit avoir un oup de sang. Près de vingt mille livres dépensées, et encore ce Fogg qui aban- donnait à son vendeur la coque et la machine,'est--dire presque la valeui otale du navire! Il est vrai que la somme volée à la banque s elèvalt quante-cinq mille livres! Quand Andrew Speedy eut empoché'argent Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous étonne pas. Sachez que je perds vingt mille livres, si je ne suis pas re ndu à Londres le 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Or,'avais manquè le paquebot de New-Vork, t comme vous refusiez de me conduire à Liverpool. Et'ai bien fait, par les cinquante mille diables de'enfer, 8 ècria Andrew Speedy, puisque'y gagne au moins quarante mille dollars. Puis, plus posément: Savez-vous une chose, ajouta--il, capitaine?.. — fFogg — Capitaine Fogg, eh bien, il ya du Vankeèe en vous. Et Preès avolr falt a n passager ce qui Croyalt In mpl Ulait quand Phileas g lui di Maintenant ce navire'appartient — Certes, de la quille à la pomme des maäts, pour tout ce qui est&bois v 'entend! Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec ces lébris.) On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir la vapeur en suffisante pression. Ce jourdà, la dunette, les rouffles, les cabines, les loge- ments, le faux pont, tout y passa. Le lendemain, 19 décembre, on brüla la mäture, les drömes, les 8 On abattit les mäts, on les débita à coups de nache.'équipage y mettait un zèle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant, faisait Touvrage de dix hommes.'était une fureur de démolition. Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les œuvres-mortes, la plus grande partie du pont, furent devorés. LHenrielta'était plus qu'un batiment rasè comme un ponton. TOUR DU MONDE Léquipage y mettait un zéle incroyable.(Page 199.) Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la cõôte'Irlande et du feu de Fastenet. Toutefois, à dix heures du soir, le navire'était encore que par le travers de Cueenstown. Phileas Fogg'aveit plus que vingt-quatre heures pour atteindre Londres! Or,'était le temps qu'il fallait à IHenrietia pour gagner Liverpool,— méme en marchant à toute vapeur. Et la vapeur allait manquer enfin à'auda- cieux gentleman! Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini par'intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contre vous! Nous ne sommes encore que devant Queenstown. EN OQUATRE-VINGTS J0OURS. JN 0 N ²²².0 NNN 22 Au nom de la reine, je vous arréète!(Page 202.) — Ah! fit Mr. Fogg,'est Queenstown, cette ville dont nous apercevons les feux? — Oui. — Pouvons mous entrer dans le port? — Pas avant trois heures. A pleine mer seulement. —Attendons 10 répondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voir sur son visage que, par une supréme inspiration, il allait tenter de vaincre encore une fois la chance contraire! En effet, Queenstown est un port de la côte'Irlande dans lequel les trans- atlantiques qui viennent des Etats-Unis jettent en passant leur sac aux lettres. Ces 26 202 LE TOUR DU MONDE lettres sont emportées à Dublin par des express toujours préts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par des steamers de grande vitesse, devancant ainsi de douze heures les marcheurs les plus rapides des compagnies maritimes. Ces de heures que gagnait ainsi le courrier'Amérique, Phileas Fogg pré- tendait les gagner aussi. Au lieu'arriver sur 1+ eαν, le lendemain soir, à + Liverpool, il y serait à midi, et, par conséq: temps'ètre à Londres avant huit heures quarante-cinq minutes d Vers une heure du matin,'Henriettd entrait à haute mer dans le] de Quèeenstown, et Phileas Fogg, après avoir regu une vigoureuse poignée de main du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasée de son navire, qui valait encore la moitiè de ce qu'il Tavait vendue! Les passagers débarquèrent aussitôt. Fix, à ce moment, eut une envie féroce 'arrèter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant! Pourquoi? Quel combat se livrait donc en lui? Etait-il revenu sur le compte de Mr. Fogg? Comprenait-il nfin qu'il'était trompé? Toutefois, Fix'abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, wec Mrs. Aouda, avec Passepartout 6 mait pl nps d Spirer, il nontait dans le trail 6 nstown à heure et demie du matin, arrivait à Dublin au j Ussa mbarquait aussitòt sur un de ces steamers— vrais fuseaux'acier, out en machine- qui, dédaignant de'élever à la lame, passent invariablement au travers. A midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg débarquait enfin sur le quai de Liverpool. II'était plus qu'à six heures de Londres. NMais à ce moment, Fix'approcha, lui mit la main sur'épaule, et, exhibant son mandat: Vous étes bien le sieur Phileas Fogg? dit-il. — Qui, monsieur. —Au nom de la reine, je vous arrète lo XXXIV S0 nοnα A PASSEFARTrOUTH'ocASION DE FEAR UN IEU DE MorS ArROCR, MAIS PEUT-RTRE INVEDTr. Phileas Fogg était en prison. On'avait enfermé dans le poste de Custom- house, la douane de Liverpool, et il devait ypasser la nuit en attendant son transfèrement à Londres. EN OUATRE-VINCTS JOoUES. 203 LA Au moment de'arrestation, Passepartout avait voulu se précipiter sur le détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, épouvantée par la brutalité du fait, ne sachant rien,'y pouvait rien comprendre. Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnète et courageux gentleman, auquel elle devait la vie, Etait arrété comme voleur. La jeune femme protesta contre une telle allé- gation, son cœur'indigna, et des pleurs coulèrent de ses yeux, quand elle vit qu'elle ne pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveu ui commandait Quant à Fix, il avait arrèété le gentleman parce que son dev- de'arréter, füt-il coupable ou non. La justice en déciderait. Mais alors une pensée vint à Passepartout, cette pensee terrible qu'il Etait En effet, pourquoi avait-il cachéè cette f décidément la cause de tout ce malheur aventure à Mr. Fogg? Quand Fix avait révélé et sa qualité'inspecteur de police et la mission dont il etait chargé, pourquoi avait-il pris sur Iui de ne point avertir Son maitre? Celui-ci, prévenu, aurait sans doute donné à Fix des preuves de son innocence; il lui aurait démontré son erreur; en tout cas, il'eùt pas vehiculé à ses frais et à ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soin avait été de Parréter, au moment où il mettait le pied sur le sol du Royaume-Uni. En songeant à ses fautes, à ses imprudences, le pauvre garçon était pris'irrésistibles remords. II pleurait, il faisait peine à voir. II voulait se briser la téte! Mrs. Abuda et lui étaient restés, malgré le froid, sous le péristyle de la douai Iss ne voulaien 1 rutre quitter la place. Ils voulaient revoir encore une fois Mr. Fogg. Quant à ce gentleman, il Etait bien et düment ruiné, et cela au moment où il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sans retour. Arrivé à midi moins vingt à Liverpool, le 21 décembre, il avait jusqu'à huit heures quarante- cinꝗ minutes pour se présenter au Reform-Club, soit neuf heures quinze mi- nutes,— et il ne lui en fallait que six pour atteindre Londres. En ce moment, qui eùt pënétré dans le poste de la douane eut trouvé Mr. Fogg, immobile, assis Sur un banc de bois, sans colère, imperturbable. Résigné, on 'eùt pu le dire, mais ce dernier coup'avait pu émouvoir, au moins en appa- rence.'était-il formé en lui une de ces rages secrètes, terribles parce qu'elles sont contenues, et qui'clatent qu' au dernier moment avec une force irrésis- tible? On ne sait. Mais Phileas Fogg était là, calme, attendant... quoi? Conser- vait-il quelque espoir? Croyait.-il encore au suecès, quand la porte de cette prison 5 9 Etait fermée sur lui? Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur une table, 20⁴ LE TOUR DU MONDE —————————————— 33— et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole ne'echappait de ses levres, mais son regard avait une fixité singulière. En tout cas, la situation était terrible, et, pour qui ne pouvait lire dans cette conscience, elle&e résumait ainsi: Honnéte homme, Phileas Fogg était ruiné. Malhonnéte homme, il était pris. Eüit-il alors la pensée de se sauver? Songea--il à chercher si ce poste pré- sentait une issue praticable? Pensa--il à fuir? On serait tenté de le croire, car, à un certain moment, il fit le tour de la chambre. Mais la porte Etait solidement fermée et la fenétre garnie de barreaux de fer. II vint donc se rasseoir, et il tira de son portefeuille Pitinéraire du voyage. Sur Ia ligne qui portait ces mots: 21 décembre, samedi, Liverpool,„ il ajouta: «80e jour, 11 h. 40 du matin,„ et il attendit. Une heure sonna à Lhorloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que sa montre avancait de deux minutes sur cette horloge. Deux hèeures! En admettant qu'il montàt en ce moment dans un express, il pouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit heures quarante- einꝗ du soir. Son front se plissa légèrement... X deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au dehors, un vacarme de portes qui'ouvraient. On entendait la voix de Passepartout, on entendait la voix de Fix.— Le regard de Phileas Fogg brilla un instant. La porte du poste'ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, qui se précipitèrent vers lui. Fix Etait hors'haleine, les cheveux en désordre... II ne pouvait parler! «Monsieur, balbutia--il, monsieur... pardon..,. une ressemblance déplo- rable... Voleur arrété depuis trois jours... vous... libre...„ Phileas Fogg était libre! Il alla au détective. Il le regarda bien en face, et, faisant le seul mouvement rapide qu'il euùt jamais fait et qu'il dut jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arrière, puis, avec la précision'un automate, il frappa de ses deux poings le malheureux inspecteur. «Bien tapé! v»'écria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu de mots. bien digne'un Français, ajouta:«Pardieu! voilà ce qu'on peut appeler une « belle application de poings'Angleterre l9 Fix, renversé, ne prononça pas un mot. II'avait que ce qu'il méritait. Mais EN OQUATRE-VINGTS JOURS. 205 aussitöt Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout, quittèrent la douane. Ils se jetè- rent dans une voiture, et, en quelques minutes, ils arrivèrent à la gare de Li- verpool. Phileas Fogg demanda'il y avait un express Prèt à partir pour Londres. Il était deux heures quarante...'express était parti depuis trente-cinq minutes. Phileas Fogg commanda alors un train spécial. IL y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression; mais, attendu les exigences du service, le train spécial ne put quitter la gare avant trois heures. A trois heures, Phileas Fogg, après avoir dit quelques mots au mécanicien 'une certaine prime à gagner, filait dans la direction de Londres, en com- pagnie de la jeune femme et de son fidèle serviteur. Il fallait franchir en cinqꝗ heures et demie la distance qui sépare Liverpool de Londres,— chose très-faisable, quand la voie est libre sur tout le parcours. Mais il y eut des retards forcés, et, quand le gentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes les horloges de Londres. Phileas Fogg, après avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivait avec un retard de cinꝗ minutes.. ILavait perdu. XXXV DANS LEOUEL PASSEPARTOUT NE SE FUr PAS REPFETER DEUX Fols'ORDRñE OUE SON uAITnE LuI DONXE. Le lendemain, les habitants de Savillerow auraient été bien surpris, si on leur eüt affirmé que Mr. Fogg avait réintégré son domicile. Portes et fenétres, tout était clos. Aucun changement ne'était produit à'extérieur. En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné à Passepartout Tordre'acheter quelques provisions, et il était rentré dans sa maison. Ce gentleman avait recu avec son impassibilité habituelle le coup qui le frappait. Ruiné! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police! Xpreès avoir marché'un pas sur pendant ce long parcours, après avoir renversé mille obstacles, bravé mille dangers, ayant encore trouvé le temps de faire quelque MONDE LE TOUR DU bien Sur sa route, échouer au port devant un fait brutal, qu'il ne pouvait- Pre voir, et contre lequel il était déèsarmé: cela était terrible! De la somme considé- rable qu'il avait emportée au départ, il ne lui restait qu'un reliquat insignifiant. Sa fortune ne se composait plus que des vingt mille livres déposées chez Baring ses collègues du Reform-Club. krèeres, et ces vingt mille livres, il les devait Vprès tant de dépenses faites, ce pari gagné ne'euüt pas enrichi sans doute, et il est probable qu'il'avait pas cherché à'enrichir,— étan de ces hommes qui parient pour Thonneur,— mais ce pari perdu le ruinait totalement. Au surplus, le parti du gentleman ötait pris. IIl savait ce qui lui restait à faire. Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs. Aouda. Le jeune femme était désespérée. X certaines paroles prononcées par Mr. Fogg elle avait compris que celui-ci méditait quelque projet funeste. Elle Av On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portent quelquefois ces Anglais monomanes sous la pression'une idée fixe. Aussi Passepartout, sans en avoir Pair, surveillait-il son maitre. Mais, tout'abord, Phonnéte garçon était monté dans sa chambre et avait Eteint le bec qui brülait depuis quatre-vingts jours Il avait trouvé dans la bofte aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et il pensa qu'il était plus que temps'arréter ces frais dont il Etait responsable. La nuit se passa. Mr. Fogg'était couché, mais avait-il dormi? Quant à Mrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout, lui avait veillé comme un chien à la porte de son maitre. Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fort brefs, de oασ]αĩOer du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il Se contenterait'une tasse de thé et'une rötie. Mrs. Aouda voudrait bien'excuser pour le déjeuner et le diner, car tout son temps était consacré à mettre ordre à ses affaires. II ne des- cendrait pas. Le soinseulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de Pentretenir pendant quelques instants. Passepartout, ayant communication du programme de la journée,'avait plus qu'à'y conformer. Il regardait son maitre toujours impassible, et il ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Son cœur était gros, sa conscience bourrelé- de remorùs, car il'accusait plus que jamais de cet irréparable désastre. Quii 'il eut prévenu Mr. Fogg,'il lui eut dévoilé les projets de Lagent Fix, Mr. Fogg waurait certainement pas trainè lagent Fix jusqu'à Liverpool, et alors.. Passepartout ne put plus y tenir. Mon maitre! monsieur Fogg!'écria--il, maudissez moi. Cest par ma faute que. EN QUATRE-VINGTS J0OURS. 207 Je'accuse personne, répondit Phileas Fogg du ton le plus calme. Allez Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, à laquelle il fit connaitre les intentions de son maitre Madame, ajouta--il, je ne puis rien par moi-méme, rien! Je'ai aucune influence sur'esprit de mon maitre. Vous, peut-étre.. — Quelle influence aurais-je, répondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg'en subit ucune!--il jamais compris que ma reconnaissan-. dte à lEborder!--il jamais lu dans mon cœur... Mon ö f quitter, pas un seul instant. Vous dites qu'i mifesté'intention de me Parler ce soir? — Oui, madame. II'agit sans doute de sauvegarder votre situation en An gleterre. — Attendons,» répondit la jeune femme, qui demeura toute pensive. Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville ro] fut comme si elle eüt éEté inhabitée, et, pour la première fois depuis qu'il demeurait dans cette maison, Phileas Fogg'alla pas à son elub, quand onze heures et demie sonnèrent à la tour du Parlement. Et pourquoi ce gentleman se fuͤt-il présenté au Reform-Club? Ses collègues ne'y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, à cette date fatale du samedi 21 décembre, à huit heures quarante-ci Phileas Fogg'avait pas paru dans le salon du Reform- Club i Etait is nécessaire qu'il allat chez S01 nquier livres. Ses adversaires avaient entre les mains un héꝗ 1 gneèe de lui, et il suffisait Fune simple écriture à passer chez Baring frères, pour que les vingt mille livres fussent portéc S à leur crédit. Mr. Fogg'avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura dans sa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de monter et de des- cendre'escalier de la maison de Saville-roW. Les heures ne marchaient pas pour ce pauvre garçon. II&coutait à la porte de la chambre de son maitre, et, e faisant, il ne pensait pas commettre la moindre indiscrétion! ILregardait par e trou de la serrure, et il'imaginait avoir ce droit! Passepartout redoutait à haque instant quelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais un revi— rement'était fait dans son esprit. II'en voulait plus à'inspecteur de police. Fix'était trompé comme tout le monde à'Eégard de Phileas Fogg, et, en le filant, en'arrétant, il'avait fait que son devoir, tandis que lui... Cette pensée Taccablait, et il se tenait pour le dernier des misérables. Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux'èétre seul, il frappait LE TOUR DU MONDE Iavait trouvé une note de la Compagnie du gaz.(Page 206.) à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, il'asSeyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femme, toujours pensive. Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda si elle pouvait le recevoir, et quelques instants après, la jeune femme et lui étaient seuls dans cette chambre. Phileas Fogg prit une chaise et'assit près de la cheminée, en face de Mrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune éEmotion. Le Fogg du retour était exactement le Fogg du départ. Mème calme, mème impassibilité. I resta sans parler pondant cinq minutes. Puis, levant les yeux sur Mrs. Aouda: (Madame, dit-il, me pardonnerez vous de vous avoir amenée en Angleterre? EN OUATRE-VI NGTS J0OURS- Les cheveux en désordre, sans chapeau, courant, courant...(Page 24.) — Moi, monsieur Fogg... répondit Mrs. Aouda, en comprimant les patte- mients de son cœur. —Veuillez me permettre'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque'ai eu la pensée de vous entrainer loin de cette contrée, devenue si dangereuse pour vous,'étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortune à votre disposition. Votre existence eüt été heureuse et libre. Maintenant, je suis ruiné. —Ie lè sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vous demandé- rai à mon tour: Me pardonnerez vous de vous avoir suivi, et— qui sait?— 'avoir peut-tre, en vous rèetardant, contribué à votre ruine? — Madame, vous ne pouviez rester dans LInde, et votre salut'était assuré 27 210 LE TOUR DU MONDE 1 5 1 1 80 Ur 68 7 2t1 168„ SSe Us que si vous vous éloigniez asse: pour que ces fanatiques ne pussent vous reprendre. — Linsi. monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de'arracher à me mort horrible, vous vous croyiez encore obligé'assurer ma position à 'étranger? — Oui, madame, répondit Fogg, mais les éEvénements ont tourné contre moi. Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission de disposer en votre faveur. — Mais., vous, monsieur Fogg, que deviendrezvous? demanda Mrs. Aouda. — Voi, madame, répondit froidement le gentleman, je'ai besoin deè rien. — Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend? — Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg. —En ͤtout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre un homme tel que vous. Vos amis.. —je'ai point'amis, madame Vos parents.... — je'ai plus de pare Je nal Plus dé D4 Ents. monsieur Fogg, car'isolement est une triste chose. —Je vous plains ale Quoi! pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu'à deux la mi- sère elleméme est supportable encore! — oOn le dit, madame. —Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main au gentleman, voulez vous à la fois'une parente et'une amie? Voulezvous de moi pour votre femme?„ Mr. Fogg, à cette parole,'était levé à son tour. Il yavait comme un reflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres. Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermetè et la douceur de ce beau regard 'une noble femme qui ose tout pour sauver celui auquel elle doit tout,“ëton- nèrent'abord, puis le pénétrèrent. II ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard ne'enfoncàt plus avant... Quand il les rouvrit: (Je vous aime! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu'il ya de plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous! — Ah..„'écria Mrs. Aouda, en portant la main à son cœur. Passepartout fut sonné. II arriva aussitot. Mr. Fogg tenait encore dans sa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large face rayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales. EN QUATRE-VINGTS J0OURS. Mr. Fogg lui demanda'il ne serait pas trop tard pour aller prévenii rend Samuel Wilson, de la paroisse de Maryle-Bone. Passepartout sourit de son meilleur sourire. Jamais trop tard,» dit-il. Iln'était que huit heures cinq. Ce serait pour demain, lundi! ditsil. — Pour demain lundi? demanda Mr. Fogg en regardant la jeun- — pPour demain lundi l„ répondit Mrs. Aouda Passepartout sortit, tout couran XXXVI DANS LEOUEL PHILEAS FOGG FATT DE NOUVEAU PRIME sUAn LE Muchf. ll est temps de dire ici quel revirement de Topinion'était produit dans le un Royaume-Uni, quand on apprit'arrestation du vrai voleur de la Banque,— certain James Strand,— qui avait eu lieu le 17 décembre, à Edimbourg Trois jours avant, Phileas Fogg était un criminel que la police poursuivait à outrance, et maintenant'était le plus honnète gentleman, qui accomplissait mathẽématiquement son excentrique voyage autour du monde. Quel effet, quel bruit dans les journaux! Tous les parieurs pour ou contre, qui avaient déjà oublié cette affaire, ressuscitèrent comme par magie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous les engagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avec une nouvelle énergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur le marché. Les cinꝗ collègues du gentleman, au Reform- Club, passèrent ces trois jours dans une certaine inquiètude. Ce Phileas Fogg qu'ils avaient oublié reparaissait à leurs yeux! Où était-il en ce moment? Le 17 décembre, jour où James Strand fut arrété,— il y avait soixante-seize jours que Phileas Fogg Etait parti, et pas une nouvelle de lui! Avait-il succombé? Avait-il renoncé à la lutte, ou conti- nuait-il sa marche suivant Pitinéraire convenu? Et le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, allait-il apparaitre, comme le dieu de Vexac- titude, sur le seuil du salon du Reform-Club? LE TOUR DU MONDE Il faut renoncer à peindre'anxiété dans laquelle, pendant trois jours, vëcut f tout ce monde de la société anglaise. On lanca des dépèches en Amérique, en Xsie, pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg! On envoya matin et soir ob- Server la maison de Savillerow... Rien. La police ellemème ne Savait plus ce qu'était devenu le détective Fix, qui'était si malencontreusement jeté sur une fausse piste. Ce qui'empècha pas les paris de'engager de nouveau sur une plus vaste échelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait au dernier tournant. On ne le cotait plus à cent, mais à vingt, mais à dix, mais à cinq, et le vieux paralytique, lord Albermale, le prenait, lui, à égalité. Kussi, le Samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les rues voisines. on eũt dit un immense attroupement de courtiers, établis en permanence aux bords du Reform-Club. La circulation était empéchée. On discutait, on dispu- tait, on criait les eours du Phileas Foggo, comme ceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine à contenir le populaire, et à mesure que 'avancait Theure à laquelle devait arriver Phileas Fogg,'émotion prenait des proportions invraisemblable 8. Ce soir-là, les cinꝗ legues du gentleman étaient réèunis depuis neuf heures lans le grand salon du Reform- Club. Les deux banquiers, John Sullivan et Samuel Fallentin, Fingenieur Andréèw Stuart, Gautbier Ralph, administrateur de la Banque'Angleterre, le brasseur Thomas Flanagan, tous attendaient avec anxiété. Au moment ou Thorloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq, An- drew Stuart, se levant, dit: us, dans vingt minutes, le délai convenu entre Mr. Phileas Fogg et nous sera expiré. — Aquelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool? demanda Thomas alph, et le train su t'ar- A sept heures vingt-trois, rèpondit Gauthier R rive qu'à minuit dix. —Ezh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg était arrivẽ par le train de sept heures vingt-trois, il serait déejà ici. Nous pouvons donc con sidérer le pari comme gagné. —KAttendons, ne nous prononcons pas, répondit Samuel Fallentin. Vous savez que notre collègue est un excentrique de premier ordre. Son exactitude en tout est bien connue. Il'arrive jamais ni trop tard, ni trop tot, et il apparai- trait ici à la dernière minute, que je'en serais pas autrement surpris. EN QOQUATRE-V INGTS JOURS 2¹3 —FEt moi, dit Andrew Stuart, qui était, comme toujours, très merveux, je le verrais, je'y croirais pas. —Fn éeffet, reprit Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg était insensé. Welle que fat son exactitude, il ne pouvait empècher des retards inévitables de ze produire, et un retard de deux ou trois jours seulement suffisait à compro- mettre son voyage. — vous remarquerez,'ailleurs, ajouta John Sullivan, que nous'avons recu aucune nouvelle de notre collègue, et, cependant, les fils te légraphiques manquaient pas sur son it —ll a perdu, messieurs, 1 t Andrew Stuart, il a cent fois perdu! Vous savez, 'ailleurs, que le Ci le seul paquebot de New-Vork qu'il put prendre pour venir à Liverpool en temps utile— est arrivé hier. Or, voici la liste des pas- Sſuipping-Eadsette, et le nom de Phileas Fogg'y figure sagers, publiéèe par la 8 pas. En admettant les chances les plus favorables, notre collègue est à peine en Kmérique!'estime à vingt jours, au moins, le retard qu'il subira Ssur la date convenue, et le vieux lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinꝗ mille livres! —'est évident, répondit Gauthier Ralph, et demain nous'aurons qu'à pré- Senter chez Baring frères le chèque de Mr. Fogg.» FEn ce moment, Thorloge du salon sonna huit heures quarante. 1 1 11 lit Iyv** Encore einq minutes, dit Andrew Stuart. Les cinq collè 5 Se regardaient. On peut eroire que les battements de leur CœUr à nt S 1 10on Wenfin, méme poul dè beaux joueurs, 1 10 6 fort Mais jl 1 ont rien 12 Nnaraſtr Ay 1 51 la partie étalt forte! Mals 118 nen“)ulaient rien Iaisser paraſtre, Car, SuUr là pro position de Samuel Fallentin, ils prirent place à une table de jeu. je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, dit Andrew Stuart en'asseyant, quand meme on'en offrirait trois mille neuf cent quatre- vingt-dix-neuflv 'aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes. Les joueurs avaient pris les cartes, mais, à chaque instant, leur regard se fixait sur Phorloge. On peut affirmer que, quelle que fut leur sécurité, jamais mi- nutes ne leur avaient paru si longues! Huit heures quarante-trois,»dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu que lui présentait Gauthier Ralph. Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club était tranquille. Mais, au dehors, on entendait le brouhaha de la foule, que dominaient parfois des cris aigus. Le balancier de IThorloge battait la seconde avec une régularité mathémati- que. Chaque joueur pouvait compter les divisions sexagésimales qui frappaient Sson oreille. LE TOUR DU MONDE Huit heures quarante-quatre lo dit John Sullivan'une voix dans laquelle on sentait une émotion involontaire. Plus qu'une minute, et le pari était gagné. Andrew Stuart et ses collègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonnè les cartes! Ils comptaient les secondes! Ala quarantième seconde, rien. X la cinquantième, rien encore! Ala cinquante-cinquième, on entendit comme un tonnerre au dehors, des ap plaudissements, des hurrahs, et mème des imprécations, qui se propagèrent dans un roulement continu. Les joueurs se levèrent. A la cinquante-septième seconde, la porte du salon souvrit, et le balancier 'avait pas battu la soixantième seconde, que Phileas Fogg apparaissait, suivi 'une foule en délire qui avait forcé entrée du elub, et de sa voix calme: (Me voici, messieurs,» disait-il. XXXVII DANS LEOUEL IL EST PROUVH OUE PHILRAS FOGd NA RIENJ GAGNH A FAInE cE Tobn ˖ DU MONDR, sI1 ck'EST LEH BONHEUR. Oui! Phileas Fogg en personne. On se rappelle qu'à huit heures cinq du soir,— vingt-cinq heures environ après Tarrivee des voyageurs à Londres,— Passepartout avait été chargé pa son maitre de prévenir le révérend Samuel Wilson au sujet'un certain mariage qui devait se conclure le lendemain mème. Passepartout était donc parti, enchanté. II se rendit'un pas rapide à la de- meure du révérend Samuel Wilson, qui'était pas encore rentré. Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit vingt bonnes minutes au moins. Bref, il&tait huit heures trente-einꝗ quand il sortit de la maison du révérend. Mais dans quel état! Les cheveux en désordre, sans chapeau, courant, courant, comme on'a jamais vu courir de mémoire'homme, renversant les passants, Se précipitant comme une trombe sur les trottoirs! En trois minutes, il était de retour à la maison de Saville-roW, et il tombait. essoufflé, dans la chambre de Mr. Fogg. Il pe pouvait parler. EN OUATRE-VINCGTS J0ʃ RS. «Qu'y--il? demanda Mr. Fogg. — Von maltre.., balbutia Passepartout.., mariage.. impossible. Imposible? — Impossible... pour demain. — Pourquoi? parce que demain....'est dimanchel Lundi, répondit Mr. Fogg. —NNon... aujourd'hui... Samedi. — Samedi? impossible! vous vous étes trompé'un jour! Nous 31 , SII'éEcria Passepartout mais il ne reste plus que Sommes arrivés vingt-quatre jeures en àvancè.. dix minutes!. Passepartout avait saisi son maitre au collet, et il Pentrainait avec une force irrésistible! Phileas Fogg, ainsi enlevé, sans avoir le temps de réfléchir, quitta sa cham- quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres au cocher, et après il arriva au Reform- Club. bre, avoir écrasé deux chiens et accroché einq voitures, Lhorloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans le grand salon. hileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts jours 1. Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres! Et maintenant, comment un homme si exact si méticuleux, avait-il pu com- mettre cette erreur de jour? Comment se croyait-il au samedi soir, 21 décembre, quand il dèbarqua à Londres, alors qu'il wëtait qu'au vendredi, 20 décembre, Soixante-dix-neuf jours seulement après son départ? voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple. Phileas Fogg avait, 6sans'en douter, gagné un jour sur son itinéraire,— et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du monde en allant vers'est, et il eüt, au contraire, perdu ce jour en allant en sens inverse, soit vers'oοst. En effet, en marchant vers Test, Phileas Fogg allait au-devant du soleil, et, par conséquent, les jours diminuaient pour lui'autant de fois quatre minutes qu'il franchissait de degrés dans cette direction. Or, on compte trois cent soixante degrés sur la circonférence terrestre, et ces trois cent soixante degrés, muitiplies par quatre minutes, donnent précisément vingt-quatre heures,—'est--dire ce jour inconsciemment gagné. En'autres termes, pendant que Phileas Fogg, marchant vers Lest, voyait le soleil passer guatre-vingts foꝛs au méridien, ses ollè- gues restés à Londres ne le voyaient passer que Soονte-diæ-neνfᷓ fois. Cest LE TOUR DU MONDE Me voici, Messieurs, 2 disait-il.(Page 214.) pourquoi, ce jourdà méme, qui était le samedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg, ceux-ci lattendaient dans le salon du Reform-Club. Et Cest ce que la fameuse montre de Passepartout— qui avait toujours con— Servé Pheure de Londres— eùt constaté si, en mème temps que les minutes et les heures, elle edt marquèé les jours! Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il en avait dépensé en route environ dix neuf mille, le résultat pécuniaire était médiocre. Toutefois, on Pa dit, Pexcentrique gentleman n- la lutte, non la fortune. Et méme, les mille livres restant, il les partagea entre Thonneète Passepartout et le malheureux Fix, auquel il était incapable'en vou- ENOUATRE-VINGITS J0OURS. 21⁷ loir. Seulement, et pour la régularité, il retint à son serviteur le prix des dix- neuf cent vingt heures de gaz dépensé par sa faute. Ce soir-là méme, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique, disait à Mrs. Aouda: Ce mariage vous convient-il toujours, madame? Monsieur Fogg, répondit Mrs. Aouda,'est à moi de vous faire cette ques- tion. Vous étiez ruiné, vous voici Tiche.. —Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous'aviez pas u la pensée de ce mariage, mon domestique ne serait pas allé chez le révérend Samuel Wilson, je'aurais pas été averti de mon erreur, et.. — Cher monsieur Fogg... dit la jeune femme. — Cheère Aouda...» répondit Phileas Fogg. On comprend bien que le mariage se fit quarantechuit heures plus tard, et Passepartout, superbe, resplendissant, éblouissant, y figura comme témoin de la jeune femmè. Ne'avait-il pas sauvée, et ne lui devait-on pas cet honneur? Seulement, le lendemain, dès'aube, Passepartout frappait avec fracas à la Porte de son maitre. La porte'ouvrit, et TLimpassible gentleman parut. (Qu'y--il, Vassepartout? —cCe qu'il y a, monsieur! IMy a que je viens'apprendre à Linstant... — Quoi donc? — Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit jours seulement — Sans doute, répondit Mr. Fogg, en ne traversant pas LInde. Mais si je 'avais pas traversé EInde, je'aurais pas sauvé Mrs. Aouda, elle ne serait pas ma femme, et... Et Mr. Fogg ferma tranquiclement la porte. Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli en quatre- vingts jours ce voyage autour du monde! Il avait employè pour ce faire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures, yachts, bàtiments de com- merce, traineaux, Eléphant.'excentrique gentleman avait déployé dans cette aflaire ses merveilleuses qualités de sang-froid et'exactitude. Mais après? Qu'avait-il gagné à ce déplacement? Qu'avait-il rapporté de ce voyage? Rien, dira--on? Rien, soit, si ce'est une charmante femme, qui— quelque invraisemblable que cela puisse paraitre— le rendit le plus heureux des hommes! En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde? FIN ————— ++ 1 25——— 5* 2 25 0 4 E 0„ 1 1 C18.L 6 —8 S5C0 0 5 4—* A 0 8 8 6 6 0 2 Austral CnApTThE I. XI. XII. XVI — XXXVVII. XIII. XV. ́V. XVII. XVIII. XX. XX. XII. XIII. XIII. XIV. XV. XXVI. XVVIII. XXVIII. XX. XXX. XXXI. XXXII. XXXV. XXXVI. Paris. TABLE DES MATIERES Pages Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout'ae nt réciproquement, Fun cor 0 maitre, Pautre comme domestique———:.. 1 Où Passe Pertout est convaincu qu'ma enfin I0h son ideal.* 8 Où'engage une conversation qui pourra coüter cher à Phileas Fogg 10 D20 lequel Phileas Fogg stupéſie R partout, son domestiqne 16 Dans lequel une nouvelle valeur apparait sur Ià place de Londres. 20 Dans lequel'agent Fix montre une impatience bien légitime. Qui témoigne une fois de plus de Pinutilité des passe- vons en matière de police.. 28 Dans le quel P. 31 36 Où Pe Separiout 68· trop heureus quitte en Pe 12 Où Phileas Fogg achéte une monture à un uf ſabuleus 46 Où Phileas Fogg et ses compagnons'aventurent à trave güb⸗Sensift.„„„„„ 655 Dans lequel Passepartout prouve une fois de plus que la fortune sourit aux eeee eeeee eeeeee 6 62 Dans lequel Phileas Fogg descend toute Tadmirable vallée du Gange sans me eeee 69 Ou le sac aux! ilége encore de quelques milliers de Uvres........ 76 Où Fix'a pas Tai tre du tout les choses dont n ini bärler 83 Ou il est que stion de choses et'autres pendant la traversée de H ng-Kong„„„„„„„ 81 Dans lequel Phileas F Passepartout, Fix, chacun de sone 9⁴ Où Passepartout prend un trop vif intérét à son maitre, et ce qui 99 Dans leqt 15 Fix entre direc tement en rel⸗ avec Phileas 107 Ou le patron de la Tankadère ris fort de perdre une primé de deux cents RRiess Ee 114 Où Passepartout voit bien que, meme aux antipodes, il est prudent'avoir quelque argent dans sa poche...... 12² Dans lequel le nez de Passe 13 irtout s allonge démesurément.. 127 Pendant lequel'accomplit la traversés de Pocéan Paciſique.. 135 Ouù Ton donne un léger apercu de San-Francisco, un jour de moeting.. 144 Dans lequel on prend le train express du chemin de fer' du Paciſique...... 148 Daus lequel Passepartout suit, avec une vitesse de vingt milles à Theure, un cours'listoire mormone 15⁴4 Dans lequel Passepartout ne put parve Taison- 159 Où 1 Sera fait ie röcit dĩncidents divers qui ne 5e rencontient que roads de NInioonn..... s 167 Deue—5 Phileas Fogg fait tout simplement son devoir...... 0 175⁵ Dans lequel Tinspecteur Fix prend très-sérieusement les intéréts de Phileas E„ 85 182 Dans lec quel Pllil directe contre la uvaise chance. Quù Phileas Fogg se montre A Iu hauteur des cir Qui procure à Passe partout Toccasion de faire un jen 457 mots ee CàA2SAW56S%66E6VVE*V‚Ä. Dans lequel Passe par tout ne se fait pas répeter deux fois Pordre 8 ue son maitre e e ne sur le mar ché 3 Dans lequel Phileas Fogg fait de nouveau P 'a rien gagné à faire Dans lequel il est prouvé que Phileas Fe monde, si ce'est le bonheur — Imp. Cauthier-Villars, quai des Grands-Augustins, 55.— 1757 LES VOVYVAGES EXTRAORDINAIRES COURONNES PA&N LACADEMIE F 9 MAITRE ZACHARIUS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES UN DRAME DANS LES AIRS PAR JUEES VERNE DESSILINS PAR BERIRAND, FRELICH, TII. SCHULER, BAVYARD ET MARIE. BIBLIOTHEQUE TEDUCATIOXET DE ÆCREATION J. HEFFFFE IAcoB PARIS Tous droits de traduction et de reproduction réservés. LE DOCTEUR CX, 15 ILLUSTRATIONS PAR FRELICH MAITRE ZACHARIUS, 10 ILLUSTRATIONS PRR THEOPHILE SCHULER UIN DRAME DANS LES AIRS, 6 ILLUSTRATIONS PAR EMILE BAVARD UN HIVERNAGE DANS LES GLACES, 16 ILLUSTRATIONS PAR A. MARIE QARANTIEME ASCENSION FRANCAISE AU MONT-BLANC VVUES PAR YON FRONTISPICE ET FAUX TITRE PAR BERTRAND AVERTISSEMENT Ce nouveau volume de Jules Verne est composé de nouvelles écrites par lui à des époques très-différentes les unes des autres. Le Docteur Oæ est de date presque récente, et a été inspiré à'auteur des Vohhages ehtraordinaires par une expèrience très-intéressante faite à Paris, il ya quelques années. Mais les autres nouvelles intitulées Mattre Zacharius, Un Hirernage dans les glaces et In Drame dans les airs, ont étè écrites il ya plus de vingt aus, et par conséquent sont antérieures à Ia série des œuvres qui ont si justement rendu célèbre le nom de M. Jules Verne. Il nous a paru nécessaire de faire figurer ces nouvelles dans Pœuvre complète de Jules Verne, qu'elles ne dépareront pas assu- rément. Dans quelques-unes, les lecteurs découvriront, pressentiront le germe des ouvrages plus importants tels que Cinq Semaines en ballon, le Capitaine Hatleras, le Pays des fourrures, Vingt mille lieues sous les mers, les Enfants diu Capitaine Grant, le bur du Monde en quäatre— vinyls jours, et autres, qu'il a publiés depuis avec tant de succès. Ils trouveront intéressant de voir comment ces sujets se sont'abord présentés à'esprit de'auteur, et comment son talent müri les a développés plus tard sous Pinfluence'études plus approfondies. Après avoir eu les tableaux, il leur paraitra curieux'avoir sous les yeux les esquisses. vI AVERTISSEMENT Sous ce titre: Ouarantieme Ascension Vrangaise au mont-Rlane, un récit, celui'une ascension qui'a rien'imaginaire, termine ce volume. Le récit et le voyage mème ont été faits par M. Paul Verne, frere de M. Jules Verne. Nous avons cru bon de mettre en regard des Voyages eclraordinaires de Jules Verne la narration de cette excursion taite par son frere dans des circonstances véritablement difficiles, et qui placent M. Paul Verne au premier rang de nos ascensionnistes trançais dans les Alpes. De cet ensemble, il résulte un volume dont les eléments sont très-variés, un mélange de conceptions 1öelles, fantastiques et ima- ginaires, auquel nous avons Lespoir que notre public fera bon accueil. J HETZRTE E. II. VII. V VIII. IN. X. TABLE DES MATIERES UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX& Dessins par L. Frœlich. — cComme quoi il est inutile de chercher, mème sur les meilleures cartes, la petite ville de Quiquendone........... — On le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse'entretiennent des affaires de la ville eeee 38 — Od le commissaire Passauf fait une entrée aussi bruyante qu vinattendue. — Od le docteur Ox se réveèle comme un de premier ordre et un audacieux expérimentateur... 83 — Ou le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au 6 et ce qui'ensuitt.. 8 — Od Frantz Niklausse et Sonel van Tricasse forment quelques projets d avenir. — Od les andante deviennent des allegro et les allegro des vivace..... — Ond rantique et solennelle valse allemande se change en tourbillon. — Od le docteur Ox et son préparateur Ygène ne se disent que quelques mot᷑s 3 — Dans lequel on verra. re pidémie envahit 1 ville entiöre 6 955 effet elle Pttt.— — Ou les Ouigbe80 605 prennent une résolution hércĩqueen — Dans lequel le préparateur VYgene émet un avis i qui est repoussé avec vivacité par le docteur-.... — Oud il est prouvò une fois de plus que'un lieu G6 on domine W3tes les petitesses humaines... Pages. 16 22 26 34 34 39 F 0 TXBLE DESMATIERES XIV.— Ou les choses sont poussées si loin que les habitants de Quiquendoné, les lecteurs et mème'auteur réclament un dénoument immédiat. XV.— Oud le dénoument éclate XVI.— Ou le lecteur intelligent voit bien qu'il avait deviné, les pröcautionſ de Tatu. XVII.— Oà'esplique la théorie du docteur Ox MuAITRE ZACHARIUS Dessins par Th. Schiule I II.—'orgueil de la science... R. IV.—'öglise de Saint-Pierre.. —'heure de la mort... UIN DRAME DANS LEs AIRS Dessins pan E. Bayard et&A. Marie. UN HIVERNAGE DANS LEs GLACE Dessins van&A. Mariè. F II.— Le projet de Jean Cornbutlt... III. Lueu despif..„ e IV.— Dans desPAs V.— Lile Liverpool VI.— Le tremblement de glaces VII.— Les installations de G VIII.— FAmο̃᷑ ees e ee eee IX.— Lasmaison de 8108 X.— Eiütenes WNünsoo .... XII. Retser AuH nüwir“G XIII.— Les deux rivaux. XIV.— Deétresse. V.— Les ours blancs.... XVI.— Conclusion. CQUARANTIEME ASck SION FHANCAISE AU MOoNT BLANG. Par Paul VERNE(dessins par Pon). 60 61 62 — JULES VERNE— ages. 60 61 62 8A+ S Dο ——¹— O1 ◻◻⏑σ e22 2 20 3 2 35 4 4 70 4 Hke 50 1 38 64 67 72 4 1 N Elle remit à sen père avec sa pipe bourée..(Page.) 2 79 83 Comme quoi il est inutile de chercher, mome sur les meilleures cartes, la petite ville de Quiquendone 9 Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne'y trouverez pas. Quiquen- done est-elle done une cité disparue. Non? Une ville à venir? Pas davantage. Elle existe, en dépit des géographes, et cela depuis huit à neuf cents ans. Elle compte meme deux mille trois cent quatre-vingt-treize àmes, en admettant une U 2 DNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX àme par chaque habitant. Elle est situèe à treize kilomètres et demi dans le nord- ouest'Audenarde et à quinze kilomètres un quart dans le sud-est de Bruges, en pleine Flandres. Le Vaar, petit affluent de PEscaut. Passe sous ses trois ponts, encorè recouverts'une antique toiture du moyen age, comme à Tournay. On y admire un vieux chateau, dont la première Dierre fut posée, en 1197, par le comte Baudouin, futur empereur de Constantinople, et un hôtel de ville à demi- fenétres gothiques, couronnèé'un chapelet de créneaux, que domine un beffroi à tourelles, Elevé de trois cent cinquante-sept pieds au-dessus du sol. On Ven- tend, à chaque heure, un carillon de cinq octaves, véritable piano aérien, dont la renommèe surpasse celle du célèbre carillon de Bruges. Les étrangers—'il en est jamais venu à Quiquendone— ne quittent point cette curieuse ville sans avoir visité sa salle des stathouders, ornée du portrait en pied de Guillaume de Nassau par Brandon; le jubé de'ẽglise Saint-Magloire, chef-'“⁴re de Parchi- tecture du xvie sièele; le puits en fer forgé qui se creuse au milieu de la grande place Saint-Ernuph, dont“admirable ornementation est due au peintre-forgeron Quentin Metsys; le tombeau élevé autrefois à Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, qui repose maintenant dans'église de Notre-Dame de Bruges, etc. Enfin, Quiquendone a poui Principale industrie la fabrication des crèmes fouettées et des sucres dorge sur une grande échelle. Elle est adminis- trée de père en fils depuis plusieurs siècles par la famille van Tricasse! Et pour- tant Quiquendone ne figure pas sur la carte des Flandres! Est-ce oubli des gEO- graphes, est-ce omission volontaire?'est ce que je ne puis vous dire; mais Quiquendone existe bien réellement avec ses rues Etroites, son enceinte fortifiée, ses maisons espagnoles, sa halle et son bourgmestre,— à telles enseignes qu'elle à été récemment le théaàtre de phénomènes surprenants, extraordinaires, invrai- semblables autant que véridiques, et qui vont être fidèlement rapportés dans le Présent récit. Certes, il'y a aucun mal à dire ni à penser des Flamands de la Flandre Occi- dentale. Ce sont des gens de bien, sages, parcimonieux, sociables,'humeur égale, hospitaliers, peut-etre un peu lourds par le langage et'esprit; mais cela 'explique pas pourquoi'une des plus intéressantes villes de leur territoire en est encore à figurer dans la cartographie moderne. Cette omission est certainement regrettable. Si encore Ihistoire, ou à défaut e les chroniques, ou à défaut des chroniques la tradition du pays faisaient mention de Qu Mais non, ni les atlas, ni les guides, ni les itinéraires'en parle nne lui-méme, le perspicace dénicheur de bourgades,'en dit pas un mot. On conèoit combien ce silence doit nuire au ———— UNE FANTAISIE DU DOCTEUR&N 3 commerce, à'industrie de cette ville. Mais nous nous häterons'ajouter que Quiquendone'a ni industrie ni commerce, et qu'elle'en passe le mieux du monde. Ses sucres'orge et ses crèmes fouettées, elle les consomme sur place et ne les exporte pas. Enfin, les Quiquendoniens'ont besoin de personne. Leurs désirs sont restreints, leur existence est modeste; ils sont calmes, modérés, froids, flegmatiques, en un mot«Flamands», comme il'en rencontre éncore quelquefois entre lEscaut et la mer du Nord. Où le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse'entretiennent des affaires de la ville. (Vous croyez? demanda le bourgmestre. Je le crois, répondit le conseiller, après quelques minutes de silence. 'est qu'il ne faut point agir à la l6gère, reprit le bourgmestre. —Voilà dix ans que nous causons de cette affaire si grave, répliqua le con- seiller Niklausse, et je vous avoue, mon digne van Tricasse, que je ne puis prendre encore sur moi de me décider. —je comprends votre hésitation, reprit le bourgmestre, qui ne parla qu'après un bon quart'heure de réflexion, je comprends votre hésitation et je la partage. Nous ferons sagement de ne rien décider avant un plus ample examen de la question. —ll est certain, répondit Niklausse, que cette place de commissaire civil est inutile dans une ville aussi paisible que Quiquendone. Notre prédécesseur, répondit van Tricasse'un ton grave, notre prédéces- seur ne disait jamais,'aurait jamais osé dire qu'une chose est certaine. Toute affirmation est sujette à des retours désagréables. v Le conseiller hocha la tète en signe'assentiment, puis il demeura silencieux une demi-heure environ. Après ce laps de temps, pendant lequel le conseiller et le bourgmestre ne remuèrent pas méme un doigt, Niklausse demanda à van Tri- casse si son prédécesseur- il y avait quelque vingt ans-'avait pas eu comme lui la pensée de supprimer cette place de commissaire civil, qui, chaque année, grevait la ville de Quiquendone'une somme de treize cent soixante-quinze franes et des centimes. UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX& «En effet, répondit le bourgmestre, qui porta avec une majestueuse lenteur Sa main à son front limpide, en effet; mais ce digne homme est mort avant'avoir OS6-Prendre une détermination, ni à cet égard, ni à&gard'aucune autre me- sure administrative.'était un sage. Pourquoi ne ferais-je pas comme lui 2 Le conseiller Niklausse eùt été incapable'imaginer une raison qui put contre- dire'opinion du bourgmestre. 'homme qui meurt sans'étre jamais décidé à rien pendant sa vie, ajouta gravement van Tricasse, est bien près'avoir atteint la perfection en ce mondel Ccla dit, le bourgmestre pressa du bout du petit doigt un timbre au son voilé, qui fit entendre moins un son qu'un soupir. Presque aussitòt, quelques pas légers glissèrent doucement sur les carreaux du palier. Une souris'eüt pas fait moins de bruit en trottinant sur une épaisse moquette. La porte de la chambre'ouvrit en tournant sur ses gonds huilés. Une jeune fille blonde, à longues tresses, ap- Parut.'était Suzel van Tricasse, la fille unique du bourgmestre. Elle remit à son père avec sa pipe bourrèe à point un petit brasero de cuivre, ne prononça pas une parole, et disparut aussitöt, sans que sa sortie eüt produit plus de bruit que son entrée. 'honorable bourgmestre alluma'énorme fourneau de son instrument, et 8effaça bientot dans un nuage de fumée bleuàtre, laissant le conseiller Niklausse plongé au milieu des plus absorbantes réflexions. La chambre dans laquelle causaient ainsi ces deux notables personnages, chargés de'administration de Quiquendone, était un parloir richement orné de sculptures en bois sombre. Une haute cheminée, vaste foyer dans lequel eùt pu brüler un chéne ou rôtir un bœuf, occupait tout un panneau du parloir et faisait face à une fenètre à treillis, dont les vitraux peinturlurés tamisaient doucement les rayons du jour. Dans un cadre antique, au-dessus de la cheminée, appa- raissait le portrait'un bonhomme quelconque, attribué à Hemling, qui devait représenter un ancètre des van Tricasse, dont la généalogie remonte authenti- quement au quatorzième siècle, Epoque à laquelle les Flamands et Gui de Dam- pierre eurent à lutter contre'empereur Rodolphe de Hapsbourg. Ce parloir faisait partie de la maison du bourgmestre,'une des plus agréa bles de Quiquendone. Construite dans le goùt flamand et avec tout'imprévu, le caprice, le pittoresque, le fantaisiste, que commporte'architecture ogivale, on la citait entre les plus curieux monuments de la ville. Un couvent de chartreux ou un établissement de sourds-muets'eussent pas été plus silen- cieux que cette habitation. Le bruit'y existait pas; on'y marchait pas, on y UNE FANTAISIE DU DOCTEUR O& 5 glissait; on'y parlait pas, on y murmurait. Et cependant les femmes ne manquaient point à la maison, qui, sans compter le bourgmestre van Tricasse, abritait encore sa femme Mme Brigitte van Tricasse, sa fille Suzel van Tricasse, et sa servante Lotchè Janshéu. IIl convient de citer aussi la seur du bourg- mestre, la tante Hermance, vieille fille r᷑pondant encore au nom de Tatanémance, que Iui donnait autrefois sa nièce Suzel, du temps qu'elle était petite fille. Eh bien, malgré tous ces éléments de discorde, de bruit, de bavardage, la maison du bourgmestre était calme comme le désert. Le bourgmestre était un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni coloré ni pale, ni gai ni triste, ni content ni ennuyé, ni énergique ni mou, ni fier ni humble, ni bon ni méchant, ni généreux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni trop peu,— ne quid numis,— un homme modéré en tout. Mais à la lenteur invariable de ses mouvements, à sa màchoire inférieure un peu pendante, à sa paupière supérieure immuablement relevée, à son front uni comme une plaque de cuivre jaune et sans une ride, à ses muscles peu saillants, un physionomiste eùt sans peine reconnu que le bourg- mestre van Tricasse était le flegme personnifié. Jamais,— ni par la colère, ni par la passion, jamais une łmotion quelconque'avait accéléréè les mouvements du cœur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne'étaient contrac- tées sous'influence'une irritation, si passagère qu'on voudrait la supposer. II Etait invariablement vétu de bons habits ni trop larges ni trop étroits, qu'il no parvenait pas à user. Il était chaussé de gros souliers carrés à triple semelle et à boucles'argent, qui, par leur durée, faisaient le désespoir de son cordonnier. Il était coiffè'un large chapeau, qui datait de'Epοαue à laquelle la Flandre fut décidément séparée de la Hollande, ce qui attribuait à ce vénérable couvre-chef une durée de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les passions qui usent le corps aussi bien que'àme, les habits aussi bien que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent, indifférent,'était passionné en rien. IIn'usait pas et ne'usait pas, et par cela mème il se trouvait précisément“Thommie qu'il fallait pour administrer la cité de Quiquendone et ses tranquilles habitants. La ville, en effet,'était pas moins calme que la maison van Tricasse. Or, 'était dans cette paisible demeure que le bourgmestre comptait atteindre les limites les plus reculées de'existence humaine, après avoir vu toutefois la bonne Mme Brigitte van Tricasse, sa femme, le précéder au tombeau, où elle ne trouverait certainement pas un repos plus profond que celui qu'elle goùtait depuis soixante ans sur la terre. Ceci mérite une explication. —— La famille van Tricasse aurait pu'appeler justement Ia famlle Jeannot. Voici pourquoi: Chacun sait que le couteau de ce personnage typique est aussi célèbre que son propriétaire et non moins inusable, gràce à cette double opération inces- samment renouvelée, qui consiste à remplacer le manche quand il est usé et la lame quand elle ne vaut plus rien. Telle était“opEration, absolument identique, Pratiquèe depuis un temps immémorial dans la famille van Tricasse, et à laquelle la nature'tait prètée avec une complaisance un peu extraordinaire. Depuis 4340, on avait toujours vu invariablement un van Tricasse, devenu veuf, se remarier avec une van Tricasse, plus jeune que lui, qui, veuve, convolait avec un van Tricasse plus jeune qu'elle, qui veuf, etc., sans solution de continuité. Chacun mourait à son tour avec une régularité mécanique. Or, la digne Mme Brigitte devoirs, elle devait préceder dans'autre monde son éEpousx, de dix ans plus jeune qu'elle, pour faire place à une nouvelle van Tricasse. Sur quoi Thonorable bourgmestre comptait absolument, afin de ne point rompre les traditions de la famille. Telle était cette maison, paisible et silencieuse, dont les portes ne eriaient pas, dont les vitres ne grelottaient pas, dont les parquets ne gémissaient pas, dont les cheminées ne ronflaient pas, dont les girouettes ne grinçaient pas, dont les meu— bles ne craquaient pas, dont les serrures ne cliquetaient pas, et dont les hôtes ne faisaient pas plus de bruit que leur ombre. Le divin Harpocrate'euùt certaine- ment choisie pour le temple du silence. III Où le commissaire Passauf fait une entrée aussi hruyante qu'inattendue. Lorsque'intéressante conversation que nous avons rapportée plus haut avait commencòè entre le conseiller et le bourgmestre, il éłtait deux heures trois quarts après midi. Ce fut à trois heures quarante-cinꝗ minutes que van Tricasse alluma saà vaste pipe, qui pouvait contenir un quart de tabac, et ce fut à cinq heures et trente-cinqꝗ minutes seulement qu'il acheva de fumer. Pendant tout ce temps, les deux interlocuteurs'échangèrent pas une seule Paàrole. UNE FANTAIS Vers six heures, le conseiller, qui procédait toujours par prétermission ou aposiopèse, reprit en ces termes Kinsi nous nous décidons?. — Ane rien décider, répliqua le bourgmestre. —Je crois, en somme, que vous avez raison, van Tricasse. — lJe le crois aussi, Niklausse. Nous prendrons une résolution à'égard du commissaire eivil quand nous serons mieux édifiés... plus tard... Nous ne sommes pas à un mois près. —Ni mèéme aà une année,» répondit Niklausse, en dépliant son mouchoir de . 1 poche, dont il se servit,'ailleurs, avec une discrétion parfaite. Un nouveau silence, qui dura une bonne heure,'établit encore. Rien ne troubla cette nouvelle halte dans la conversation, pas mème'apparition du chien de la maison, Ihonnète Lento, qui, non moins flegmatique que son maitre, vint faire poliment un tour de parloir. Digne chien! Un modéèle pour tous ceux de 80n espèce. Il eùt été en carton, avec des roulettes aux pattes, qu'il'euùt pas fait moins de bruit pendant sa visite. Vers huit heures, après que Lotchè eut apporté la lampe antique à verre dépoli, le bourgmestre dit au conseiller: Nous'avons pas'autre affaire urgente à expédier, Niklausse? —Non, van Tricasse, aucune, que je sache. — Ne'--on pas dit, cependant, demanda le bourgmestre, que la tour de ait ruine? la porte'Audenarde mer En effet, répondit le conseiller, et, vraiment, je ne serais pas éètonné qu'un jour ou'autre elle&Ccrasàt quelque passant. — Ob! rsprit le bourgmestre, avant qu'un tel malheur arrive,'espère bien que nous aurons pris une décision à'endroit de cette tour. — Je'espère, van Tricasse. — ll y a des questions plus pressantes à résoudre. — Sans doute, répondit le conseiller, la question de la halle aux cuirs par exemple. —Est-ce qu'elle brule toujours? demanda le bourgmestre. — Toujours, depuis trois semaines. 'avons- nous pas décidé en conseil de la laisser brüler? —ui, van Tricasse, et cela sur votre proposition. —'était-ce pas le moyen le plus sür et le plus simple'avoir raison de cet incendie? — Sans contredit. 8 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR Or, la digne Mme Brigitte van Tricasse en était à son deuxième mari.(Page.) —Eh bien, attendons.'est tout? —'est tout, répondit le conseiller, qui se grattait le front comme pour'as- surer qu'il'oubliait pas quelque affaire importante. — Ah! fit le bourgmestre,'avez-vous pas entendu parler aussi'une fuite 'eau qui menace'inonder le bas quartier de Saint-Jlacques? —En effet, répondit le conseiller. Il est mème facheux que cette fuite'eau ne se soit pas déclarée au-dessus de la halle aux cuirs! Elle eüt naturelle- ment combattu'incendie, et cela nous aurait éEpargné bien des frais de dis— cussion. — Que voulez-vous, Niklausse, répondit le digne bourgmestre, il'y a A D UDUNE FANTAISIE DU DOCTE «IIy ſa que je viens de la maison du docteur Ox!»(Page II.) rien'illogique comme les accidents. Ils'ont aucun lien entre eux, et 'on ne peut pas, comme on le voudrait, profiter de'un pour atténuer 'autre.„ Cette fine observation de van Tricasse exigea quelque temps pour etre goütée par son interlocuteur et ami. Eh mais? reprit quelques instants plus tard le conseiller Niklausse, nous ne parlons mème pas de notre grande affaire! — Quelle grande affaire? Nous avons donc une grande affaire? demanda le bourgmestre. — FSans doute. II'agit de'éclairage de la ville. U LUNE FAN E D6 R OXx A 2 n 120 5 1 -Ah! oui, répondit le! mestre, ma mémoire t fidèle, vous voulez ** 47 I G. 7 1 parler de'e ige du docteur 2 Wla pose 420 Nein St Hiereme 292 des tuvaux, et'usine est entièrement a eu pressés dans cette affaire, dit le con- — beut-étre nous sommes-nous un seiller en hochant la téte. — Peut-ètre, répondit le bourgmestre, mais notre excuse,'est que le docteur Ox fait tous les frais de son expérience. Cela ne nous coùtera pas un denier. —'est, en effet, notre excuse. Puis, il faut bien marcher avec son siècle. Si 'expérience réu Ouiquendone sera la première ville des Flandres 5clairée au gaz Oxy... Comment appelle--on ce gaz-là? Le gaz OxY-hydrique.„ —Va donc pour le gaz oxy4hydrique.„ En ce moment, la porte'ouvrit, et Lotchè vint annoncer au bourgmestre que son souper était prét. 8 1 3* 1„ 4 1 4 Le col N NIKIa 5 Vo J II CàSSE, qu tani S rises 1'affai tygitęEeS qvꝗ Ati de décisions prises et tant'affaires traitèes aà is en appétit. Puis il fut convenu que'on assemblerait dans un délai assez éloigné le conseil des nota 1 afin de décider si'on prendrait provisoirement une de cis véritablement urgenteé de la tour'Audenarde. Les deux dignes administrateurs se dirigèrent alors vers la porte zant Tautre. Le conseiller sur la rue,'un recondui; 1 r, arrivéẽ au palier alluma une petite lanterne qui de le les 1 de Qui- quendone, que LEclairage du docteur Ox'illuminait pas encore. La nuit était on Etait au mois'octobre, et un léger brouillard embrumait la ville. AIU VIiUI J réparatifs de dé tdu conseiller Niklausse demandèrent un bon quart 'l Ls avoir allumèé sa lante il dut chai Ses S ar- ti u de vache et g: es 6P ioufles el il releva le collet fourre on f. 8ʃ A, Ura dans sa main son lourd parapluie à bec de corbin, et se disposa à u moment où Lotchè, qui éclairait son tre, allait retirer la barre de la porte, un pruit inattendu éclata au dehors. O¹ la rait mbl 1 un vé bruit, tel que la ville'en a- ait certainement pas entendu rise du donjon par les Espagnols, yable bruit éve i profondément e UNE I ISIE DU CTEUR O0 mis de la vieillle malson Vall ricasse. On heurtalt Cetteè POTTL, VICI Usqu alo * 1 ö de tout attouchement brutal! On fra t à Coups rec Vee nent 1 contondant qui devait ètre un bàton noueux manié par une main robuste! Aux coups se meélaient des cris, un appel. On entendait distinctement ces mots: monsieur le bourgmestre! ouvrez, ouvrez vitelv Monsieur van JTricasse! Hhaun Ne 1e giller gbsoh AHilris. s 0 8 M Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se re t saus mot dire. Ceci passait leur imagination. On euͤt tiré dans le parloir la vieille cou- eEC leuvrine du chàteau, qui'avait pas fonctionné depuis 1385, que les habitants i Qu'on nous passe ce de la maison van Tricasse'auraient pas été plus CEpatés v. mot, qu'on excuse sa trivialitè en faveur de Sa qust enant son Cepen ˖ o0u les i els 1 8 8 8 1 P1 sang-froid, se hasarda à parler. Qui est là? demanda--elle. —'est moĩ! moi! moi! — Qui, vous? —Le commissaire Passauf! v Le commissaire Passauf! Celui-là meme dont il était question, depuis dix ans, de supprimer la charge. Que se Dassait-il donc? Les Bourguignons auraient-ils envahi Quiquendone comme au xive siècle! Il ne fallait rien moins qu'un événe- ment de cetie importance pour éłmotionner à ce Point le commissaire Passauf, bourgmestre lui-mèém it en rien, pour le calme et le flegme, au qui ne l Aup 7 0* u Siler une Sur un signeée deèe van 11I1IC“ E,— Car leèe digne Dolliil MUralt pi. articuler une Paroleé, la Darre fut rèpousseEE, Aae D. 2an nSinit⸗ 12 2 7 Amhro In 1 litun annpagan Le commissaire Passauf se prècipita dans'antichambre. On eùt dit un ouragan. (Ou'y--il, monsieur le commissaire? demanda Lotchè, une brave fille qui ns les circonst 5 les plus graves. ne perdait pas la téte d —Ce qu'il y al réèpondi DPass- IAnt le 8 70¹1 AJs ↄungnrimgien 111 Passaut, dont les gros veux ronds expPTImalent une Is de la maison du docteur Ox, où il y avait ré- éEmotion réelle. II y a que je vi ception, et que là.. —Laꝰ fit le conseiller. Là,'ai Eté témoin'une altercation telle que.. monsieur le bourgmestre on a parlé politique! —Politique répéta van Tricasse en hérissant sa perruque. PAlitigi Pponrit Am 1 1 Gan nmin 8 11 nad Faif A111 — Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s était pas falt depuis cent ans pent-éètre à Quiquendone. Klors la discussion'est montée.'avocat et le médecin Dominique Custos se sont pris à partie avec“me vio- muit lence qui les amènera peut-ètre sur le terrain. 12 UDUNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX& — Sur le terrain!'écria le conseiller. Un duel! Un duel à Quiquendone! Et que se sont donc dit'avocat Schut et le médecin Custos? — Ceci tentuellement: Monsieur'avocat, a dit le médecin à son adversaire vous allez un peu loin, ce me semble, et vous ne songez pas suffisamment à me- surer vos paroles!ο Le bourgmestre van Tricasse joignit les mains. Le conseiller Pälit et laissa choir sa Ianterne. Le commissaire hocha la téte. Une phrase si&videmment pro- vocatrice, prononcée par deux notables du pays! C médecin Custos, murmura van Tricasse, est décidément un homme dan- gereux, une téte exaltée! Venez, messieurs 15 Et sur ce, le conseiller Niklausse et le commissaire rentrèrent dans le parloir avec le bourgmestre van Tricasse. 7 IV octeur Ox se révole comme un physiologiste de premier ordre et un audacieux expérimentateur- 0 Quel est done ce Personnage connu sous le nom bizarre de docteur Ox? Un original à coup sür, mais en méme temps un savant audacieux, un physio- logiste dont les travaux sont connus et appréciés de toute'Europe savante, un rival heureux des Davy, des Dalton, des Bostock, des Menzies, des Godv n, des Vierordt, de tous ces grands esprits qui ont mis la Physiologie au premier rang des sciences modernes. Le docteur Ox était un homme demi-gros, de taille moyenne, àgé de... mais nous ne saurions préciser son àge, non plus que sa nationalité.'ailleurs, peu importe. II suffit qu'on sache bien que'était un Etrange personnage, au sang chaud et impétueux, véritable excentrique échappé'un volume'Hoflmann, 1 et qui contrastait singulièrement, on'en beut douter, avec les habitants de Quiquendone. Il avait en lui, en ses doctrines, une imperturbable confiance Toujours souriant, marchant téte haute, épaules dégagées, aisément, librement, egard assuré, larges narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait'air par grandes aspirations, sa personne plaisait à voir. II Etait vivant, bien vivant, lui, bien équilibré dans toutes les parties de sa machine, bien allant, avec du vif argent dans les veines et un cent'aiguilles sous les pieds. Aussi ne pouvait-il UNE FANTAISIE DU jamais rester en place, et'échappait-il en paroles pré bondants. Etait-il donc riche, ce docteur Ox, qui venait entreprendre à ses frais Pëclai- rage'une ville tout entière? Probablement, puisqu'il se permettait de telles dépenses, et'est la seule réponse que nous puissions faire à cette demande indiserète. Le docteur Ox était arrivé depuis cinq mois à Quiquendone, en compagnie de son préparateur, qui répondait au nom de 6édéon Vgène, un grand, sec, jue son maitre. Et maintenant, pourquoi le docteur Ox avait-il soumissionné, et à ses frais, Técle de la ville? Pourquoi avait-il précisément choisi les paisibles Quiquen- 4 doniens, ces Flamands entre tous les Flamands, et voulait-il doter leur cité des bienfaits'un éclairage hors ligne? Sous ce prétexte, ne voulait.-il pas essàyer 3538 R fiee 8 quelque grande expèrience physiologique, en opërant in animd vili? Enfin qu'al- 1r Ox'ayant lait tenter cet original?'est ce que nous ne savons Das, le doc Pas'autre confident que son préparateur Ygeène, qui,'ailleurs, Iui obéissait aveuglément. En apparence, tout au moins, le docteur Ox'était engagè à éclairer la ville, qui en avait bien besoin, la nuit surtout»„, disait finement le commissaire Pas— le Eté ins- sauf. Aussi, une usine pour la production'un gaz&clairant avait-el tallèe. Les gazomètres étaient prèts à fonctionner, et les tuyaux de conduite, circulant sous le pavé des rues, devaient avant peu'épanouir sous forme de becs 1 8les édifices publies et mème dans les maisons particulières de certains amis du progrès. En sa qualilé de bourgmestre, van Tricasse, et en sa qualité de conseiller, Niklausse, puis quelques autres notables avaient cru devoir autoriser dans leurs habitations'introduction de ce moderne éEclairà Si le lecteur ne'a pas oublié, pendant cette longue conversation du conseiller g¹ et du bourgmestre, il fut dit que Téclairage de la ville serait obtenu, non point par la combustion du vulgaire hydrogène carburé que fournit la distillation de la houille, mais bien par Lemploi'un gaz plus moderne et vingt fois plus brillant, le gaz Oxy-hydrique, que produisent IThydrogène et Poxygène mélangés. Or, le docteur, habile chimiste et inge /hysicien, savait obtenir ce gaz en inde masse et à bon compte, non point en employant le manganate de soude, drocẽdés de M. Tessié du Motay, mais tout simplement en décompo- san zl'eau, légèrement acidulée au moyen'une pile faite'élèments nouveaux 1333 le Suhstanees egB SeS. point de plati 1i i, Point de substances eoùteuses, point de platine, point 3 5 A N 3 )as'appareil délicat pour produire 1801 4 1 3 de point de comb ment les deux gaz. Un courant électrique traversait de vastes cuves pleines d eàu, constitutives,'oxygène u liquide se décomposait en ses deux parti 5 Et 1˙1 OgeI LOX ene Sen allait d uUn Cote; Phydrogène, eEn volume double de leux Etaient Tecueillis dans des n ancien associe,'en a'un au Tous deux étaient recueillis dans des rése més,— Pr essentielle, nge eũit produit une Epouvantable explosion,'il se füt enflammé. Puis, des tuyaux devaient les con- duire séparément aux divers becs, qui seraient disposés de manière à préèvenn toute explosion. II se produirait alors une flamme remarquablement brillante, acun le flamme dont'éclat rivalise avec celui de la lumière électrique, qui— oSt,'après les expériences de Casselm: zGale à celle de onze sait de reste— est,'après les expériences de Casselmann, égale à celle de ohL et onze bougies,— pas une de plus, pas une de moins. cent soix- Aa ꝗ0 Æσ II Etait certain que la cité quendone gagnerait, à cette généreuse com- binaison, un éclairage splendide. Mais'était là ce dont le docteur Ox et son préparateur se préoccupaient le moins, ainsi qu'on le verra par la suite. Précisément, le lendemain du jour où le commissaire Pass uuf avait fait cette estre, Gédé0Cn Mgeène et le docteul bruyante Pparition dans le parlol cCcabinet de travail qui leur était commun, au Ox causaient tous les d Xx dans! rez-de-chaussée du principal batiment de Pusine. ttant les malns «Eh bien, Vgène, eh bien!'écriait le docteur Ox en se Vous les avez vus, hier, à notre rèception, ces bons Quiquendoniens à sa 18-froid qui tiennent, pour la vivacité des passions, le milieu entre les éponges et les nes! Vous les avez vus, se disputant, se provoquant de la V excroissances coralligènes voix et du geste! Déjà métamorphosés moralen fait que commencer! Attendezles au moinent où nous ène, en grattant son nez pointu — En effet, maitre, répondit Gédéon du bout de'index, Lexpérience débute bien, et si moi-mème je'avais pas P.* 0 7— N 4 prudemment fermèé le robinet de- oulement, je ne sais pas ce qui Serait arrive. 8 7 1 1 — Vous avez entendu cet avocat Schut et ce médecin Custos? reprit 1e docteur N RN 8* I M32 3 1* M3 2 2 8 N 1 OX. La Phrase en elle-meèeme netalt po nt mechante, mals,!1)uche duul Quiquendonien, elle vaut toute la série des injures que les héros'! ttent à la téte avant de dégainer. Ah! ces Flamands! vous verrez cé 1 7 IeErOl 7 SRARAit Gadsg Au'nn 1 —1 en ferons des ingrats, répondit Gédéon Vgène du ton'un homm qui estime Lespèce humaine à sa qjusté valeur. 16 N* 51 121 ghe 18 1 N i„tro — Bahl fit le docteèur, peu unporte qu is nou Sadadhen grè Ou non, SI notre ο vpeunssi? EXPDèerlence reuss 10U8S N 1ESOTg Quiquendone? 1 50ndit le docteur Ox.'est dans'intérét d Tant pis pour eux, rèp t le diriez vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient aux expérier Oue vivisection? est probable que si lon consultait les grenouilles et! 1au feraient quelques objections aux pratiques les vis eroyait avoir trouvé Id un argument irréfutable un vaste soupir de faction vair ne pe ons ti m ue ces habitants de Quiquendone, N lit le docteur en articulant chaque syllable. ous ne le pouvions pas, dit! Vous leur avez täté le pouls, à ces Etres-là? — Cent fois. Et quelle est la moyenne des pulsations observées? vinle an denui le depuis U Pas cinquante par minute. Comprenez done siècle il'y a pas eu pombre de discussion, où les charretiers ne jurent pas, on les cochers ne'injurient pas, où les chevaux ne'emportent pas, où les chiens riflent pas! une ville dont le tri hunal de simple ne morden 4 4˙ 1 U 7&?“ f 1'anen Aaceianno holice chöme'un bout de Pannée à'autre! un 1e où Pon ne se passionne 5 1* 1 11 75 'état de t˖ et de aquell is un Verbal n' 6 en cent Gille 81i8 1 Genuis ts ans pas d 8 15 nneéees le VIII Iiin„ IE Us aAlls, Pas Onnée un cOuP g 1 6 1XIY K VSS 1 2l de poing ni éEchangé une U Vous e 2 bien, maitre Vgène, que cela ne modifierons tout cela. 1„SEN“ 11 1 + Fi 1 6 Iqua 12 Prel 1àa U 5Mme. E I de C vil e,; VOI 8S62 Je'y ai point Soixante- dix-neuf parties 8 gene, de acide carbonique et de la vapeur'eau en quantitèv wiable. Ii laitre 1ge 415 1 6 Cra en grand, D: gagteur. bien. répone6 LNE FANTAISIE DU D OCTEUR COX «Cest dans IL'intérèt de la science! 2(Page 15.) * Où le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox, et ce qui'ensuit. Le conseiller Niklausse et le bourgmestre van Tricasse surent enfin ce que 8 IUé 'tait qu'une nuit agitée. Le grave éEvénement qui'était accompli dans la maison du docteur Ox leur causa une véritable insomnie. Quelles conséquences aurait cette affaire? ils ne Douvaient'imaginer. M auraitt-il une décision à prendre?'autorité municipale, représentée Par eux, serait-elle forcée'inter- venir? Edicterait-on des arretés pour qu'un p areil scandale ne se renouvelät pas? FANTAISIE DU DOCTEUR OX Comment, ils ne sont pas expéditifs. 2(Page 20.p) Tous ces doutes ne pouvaient que troubler ces molles natures. Aussi, la veille avant de se séparer, les deux notables avaient-ils«décidé vde se revoir le len- demain. Le lendemain donc, avant le diner, le bourgmestre van Tricasse se transporta de sa personne chez le conseiller Niklausse. II trouva son ami plus calme. Lui- meéme avait repris son assiette. «Rien de nouveau? demanda van Tricasse. — FKRien de nouveau depuis hier, répondit Niklausse. —Et le médecin Dominique Custos?— —je'en ai pas plus entendu parler que de lavocat André 8 NE FANTAISIE DU DOCTEUR O& 5rès une heure de conversation qui tiendrait en trois lignes et qu'il est de rter, le conseiller et le bourgmestre avaient résolu de rendre „afin de tirer de lui quelques éclaircissements sans en avoir Contrairement à toutes leurs habitudes, cette décision étant prise, les deux notables se mirent en devoir de'exécuter ii t ntinent. Ils quittèrent la maison et se dirigèrent vers'usine du docteur Ox, située en dehors de la ville, près de la porte'Audenarde,— précisément celle dont la tour menacai Le bourgmestre et le conseiller ne se donnaient pas le bras, mais ils mar— chaient, pαꝰνẽjEHuxquis,'un pas lent et solennel, qui ne les avancait guère que de treize pouces par seconde.'était,'ailleurs, Pallure ordinaire de leurs admi— nistrés, qui, de mémoire'homme,'avaie mais vu personne courir à travers les rues de Quiquendone. De temps à autre, à un carrefour calme et tranquille, au coin'une rue pai- „les deux notables'arréètaient pour saluer les gens. 6Bonjour, monsieur le bourgmestre, disait'un. ndait van Tricasse jonsieur le conseiller? demandait'autre. nouveau,» répondait Niklausse. Mais à certains airs étonnés, à certains regards interrogateurs, on pouvait deviner que'altercation de la veille é6tait connue dans la ville. Rien qu'à la direc- tion suivie par van Tricasse, le plus obtus des Quiquendoniens eùt devinè que le bourgmestre allait accomplir quelque grave démarche.'affaire Custos et Schut, occupait toutes les imaginations, mais on'en était pas encore à prendre parti pour'un ou pour'autre. Cet avocat et ce m dtaient, en somme, deux personnages estimés.'avocat Schut,'ayant jamais eu'occasion de plaider dans une ville où les avoués et les huissiers'existaient que pour mémoire, t ꝛ86quent mais perdu de procès. Quant au médecin Custos t e prati- xemple de ses confrères, guérissait let malades de toutes les malac 6 dé celle dont ils mouraient. Facheuse habitude prise, malheureusement, par tous les membres de toutes les Facultés, 1 1 en quelque pays qu'ils exercent. 1 1 En arlI 16 ant à la porte dAudenarde, le conseiller et le bourgmestre firent pru- tit crochet pour ne point passer dans(le rayon tavVee 2 LAVec atbl tour, onsidérè Je crois qu'elle tombera, dit van 1 le pondit Niklausse. — je 1e C — A moins qu'on ne ye, ajouta van Tricasse. Mais faut-il PEtayer la question. 'est en effet la question,»répondit Niklausse. rte de'usine. Quelques instants après, ils se présentaient à la p (Le docteur Ox est-il visible?» demandeèrent-ils. Le docteur Ox Etait toujours visible pour les premières autorités de la ville, cabinet du célèbre physiologiste. et celles-ci furent aussitöt introduites dans Peut-éètre les deux notables attendirent-ils une grande heui vant que docteur parüt. Du moins on ést fondé à 1e croire, car le bourgmestre— ce certaine impatience dont de sa vie— montra qui ne lui était jamais S0n mpagnon ne fut pas exempt non plus. Le docteur Ox entra enfin et'excusa tout'abord'avoir fait attendre ces messieurs; mais un plan de gazomètre à approuver, un branchement à rectifier... 'ailleurs, tout marchait! Les conduites destinéèes à Poxygène étaient déjà po- 98 Ja J sées. Avant quelques mois, la ville serait dotée'un splendide éclairage. Les orifices des tuyaux qui'épanouissaient deux notables pouvaient déjà voir dans le cabinet du doctèur. Puis, le docteur'informa du motif qui lui procurait Thonneur de recevoir chez lui le bourgmestre et le conseiller. voir, docteur, vous voir, répondit van Tricasse. II ya long- temps que nous'avions eu ce plaisir. Nous sortons peu, dans notre bonne ville de Quiquendone. Nous comptons nos pas et nos dèmarches. 1 Uret 9 1 n ne vient ro mPI Punife 0 Niklausse regardait son Son ami'en avait jamais dit ong,— du moins sans prendre des temps et sans eéspacer ses de larges pauses. II lui sembl“ que a casse'exprimait avec 1 cer ai i 1 11 512 lingire Nikla Minmsé 8 tait Lalne VOIUDIIII IUuI Ue Ul Eklalt Pàs OTdinalre. NIKIaUssé lul-meme sentatt aussi comme une irrésisti démangeaison de parler nt au docteur Ox, il regardait attentivement le bourgmestre de son Gil Van Tricasse, qui ne discutait jamais qu'après'Stre confortablement ii dans un bon fauteuil,'ẽtait levè cette fois. Je ne sais quelle surexcit tout à fait contraire à son tempérament, Pavait pris alors. II ne les mollets T, il sSe frottait les mt au conse encore, mais cela ne pouvait tarder. C et respirait à lentes et grandes gorgées. n regard'animait peu à p 1 8 8 d 1 it besoin, son féal et ami le Etait«décidé» à soutenir quand mème,'il en éta 20 E FANTAITISIE DU DOCTEUR C& Van Tricasse'était levé, il avait fait quelques pas, puis il était revenu se placer en face du docteur. Et dans combien de mois, demanda--il'un ton légèrement accentué, dans combien de mois dites-vous que vos travaux seront terminés? — Dans trois ou quatre mois, monsieur le bourgmestre, répondit le doc— teur Cx. A N dit van Trie ASsé —Trois ou quatre mois,'est bien long —gBeaucoup trop long! ajouta Niklausse, qui, ne pouvant plus tenir en place, 'ᷣétait levé aussi. — Il nous faut ce laps de temps pour achever notre opération, répondit le docteur. Les ouvriers, que nous avons dũ choisir dans la population de Quiquen- done, ne sont pas très-expéditifs. — Comment, ils ne sont pas expéditifs!'écria le bourgmestre, qui sembla prendre ce mot comme une offense personnelle. — Non, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox en insistant. Un ouvrier frangais ferait en une journée le travail de dix de vos administrés! Vous le savez, ce sont de purs Flamandsl.. — Flamands!'écria le conseiller Niklausse, dont les poings se crispaient Quel sens, monsieur, entendez-vous donner à ce mot? —Mais le sens.. aimable que tout le monde lui donne, répondit en souriant le docteur. — Ah caà, monsieur! dit le bourgmestre en arpentant le cabinet'une extré- mitè à Pautre, je'aime pas ces insinuations. Les ouvriers de Quiquendone va- lent les ouvriers de toute autre ville du monde, Savez-vous, et ce'est ni à Paris ni à Londres que nous irons chercher des modèles! Quant aux travaux qui vous concernent, je vous prierai'en accélérer'exécution. Nos rues sonte pavées Pour la pose de vos tuyaux dè conduite, et'est une entrave à la circulation. Le commerce finira par se plaindre, et moi, administrateur responsable, je'entends f Pas encourir des 7e Ces trop lègitimes!» Brave bourgmestre! walt parls de commerce, de circulation, et ces mots, laient pas les lèvres? Mais que se Passait-il donc en lui? 'ailleurs, ajouta Niklausse, la ville stre plus longtemps privée E 'éclairage. — Cependant, dit le docteur, une qui attend depuis huit ou neuf cents ans... — Raison de plus, monsieur, répondit le bourgmestre en accentuant ses UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX& Syllabes. Autres temps, autres mœurs! Le progrès marche, et nous ne voulons pas rester en arrière! Avant un mois, nous entendons que nos rues soient éclai- rées, ou bien vous payerez une indemnité considérable par jour de retard! Et qu'arriverait- il si, dans les tènèbres, quelque rixe se produisait? — Sans doute,'écria Niklausse, il ne faut qu'une étincelle pour enflammer un Flamand? Flamand, flamme! — Et à ce propos, dit le bourgmestre en coupant la parole à son ami, il nous a été rapporté par le chef de la police municipale, le qu'une discussion avait eu lieu hier soir, dans vos salons, monsieur le docteur. 'est-on trompè en affirmant qu'il'agissait'une discussion politique? — En effet, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox, qui ne repri— mait pas sans peine un soupir de satisfaction. —Et une altercation'-t- elle pas eu lieu entre le médecin Dominique Custos et'avocat Andrè Schut? — Oui, monsieur le conseiller, mais les expressions qui ont été échangées 'avaient rien de grave. — Rien de grave!'écria le bourgmestre, rien de grave, quand un homme dit à un autre qu'il ne mesure pas la portée de ses paroles! Mais de quel limon ètes-vous donc pétri, monsieur? Ne savez-vous pas que, dans Quiquendone, il'en faut pas davantage pour amener des conséquences extrèmement regrettables? Mais, monsieur, si vous ou tout autre se per— mettait Parler ainsi.. — Et à moi..„ ajouta le conseiller Niklausse. En prononçant ces paroles'un ton menaçant, les deux notables, bras croisés, cheveux hérissés, regare en face le docteur Ox, préts à lui üt faire un mauvais parti, si un geste, moins qu'un geste, un coup pu faire supposer en lui une intention contrariante. le docteur ne sourcilla pas. 1 En tout cas, monsieur, reprit le bourgniestre,'entends vous rendre responsablé de ce qui se passe dans votre maison. Je suis e la tranquillité de cette ville, et je ne veux pas qu'eſle soit troublée. Les événe- ments qui se sont accomplis hier ne se renouvelleront pas, ou je ferai mon devoir, monsieur. Avez vous entendu? Mais répondez donc, monsieur!1“ En parlant ainsi, le bourgmestre, sous'empire'une surexcitation ex- e. Il était furieux traordin Elevait la voix au diapason de la col van Tricasse, et certainement on dut'entendre du dehors. que le docteur ne répondait pas à ses provocation Venez, NIklausse, 5 dit-Il. branla la maison, le bourg- Et, fermant la porte avec une Viol mee qui 6 mestre entraina le conseiller à sa suite Peu uand ils eurent une de pas dans la campa- les dignes notables se calmèrent. Leur marche se ralentit, leur allure se modifia.'illumination de leur face'éteig t. De rouges, ils redevinrent Et un quart'heure après avoir quitté'usine, van Tricasse dis dou- 1 1 8 ls Nikla 02- cement au Conseiiler Niklausse: «Un aimable homme que ce docteur Ox! Je le verrai toujours avec le Ali„gnd nlgisir DPIU grand Plalsir. van Tricasse forment quelques projets'a 1e bourgmestre avait une fille, Mlle Suzel. Mais, si Perspic- ils'ont pu deviner que le conseiller Niklausse LE avait un fils, M. Frantz. Et,'eussent-ils deviné, rien ne pouvait leur per- mettre'imaginer que Frantz füt le flancé de Suzel. Nous ajouterons que „ ces deux jeunes gens étaient faits'un pour Pautre, et on'aime à Quiquendone. it pas croire que les jeunes cœuͤrs ne battaient pas dans cette cité exceptionnelle. Seulement ils battaient avec une certaine lente SV mal dans toutes les autres villes du monde, mais on mettait le temps. Les de'engager dans ces liens terribles, 'tudier, et uraient au moins dix ans, comme au II Etait rare ave ce temps 11 1 f H. dixXx àns1 dlx C0 ESt-Ce quand il'agit de se lier pour la vie? On étu dix ans nieur ou zin, avocat ou conseiller de fecture, et ances néceéssaires pour faire un mari? moins e mps acquérir les f 'est inadm le, et miens nous SS6 tre( et ardentes, des Quand on voit, dans les à et ses filles au pensionnat de Quiquendon au collé On ne citait depuis un demi-siècle qu'un seul mariage qui eùt été fait en deux ans, eét encore il avait failli mal tourner! Frantz Niklausse aimait done Suzel van Tricasse, mais paisiblement, ſomme on aime quand on a dix ans devant soi pour acquérir'objet aimé. Toutes les semaines, une seule fois et à une heure convenue, Frantz Venait soin'e m- chercher Suzel, et il Pennmenait sur les bore 'oublier son canevas à porter sa ligne à pèécher, et Suzel'avait garde tapisserie, sur lequel ses jolis doigts mariaient les fleurs les plus invrai- semblables. ici que Frantz était un jeune homme de vingt-deux f U 101 ans, qu'un léger duvet de pèche apparaissait sur ses joues, et enfin que voix venait à peine de descendre'une octave à une aut Quant à Suzel, elle était bonde et rose. Elle avait dix-sept ans et ne détestait point de pécher à la ligne. Singulière occupation que celle-là, pourtant, et qui vous oblige à lutter'astuce avec un barbillon. Mais Frantz imait cela. Ce passe-temps allait à son tempérament. Patient autant qu'on peut Petre, se plaisant à suivre'un oil un peu rèveur le bouchon de liége qui „il savait attendre, et quand, après une Ss6ance de six tremblait au fil de'e⸗ heures, un modeste barbillon, ayant pitié de lui, consentait enfin à se laisser 1 1 6 1 8 K 3 5 Prendre UX, mals 11 SàavValit Contenir 801 EmmOtl0 deux fUuturs, On)Urralt d le EUX ICes talent assis 1 doyante. Le limpide Vaar murmurait à quelqi la berge te SUr la berge Verdoyante. Le f o Pieds au-dessous umment son aiguille à travers le canevas. Frantz Peux. Suzel poussait noncl ramenait automatiquement sa ligne de gauche à droite, puis il la laissait redes- zuche. Les barbillons faisaient dans'eau des SAr de Araite cendre le courant deèe droite à ent autour du bouchon, tandis que Thameçon Se promenait à vide dans les couches plus basses. De temps à autl De temps à autre: «Je crois que ca mord, Suzel, disait Frantz, sans aucunement lever les yeux sur la jeune fille. un instant son Le croyez-vous, Frantz? répon rage, cru Sentir un p de sà volx pure et. 10 UDNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX ... et la jeune fille prenait la ligne.(Page 24.) pas de 6ferrer„à temps. Vous étes toujours en retard de quelques secondes, et le barbillon en profite pour'èchapper. —Voulez-vous prendre ma ligne, Suzel? — Volontiers, Frantz. — KXlors donnez-moi votre canevas. Nous verrons si je serai plus adroit à 'aiguille qu'à Thamecçon. 5 Et la jeune fille prenait la ligne'une main tremblante, et le jeune homme faisait courir Paiguille à travers les mailles de la tapisserie. Et pendant des heures ils(changeaient ainsi de douces paroles, et leurs cœurs palpitaient lorsque le liege frémissait sur Peau. Ah! puissent-ils ne jamais oublier ces heures char- 8 9 FANTAISIE DU DOCTEUR COX& Au revoir, Suzell» répondit Frantz.(Page 26.) mantes, pendant lesquelles, assis IL'un près de'autre, ils Eco“.taient le murmure de la rivière! Ce jour.(Jà, le soleil éEtait déjà très-abaissé sur Ihorizon, et, malgré les talents combinés de Suzel et de Frantz, gea'avait pas mordu». Les barbillons ne 'Etaient point montrés compatissants, et ils riaient des jeunes gens qui étaient trop justes pour leur en vouloir. Nous serons plus heureux une autre fois, Frantz, dit Suzel, quand le jeune pecheur repiqua son hameçon toujours vierge sur sa planchette de sapin. — Il faut'espérer, Suzel, v„ répondit Frantz. Puis, tous deux, marchant'un près de'autre, reprirent le chemin de la mai- 4 26 UNE FANTAISIE DU D0Ci son, sans échanger une parole, aussi muets que leurs ombres, qui'allongeaient devant eux. Suzel se voyait grande, grande, sous les rayons obliques du soleil maigre, maigre, comme la longue ligne qu'il tenait couchant. Frantz paraissait à la maison du bourgmestre. De vertes touffes'herbe encadraient les pavés luisants, et on se füt bien gardé de les arracher, car elles capitonnaient la rue et assourdissaient le bruit des pas. Au moment où la porte allait'ouvrir, Frantz crut devo li à sa flancèe: Vous savez, Suzel, le grand jour approche. — I approche, en effet, Frantz l répondit la jeune fille en abaissant ses longues paupières Oui, dit Frantz, dans cinq ou six ans.. Au revoir, Frantz, dit Suzel. — Au revoir, Suzel,» répondit Frantz. Et, après que la porte se fut refermée, le jeune homme reprit'un pas égal et tranquille le chemin de la maison du conseiller Ni VII Où les andante deviennent des allegro, et Ies allegro des vivace. 'emotion causèée par'incident de'avocat Schut et du médecin Custos'e alt apaisée.'affaire'avait pas eu de suite. On pouvait donc espérer que Quiquen- done rentrerait dans son apathie habituelle, qu'un éèvénement inexplicable avait ndn VIIrINN 5 1 OdUlre QS8A IVdrique dans 1eES glissaient peu à peu sous le] 1 1 Iicate, manquaient encore, car leur exécution étant tròs 1 quer à'étranger. Le docteur Ox se multipliait; son préparateur lui ne perdaient pas un instant, pressant les ouvriers, parachevant les Organes du omètre, alimentant jour et nuit les antesques piles qui décom- Dosaient“eau sous'influence'un puissant courant éléctrique. Oui! le docteur fabriquait déjà son g „bien que la canalisation ne füt pas encore terminée; ce qui, entre nous, aurait dù paraſtre assez On Etalit fonde à 1esperer,- avant inaugurerait les splendeurs de son nouvel éclairage. Car Quiquendone possédait un théàtre, bel édifice, ma foi, dont la disposition intérieure etextérieure rappelait tous les styles. Il était à la fois byzantin, roman, PI gothique, Renaissance, avec des portes en plein cintre, des fenétres ogivales, des rosaces flamboyantes, des clochetons fantaisistes, en un n d tous les genres, moitié Parthénon, moitié Grand Cafè pe it Etonner, puisque, commencé sous le bourgmestre Ludwig van! IIne jut acheve qu eI 51 U OUrgmes V On ͤ av mis se] t cents ans à le construire, et 11S ètait successivement nformé architecturale de toutes les Epoques.'iimporte'était un bel édifice, dont les Piliers romans et les voùtes byzantines ne jureraient pas trop avec Léclairage au gaz Oxy-hydrique. On jouait un peu de tout au théaàtre de Quiquendone, et surtout Lol Erà et siteurs'eussent jamals pu Popéra-comique. Mais il faut dire que les com reconnaitre leurs uvres, tant les moueements en étaient changés. En effet, comme rien ne se faisait vite à Quiquendone, les œuvres dra- matiques avaient du'approprier au tempérament des Quiquendoniens. Bien que les portes du théatre'ouvrissent habituellement à quatre heures 8 13 1 31 3* 1 6 Har 08 1 0 et se fermassent à dix, il était sans exemple que, pendant ces six heèures, on eüt joué plus de deux actes. foοονο νj,ꝗÜ&ͥN e, es Huν⁰õο“sSE, öu Gνe 7 5 21 di jrem i 17 56 laume 1elt, occupaient ordinairement trols 801„ tant Lexec chefs-'œοere était lente. Les vivdce, au théatre de Quiquendone, flänaient comme de véritables adaꝙiο. Les dllegno se trainaient longuement, longuement. Les quadruples croches ne valaient pas des rondes ordinaires en tout autre pays. Les roulades les plus rapides, exécutées au goüt des Quiquendoniens, avaient les allures'un hymne de plain-chant. Les trilles nonchalants'a- languissaient, se compassaient, afin de ne pas blesser les oreilles des dilettanti. Pour tout dire par un exemple,'air rapide de Figaro, à son entrée au premier acte du Barbien de Séville, se battait au numéro 33 du métronome et durait cinquante-huit minutes,— quand Tacteur était un brüleur de planches. On le pense bien, les artistes venus du dehors avaient du se conforme: à cette mode; mais comme on les payait bien, ils ne se plaignaient pas, et ils obéissaient fidèlement à'archet du chef'orchestre, qui, dans les N allegro, ne battait jamais plus de huit mesures à la minute. 28 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX Mais aussi, quels applaudissements accueillaient ces artistes, qui enchan- taient, sans jamais les fatiguer, les ctateurs de Quiquendone! Toutes les mains frappaient'une dans'autre à des intervalles assez éloignés, ce que les comptes rend journau duisaient par ahονννuαissements frͤné- 1e⁸ m eux fois méme, 8i zalle étonnée ne croula pas sous les bravos,'est que, au douzième siècle, rgnait dans les fondations ni le ciment ni la pierre. 'ailleurs, pour ne point exalter ces enthousiastes natures de Flaman Is,. théàtre ne jouait qu'une fois par semaine, ce qui permettait aux acteurs de creu- ser plus profondément leurs röles et aux spectateurs de digérer plus longue- ment les beautés des chefs-dœ“Ure de Part dramatique. Or, depuis longtemps les choses marchaient ainsi. Les artistes étrangers avaient Phabitude de contracter un engagement avec le directeur de Quiquendone, lors- qu'ils voulaient se reposer de leurs fatigues sur'autres scbnes, et il ne semblait pas que rien dut modifier ces coutumes invétérées, quand, quinze jours après Paffaire Schut-Eustos, un incident inattendu vint jeter à nouveau le trouble dans les populations. 'était un samedi, jour'opéra. Il ne'agissait pas encore, comme on pour- rait le croire,'inaugurer le nouvel éclairage. Non; les tuyaux aboutissaient bien dans la salle, mais, pour le motif indiquéè plus haut, les becs'avaient pas encore eté posés, et les bougies du lustre Projetaient toujours leur douce clarté sur les nombreux spectateurs qui encombraĩent le théätre. On avait ouvert les portes au public à une heure après midi, et à quatre heures la salle était à moitié pleine. II y avait eu un moment une queue qui se développait jusqu'à Pextrémité de la Place Saint-Ernuph, devant la boutique du pharmacien Josse Liefrinck. Cet em- pressement faisait pressentir une belle représentation. (vous irez ce soir au théàtreꝰ avait dit le matin meme le conseiller au bourg- mestre. —je'y manquerai pas, avait rxẽpondu van Tricasse, et'y conduirai Vme van Tricasse, ainsi que notre fille Suzel et notre chère Tatanémance, qui raffolent de la belle musique. — Mlle Suzel viendra! demanda le conseiller. — Sans doute, Niklausse. — Alors, mon fils Frantz sera un des premiers à faire queue, répondit Ni- Klausse. —Un garcon ardent, Niklausse, rẽpondit docto alement le bourgmestre, une téte chaude! Il faut surveiller ce jeune homme. UNE FANTAISIE DU DOCTEUR Ox — lIl aime, van Tricasse, i Eh bien! Niklausse, il'&pO — ll ne demande rien, van Tricasse, il ne demande rien, cee enfin— et je ne veux pas en dire davantage— il ne sera pas le dernier à prendre son billet au bureau! — Ah vive et ardente jeunesse! répliqua le bourgmestre, souriant: Nous avons été ainsi, mon digne conseiller! Nous à N avons fait queue en notre temps! A ce soir donc, à ce soir! A propos, Savezvous que'est un grand artiste, ce Fioravanti! Aussi, quel accueil on lui a fait dans nos murs! II'oubliera pas de longtemps les applaudissements de Quiquen- done. v Ils'agissait, en effet, du célèbre tenor Fioravanti, qui, par son talent de vir- tuose, sa méthode parfaite, sa voix sympathique, provoquait chez les amateurs de la ville un véritable enthousiasme. Depuis trois semaines, Fioravanti avait obtenu des succès immenses dans es Hluguenots. Le premier acte, interprété au goüũt des Quiquendoniens, avait rem- pli une soirée tout entière de la première semaine du mois. Une autre soirée de la seconde semaine, allongée par des andunte infinis, avait valu au célèbre chan- teur une véritable ovation, Le succès'était encore aceru avec le troiĩsième acte du chef-'!ᷣvr̃e de Meyerbeer, Mais'est au quatrième acte qu'on attendait Fioravanti, et ce quatrième acte,'est ce soir-là mème qu'il allait ètre joué de- vant un public impatient. Ah ice duo de Raoul et de Valentine, cet hymne'a- mour à deux voix, largement soupiré, cette strette où se multiplient les ces- cendo, les stringendo, les presses un peu, les p crescendo, tout cela chanté lentement, compendieusement, interminablement! Ah! quel charme! Aussi, à quatre heures, la salle était pleine. Les loges, Lorchestre, le parterre regorgeaient. Aux avant-scònes'étalaient le bourgmestre van Tricasse, Mlle van Tricasse, Mme van Tricasse et'aimable Tatanémance en bonnet vert-pomme; puis, non loin, le conseiller Niklausse et sa famille, sans oublier Lamoureux Frantz. On voyait aussi les familles du médecin Custos, de Lavocat Schut,'Ho- noré Syntax, le grand juge, et Soutman Norbert), le directeur de la compagnie 'assurances, et le gros banquier Collaert, fou de musique allemande, un peu virtuose lui meme, et le percepteur Rupp, et le directeur de'Académie, Jeròme Resh, et le commissaire civil, et tant'autres notabilités de la ville qu'on ne Saurait les łnumèrer ici sans abuser de la patience du lecteur. Ordinairement, en attendant le lever du rideau, les Quiquendoniens avaient 1 PAICIIYN N R8 5 1 IAISIE D KR habitude de se tenir silencieus ins li our iou L R ö Phabitude de se tenif silencleux, les uns Usant 1ed1 JOUTHdl, leS àl I N f 1* ant quelques Oi nt leu C0 ms! SCdl1t 1 1 0 1 5 0 8 6 D1 0 AIl 9868 5les beautés àa qui 540 ö gal 1 ü eEAu qul ge f 1 le lever d f anin on in Mm f I N deau, uUn nimation naccoutum 1 ö Uls la salle. On voyvalt remuer des gens qui ne1 mais. es dame gitaient avec une rapi- ˖ EA dite an Un alr Pplus ViIvacè 8Se mblalt 1 10¹ 0 1 Te Us largement. Quèelques Tegards Drullalent 8 1au dlre, Prèsqu 5 f 8 à egal des Hammes du lustrè, qul sSemblalent jeter SUr 1a 1 E0 f˖ 3* on Ine'hahit le hiene»Zelgirꝗage n' tuUme. Vralment, 01 que dhabitude, Dien que'Ecle lrage nee int Et 11 N 3 A1 1 u Polnt ete augmente. A 81 MIOne ˖ hai oneoeor 11 6 8 11 16 PaS Ell( 16 F 17 Pgrehe 8 50 8 W 8 N 1 1 Rys 1 Enfin,'orchestre est à son poste, au grand Complet. Le premier violon a p 1 7 8 1 1 entre les pupitres pour donner un la modeste à ses collègues. Les instruments S à Vent, les instruments Ppercusslon, sont'accOord. L f 9g UI 1 ö II1E8Ul 86 retentlit. Le quatrlième àct Oommence. LdCHEeNνο οονsνEẽjmuͤd La SO0lIIIlel Entlt IUatrlelll AClé 16 6 L dlU%ο Fentr'actèe est joué suivant'habitude, avec une lenteur majestueuse, quueé Üt falt toute la majesté. Mais bientét, le chef'orchestre ne se sent plus maitre de ses exécutants. II. quelque peine à les retenir, eux si obéissants, si calmes'ordinaire. Les instru- ments d vent ont une tendance à presser les mouvements, et il faut les refrén 'une main ferme, car ils prendraient'avance sur les instruments à cordes; qui, au point de vue harmonique, produirait un effet regrettable. Le basson lui- u pharmacien Josse Liefrinck, un jeune homme si bien élevé, tend jestre et tous ses musiciens la suivent— peut- tre à leur insu— dans son cantdbile, qui devrait ètre battu largement, comme un do,’ç st. Lorsque Raoul parait à la porte du fond, entre le moment lui et le moment elle le cache dans la chambre d coté, il ne m quart'heure, tandis qu'autrefois, selon la tradition du tl où Valentine 1864ty leatre UNE FANTAISIE DU DOCTEUR O& 31 de Quiquendone, ce récitatif de trente-sept mesures durait juste trente-Sept minutes. Saint-Bris, Nevers, Cavannes et les seigneurs catholiques sont entrés en scdne, un peu précipitamment peut-ëtre. Allegro pomposo a marquè le composi— teur sur la partition.'orchestre et les seigneurs vont bien allegno, mais pas pom poso du tout, et au morceau'ensemble, dans cette page magistrale de la conjuration et de la bénédiction des poignards, on ne modère plus Tallegro réglementaire. Chanteurs et musiciens'échappent fougueusement. 1 hef public ne rèclame pas, au 'orchestre ne songe plus à les retenir. D' contraire; on sent qu'il est entrainè lui- neém'iHest dans le mouvement, et que ce mouvement E Spiratiol 1e son aàamée Des troubles renaissants et'une guerre impie, Voulezvous, comme moi, délivrer le pays? On promet, on jure.'est à peine si Nevers a le temps de protester et de chan ter que,«parmi ses aieux, il compte des soldats et pas un assassin.»„ On'ar- réte. Les quarteniers et les échevins accourent et jurent rapidement çde frapper tous à la fois v. Saint-Bris enlève comme un véritable dem-quatre de barrière le récitatif qui appelle les catholiques à la vengeance. Les trois moines, portant des corbeilles avec des Echarpes blanches, se précipitent par la porte du fond de'appartement de Nevers, sans tenir compteè de la mise en scòne, qui leur rec nde de'avancer lentement. Déjà tous les assistants ont tiré leur EPEE pOlgI 6 8 1 m. Les 80PI U U U 8 Tüdsge 1 0 1 8 'i 77ν.% ꝗramatiqu ils fe in-Nuνt de quadrill Püis 8 Sgrpf 'un Seαε νι˙ αrramatique S 10n n SuHνσ‘ e·˖quadrille. Us, IISs sortent en 4 A minuit En ce moment, le public est debout. On'agite dans les Iloges, àu parterre, aux zaleries. Isemble que tous les spectateurs vont'élancer sur la scène, le bourg. Tricasse en téte, afin de'unir aux conjurés et'anéantir! mestre v nots, dont,'ailleurs, ils partagent les opinions religieuses. On applaudit, on ne main fébrile son bonnet vert- rappelle, on acclame! Tatanémance agite pomme. Les lampes de la salle jettent un éclat ardent... 5 1 Ra oul, au lieu de soulever lentement la draperie, la déchire par un gest perbe et se trouve face à face avec Valentine. 1 UNE FTXNTAISE DU DOCTEUR Ox FTioravani avait obtenu des suceès immenses dans les Huguenots.(Page 29). Enfin'est le grand duo, et il est mené allegno vibαν⁰. Raoul'attend pas les demandes de Valentine et Valentine'attend pas les réponses de Raoul. Le pas— sage adorable: Le danger presse Et le temps vole... devient un de ces rapides deuh-ꝗqοuuανre qui ont fait la renommée'Offenbach, lorsqu'il fait danser des conjurés quelconques.'anmdante amonosd. Tu'as dit! Oui, tu'aimes! est plus quꝰun vibασ fuνẽ,es, et le violoncelle de FPorchestre ne se prèoccupe UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX 33 1 les couloirs.(Page 31. plus'imiter les inflexions de la voix du chanteur, comme il est indiquè dans la partition du maitre. En vain Raoul'ècrie: Parle encore et prolonge De mon cœur Tineffable sommeil! Valentine ne peut pas prolonger! On sent qu'un feu inaccoutumé la dévore. Ses 57et ses ut, au-dessus de la porté'e, ont un Eclat effrayant. II se démène, il gesti- cule, il est embrasé. On entend le beffroi; la cloche résonne; mais quelle cloche haletante! Le sonneur qui la sonne ne se possède évidemment plus.'est un tocsin éEpouvan— table, qui lutte de violence avec les fureurs de Lorchestre. „ Enfin la strette qui va terminer cet acte magnifique: Plus'amour, plus d' A u mM 1 0 qui'oppresse! que le compositeur indique aινονο co moto, semporte dans un prestissimo dé chainé. On dirait un train express qui passe. brend. Valentine tombe Evanouie. Raoul se précipite par la fenétre Meétait temps.'orchestre, véritablement ivre,'aurait pu continuer. Le baton du chef'est plus qu'un morceau prisé sur le pupitre du souffleur! Les cordes des violons sont rompues et les manches tordus! Dans sa fureur, le timbalier a crevé sSestimbales! Le contrebassiste est juché sur le haut de son Edifice sonore! La première clarinette a avalée Panche de son instrument, et le second hautbois mäche entre ses dents ses languettes de roseau! La coulisse du trombone est faussée, et enfin, le malheureux corniste ne peut plus retirer sa main, qu'il a trop profondément enfoncèe dans le pavillon de son cor! Et le public! le public, haletant, enflammè, gesticule, hurle! Toutes les figures sont rouges comme si un incendie eüt embrasé ces corps à'intérieur! On se urre, on se presse poUr n n Peau 1es Saus nanteau! On se b cul 1 crase aux portes, on se dispute, on se bat! Plus'autorités! plus de bourgmestre! Tous égaux devant une surex- citation infernale.. Et, quelques instants après, lorsque chacun est dans la rue, chacun reprend Son calme habituel et rentre paisiblement dans sa maison, avec le souvenir confus de ce qu'il a ressenti. Le quatrièẽme acte des Hugulenots, quĩ durait autrefois six heui'horloge, commencé, ce soir- à quatre heures e demie, était terminé à cinq heures moins douze. ni 120 Iavait duré dixhuit minutes! hange en tourbillon Mais si les 81 8, après avoir quitté le théàtre, reprirent leur calme ha- bituel,'iis regagnèr logis en ne conservant qu'une sorte hébétement passager, ils'en avaient pas moins subi une extraordinaire exal 801 1 tation, et, anéantis, brisés, comme'ils eussent commis quelque excès de 01 11 Hör f 4 8 iIs tombeèrent lourdeéement dans leurs 18. ffet, à'un manquait son chapea Hi hire dans 1a labit, déèchire dans la à celle-là sa mante des grands jours. La mémoi geois, et, avec la mémoire, une certaine eleul le efferve 1Ce Cela leur apparaissait comme une orgie dont iIls auraie 6 er cons cients! Ils'en parlaient pas; ils ne voulaient plus nser 1318 P I 6 Dourgmeé 1 van Tricasse. Le lendemaim matin, en se réveillant, II ne put retrouver sa per— chè avait cherché partout. Rien. La perruque était restée sur le champ Quant à la faire réclamer par Jean Mistrol, le trompette assermenté de la ville, non. Mieux valait faire le sacrifice de ce postiche que de'afficher unsi, quand on avait'honneur'étre le premier u de la cité. Le digne van Tricasse songeait ainsi, étendu sous ses couvertures, le corps brisé, la tète lourde, la langue épaisse, la poitrine brülante. II'éprouvait au- cune envie de se lever, au contraire, et son cerveau travailla plus dans cette matinée qu'il n he avait travaillé depuis quarante ans peut-étre.'honorable magis- 17 H 1 inexplicable représenta- trat refaisait dans son esprit tous les incidents de cett H 9 Hai 4 tion. Iles rapprochalt des t dernièrement accon la soOlrée 1 N J f f f„0f in 111 N du docteur Ox. II cherchait les raisons de cette singulière exe E ꝗ eEURX reprises, Venalt deèe 8e 1EClaTrer Chez sSes aàadministreés! Plus recommandables Mais que se passe--il donc? mparé de ma eEmpare d ma] 10Us et faudra--II Talre E le Itè Un vaste nhopital? Car avocats, médecii les, Cohselllers, tous là, nota si mes souvenirs sont fidèles, tous nous avons subi cet accès de folie furieuse! s qu'y avait-il done dans ctte musique infernale?'est inexplicable! Cepen- dant, je'avais rien mangéegrien bu qui pùt produire en moi une telle exaltation! Non! hier, à diner, unetranche de veau trop cuit, quelques cuillerées'pi 7 f 4 K 511 Sre conunée'e au sucre, des Sufsd la neige et deux verres de petite bière coupée'eat Non. II y a quelque chose que je ne puis ex- 4 cela ne peut paschonter à la pliquer, et comthe, après tout, je suis responsable des actes de mes administrés, je ferai ene enquéte.» Mais'enꝗjuéte, qui fut dé Li les faits Etaient + 0 36 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR CO& magistrats.'ailleurs, le calme'était refait dans les esprits, et, avec le calme roublt des excòs. Les journaux de la localité évitèrent méme'en parler, et le COmipte rendu làa reprèese ntatIi0 IUl parut dans le Memorial 4 0 aquendone, nfièdvrement'une salle tout entière. f f 114 1 t cependant, 51 Ia VIIIe TepI, si elle redevint, en appa- rence, flamande comme devant, au fond, on sentait que e Ccal ictère et le tempé- rament de ses habitants Se modifiaient peu à peu. On eùt vraimen it, avec le meédecin Dominique Custos,«qu'il leur poussait des nerfs. Expliquons-nous, cependant. Ce changement incontestable et incontesté ne se produisait que dans certaines conditions. Lorsque les Quiquendoniens allaient par les rues de la ville, au grand air, sur les places, le long du Vaar, ils étaient toujours ces bonnes gens froĩds et méthodiques que'on connaissait autrefois. De méme, quand ils se confinaient dans leurs logis, les uns travaillant de la main, les autres travaillant de la teéte, ceuxci ne faisant rien, ceuxlà ne pen- sant pas davantage. Leur vie privée était silencieuse, inerte, végétative comme jadis. Nulle querelle, nul reproche dans les ménages, nulle accélération des mouvements du cœur, nulle surexcitation de la moelle encéphalique. La moyenne des pulsations restait ce qu'elle était au bon temps, de cinquante à cinquante- deux par minute. Mais, phénomène absolument inexplicable, qui eùt mis en défaut la sagacité des plus ingénieux physiologistes de Tepoque, si les habitants de Quiquendone ne 86 modifiaient pgint dans la vie privée, ils Se métamorphosaient visiblement, au Contraire, dans la W gommune, à propos de ces relations'individu à individu quwelle provoque. Ainsi, se réunissaient-ils dans un eédifice public? cela'allait plus v, pour employer Lexpression du commissaire Passauf. A la bourse, à Thotel de ville, à Pamphithéatre de lAcadémie, aux séanèes du conseil comme aux réunions des savants, une sorte de revivification se proddisait, une surexcitation singulière 'emparait bientot des assistants. Au bout'une Heure, les rapports étaient déjà aigres. Après deux heures, la discussion dégénérait en dispute. Les tètes'Echauf- faient, et on en venait aux personnalités. Au temple méme, pendant le prèche, les fidèles ne pouvaient entendre de sang-froid le ministre van Stabel, qui,'ail- leurs, se démenait dans sa chaire et les admonestait plus sévèrement que'ha- bitude. Enfin cet état de choses amena de nouvelles alter zations plus graves, hélas! que celle du médecin Custos et de'avocat Schut, et si ehles ne néces- sitèrent jamais Lintervention de Lautorité,“est que les querelleurs, xentrés che eux, y retrouvaient, avec le calme, Poubli des offenses faites et recuès. DOCTEUR OX& 8¹ UNE FANTA Toutefois, cette particularité'avait pu frapper des esprits absolument inha- biles à reconnaitre ce qui se passait en eux. Un seul personnage de la ville, celui. la méme dont le conseil songeait depuis trente ans à supprimer la charge, le commissaire civil, Michel Passauf, avait fait cette remarque que la surexcitation, nulle dans les maisons particulières, se révélait promptement dans les édifices publics, et il se demandait, non sans une certaine anxiété, ce qu'il adviendrait si jamais cet éréthisme venait à se propager jusque dar et si Tépidemie—'était le mot qu'il employait— se rél rues de la ville. Alors, plus'oubli des injures, plus de calme, plus'intermit- tence dans le délire, mais une inflammation permanente qui précipiterait inévi- tablement les Quiquendoniens les uns contre les autres. «Klors qu'arriverait-il? se demandait avec effroi le commissaire Passauf. Comment arrèter ces sauvages fureurs? Comment enrayer ces tempéraments aiguillonnés?'est alors que ma charge ne sera plus une sinécure, et qu'il faudra bien que le conseil en arrive à doubler mes appointements... à moins qu'il ne faille'arrèter moi-memèe... pour infraction et manquement à'ordre public! v Or, ces trèsꝗjustes craintes commencèrent à se réaliser. De la bourse, du tem- ple, du théàtre, de la maison commune, de lAcadémie, de la halle, le mal fit in- vasion dans la maison des particuliers, et cela moins de quinze jours après cette terrible représentation des Huguenots. Ce fut dans la maison du banquier Collaert que se déclarèrent les premiers symptòmes de'epidémie. Ce riche personnage donnait un bal, ou tout au moins une soirée dansante, aux notabilités de la ville. Il avait mis, quelques mois auparavant, un emprunt de trente mille francs qui avait étéè aux trois quarts souscrit, et, pour reconnaitre ce succès financier, il avait ouvert ses salons et donné une féte à ses compatriotes. On sait ce que sont ces réceptions flamandes, pures et tranquilles, dont la bière et les sirops font en général tous les frais. Quelques conversations sur le temps qu'il fait, bapparence des récoltes, le bon état des jardins,'entretien des fleurs et plus particulièrement des tulipes; de temps en temps, une danse lente et compassée, comme un menuet; parfois une valse, mais une de ces valses alle- mandes qui ne donnent pas plus'un tour et demi à la minute, et pendant les- quelles les valseurs se tiennent embrassés aussi loin'un de'autre que leurs bras le peuvent permettre, tel est Pordinaire de ces bals que fréquentait la haute so- ciété de Quiquendone. La polka, après avoir été mise à quatre temps, avait bien essayé de'y acclimater; mais les danseurs restaient toujours en arrière de Torchestre, si lentement que fut battue la mesure, et on avait dũ y renoncer. 38 UNE FANTAISILE DU DOCTEUR OX S sem „ [Tal 5 1 D IIL 10¹ IVIIé urꝗ 1 U 5 tie 1s mesnreee ciens de Porchestre pressèrent-ils la mesure? Pourqu naccoutumé? 1gies brillèrent-elles'un éclat les salons du banquier?'où vint que les couples se rapprochèrent, que les i8 se pressèrent dans une étreinte plus convulsive, que cdes c- se signalèrent par quelques pas hasardés, pendant cette pastourelle autrefois si majestueuse, si comme il faut! wrait pu répondre à toutes ces insolubles questions? Le 1 ipe Dgg8anf mréesent 3 12„iyrSE commissaire Passauf, présent à la soirèe, A1T pouvait le dominer, il ne pouvait le fuir, et il sent or àn ervean F 0 es f- ult 58 Dh ter au Cerveèau. I0Utes Ses IaCUlteES PII Brise 5 u On le Vit, à PlUsleurs reprlSes J6 ö U 6 U Vo Le Platèaux comme sIl füt sorti diune longue die 1 4 1* 3 11 II* 1 anfgit II* r Pendant ce mps,'animation du bal'augmentait, Un long murmure, f comme un bourdonnement sourd,'èchappait de toutes les poitrines. On da sait, on dansait véritablement. Les pieds'agitaient avec une frénésie croissante. Les figures'empourpraient comme des faces de silène. Les yeux brillaient comme des escarboucles. La fermentation générale était portée au plus haut degré. Et quand'orchestre entonna la valse du VVeiselut, lorsque cette valse, si allemande et'un mouvement si lent, fut attaquée à bras déchainés par les ga- gistes, ah! ce ne fut p une valse, ce fut un tourbillon insensé, une rotation Vortioinens ine 5fet• N i0 Ztyn f0 histo Gle vertigineuse, une giration digne'étre co éEphistophéles, batt' nesure 0 lent! Puis un galop, un galop infernal, pen- dant une heure, sans qu'on püt le détourner, sans qu'on pùt le suspendre traina dans ses replis à travers les salles, les salons, les antichambres, par les escaliers, de la cave au grenier de'opulente demeure, les jeunes gens, les jeunes res, les mères, les individus de tout Age, de tout poids, de tout sexe les magistrats, et le gros banquier Collaert, et Mme Collaert, et les conseillers, et et le grand juge, et Niklausse, et Mme van Tricasse, et le bourgmestre van Tri- 1e put jamais se rappeler celle casse, et le comi 0 qui fut sa UNE FANTAIS IE DOCTEUR OX 39 is Gelle v ne'oublia plus. Et depuis ce jour,«elle»revit dans ses rèves le brülant commissaire, enlagant dans une étreinte passionnée! Et« elle»„,'était 'aimable Tatanémance! IX Ouù le docteur Ox et son préparateur Vgòne ne se di ue quelques mo Eh bien, Vgène? Eh bien, maitre, touf est prét! La pose d est achevée. Eufin! Nous allons maintenant opërer en grand, et sur les massesIy f Dans lequèl on verra que'épidémie envahit Ia ville entière et quel effet elle produisit. Pendant les mois qui suivirent, le mal, au lieu de se dissiper, ne fit que'&- tendre. Des maisons particulières'épidémie se répandit dans les rues. La ville aran de Quiquendone netait plus reco Phénomeène S extra linaire encore que ceux qui avalient été remarqués 1 jusqu'alors, non-seulement le règne animal, mais le règne végétal lui-méme'é- lappait point à cette influence. f 21 Suivant le cours ordinaire des choses, les Epidémies sont spéciales. Celles qui frappent'homme épargnent les animaux, celles qui frappent les animaux épar- gnent les v6gétaux. On'a jamais vu un cheval attaquè de la variole ni un homme de la peste bovine, et les moutons'attrappent pas la maladie des pommes de terre. Mais ici, toutes les lois de la nature semblaient bouleversées. Non-seu- lement le caractère, le tempérament, les idées des habitan 8 de Quiquendone'étaient modifiés, mais les animaux domestiques, chiens ou chats, Khe bœufs ou chevaux, ànes ou chèvres, sub 8 otte funenee DidEmi Cettè inuence epidemique 1 1 Les plantes elles- mèmes 6s'éman- comme si leur milieu habituel eùt été cipaient v, si Fon veut bien nous pardonner cette expression. En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se manifestaient 40 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX& Ce ne fut plus une valse, ce fut un tourbillon insensé.(Page 358.) des symptòmes extrèmement curieux. Les plantes grimpantes grimpaient avec plus'audace. Les plantes touffantes«ütouffaient„ avec plus de vigueur. Les arbustes devenaient des arbres. Les graines, à peine semées, montraient leur petite téte verte, et, dans le mèéme laps de temps, elles gagnaient en pouces ce que jadis, et dans les circonstances les plus favorables, elles gagnaiĩent en lignes. Les asperges atteignaient deux pieds de hauteur; les artichauts devenaient gros comme des melons, les melons gros comme des citrouilles, les citrouilles grosses comme des potirons, les potirons gros comme la cloche du beffroi, qui mesurait, ma foi, neuf pieds de diamètre. Les choux étaient des buissons et les champi— gnons des parapluics. 49 N 5 W1 Ifallut se mettre à deux pour mangeèr une fraise et à quatre pour manger une Ppoire.(Page 41.) Les fruits ne tardèrent pas à suivre lexemple des légumes. Il fallut se mettre 7 à deux pour manger une fraise et à quatre pour manger une poire. Les grappes de raisin égalaient cette grappe phénoménale, si admirablement peinte Par le Poussin dans son Netoun des envogés d dd Terre Hromisel De meme pour les fleurs: les larges violettes répandaient dans'air des par- fums plus pénétrants; Ies roses exagérées resplendissaient de couleurs plus vives 8 les lilas formaient en quelques jours'impénétrables taillis; géraniums, margue- rites, dahlias, camélias, rhododendrons, envahissant les allées,'étouffaient les uns les autres! La serpe'y pouvait suffire. Et les tulipes, ces chères liliacëes qui font la joie des Flamands, quelles émotions elles causèrent aux amateurs! 8 FANTAISIE DU DOCTEUR O& 4¹ —. ——— DOCTEUR O& 12 UNE Le digne van Bistrom faillit un jour tomber à la renverse en voyant dans son 1HeSnehiand énorme, monstrueuse, géante, dont le calice jardin unes servait de nid à toute unè kamille de rouges-gorges! La ville entière accourut pour voir cette fleur phénoménale et lui décerna le ‚ 7ινοα eNGONMUN ⁴4 Mais, l ‚es plantes, si ces fi Uits, si ces fleurs poussaient à vue'Cil si tous les végétaux affectaient de prendre des proportions Olossales, si la vivacité de leurs couleurs et de leur parfum enivrait'odorat et le regard, en revanche, ils se flétrissaient vite. Cet air qu' ils absorbaient les brulait rapide- ment, et ils mouraient pientöt, épuisés, flétris, dévorés. el fut 1e sort de la fameuse tulipe, qui'étiola après quelques jours de U Il f 1 zplendeul 1 Il en fut bientòt de meéme des animaux domestiques, depuis le chien de la maison jusqu'au pore de Pétable, depuis le serin de la cage jusqu'au dindon de la basse-cour. U convient de dire que ces animaux, en temps ordinaire, ét üent 8 f leurs maitres. Chiens chats végétal Livaient. Jama n frémissement de plaisir, jamais un mouvement de colère. Les queues 1 remuaient pas plus que si elles eussent été de bronze. On ne 1 1 1 citait, depuis un temps immémorial, ni un coup de dent ni un coup de griffe. Quant aux chiens enragés, on les regardait comme des bétes imaginaires, à ranger avec les griflons et autres dans la ménagerie de IApocalypse. Mais, pendant ces quelques mois, dont nous cherchons à reproduire les moindres incidents, quel changement! Chiens et chats commene it à montrer les dents et les griffes. Il y eut quelques exécutions à la suite d attaques réitérées. On vit pour la première foĩs un cheval prendre le mors aux dents et'emporter dans les rues de Quiquendone, un bœuf se précipiter, cornes baissées, sur un ser, les jambes en Pair, sur la place Sail de C0Ol Lres, un ane se re Ernuph et pousser des iments qui mavaient plus rien'animal in mouton, un mouton luimméme, dèeten e vaillamment contre le couteau du bou- cher les cotelettes qu'il portait en lui! 1½ Paursmestre van Tricasse fut ce Itrai 4e pendre des Le bourgmestre van! ricasse fut contramt de Tendte des arréEteés de P 0 1 folie, rendaient peu sù cernant les animaux domestiques qui, pri à Elever, et, pour la première fols, le grand-juge Honoré Syntax dut app 9 1 PE 1 8 8 PI le fouet à sa jeune progéniture. Au collé e, il y eut comme une émeute, et les dictionnaires tracèrent de dépl rables trajectoires dans les classes. On ne pouvait plus tenir les&lèves renfermés, et,'ailleurs, la surexcitation gagnait jusqu'aux professeurs euxmèémes, qui les accablaient de pensums extravagants. Autre phénomène! Tous ces Quiquendoniens, si sobres jusqu'alors, et qui faisaient des crèmes fouettées leur alimentation principale, commettaient de Véritables excès de nourriture et de boisson. Leur régime ordinaire ne suffisait plus. Chaque estomac se transfol t en gouffre, et ce gouffre, il fallait bien le combler par les moyens les plus énergiques. La consommation de la ville fut triplée. Au lieu de deux repas, on en faisait six. On signala de nombreuses indigestions. Le conseiller Niklausse ne pouvait assouvir sa faim. Le bourgmestre van Tricasse ne pouvait combler sa soif, et il ne sortait plus'une sorte de demi Ebriété rageuse. Enfin les symptomes les plus alarmants se manifestèrent et se multiplièrent de jour en jour. On rencontra des gens ivres, et, parmi ces gens ivres, souvent des notables. Les gastralgies donnèrent une occupation éEnorme au médecin Dominique Custos, ainsi que les névrites et les névrophlogoses, ce qui prouvait bien à quel degré'irritabilité étaient étrangement montés les nerfs de la 8 POpulatio yeut des querelles, des altercations quotidiennes dans les rues autrefois si 5 1 „ car personne ne pouvait désertes de Quiquendone, aujourd'hui si fréquentée plus rester chez soi. II fallut créer une police nouvelle pour contenir les perturbateurs de'ordre public. n violon fut installé dans la maison commune, et il se peupla jour et nuit de alcitrants. Le commissaire Passauf était sur les dents. n mariage fut conclu en moins de deux mois,— ce qui ne'était jamais vu. Oui! le fils du percepteur Rupp épousa la fille de la belle Augustine de Rovere, et cela cinquante-sept jours seulement après avoir fait la demande de sà main! iages furent décidés qui, en'autres temps, fussent restés à Létat projet pendant des années entières. Le bourgmestre'en revenait pas, et il rmante Su „Iui éłchapper des mains. A 44 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OR& Quant à la chère Tatanémance, elle avait osé pressentir le commissaire Passauf, au sujet une union qui lui semblait réunir tous les éEléments de bon- heur, fortun 0 6 messe Enfin— pou wle'a ina m duel eut lieu! Oui, un duel au 1 Xe b II 8 libres! Et entre IUI 4 Ne lect TS 1 18 lè CrxrO0l Entre M. Frantz Niklausse, le doux pèécheur à la! le'opulent banquier, le jeune Simon Collaert. Et la cause de ce duel,'était la propre fille du bourgmestre, pour laquell non se sentait féru'amour, et qu'il ne voulait pas céder aux prétentions'u audacieux rival! les Quiquendoniens prennent une 1 tion! u On voit dans quel état déplorable se trouvait la population de Quiquen- done. Les tétes fermentaient. On ne se connaissait et on ne seé recon— naissait plus. Les gens les plus pacifiques étaient devenus querelleurs. II ne fallait pas les regarder de travers, ils eussent vite fait de vous envoyer des témoins. Quelques-uns laissèrent pousser leurs moustaches, et certains — des plus batailleurs— les relevèrent en croc. Dans ces conditions,'administration de la cité, le maintien de“'ordre dans les rues et dans les édifices publics devenaient fort difficiles, car les services'avaient point été organisés pour un tel état de choses. Le bourg- mestre,— ce digne van Tricasse que nous avons connu si doux, si Eteint, si incapable de prendre une décision quelconque,— le bourgmestre ne dé- colérait plus. Sa maison retentissait des éclats de sa voix. Il rendait vingt arrétés par jour, gourmandant ses agents, et prét à faire exécuter lui- meme les actes de son administration. Ah! quel changement! Aimable et tranquille maison du bourgmestre, bonne habitation flamande, où était son calme'autrefois? Quelles scènes de ménage'y succédaient maintenant! Mme van Tricasse était devenue acariätre, quinteuse, gourmandeuse. Son mari parvenait peut-éètre à couvrir sd voix en criant plus haut qu'elle, mais non à la faire taire.'humeur irascible de méme Tatanér ne se faisait pas. Des retards pour toutes choses! Elleè accusait Lotchè, et qui, de non moins mauvaise humeur, , lui répondait aigrement. Naturellement, M. van Tricasse soutenait sa domes- les meilleurs ménages. De là, exas- tique Lotchè, ainsi que cela se voit dans le pération permanente de Mme la bourgmes objurgations, discussions, disputes, scènes qui'en finissaient plus! 1+— 5* 4 +* c 4 4 4 NR.e H 1 (Mais qu est-Ce que nous avons? 8 ecriait le maheureux bOo uel est ce feu qui nous dévore? Mais n sommes donc possédés K TI I 8 finirez par me faire mourir avant vous et manquer à toutes les traditions de la famille! Car le lecteur ne peut avoir oublié cette particularité assez bizarre, que M. van Tricasse devait devenir veuf et se remarier, pour ne point rompre la chaine des convenances. Cependant cekte disposition des esprits produisit encore'autres effets assez curieux et qu'il importe de signaler. Cette surexcitation, dont la cause nous échappe jusqu'ici, amena des régénérescences physiologiques, auxquelles on ne se serait pas attendu. Des talents, qui seraient restés ignorés, sortirent de la foule. Des aptitudes se révélèrent. Des artistes, jusque-là médiocres, se montrèrent sous un jour nouveau. Des hommes ap— parurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des orateurs se formèrent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les questions ils enflammèrent un auditoire parfaitement disposé'ailleurs à'inflam- mation. Des séances du conseil, le mouvement passa dans les réunions publiques, et un club se fonda à Quiquendone, pendant que vingt jour- naux, le Guetteur de Ouiquendone, PImparntial de Ouiguendone, le Radical de Ouiquendone,'Outrancien de Ouiquendone, écrits avec rage, soulevaient les questions sociales les plus graves. Mais à quel propos? se demandera--on. A propos de tout et de rien; à propos de la tour'Audenarde qui penchait, que les uns voulaient abal- tre et que les autres voulaient redresser; à propos des arrétés de police que rendait le conseil, auxquels de mauvaises tétes tentaient de résister; à propos du balayage des ruisseaux et du curage des égouts, etc. Et encore si les fougueux orateurs ne'en étaient pris qu'à'administration intérieure de la cité! Mais non, emportés par le courant, ils devaient aller au delà, et, si la Providence'intervenait pas, entrainer, pousser, Précipiter leurs semblables dans les hasards de la guerre. 46 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR O& En effet, depuis huit ou neuf cents ans, Quiquendone avait dans son sac un casus belli de la plus belle qualité; mais elle le gardait précieusement, comme une relique, et il semblait avoir quelques chances de'éventer et de ne plus pouvoir servir. Voici à quel propos'était produit ce casus Helli. On ne sait généralement pas que Quiquendone est voisine, en ce bon coin de la Flandre, de la petite ville de Virgamen. Les territoires de ces deux communes confinent'un à Tautre. Or, en 1435, quelque temps avant le départ du comte Baudouin pour la croisade, une vache de Virgamen— non point la vache'un habitant, mais bien une vache communale, qu'on y fasse bien attention— vint pä— turer sur le territoire de Quiquendone.'est à peine si cette malheureuse ruminante Tondit du pré trois fois la largeur de sa langue, mais le deélit,'abus, le crime, comme on voudra, fut commis et düment constaté par procèsverbal du temps, car, à cette époque, les magistrats jencaient à savoir écrire. Vous nous vengerons quand le moment en sera venu, dit simplement Nata lis van Tricasse, le trente-deuxième prédécesseur du bourgmestre actuel, et les Virgamenois ne perdront rien pour attendre l Les Virgamenois étaient prévenus. Ils attendirent, pensant, non sans raison que le souvenir de'injure'affaiblirait avec le temps; et en effet, pendant plu- sieurs siècles, ils vécurent en bons termes avec leurs semblables de Quiquen- done. Mais ils comptaient sans leurs hotes, ou plutot sans cette épidémie étrange, qui, changeant radicalement le caractère de leurs voisins, réveilla dans ces cœurs la vengeance endormie. Ce fut au club de la rue Monstrelet que le bouillant avocat Schut, jetant brusquement la question à la face de ses auditeurs, les passionna en employant les expressions et les métaphores qui sont'usage en ces circonstances. IIl rap- pela le délit, il rappela le tort commis à la commune de Quiquendone, et pour lequel une nation«jalouse de ses droitsv ne pouvait admettre de prescription; il montra'injure toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de taind haꝰ Mmente 1 dane 4 77 certains hochements de téte particuliers aux habitants de Virgamen, et qui indiquaient en quel mépri t Ies habitants de Quiquendone; il supplia ses compatriotes, qui, inconsciemment„ peut-étre, avaient supporté pendant de longs siècles cette mortelle injure; il adjura« les de ne plus avoir 'autre& objectif ↄ que'obtenir DOCTEUR O& 17 g⁴ J 9 75 enfants de la viellle citè v une réparation éclatante! Enfin, il fit un appel à«toutes les forces vives» de la nation! KVec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles loniennes, furent accueillies, cela se sent, mais pour des oreilles quiquen- ne peut se dire. Tous les auditeurs'étaient levés, et, les bras tendus, ils demandaient la guerre à grands cris. été très-beau. Le bourgmestre, morable séance, auraient inutilement voulu résister à leurs, ils'en avaient aucune envie, autres, ils criaient: & la frontière! A la frontièrel le conseiller, tous les notables Jamais'avocat Schut'avait eu un tel succès, et il faut avouer qu'il avait U né- Jqul assistalent! ette Pélan populaire.'ail- et sinon plus, du moins aussi haut que les Or, comme la frontière'était qu'à trois kilomètres des murs de Quiquen- done, il est certain que les Virgamenois couraient un véritable danger, pouvaient ètre envahis avant'avoir eu le temps de Cependant'hono car ils sèe reconnaäitre. able pharmacien Josse Liefrinck, qui avait seul conservé son bon sens dans cette grave circonstance, voulut faire comprendre que'on manquait de fusils, de canons et de généraux. II lui fut répondu, canons, ces fusils, on les improviserait; non sans quelques horions, que ces généraux, ces que le bon droit et'amour du pays Suflisaient et rendaient un peuple irrésistible. La-dess irgmestre prit lui-méme la parole, et ins une im- provisation sublime, il fit justice de ces gens pusillanimes, qui déguisent la voile, il le déchira'une main pa- peur sous le voile de la prudence, et ce volle, triote On aurait pu croire à ce moment que la salle allait crouler sous les plaudissements. On demanda le vote. Le vote se fit par acclamations, et les cris redoublèrent: (A Virgamen! XA Virgamen!v 'engagea alors à mettre les armées en mouvement, et, au Le bourgmestre nom de la cité, il ueur les honneurs du triomphe, comme cela se omalns. pendant le pharmacien Josse Liefrinck, qui était un entété, et d nait pas pour battu, promit à celui de ses futurs bien qu'il Peut été réellement, voulut encore pla géneraux qul reviendrait valn- Se pratiquait au temps des 3 48 FANTAISIE DU DOCTEUR OX& «AVirgamen] A Virgamenlo(Page 47.) une observation. II fit remarquer qu'à Rome lè triomphe ne'accordait aux genéraux vainqueurs que lorsqu'ils avaient tuéè cing mille hommes à'en- nemi. «Eh bien! eh bien!'écria'assistance en délire. —.. Et que la population de la commune de Virgamen ne'élevant quꝰà trois mille cinq cent soixante-quinze habitants, il serait difficile, à moins de tuer plusieurs fois la méme personne...„ Mais on ne laissa pas achever le maineureux logicien, et tout contus, tout moulu, il fut jeté à la porte. «Citoyens, dit alors Sylvestre Pulmacher, qui vendait communément des — UDNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX& 49 05 &La place'un bourgmestre est au premier rang, monsieur!-(Page 5ʃ.) épices au détail, citoyens, quoi qu'en ait dit ce lache apothicaire, je'engage, moi, à tuer cinꝗ mille Virgamenois, si vous voulez accepter mes services. — Cinqꝗ mille cinq cents! cria un patriote plus résolu. — Six mille six cents! reprit'épicier. — Sept mille!'Ecria le confiseur de la rue Hemling, Jean Orbideck, qui était en train de faire sa fortune dans les crèmes fouettées. —Adjugél v'écria le bourgmestre van Tricasse, en voyant que personne ne mettait de surenchère. Et voilà comment le confiseur Jean Orbideck devint général en chef des troupes de Quiquendone. —— —————————— — INE FANTAISIE DU DOCTEUR O& XII eémet un avis raisonnable, qui est repoussé avec vivacité par le docteur Ox. Eh bien! maitre, disait le lendemain le préparateur Vgène, en versant des seaux'acide sulfurique dans'auge de ses éEnormes piles — Eh bien! reprit le docteur Ox, navais.je pas raison? Voye à quoi tiennent, non-seulement les développements physiques de toute une nation, mais sa mo- ralité, sa dignité, ses talents, son sens politique! Ce'est qu'une question de molécules... — Sans doute, mais. Mais.. —Ne trouvez-vous pas que les choses sont allées assez loin, et qu'il ne fau- drait pas surexciter ces pauvres diables outre mesure? — Non! non!'écria le docteur, non!'ira oncluante, — De fermer le robinet. 54 — Par exemple!'cria le docteur Ox. Avisez-vous-en, et je vous Etrangle! 8 XIII Où il est prouvé une fois de plus que'un lieu éElevs on domine toutes les petitesses humaines Vous dites? demanda le bourgmestre van Tricasse au consei Niklausse. Je dis que cette guerre est nécessaire, répondit le conseiller'un ton ferme, que le temps est venu de venger notre injure. dien! moi, répondit avec aigreur le bourgmestre, je vous répète que, si la population de Quiquendone ne profitait pas de cette occasion pour revendiquer ses droits, elle serait indigne de son nom. — Et moi, je vous soutiens ler rèunir nos cohortes et les porter en avant. — Vraiment! monsieur, vraiment! répondit van Tricasse, vous parlez ainsi? — A vous-méme, monsieur le bourgmestre, et vous ente ndrez la vérité, si dure qu'elle soit. — Et vous Pentendrez vous-méme, monsieur le conseiller, riposta van Tri— 4 casse hors de lui, car elle sortira mieux de ma bouche que de la vötre! Oui, monsieur, oui, tout retard serait déshonorant. U y a neuf cents ans que la ville de Quiquendone attend le moment de prendre sa revanche, quoi q puissiez dire, que cela vous convienn ꝛon, n m ns à'ennem — Ah! vous le prenez ainsi, répondit vertement le conse iller Niklausse. El sans vous,'il ne vous plait pas dy venir. bien! monsieur, nous ymarcherons 'un bourgmestre est au premier rang, monsieur. —La place — Et celle'un conseiller aussi, monsieur. iés — Vous'insultez par vos paroles en contrecarrant toutes mes volonte 8Ecria le bourgmestre, dont les poings avaient une tendance à se changer en Projectiles percutants. — Et vous'insultez également en doutant de mon patriotisme,'Ecria Ni- 8 klausse, qui lui-méme'était mis en batterie. 7 le vous dis, monsieur, que'armée quiquendonienne se mettra en marche avant deux jours! Et je vous rèpète, moi, monsieur, que quarante-huit heures ne'6coiuront Da ue nous ayons marché à Pennemi l Il est fac ile'observer par ce f. lent de conversati ue les de terlocu- Uest facile'observer par ce fragment de conversation que les deux interlocn Tous deux voulaient la bataille; mais leur surexcitation les portant à disputer, Niklausse'ec)utait pas van Tricasse SSe. Ils eussent été'une opinion contraire sur et van Tricasse'Ecoutait pa- T aUralt cette grave question, le bourgmestre aurait voulu la guerre et le conse tenu pour la paix, que laltercation'aurait pas été plus violente. Ces deux anciens s farouches. Au mouvement accélérè de leur cœur, à leur face rougie, à leurs pupilles contractées, au tremblement de leurs muscles, amis se jetaient des regare eEtalent prenait à leur voix, dans laquelle il ꝓavait du rugissement, on com se jeter'un sur Pautre. Prèts à versaires au zement les ad Mais une grosse horloge qui sonna arréta heureus moment odù ils allaient en venir aux mains. Enfin, voilà Theure,'écria le bourgmestre. 52 UDNE FANTAISIE, DU DOCTEUR( t que cela u non,'öirai, monsieur 161 U E 1dVe ES 8 1 51 90 Ouu ue½ le hauir 1 4 litE 188 85 ete COnVvenu queE 1e Dbourgmestre et COnsSelller— Ult 1eS deus Principaux notables de la cité— se rendraient à Thôtel de vil là ils t sur la tour, très-Elevée, qui le dominait, et qu'ils examineraient la campagne environnante, afin de prendre les meilleures dispositions st 7 1 qui pussent assurer la marche de leurs troupes. qu'ils fussent tous deux'accord à ce sujet, ils ne cessèrent pendant le trajet de se quereller avec la plus condamnable vivacité. On entendait les Eclats de leur voix retentir dans les rues; mais tous les passants éètant montés à ce diapason, leur exaspération semblait naturelle, et on'y prenait pas garde. En ces circonstances, un homme calme eüt été considéré comme un monstre. Le bourg jestre et le conseiller, arrivés au porche du beffroi, étaient dans ParoxyYSme deè la fureur. IIs'é ent plus rouges, mais pàles. Cette effroyable discussion, bien qu'ils fussent'accord, avait dèterminè quelques spasmes dans leurs viscères, et Ton sait que la pàleur prouve que la colère est portée à ses dernières limites. Au pied de'etroit escalier de la tour, il eut une véritable explosion. Qui pas- serait le premier? Qui gravirait'abord les marches de'escalier en colimacon? La vérité nous oblige à dire qu'il y eut bousculade, et que le conseiller Niklausse, oubliant tout ce qu'il devait à son supèrieur, au magistrat suprème de la cité, repoussa violemment van Tricasse et'élanea le premier dans la vis obscure. Tous deux montèrent,'abord quatre à quatre, en se lançant à la tète les Cpichètes les plus malsonnantes.'était à faire craindre qu'un dénouement ter- rible ne'accomplit au sommet de cette tour, qui dominait de trois cent ein- quantè-sept pieds le pavé de la ville. Mais les deux ennemis'essoufflèrent bientôt, et, au bout'une minute, à la quatrevingtièeme marche, ils ne montaient plus que lourdement, en respi- rant à grand bruit. Mais alors,— fut-ce une conséquence de leur essoufflement?— si leur colère ne tomba pas, du moins elle ne se traduisit Plus par une succession de qualifi- catifs inconvenants. Ils se taisaient, et, chose bizarre, il semblait que leur exal- tation diminuàt à mesure qu'ils'élevaient au-dessus de la ville. Une sorte —ͤ— T—— 'apaisement se du feu. Pourquoi? tombaient con re que TE qu IUé ce pourquoi, nous ne pouvons faire aucune réponse; mais la vérité est que arrivés à un certain palier, à deux cent soixante-six pieds au-dessus du niveau de la ville, les deux adversaires'assirent, et, véritablement plus calmes, ils se re rent pour ainsi dire sans colère. «Que'est haut! dit le bourgmestre en passant 8 à fac rubiconde. -Très-haut! rél us dep 10 1 Je le sais,„répondit le bourgmestre avec un accent de vanité bien pardon- nable à la première autorité de Quiquendone. Au bout de quelques instants, les deux notables continuaient leur marche as- censionnelle, jetant un regard curieux à travers les meurtrières percëes dans la paroi de la tour. Le bourgmestre avait pris Ia tète de la caravane, sans que le conseiller eut fait la moindre observation. Il arriva méme que, vers la trois cent quatrièẽme marche, van Tricasse étant absolument éreinté, Niklausse le poussa complaisamment par les reins. Le bourgmestre se laissa faire, et quand il arriva à la plate-forme de la tour: «Merci, Niklausse, dit-il gracieusement, je vous revaudrai cela.» Tout à'heure,'étaient deux bétes fauves prétes à se déchirer qui'étaient présentées au bas de la tour;'étaĩient maintenant deux amis qui arrivaient à son sommet. Le temps était magnifique. On était au mois de mai. Le soleil avait bu toutes les vapeurs. Quelle atmosphère pure et limpide! Le regard pouvait saisir les plus minces objets dans un rayon considérable. On apercevait à quelques milles seulement les murs de Virgamen éclatants de blancheur, ses toits rouges, qui Pointaient cà et là, ses clochers piquetés de lumière. Et'ëtait cette ville vouée 'avance à toutes les horreurs du pillage et de'incendie! Le bourgmestre et le conseiller'étaient assis'un près de'autre, sur un petit banc de pierre, comme deux braves gens dont les àmes se confondent dans une Etroite sympathie. Tout en soufflant, ils regardaient; puis, après quelques ins— tants de silence: „Que'est beau!'écria le bourgmestre. — Jui,'est admirable I répondit le conseiller. Est-ce qu'il ne vous semble 42 pas, mon digne van Tricasse, que lhumanité est plutot destinèée à demeurer à de telles hauteurs, qu'à ramper sur'ecorce mèéme de notre sphéroide? 5⁴ UNE FANI UD0CJI 0 — Je pense comme vous, l t 1sse, répon- je pense comme vo sit mieux On pire pa is Ies de tell Ititudes que les philoso d r, et'est Ià que les sages devraient vłhyre au-dessus des misères de ce monde! —Faisons-mous le tour de la plate-forme? demanda le conseiller — Faisons le tour de la plate-forme, v répondit le bourg Et les deux amis, appuyés au bras'un de'autre, et mettant, comme autrę- ues poses entre leurs demandes et leurs réponses, e xaminèrent tous les points de Thorizon. Il x a au moins dixsept ans que je ne me suis Elevé sur la tour du beffroi, dit van Tricasse. Je ne crois pas que'y sois jamais monté, répondit le conseiller Niklausse, et je le regrette, car de cette hauteur le spectacle est sublime! Voyez-vous, mon ami, cette jolie rivière du Vaar qui serpente entre les arbres? Et plus loin les hauteurs de Saint-Hermandad Comme elles ferment gra- Ccieusement Thorizon! VOyez Cette Dordure arbres Vérts, la nature à 81 Niklausse! La main de Dittoreèsquement rhomme pourrait-elle jamais lutter avec elle! — C troupeaux attablés dans les prairies verdoyantes, ces bœufs, ces ost enchanteur, mon excellent ami, répondait le conseiller. Regardez ces moutons.. FEt ces laboureurs qui vont aux champs! On dirait des bergers de PArcadie Ilne leur manque qu'une musette! —Et sur toute cette campagne fertile, le beau ciel bleu que ne trouble pas une vapeur! Ah! Niklausse, on deviendrait poëte ici! Tenez, je ne comprends pas que Saint-Simon stylite'ait pas été un des plus grands poëtes du monde. —'est peut-ëtre parce que sa colonne'était pas assez haute! v» répondit le conseiller avec un doux sourire. En ce moment, le carillon de Quiquendone se mit en branle. Les cloches is demeurèren limpides jouèrent un de leurs airs les plus meélodieux. Les deus en extàse. Puis, de sa voix calme: zmestre, que sommes-nous venus Mais, ami Niklausse, haut de cetteé tour? T par nos rèEVerles 1 — Au fait, répondit le conseiller, nous nous! — Que sommes-nous venus faire ici? ré DNE FANTAISIE DU DOCTEUR O& 35 — Nous sommes venus, répondit Niklau air pur que'ont pas viciè les faiblesses humaines. Eh bien, redescendons- nous, ami Niklausse? Redescendons, ami van Tricasse.„ Les deux notables donnèrent un dernier coup'œil au splendide panorama qui se déroulait sous leurs yeux; puis le bourgmestre passa le premier et com- menca à descendre'un pas lent et mesuré. Le conseiller le suivait, à quelques marches derrière lui. Les deux notables arrivèrent au palier sur lequel ils'é- taient arréètés en montant. Déjà leurs joues comn »empourprer. Is 8 8 empoul Prer. IIS 'arrétèrent un instant et reprirent leur descent merrompue Isse de modérer ses pas, attendu qu'il 1e sentait sur ses talons et que& cela le génait». Cela mèéme fit plus que de le géner, car, vingt marches plus bas, il ordonna au conseiller de'arrèter, aſin qu'il pùt prendre quelque avance. Le conseiller répondit qu'il'avait pas envie de rester une jambe en'air à ttendre le bon] ir du bourgmestre, et il continua. Van Tricasse répondit par une parole assez dure. Le conseiller riposta par une allusion blessante sur'àge du bourgmestre, des- tiné, par ses traditions de famille, à convoler en secondes noces. Le bourgmestre escendit vingt marches encore, en prévenant nettement Niklausse que cela ne se passerait pas ainsi Niklausse ré ua qu'e das, Iui, passèerait devant, et,'escalier étant fort Etroit, il y COllis entre les noté S, qui se trouvalent alors dans une profonde obscurité. Aa 1 5 1 1 Les mots de butors et d mal-appris furent les plus doux de ceuæx qui'ecl gèrent alors. Nous verrons, sotte béte, criait le bourgmestre, nous verrons quelle f vous ferez dans cette guerre et à quel rang vous marcherez! — Au rang qui précédera le voôtre, sot imbécilely répondit Niklausse. roulaient ensemble.. Puis, ce furent'autres cris, et on eùt dit que des corr Que se passa--äil? Pourquoi ces dispositions si rapidement cl quoi les moutons de la plate-forme se métamorphosaient-ils en tigres deux cents pieds plus bas? Quoi qu'il en soit, le gardien de la tour, entendant un tel tapage, vint la porte inférieure, juste au moment où les adversaires, contusionnés, les yeu- hors de la téte,'arrachaient réèciproquement leurs cheveux, qui,! usement Tn nte J Ue 10rmalent] IUe. 56 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX Et les deux amis, appuyés au bras'un de'autre.,.(Page 54) (vous me rendrez raison!'écria le bourgmestre en portant son poing sous le nez de son adversaire. — Quand il vous plaira!h hurla le conseiller Niklausse, en imprimant à son pied droit un balancement redoutable. Le gardien, qui lui-mème était exaspéré,— on ne sait pas pourquoi,— trouva cette scdne de provocation toute naturelle. Je ne sais quelle surexcitation per- sonnelle le poussait à se mettre de la partie. Mais il se contint et alla répandre dans tout le quartier qu'une rencontre prochaine devait avoir lieu entre le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklar armée de Quiquendone fut couchée à terre.(Page 60.) XIV Où les choses sont poussées si loin que les habitants de Quiquendone, les lecteurs et méme Pauteur réclament un dénoũment immédiat Cè dernier incident prouve à quel point'exaltation était montée cette popu- lation quiquendonienne. Les deux plus vieux amis de la ville, et les plus doux,— avant'invasion du mal,— en arriver à ce degré de violence! Et cela quelques minutes seulement après que leur ancienne sympathie, leur instinet aimable, leur tempérament contemplatif, venait de reprendre le dessus au sommet de cette tour! 58 UNE FXNTAISIE DU DOCTEUR OX& En apprenant ce qui se passait, le docteur Ox ne put contenir sa joie. II résis- tait aux arguments de son préparateur, qui voyait les choses prendre une mau- vaise tournure.'ailleurs, tous deux subissaient Pexaltation générale. IIs étaient non moins surexcités que le reste de la population, et ils en arrivèrent à se que- reller à Pegal du bourgmestre et du conseiller. Du reste, il faut le dire, une question primait toutes les autres et avait f renvoyer les rencontres projetées à Tissue de la question virgamenoise. Personne 'avait le droit de verser son sang inutilement, quand il appartenait la dernière goutte à la patrie en danger. En effet, les circonstances étaient graves, et il'y avait plus à reculer. Le bourgmestre van Tricasse, malgré toute Pardeur guerrière dont il ét animé,'avait pas cru devoir se jeter sur son ennemi sans le prévenir. II avait donc, par'organe du garde champetre, le sieur Hottering, mis les Virgamenois en demeure de lui donner réparation du passe-droit commis en 1195 sur le ter- ritoire de Quiquendone. Les autorités de Virgamen, tout'abord,'avaient pu de viner ce dont il'a- gissait, et le garde champétre, malgré son cara- tère officiel, avait été éconduit fort cavalièrement. van Tricasse envoya alors un des aides de camp du général confiseur, le ci- toyen Hildevert Shuman, un fabricant de sucre'orge, homme très-ferme, très- energique, qui apporta aux autorités de Virgamen la minute mème du procès- ſerbal rédigé en 1195 par les soins du bourgmestre Natalis van Tricasse. Les autorité's de Virgamen éeclatèrent de rire, et il en fut de Paide de camp exactement comme du garde champètre. Le bourgmestre assembla alors les notables de la ville. Une lettre, remarqua- plement et vigoureusement rédigée, fut faite en forme'ultimatum; le caus Helli y était nettement posé, et un délai de vingt-quatre heures fut donné à la ville coupable pour réparer Poutrage fait à Quiquendone. qui formaient autant'insultes nouvelles. Les Virgamenois connaissaient de lon- et revint, quelques heures après, déchirée en petits morceaux, gue date la longanimité des Quiquendoniens, et ils 82 moquaient'eux, de leur réclamation, de leur casus belli et de leur ultimatum. Il'y avait plus une chose à faire:'en——. au sort des armes, invo- Is fussent tout à fait 25 Conseil dans une séance solennelle, où les eris, les ob- 'est ce que deé jurgations, les gestes menae ants'entre-croisèrent avec une v jolence sans exemple. UNE FANTAISIE DU DOCTEUI X 59 Une assemblée de fous, une réunion de possédés, un club de démoniaques'eut 1 7 1 paàs été plus tumultueux. Aussitòt que la déclaration de guerre fut connue, le général Jean Orbideck rassembla ses troupes, soit deux mille trois cent quatre-vingt-treize combat- tants sur une population de deux mille trois cent quatre-vingt-treize àmes. Les femmes, les enfants, les vieillards'étaient joints aux hommes faits. 1 0 13 Tout objet tranchant ou contondant était devenu une arme. Les fus la ville avaient été mis en réquisition. On en avait découvert cinq, dont deux sans chiens, et ils avaient été distribués à'avant-garde.'artillerie se com- posait de la vieille couleuvrine du chàteau, prise en 1339 à'attaque du Ques- noy, Pune des premières bouches à feu dont il soit fait mention dans Ihis- toire, et qui'avait pas tirè depuis cinq siècles.'ailleurs, point de projectiles à y fourrer, fort heureusement pour les servants, de ladite pièce; mais tel qu'il Etait, cet engin pouvait encore imposer à'ennemi. Quant aux armes hlanches, elles avaient été puisées dans le musée'antiquités, haches de silex, haumes, masses'armes, francisques, framées guisardes, pertuisanes, verdiers, ra- Dières, ete., et aussi dans ces arsenaux particuliers, connus généralement sous les noms'o/fices et de cuisines. Mais le courage, le bon droit, la haine de'étranger, 1e désir de la vengeance devaient tenir lieu'engins plus perfectionnés et rem- placer— du moins on'espérait— les mitrailleuses modernes et les canons se chargeant par la culasse. al Orbideck, Une revue fut passéEe. Pas un citoyen ne manqua à'appel peu solide sur son cheval, qui était un animal malin, tomba trois foiĩs devant le front de'armée: mais il se releva sans'&tre blessé, ce qui fut considéré comme un augure favorable. Le bourgmestre, le conseiller, le commissaire civil, le grand juge, le percepteur, le banquier, le recteur, enfin tous les notables de la cité marchaient en téte. IIl'y eut pas une larme répandue ni par les mères, ni par les sœurs, ni par les filles. Elles poussaient leurs maris, leurs pères, leurs frères au combat, et les suivaient mème en formant Parrière-garde, sous les or- dres de la courageuse Mme van Tricasse. La trompette du crieur Jean Mistrol retentit; Tarmée'Ebranla, quitta la place, et, poussant des cris féroces, elle se dirigea vers la porte'Audenarde *„ 5„ 5 Au moment où la téte de colonne allait franchir les murailles de la ville, un homme se jeta au-devant'elle. Arrètezl arrètez! fous que vous étes!'écria--il. Suspendez vos coups! Lais- Ssez-moi fermer le robinet! Vous'étes point altérés de sang! Vous étes de bons 60 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR O& bourgeois doux et paisibles! Si vous brülez ainsi,'est la faute de mon maitre, le doeteur Ox!'est une expérience! Sous prétexte de vous éclairer au gaz oxy- hydrique, il a saturé.. Le préparateur était hors de lui; mais il ne put achever. Au moment où le secret du docteur allait'echapper de sa bouche, le docteur Ox lui-mème, dans une indescriptible fureur, se précipita sur le malheureux Vgène, et il lui ferma la bouche à coups de poing. Ce fut une bataille. Le bourgmestre, le conseiller, les notables, qui'étaient arrétés à la vue'Vgène, emportés à leur tour par leur exaspération, se précipi— tèrent sur les deux étrangers, sans vouloir entendre ni'un ni'autre. Le doc- teur Ox et son préparateur, houspillés, battus, allaient étre, sur“ordre de van Tricasse, entrainés au violon, quand.. XV le dénoùment éclate. .. quand une explosion formidable retentit. Toute Patmosphère qui enve- loppait Quiquendone parut comme embrasée. Une flamme'une intensité,'une vivacité phénoménale'elanca comme un météore jusque dans les hauteurs du ciel.'il avait fait nuit, cet embrasement eüt été apercu à dix lieues à la ronde. Toute'armée de Quiquendone fut couchée à terre, comme une arméèe de ca- pucins... Heureusement il'y eut aucune victime: quelques écorchures et quel- ques bobos, voilà tout. Le confiseur, qui par hasard'était pas tombé de cheval ce moment, eut son plumet roussi, et'en tira sans autre blessure. 7 Que'était-il passé? Tout simplement, comme on'apprit bientöt,'Lusine à gaz venait de sauter. pendant Labsence du docteur et de son aide, quelque imprudence avait été pro- bablement commise. On ne sait ni comment ni pourquoi une communication '&tait ètablie entre le réservoir qui contenait'oxygène et celui qui renfermait hydrogène. De la réunion de ces deux gaz était résulté un mélange détonnant auquel le feu fut mis par mégarde. Ceci changea tout;— mais quand'armée se releva, le docteur Ox et le pré- parateur Vgène avaient disparu. UNE FANTAISIE DU DOCTEUR ON& 61 9 XVI Ouù le lecteur intelligent voit bien qu'il avait deviné juste, malgré toutes les précautions de Pauteur. Après'explosion, Quiquendone était immédiatement redevenue la cité pai— 1 5 1 „ sible, flegmatique et flamande qu'elle etait mutrefois Après'explosion, qui'ailleurs ne causa pas une profonde émotion, chacun, sans savoir pourquoi, machinalement, reprit le chemin de sa maison, le bourg- mestre appuyé au bras du conseiller, Tavocat Schut au bras du médecin Custos, Frantz Niklausse au bras de son rival Simon Collaert, chacun tranquillement, sans bruit, sans avoir mème conscience de ce qui'était passé, ayant déjà oublié Virgamen et la vengeance. Le général était retourné à ses confitures, et son aide de camp à ses sucres'orge. Tout était rentré dans le calme, tout avait repris la vie habituelle, hommes et bétes, bètes et plantes, mème la tour de la porte'Audenarde, que'explosion, ces explosions sont quelquefois łtonnantes,— que'explosion avait redressée! Et, depuis lors, jamais un mot plus haut que Pautre, jamais une discussion dans la ville de Quiquendone. Plus de politique, plus de club, plus de procès, plus de sergents de ville! La place du commissaire Passauf recommenca à étre une sinécure, et si on ne lui retrancha pas ses appointements,'est que le bourg- mestre et le conseiller ne purent se décider à prendre une décision à son égard. 'ailleurs, de temps en temps, il continuait de passer, mais sans'en douter, dans les réves de'inconsolable Tatanémance. Quant au rival de Frantz, il abandonna gé'néreusement la charmante Suzel à son amoureux, qui'empressa de'Epouser, cinqꝗ ou six ans après ces éEvéne- ments. Et quant à Mme van Tricasse, elle mourut dix ans plus tard, en les délais voulus, et le bourgmestre se maria avec Mlle Pélagie van Tricasse, sa cousine, dans des conditions excellentes.., pour Iheureux mortel qui devait lui sue- céder. 2 UNE FANTAISIE DU DOCTEUR O& Qu'avait donc fait ce mystérieux doctéur Ox? Une expérience fantaisiste, rien de plus. Après avoir établi ses conduites de gaz, il avait saturé'oxygène pur, sans ja mais leur fournir un atome'hydrogène, les monuments publics, puis les mai sons particulières, et enfin les rues de Quiquendone. Ce gaz, sans saveur, sans odeur, répandu à cette haute dose dans Patmosphère cause, quand il est aspiré, les troubles les plus sérieux à'organisme. A vivre dans un milieu saturè'oxygène, on est excité, surexcité, on brüle! A peine rentré dans Patmosphère ordinaire, on redevient ce qu'on était avant, voire le cas du conseiller et du bourgmestre, quand, au haut du beffroi, ils se re- trouvèrent dans'air respirable, Loxygène se maintenant par son poids parmi les couches inférieures Mais aussi, à vivre en de telles conditions, à respirer ce gaz qui transforme physiologiquement le corps aussi bien que'àme, on meurt vite, comme ces fous qui mènent la vie à outrance! Il fut donc heureux pour les Quiquendoniens qu'une providentielle explosion eüit terminé cette dangereuse expèérience, en anéantissant'usine du docteur Ox En résumé, et pour conclure, la vertu, le courage, le talent,'esprit, TLimagina tion, toutes ces qualités ou ces facultés, ne seraient-elles done qu'une question 'oxygène? Telle est la théorie du docteur Ox, mais on à le droit de ne point Padmettre, et pour notre compteé nous la repoussons à tous les points de vue, malgré la fantaisiste expérimentation dont fut le théàtre Ihonorable ville de Quiquendone MAITRE ZACHARIUS — UNE NUIr'HIVIR la pointe occidentale du La ville de Genève est situé- lac auquel elle a donné ou doit son nom. Le Rhone, qui la traverse à sa sortie du lac, la partage en deux quartiers distinets, et est divisé lui-méme, au centre de la cité, par une ile jetée entre ses deux rives. Cette disposition topographique se reproduit souvent dans les grands centres de commerce ou'industrie. Sans doute les premiers indi— gones furent séduits par les facilités de transport que leur offraient les bras rapides des fleuves,«ces chemins qui marchent tout seuls ↄ, suivant le mot de Pascal. Avec le RKhöne, ce son chemins qui courent Au temps où des constructions neuves et régulières ne'élevaient pas encore Sur cette Ue, ancréèe comme une galiote hollandaise au milieu du fleuve, le mer- Veilleux entassement de maisons grimpées les unes sur les autres offrait à Pœil une confusion pleine de charmes. Le peu'étendue de'iIle avait forcè quelques- unes de ces constructions à se jucher sur des pilotis, engagés péle-méle dans les rudes courants du Rhône. Ces gros madriers, noircis par les temps, usés par les eaux, ressemblaient aux pattes'un crabe immense et produisaient un effet fantastique. Quelques filets jaunis, véritables toiles'araignée tendues au sein de cette substruction séculaire,'agitaient dans'ombre comme'ils eussent Eté le feuillage de ces vieux bois de chéne, et le fleuve,'engouffrant au milieu de cette forèt de pilotis, Ecumait avec de lugubres mugissements. Une des habitations de'ile frappait par son caractère'étrange vétusté.'était la maison du vieil horloger, maitre Zacharius, de sa fille Gérande,'Aubert Thün, son apprenti, et de sa vieille servante Scholastique. MAITRE ZACHARIUS Et la, penché des heures entieres.(Page 66). Quel homme à part que ce Zacharius! Son äge semblait indéchiffrable. Nul des plus vieux de Genève'eut pu dire depuis combien de temps sa téte maigre et pointue vacillait sur ses&paules, ni quel jour, pour la première fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant flotter à tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne vivait pas. II oscillait à la facon du balancier de ses horloges. Sa figure, sèche et cadavérique, affectait des teintes sombres. Comme les tableaux de Léonard de Vinci, il avait poussé au noir. 6Erande habitait la plus belle chambre de la vieille maison,'où, par une Etroite fenétre, son regard allait mnélancoliquement se reposer sur les cimes nei- geuses du Jura; mais la chambre à coucher et'atelier du vieillard occupaient MAITRE ZACHARIUS La jeune fille pria pour Làms...(Page 68.) une sorte de cave, situèe presque au ras du fleuve et dont le plancher-reposait sur les pilotis mémes. Depuis un temps immémorial, maitre Zacharius'er sortait qu'aux heures des repas et quand il allait régler les diffèrentes horloges de la ville. II passait le reste du temps près'un établi couvert de nombreux instruments'horlogerie, qu'il avait pour la plupart inventés. Car'était un habile homme. Ses uvres se prisaient fort dans toute la France et PAllemagne. Les plus industrieux ouvriers de Genève reconnaissaient haute- ment sa supériorité, et“'était un honneur pour cette ville, qui le montrait en disant: A lui revient la gloire'avoir inventé PEchappement!v 66 MAITRE ZACHARIUS En effet, de cette invention, que les travaux de Zacharius feront comprendre sance de la véritable horlogerie. plus tard, date la n- Or, après avoir! nent et merveilleusement travaillé, Zacharius remet- tait avec lenteur ses outils en pl' recouvrait de légères verrines les fines pièces qu'il venait'ajuster, et rendait le repos à la roue active de son tour; puis il soulevait un judas pratiqué dans le plancher de son réduit, et là, penché des heures entières, tandis que le Rhône se précipitait avec fracas sous ses yeux, il 8enivrait à ses brumeuses vapeurs. Un soir'hiver, la vieille Scholastique servit le souper, auquel, selon les antiques usages, elle prenait part avec le jeune ouvrier. Bien que des mets soigneusement apprétés lui fussent offerts dans une belle vaisselle bleue et harius ne mangea pas. II répondit à peine aux douces paroles blanche, maitre“ de Gérande, que la taciturnité plus sombre de son père préoccupait visible- ment, et le babillage de Scholastique elle-mème ne frappa pas plus son oreille que ces grondements du fleuve auxquels il ne prenait plus garde. Après ce repas silencieux, le vieil horloger quitta la table sans embrasser sa fille, sans donner à tous D accoutumé. II disparut par 7 i con- luisait à sa retraite, et, sous ses pas pesants,'escalier gémit avec de lourdes plaintes. Gérande, Aubeért et Scholastique demeurèrent quelques instants sans parler. Ce soirlà, le temps était sombre; les nuages se trainaient lourdement le long des Alpes et nienacaient de se fondre en pluie; la sévère température de la Suisse emplissait'àme de tristesse, tandis que les vents du midi rodaient aux alen— tours et jetaient de sinistres sifflements. GSavez-vous bien, ma chère demoiselle, dit enfin Scholastique, que notre maitre est tout en dedans depuis quelques jours? Sainte Vierge! Je comprends qu'il'ait pas eu faim, car ses paroles lui sont restées dans le ventre, et bien erait le diable qui lui en tirerait quelqu'unel père a quelque secret motif de chagrin que je ne puis méme pas soupèonner, répondit Gérande, tandis qu'une douloureuse inquiétude'impri— mait sur son visage. — NMademoiselle, ne permettez pas à tant de tristesse'envahir votre cœur. Vous connaissez les singulières habitudes de maitre Zacharius. Qui peut lire n front ses pensées secrètes? Quelque ennui sans doute lui est survenu, mais demain il ne'en souviendra pas et se repentira vraiment'avoir causé quelque peine à sa fille. 'était Aubert qui parlait de cette façon, en fixant ses regards sur les beaux veux de Gérande. Aubel le seul ouvrier que maitre Zachari 1 admis à'intimité de ses travaux, car il appréciait son intelligence, sa discré- tion et sa grande bonté'àme, Aubert'était attaché à Gérande avec cette foi mystérieuse qui préside aux dévouements héroiques. 66rande avait dix-huit ans,'ovale de son visage rappelait celui des naives madones que la vénération suspend encore au coin des rues des vieilles cités de Bretagne. Ses yeux respiraient une simplicité infinie. On'aimait, comme la plus suave réalisation du rève'un poëte. Ses vètements affectaient des couleurs peu »oyantes, et le linge blan- qui S8e plissait sur ses éEpaules avait cette teinte et cett- senteur particulières au linge d Eglise. Elle vivait'une existence mystique dans cette ville de Genève, qui'était pas encore livrée à la sécheresse du calvi- nisme. Ainsi que, soir et matin, elle lisait ses prières latines dans son missel fermoir de fer, Gérande avait lu un sentiment caché dans le cœur'Aubert Thün, quel dévouement profond le jeune ouvrier avait pour elle. Et en effet, à ses Jeux, le monde entier se condeusait dans cette vieille maison de Ihorloger, et tout son temps se passait près de la jeune fille, quand, le travail terminé, il quittait Tatelier de son père. La vieille Scholastique voyait cela, mais'en disait mot. Sa loquacité'exer- cait de préférence sur les malheurs de son temps et les petites misères du ménage. On ne cherchait point à'arréter. II en était'elle comme de ces Iqualt à Genéeve: une fols montèe, IiI auralt tabatières à musique que'on fallu la briser pour qu'elle ne jouàt pas tous ses airs. En trouvant Gérande plongèée dans une taciturnité douloureuse, Scholastique quitta sa vieille chaise de bois, fixa un cierge sur la pointe'un chandelier, Palluma et le posa près'une petite vierge de cire abritéé dans sa niche de pierre.'était la coutume de'agenouiller devant cette madone protectrice du foyer domestique, en lui demandant'étendre sa gräàce bienveillante sur la nuit prochaine; mais, ce soir-là, Gérande demeura silencieuse à sa place. «Eh bien! ma chère demoiselle, dit Scholastique aveèc étonnement, le souper ast fini, et voici lheure du bonsoir. Voulez-vous donc fatiguer vos yeux dans des veilles prolongées... Ah! sainte Vierge!'est pourtant le cas de dormir et de retrouver un peu de joie dans de jolis rèves! A cette Epoque maudite où nous vivons, qui peut se promettre une journée de bonheur? —Ne faudrait-il pas envoyer chercher quelque médecin pour mon père? demanda Gérande. — Un médecin!'&cria la vieille servante. Mattre Zacharius--il jamais prèté 68 MAITRE ZACHARIUS Poreille à toutes leurs imaginations et sentences! Il peut y avoir des médecines pour les montres, mais non pour les corps! — Que faire? murmura Gérande.'est-il remis au travail?'est.-il livrè au repos? 6Erande, répondit doucement Aubert, quelque contrariéèté morale chagrino maitre Zacharius, et voilà tout. — La connaissez-vous, Aubert? — Peut-Etre, 6érande. — Racontez-nous cela,'éècria vivement Scholastique, en éteignant parcimo nieusement son cierge. — Depuis plusieurs jours, 6érande, dit le jeune ouvrier, il se passe un fait absolument incompréhensible. Toutes les montres que votre père a faites et vendues depuis quelques années'arrètent subitement. On lui en a rapporté un grand nombre. Il les a démontées avec soin; les ressorts étaĩent en bon état et les rouages parfaitement établis. II les a remontées avec plus de soin encore mais, en dépit de son habileté, elles'ont plus marché. — Ily a du diable la-dessous!'écria Scholastique. — Que veux-tu dire? demanda Gérande. Ce fait me semble naturel. Tout est borné sur terre, et'infini ne peut sortir de la main des hommes. — Il'en est pas moins vrai, répondit Aubert, qu'il ya en cela quelque chose 'extraordinaire et de mystérieux.'ai aidéè moi-meme maitre Zacharius à recher- cher la cause de ce dérangement de ses montres, je'ai pu la trouver, et, plus'une fois, désespéré, les outils me sont tombés des mains. — Aussi, reprit Scholastique, pourquoi se livrer à tout ce travail de réprouvé? Est-il naturel qu'un petit instrument de cuivre puisse marcher tout seul et mar- quer les heures? On aurait dù'en tenir au cadran solaire! —Vous ne parlerez plus ainsi, Scholastique, répondit Aubert, quand vous saurez que le cadran solaire fut inventé par Cain. Seigneur mon Dieu! que'apprenezvous là? — Croyezvous, reprit ingénument Gérande, que'on puisse prier Dieu de rendre la vie aux montres de mon père? — Sans aucun doute, répondit le jeune ouvrier. — Bon! Voici des prières inutiles, grommela la vieille servante, mais le Ciel e pardonnera'intention.v Le cierge fut rallumé. Scholastique, Gérande et Aubert'agenouillèrent sur les dalles de la chambre, et la jeune fille pria pour'àme de sa mère, pour la sanctification de la nuit, pour les voyageurs et les prisonniers, pour les bons et les méchants, et surtout pour les tristesses inconnues de son père. MXAXITRE ZACHARIUS 69 Puis, ces trois dévotes personnes se relevèrent avee quelque confiance au cœur, car elles avaient remis leur peine dans le sein de Dieu. Aubert regagna sa chambre, Gérande'assit toute pensive près de sa fenétre, pendant que les dernières lueurs'éteignaient dans la ville de Genève, et Scho- lastique, après avoir versé un peu'eau sur les tisons embrasés et poussé les deux énormes verrous de la porte, se jeta sur son lit, où elle ne tarda pas à rèver qu'elle mourait de peur. ependant, Ihorreur de cette nuit'hiver avait augmenté. Parfois, avec les tourbillons du fleuve, le vent'engouffrait sous les pilotis, et la maison frisson— nait tout entière; mais la jeune fille, absorbée par sa tristesse, ne songeait qu'à son pèòre. Depuis les paroles'Aubert Thün, la maladie de maitre Zacharius avait pris à ses yeux des proportions fantastiques, et il Iui semblait que cette chère existence, devenue purement mécanique, ne se mouvait plus qu'avec effort sur ses pivots usés. Soudain'abat-vent, violemment poussé par la rafale, heurta la fenétre de la chambre. Gérande tressaillit et se leva brusquement, sans comprendre la cause de ce bruit qui secoua sa torpeur. Dès que son émotion se fut calmée, elle ouvrit le chässis. Les nuages avaient crevé, et une pluie torrentielle crépitait sur les toitures environnantes. La jeune fille se pencha au dehors pour attirer le volet ballotté par le vent, mais elle eut peur. Il lui parut que la pluie et le fleuve, confondant leurs eaux tumultueuses, submergeaient cette fragile maison dont les ais craquaient de toutes parts. Elle voulut fuir sa chambre; mais elle apercut au-dessous'elle la réverbération'une lumière qui devait venir du réduit de maitre Zacharius, et dans un de ces calmes momentanés pendant lesquels se taisent les Eléments, son oreille fut frappée par des sons plaintifs. Elle tenta de refermer sa fenétre et ne put y parvenir. Le vent la repoussait avec violence, comme un malfaiteur qui'introduit dans une habitation. 6Erande pensa devenir folle de terreur! Que faisait donc son père? Elle ouvrit la porte, qui lui&chappa des mains et battit bruyamment sous'effort de la tempete. Gérande se trouva alors dans la salle obscure du souper, parvint, en tatonnant, à gagner lescalier qui aboutissait à Tatelier de maitre Zacharius, et'y laissa glisser, pàle et mourante. Le vieil horloger était debout au milieu de cette chambre que remplissaient les mugissements du fleuve. Ses cheveux hérissés lui donnaient un aspect sinistre. II parlait, il gesticulait, sans voir, sans entendre! Gérande demeura sut le seuil. „'est la mort! disait maitre Zacharius diune voix sourde,'est la mort!... ——— 70 MAITRE ZACHARIUS Que me reste-til à vivre, maintenant que'ai dispersé mon existence par le monde! car moi, maitre Zacharius, je suis bien le créateur de toutes ces montres que'ai fabriquèes!'est bien une partie de mon àme que'ai enferméc dans chacune de ces boites de fer,'argent ou'or! Chaque fois que'arréte de ces horloges maudites, je sens mon cœunr qui cesse de battre, car je les ai glées sur ses pulsations!) Et, en parlant de cette facon étrange, je vieillard jeta les yeux sur son établi. Là se trouvaient toutes les parties'une montre qu'il avait soigneusement démontée. Il prit une sorte de cylindre creux, appelé barillet, dans lequel est enfermé le ressort, et il en retira la spirale'acier, qui, au lieu de se détendre, suivant les lois de son élasticité, demeura roulée sur elle-meme, ainsi qu'une vipère endormie. Elle semblait nouée, comme ces vieillards impotents dont le sang'est figé à la longue. Maitre Zacharius essaya vainement de la dérouler de ses doigts amaigris, dont la silhouette'allongeait démesurément sur la muraille. mais il ne put y parvenir, et bientot, avec un terrible cri de colère, il la préci- Dita par le judas dans les tourbillons du Rhône. GErande, les pieds cloués à terre, demeèurait sans souffle, sans mouvement Elle VoUlalt et nme POUValt 8 approchel de 8S0l11 Pe re. De vertigineuses hallu- II cinations'emparaient'elle. Soudain, elle entendit dans'ombre une voix mur- murer à son oreille: «GErande, ma chère Gérande! La douleur vous tient encore éveillée! Rentrez, je vous prie, la nuit est froide. — Aubert! murmura la jeune fille à mi-vOoix. Vous! vous! —Ne devais-je pas'inquiéter de ce qui vous inquiète!D répondit Aubert. Ces douces paroles firent revenir le sang au cœur de la jeune fille. Elle'appuya au bras de'ouvrier et lui dit: Mon peère est bien malade, Aubert! Vous seul pouvez le guérir, car cette aflection de Tame ne céderait pas aux consolations de sa fille. I a Lesprit frappé 'un accident fort naturel, et, en travaillant avec lui à réparer ses montres, vous le ramènerez à la raison. Aubert, il'est pas vrai, ajouta--elle, encore tout impres- sionnée, que sa vie se confonde avec celle de ses horloges?“ Aubert ne répondit pas. Mais oe serait done un métier réprouvé du Ciel que le métier de mon Père? fit Gérande en frissonnant. —le ne sais, répondit'ouvrier, qui réchauffa de ses mains les mains glacées de la jeune fille. Mais retournez à votre chambre, ma pauvre Gérande, et, avec le repos, reprenez quelque espérance!» MAITRE ZACHARIUS 71 GErande regagna lentement sa chambre, et elle y demeura jusqu'au jour, sans que le sommeil appesantit ses paupières, tandis que maitre Zacharius, toujours muet et immobile, regardait le fleuve couler bruyamment à ses pieds. II 'ORGUEIL DE LA scIENCE La sévérité du marchand génevois en affaires est devenue proverbiale. I est Pune probité rigide et une excessive droiture. Quelle dut donc étre la honte de maitre Zacharius, quand il vit ces montres, qu'il avait montées avec une si grande sollicitude, lui revenir de toutes parts. Or, il ᷑tait certain que ces montres'arrètaient subitement et sans aucune raison apparente. Les rouages étaient en bon état et parfaitement établis, mais les ressorts àvaient perdu toute élasticité. Lhorloger essaya vainement de les remplacer: les roues demeurèrent immobiles. Ces dérangements inexplicables ſirent un tort immense à maitre Zacharius. Ses magnifiques inventions avaient laissé maintes fois planer sur lui des soupeons de Sorcellerie, qui reprirent dès Le bruit en parvint jusqu'à 6ërande, et elle trembla souvent lors consistance. pour son père, lorsque des regards malintentionnés se fixaient sur lui. Cependant, l lendemain de cette nuit'angoisses, maitre Zacharius parut Se remettre au travail avec quelque confiance. Le soleil du matin lui rendit quelque courage. Aubert ne tarda pas à le rejoindre à son atelier et en recut un bonjour plein'affabilité. Je vais mieux, dit le vieil horloger. Je ne sais quels étranges maux de tèéte 'obsédaient hier, mais le soleil a chassé tout cela avec les nuages de la nuit. —Ma foi! maitre, rẽpondit Aubert, je laime la nuit ni pour vous, ni pour moi! — Et tu as raison, Aubert! Si tu deviens jamais un homme supérieur, tu comprendras que le jour'est nécessaire comme la nourriture! Un savant de grand mérite se doit aux hommages du reste des hommes. Maitre, voilà le péché'orgueil qui vous reprend. — be Porgueil, Aubert! Détruis mon passé, anéantis mon présent, dissipe mon avenir, et alors il me sera permis de vivre dans'obscurité! Pauvre garcon, qui ne comprend pas les sublimes choses auxquelles mon art se rattache tout entier!'es-tu done qu'un outil entre mes mains? ependant, maitre Zacharius, reprit Aubert, j ai plus'une fois mérité vos 72 MAITRE ZXCHXRIUS 00 0 HA 2 WAA N A 15 0 0 Tu verras que'ai découvert les secrets.., 5(Page 74.) compliments pour Ia manière dont'ajustais les pièces les plus délicates de vos montres et de vos horloges! — Sans aucun doute, Aubert, répondit maitre Zacharius, tu es un bon ouvrier que'aime; mais, quand tu travailles, tu ne crois avoir entre tes doigts que du cuivre, de Lor, de'argent, et tu ne sens pas ces métaux, que mon génie anime, Dalpiter comme une chair vivante! Aussi, tu ne mourrais pas, toi, de la mort de tes Cuvres l Maitre Zacharius demeura silencieux après ces paroles; mais Aubert chercha à reprendre la conversation. «Par ma foĩ! maitre, dit-il,'aime à vous voir travaillant ainsi Sans relachę! Vous MAITRE ZACHARIUS Mon père! qu'avez vous?»(Page 76.) serez prét pour la féte de notre corporation, car je vois que le travail de cette montre de cristal avance rapidement. — Sans doute, Aubert,'écria le vieil horloger, et ce ne sera pas un mince honneur pour moi que'avoir pu tailler et couper cette matière qui a la dureté du diamant! Ah! Louis Berghem a bien fait de perfectionner'art des diaman— taires, qui'a permis de polir et percer les pierres les plus dures Io- Maitre Zacharius tenait en ce moment de petites pièces'horlogerie en cristal taillé6 et'un travail exquis. Les rouages, les pivots, le boitier de cette montre étaient de la méme matière, et, dans cette uṽre de la plus grande difficulté, il avait déployé un talent inimaginable. 10 8 2 2 7⁴ MAITRE ZACHARIUS 'est-ce pas, repritäil, tandis que ses joues'empourpraient, qu'il sera beau de voir palpiter cette montre à travers son enveloppe transparente, et de pouvoir compter les battements de son cœur! — je gage, maitre, répondit le jeune ouvrier, qu'elle ne variera pas'une seconde par an! —Et tu gageras à coup söùr] Est-ee que je'ai pas mis Ià le plus pur de moi- mémeꝰ? Est-ce que mon cœun˙r varie, lui?„ Aubert'osa pas lever les yeux sur son maitre. „Parle-moi franchement, reprit mélancoliquement le vieillard. Ne'as-tu 5il amais pris pour un fou? Ne me erois-tu pas livré barfois à de désastreuses folies? J Oui,'est-ce pas! Dans les yeux de ma fille et dans les tiens,'ai lu souvent ma (ondamnation.— Oh!'écria-täil avec douleur,'ètre pas méme compris des etres que on aime le plus au monde! Mais à toi, Aubert, je te prouverai victo- rieusement que'ai raison! Ne secoue pas la téte, car tu seras stupéfié! Le jour oùd tu sauras'écouter et me comprendre, tu verras que'ai découvert les Secrets de Pexistence, les secrets de'union mystérieuse de Tàme et du corps!v En parlan maitre Zacharius se montrait superbe flert Ses veux brillaient'un feu sur I, et'orgueil lui courait à pleines veines. Et, en vérité, si jamais vanité eũt pu étre„'eut bien été celle de maitre Zacharius! En effet, Phorlogerie, jusqu'à lui, était presque demeurèe dans'enfance de Part. Depuis le jour où Platon, quatre cents ans avant Père chrétienne, inventa Thorloge nocturne, sorte de clepsydre qui indiquait les heures de la nuit par le son et le jeu'une flute, la science resta presque stationnaire. Les maitres tra- vaillèrent plutot art que la mécanique, et ce fut'EpOque des belles horloges en fer, en cuivre, en bois, en argent, qui étaient finement sculptées, comme une aiguière de Cellini. On avait un chef-dœ]vre de ciselure, qui mesurait le temps 'une fa eon fort imparfaite, mais on avait un chef-'œUVṽre. Quand'imagination de'artiste ne se tourna plus du còté de la perfection plastique, elle'ingénia à eréer ces horloges à personnages mouvants, à sonneries mélodiques, et dont la mise en scbne était réglée'une façon fort divertissante. Xu surplus, qui 'inquiétait, à cette Epoque, de régulariser la marche du temps? Les délais de droit'étaient pas inventés; les sciences physiques et astronomiques'établis- sdient pas leurs calculs sur des mesures scrupuleusement exactes; il'y avait ni (tablissements fermant à heure fixe, ni convois partant à la seconde. Le soir, on sonnait le couvre-feu, et la nuit, on eriait les heures au milieu du silence. Certes, on vivait moins de temps, si Pexistence se mesure à la quantité des aflaires faites, „ F4HHA N 0 R L ZACHARII S 49 mais on vivait mieux.'esprit'enrichissait de ces nobles sentiments nés de la contemplation des chefs-'œUαð᷑re, et Part ne se faisait pas à la course. On bätis- sait une église en deux siècles; un peintre ne faisait que quelques tableaux en sa vie; un poöëte ne composait qu'une&uvre éminente, mais'ëtaient autant de chefs-'œUανrfe que les siècles se chargeaient'apprécier. Lorsque les sciences exactes firent enfin des progrès, Thorlogerie suivit leur essor, bien qu'elle fut toujours arrètée par une insurmontable difficultè: la me- sure régulière et continue du temps. Or. ce fut au milieu de cette stagnation que maſtre Zacharius inventa'échap- ir une ré6gularité mathématique, en soumettant 1. pement, qui lui permit'obte mouvement du pendule à une force constante. Cette invention avait tourné la téte du vieil horloger.'orgueil, montant dans son cœur, comme le mercure dans le thermomètre, avait atteint la température des folies transcendantes. Par ana- logie, il'était laissé aller à des consèquences matérialistes, et, en fabriquant ses montres, il'imaginait avoir surpris les secrets de'union de'àme au corps. Aussi, ce jour-là, voyant qu'Aubert Técoutait avec attention, il lui dit'un ton simple et convaincu: Sais-tu ce qu'est la vie, mon enfant? As-tu compris'action de ces ressorts qui produisent Pexistence? As-tu regardè dans toi-méme? Non, et pourtant, avec les yeux de la science, tu aurais vu le rapport intime qui existe entre lο“UVre de Dieu et la mienne, car'est sur sa créature que'ai copié la combinaison des rouages de mes horloges. Maitre, reprit vivement Aubert, pouvezvous comparer une machine de cuivre et'acier à cèe souffle de Dieu nommèé lame, qui anime les corps, comine la brise communique le mouvement aux fleurs? Peutiil exister des roues imperceptibles qui fassent mouvoir nos jambes et nos bras? Quelles pièces seraient si bien ajus- tées qu'elles engendrassent Ies pensées en nous 2 —La'est pas la question, rẽpondit doucement maitre Zacharius, mais avec Pentétement de'aveugle qui marche à'abime. Pour me comprendre, rappelle- toi le but de'échappement que'ai inventé. Quand'ai vu Pirrégularité de la marche'une horloge,'ai compris que le mouvement renfermè en elle ne suffisait pas et qu'il fallait le soumettre à la régularité'une autre force indépendante. Jai donc pensé que le balancier pourrait me rendre ce Sservice, si'arrivais à rë- gulariser les oscillations! Or, ne fut-ce pas une idée sublime que celle qui me vint de lui faire rendre sa force perdue par ce mouvement mème de Lhorloge, qu'il łtait chargé de réglementer?„ Aubert fit un signe'assentiment. 76 MAITRE ZACHARIUS «Maintenant, Aubert, continua le vieil horloger en'animant, jette un regard sur toi-méme! Ne comprends-tu done pas qu'il yůa deux forces distinctes en nous: celle de'àme et celle du corps,'est-àdire un mouvement et un régu- lateur?'àme est le principe de la vie: donc'est le mouvement. Qu'il soit pro- duit par un poids, par un ressort ou par une influence immatérielle, il'en est pas moins au cœur. Mais, sans le corps, ce mouvement serait inégal, irrégulier, impossible! Aussi le corps vient-il régler àme, et, comme le balancier, est-il soumis à des oscillations régulières. Et ceci est tellement vrai, que“on se porte mal lorsque le boire, le manger, le sommeil, en un mot les fonctions du corps ne sont pas convenablement réglées! Ainsi que dans mes montres,'àme rend au corps la force perdue par ses oscillations. Eh bien! qui produit donc cette union intime du corps et de'àme, sinon un&chappement merveilleux, par lequel les rouages de'un viennent'engrener dans les rouages de'autre? Or, voilà ce que'ai deviné, appliqué, et il'y a plus de secrets pour moi dans cette vie, qui 'est, après tout, qu'une ingènieuse mécanique 1 Maitre Zacharius ètait sublime à voir dans cette hallucination, qui le transpor- tait jusqu'aux derniers mystères de-Linfini. Mais sa fille Gérande, arrétée sur le seuil de la porte, avait tout entendu. Elle se précipita dans les bras de son père, qui la pressa convulsivement sur son sein. Qu'as-tu, ma fille? lui demanda maitre Zacharius. —FSi je'avais qu'un ressort ici, dit-elle en mettant la main sur son cœur, je ne vous aimerais pas tant, mon père lo Maitre Zacharius regarda fixement sa fille et ne répondit pas. Soudain, il poussa un cri, porta vivement la main à son cœur et tomba défaillant sur son vieux fauteuil de cuir. Mon père! qu'avezvous? — Du secours!'écria Aubert. Scholastique!» Mais Scholastique'accourut pas aussitôt. On avait heurté le marteau de la porte'entrée. Elle était allèe ouvrir, et quand elle revint à Patelier, avant qu'elle eut oduvert la bouche, le vieil horloger, ayant repris ses sens, lui disait: «Je devine, ma vieille Scholastique, que tu'apportes encore une de ces montres maudites qui'est arréètée! — Jeésus!'est pourtant la vérité, répondit Scholastique, en remettant une montre à Aubert. — Mon cœur ne peut pas se tromper! v dit le vieillard avec un soupir. Cependant, Aubert avait remonté la montre avec le plus grand soin, mais elle ne marchait plus. MAITRE ZACHARIUS III UNE VISITIE HTRANCE La pauvre Gérande aurait vu sa vie'éteindre avec celle de son pèòre, sans la pensée'Aubert qui la rattachait au monde. Le vieil horloger'en allait peu à peu. Ses facultés tendaient&videmment à 'amoindrir en se concentrant sur une pensée unique. Par une tion'idées, il ramenait tout à sa monomanie, et la vie terrestre semblait'etre retirée de lui pour faire place à cette existence extra-naturelle des puissances intermédiaires. Aussi, quelques rivaux malintentionnés ravivèrent-ils les bruits diaboliques qui avaient été répandus sur les travaux de maitre Zacharius La constatation des dérangements inexplicables qu'éprouvaient ses montres fit un effet prodigieux parmi les maitres horlogers de Genève. Que signifiait cette soudaine inertie de leurs rouages, et pourquoi ces bizarres rapports qu'elles paraissaient avoir avec la vie de Zacharius?'étaient là de ces mys- tères que'on'envisage jamais sans une secrète terreur. Dans les diverses classes de la ville, depuis'apprenti jusqu'au seigneur qui se servaient des mon- 37 tres du vieil horloger, il ne fut personne qui ne pùt juger par luianéme de la Celui-ei tomba fort malade,— ce qui permit à sa fille de le soustraire à ces znéraient en reproches et en récriminations. visites incessantes, qui de Les médecines et les médecins furent impuissants vis-àvis de ce dépéris— sement organique, dont la cause échappait. Il semblait parfois que le cœur du vieillard cessaàt de battre, et puis ses battements reprenaient avec une inquiétante irrégularité. La coutume existait, dès lors, de soumettre les œuvres des maitres à Pappré- ciation du populaire. Les chefs des différentes maitrises cherchaient à se dis- tinguer par la nouveauté ou-la perfection de leurs ouvrages, et ce fut parmi eux que'état de maitre Zacharius rencontra la plus bruyante pitié, mais une pitié intéressée. Ses rivaux le plaignaient'autant plus volontiers qu'ils le redoutaient moins. Ils se souvenaient toujours des suecès du vieil horloger, quand il exposait ces magnifiques horloges à sujets mouvants, ces montres à sonnerie, qui faisaient'admiration générale et atteignaient de si hauts prix dans les villes de France, de Suisse et'&Allemagne. 78 MAITRE ZACHARIUS Cependant, gràce aux soins constants de Gérande et'Aubert, la santé de mattre Zacharius parut se raffermir un peu, et au milieu de cette quiẽtude que lui laissa sa convalescence, il parvint à se détacher des pensées qui Pabsor- baient. Dès qu'il put marcher, sa fille Lentraina hors de sa maison, où les pratiques mécontentes affluaient sans cesse. Aubert, lui, demeurait à'atelier, montant et remontant inutilement ces montres rebelles, et le pauvre garçon,'öy N comprenant rien, se prenait quelquefois la téte à deux mains, avec 1a crainte de devenir fou comme son maitre. Cérande dirigeait alors les pas de son père vers les plus riantes promenades de la ville. Tantöt, soutenant le bras de maitre Zacharius, elle Prenait par Saint- Antoine,'où la vue'etend sur le coteau de Cologny et sur le lac. Quelquefois, U par les belles matinées, on pouvait apercevoir les pics gigantesques du mont 1 le nommait par leur nom tous ces lieux Buet se dresser à Ihorizon. Géran- presque oubliés de son père, dont la mémoire semblait déroutée, et celui-ci éprouvait un plaisir'enfant à apprendre toutes ces choses, dont le souvenir 1 1 5 8 N 3 1 1oin S Etait égarè dans sa téèéte. Maitre Zacharius'appuyai Ur Ssàa fille, et ces deU& cheévelures, blanche et blonde, se confondalent dans le meèeme ravon de SoOlell. ILarriva aussi que le vieil horloger s aperçut enfin qu'il netait pas seul en ce monde. En voyant sa fille jeune et belle, lui vieux et brisé, il songea qu'après sa mort elle resterait seule, sans appui, et il regarda autour de lui et autour 'elle. Bien des jeunes ouvriers de Genève avaient déjà courtisé Gérande; mais aucun wavait eu accès dans la retraite impénétrable où vivait la famille de Ircle de son Cèérveau, Phorloger. II fut donc tout naturel que, pendant cette Ecl le choix du vieillard'arretät sur Aubert Thün. Une fois lancé sur cette pensée, il remarqua que ces deux jeunes gens avaient été élevés dans les meémes idées et les mémes croyances, et les oscillations de leur cœur lui parurent& iso- hrones„, comme il le dit un jour à Scholastique. du mot, bien qu'elle ne le com- La vieille servante, littéralement * prit pas, jura par sa sainte patronne que la ville entière le saurait avant un 1 1 J 1 1 ine à la calmer, et obtint'elle quart'heure. Maitre Zacharius eut grand' enfin de garder sur cette communication un silence qu'elle ne tint jamais. dans tout Genève Si bien qu'à linsu de Gerande et'Aubert, on causait dé de leur union prochaine. Mais il advint aussi que, pendant ces conversations, on entendait souvent un ricanement singulier et une voix qui disait: « Gérande'épousera pas Aubert.„ Si les causeurs se retournaient, ils se trouvaient en face'un petit vieillard qu'ils ne connaissaient pas. Quel àge avait cet etre singulier? Personne'eüt pu le dire! On devinait qu'il depuis un grand nombre de siècles, mais voilà tout. Sa grosse devait exister töte écrasée reposait sur des épaules dont la largeur égalait la hauteur de son trois pieds. Ce personnage eut fait bonne figure corps, qui ne dépassait pas sur un support de pendule, car le cadran se fut naturellement placé sur sa face, et le balancier aurait Oscillé à son aise dans sa poitrine. On eũit volon tiers pris Sson nez pour le style'un cadran solaire, tant il était mince et aigu; ses dents, écartées et à surface é6picycloique, ressemblaient aux engrenages 'une roue et grincaient entre ses lèvres; sa voix avait le son meétallique'un timbre, et Lon pouvait entendre son cœur battre comme le tic-tac'une horloge. Ce petit homme dont les bras se uvaient à la me e des aiguilles sur un cadran, marchait par sacc- Salis se retourner jamais. Le suivait-on, on trou- vait qu'il faĩsait une lieue par heure et que sa marche était à peu près circulaire. Il y avait peu de temps que cet etre bizarrè errait ainsi, ou plutòt tournait er dejà que chaque jour, au moment où le par la ville; mais on avait pu observ soleil passait au meéridien, il'arrétait vant la cathédrale de Saint Pierre, et qu'il reprenait sa route après les douze coups de midi. Hormis ce moment pré- il sSemblait surgir dans toutes les conversations ou'on'oeαsehαhαmjit du vieil horloger, et Pon se demandait, avec effroiĩ, quel rapport pouvait exister entre Zacharius. Au surplus, on remarquait qu'il ne perdait pas de vue ClS8, lui et maitre le vieillard et sa fille pendant leurs promenades. Cérande apercut ce monstre qui la regardait en! 11E, Un jour, sur la Elle se pressa contre son pdre, avec un mouvement'effroi. Qu'as-tu, ma Gérande? demanda maitre Zacharius. e ne sais, répondit la jeune fille —ie te trouve changée, mon enfant! dit le Viell horloger. Voilà done quèe tUu bien! ajouta-täl avec un triste sourire, il vas tomber malade on tour? 1 faudra que je te soigne, et je te soignerai bien. Oh! mon père, ce ne sera rien. Pai froid, et'imagine que'est. — Eh quoi, Gérande? —La présence de cet homme qui nous suit sans cesse, 9 16 voix basse. Maitre Zacharius se retourna vers le petit vieillard. «Ma foi, il va bien, dit-il avec un- heures. Ne crains rien, ma fille, ce'est pas un homme,'est une horloge! 6érande regarda son pòre avec terreur. Comment maitre Zacharius àaà pu lire Theure sur le visage de cette étrange créature? pondit-elle à Ur de satisfaction, car il est justement quatre At-II Ireprit'un ton ironique...(Page 82.) A propos, continua le vieil horloger, sans Plus'ocαοαοher de cet incident, je ne vois pas Aubert depuis quelques jours. — I ne nous quitte cependant pas, mon Père, répondit 6Erande, dont les Densées prirent une teinte plus douce. — Que fait-il, alors? — Itravaille, mon père. — Ah!'écria le vieillard, il travaille à réparer mes montres,'est-il pas vrai? Mais il'y parviendra jamais, car ce'est pas une réparation qu'il leur faut, mais bien une réèsurrection!y „G6érande demeura silencieuse. Les pratiques mécontentes afffuaient à la maison...(Page 85.) 6Il fadura que je sache, ajouta le vieillard, si“on'a pas encore rapports quelques-unes de ces montres damnées sur lesquelles le diable a jeté une épidémie l buis, après ces mots, maitre Zacharius tomba dans un mutisme absolu jus- qu'au moment où il heurta la porte de son logis, et pour la première fois depuis sa convalescence, tandis que 6érande regagnait tristement sa chambre, il descendit à son atelier- Au moment où il en franchissait la porte, une des nombreuses horloges suspendues au mur vint à sonner cind heures. Ordinairement, les différentes sonneries de ces appareils, admirablement réglées, se faisaient entendre simul- 14 8² MAITRE ZACHARIUS tanément, et leur concordance réjouissait le cœur du vieillard; mais, ce jourdà, tous ces timbres tintèrent les uns après les autres, si bien que pendant un quart'heure'oreille fut assourdie par leurs bruits successifs. Maitre Zacha- rius souffrait affreusement; il ne pouvait tenir en place, il allait de'une à 'autre de ces horloges, et il leur battait la mesure, comme un chef'or- chestre qui ne serait plus maitre de ses musiciens. Lorsque le dernier son'éteignit, la porte de'atelier'ouvrit, et maitre Zacharius frissonna de la tèéte aux pieds en voyant devant lui le petit vieil- lard, qui le regarda fixement et lui dit «Maitre, ne puis-je'entretenir quelques instants avec vous? — Qui étes-vous? demanda brusquement Thorloger. — Un confrère.'est moi qui suis chargé de régler le soleil. — Ah!'est vous qui réglez le soleil? répliqua vivement mattre Zacharius sans sourciller. Eh bien! je ne vous en complimente guère! Votre soleil va mal, et, pour nous trouver'accord avec lui, nous sommes obligés tantôt'a- vancer nos horloges et tantöt de les retarder! — Et par le pied fourchu du diable!'ecria le monstrueux personnage, vous avez raison, mon maitre! Mon soleil ne marque pas toujours midi au mèéme moment que vos horloges; mais, un jour, on saura que cela vient de'iné- galité du mouvement de translation de la terre, et'on inventera un midi moyen qui réglera cette irrégularité! —Vivrai-je encore à cette époque? demanda le vieil horloger, dont les yeux 'animèrent. — Sans doute, répliqua le petit vieillard en riant. Est-ce que vous pouvez croire que vous mourrez jamais? — Heélas! je suis pourtant bien malade! —Au fait, causons de cela. Par Belzébuthl cela nous mènera à ce dont je veux ous parler.„ Et ce disant, cet ètre bizarre sauta sans facon sur le vieux fauteuil de cuir et ramena ses jambes'une sous'autre, à la facon de ces os décharnés que les peintres de tentures funéraires croisent sous les tétes de mort. Puis, il reprit 'un ton ironique: «Voyons, cà, maitre Zacharius, que se passe--il donc dans cette bonne ville de Genève? On dit que votre santé'altère, que vos montres ont besoin de médecins! — Ah! vous croyez, vous, qu'il y a un rapport intime entre leur existence et la mienne!'écria maitre Zacharius. — Moi,'imagine que ces montres ont des défauts, des vices mème. Si ces MAITRE ZACHARIUS 83 gaillardeslà'ont pas une conduite fort régulière, il est juste qu'elles portent la peine de leur déréglement. Il'est avis qu'elles auraient besoin de se ranger un peu! — Qu'appelezvous des défauts? fit maitre Zacharius, rougissant du ton sar- castique avec lequel ces paroles avaient été prononcées. Est-ce qu'elles'ont pas le droit'ètre fières de leur origine? —Pas trop, pas trop! répondit le petit vieillard. Elles portent un nom célèbre, et sur leur cadran est gravèe une signature illustre,'est vrai, et elles ont le privilége exclusif de'introduire parmi les plus nobles familles; mais, depuis quelque temps, elles se dérangent, et vous'y pouvez rien, maitre Zacharius, et le plus inhabile des apprentis de Genève vous en remontrerait! — A moi, à moi, maĩtre Zacharius!'écria le vieillard avec un terrible mouve- ment'orgueil. — A vous, maitre Zacharius, qui ne pouvez rendre la vie à vos montres! —Mais'est que'ai la fièvre et qu'elles'ont aussi! répondit le vieil horloger, 8 tandis qu'une sueur froiĩde lIui courait par tous les membres. — Eh bien! elles mourront avec vous, puisque vous ètes si empéché de redon- ner un peu'élasticité à leurs ressorts! — Mourir! Non pas, vous'avez dit! Je ne peux pas mourir, moi, le premier horloger du monde, moi qui, au moyen de ces pièces et de ces rouages divers, ai su régler le mouvement avec une précision absolue!'ai-je donc pas assu- jetti le temps à des lois exactes, et ne puis-je en disposer en souverain? Avant qu'un sublime génie vint disposer régulièrement ces heures égarées, dans quel vague immense était plongée la destinèe humaine? A quel moment cer— tain pouvaient se rapporter les actes de la vie? Mais vous, homme ou diable, qui que vous soyez, vous'avez donc jamais songè à la magnificence de mon art, qui appelle toutes les sciences à son aide? Non! non! moi, maitre Zacha- rius, je ne peux pas mourir, car, puisque'ai réglé le temps, le temps finirait avec moi! II retournerait à cet infini dont mon génie a su'arracher, et il se perdrait irréparablement dans le gouffre du néant! Non, je ne puis pas plus mourir que le Créateur de cet univers soumis à ses lois! Je suis devenu son 6gal, et'ai partagé sa puissance! Maitre Zacharius a créé le temps, si Dieu a créeè'éternité.„ Le vieil horloger ressemblait alors à'ange déchu, se redressant contre le Créateur. Le petit vieillard le caressait du regard et semblait lui souffler tout cet emportement impie. Bien dit, maitre! répliqua--il. Belzébuth avait moins de droits que vous de se 8⁴ MAITRE ZACHARIUS comparer à Dieu! Il ne faut pas que votre gloire périsse! Aussi, votre serviteur veut- il vous donner le moyen de dompter ces montres rebelles. — Quel est-il? quel est-il?'Ecria maĩtre Zacharius. —Vous le saurez le lendemain du jour où vous'aurez accordéè la main de votre fille. — Ma Gérande? —Ille-mème! —Le cœur de ma fille'est pas libre, répondit maitre Zacharius à cette de- mande, qui ne parut ni le choquer ni'ètonner. — Bahl... Ce'est pas la moins belle de vos horloges... mais elle finira par 'arrèter aussi.. —Ma fille, ma Gérande... Non!.. — Eh bien! retournez à vos montres, maitre Zacharius! Montez et démontez- les! Préparez le mariage de votre fille et de votre ouvrier! Trempez des ressorts faits de votre meilleur acier! Bénissez Aubert et la belle Gérande, mais souvenez- vous que vos montres ne marcheront jamais et que Géërande'épOusera pas Au- bert!lo Et là-dessus, le petit vieillard sortit, mais pas si vite que maitre Zacharius ne püt entendre sonner six heures dans sa poitrine. IV 'EGLISE DE SAINT-PIERnE zependant'esprit et le corps de maitre Zacharius'affaiblissaient de plus en plus. Seulement une surexcitation extraordinaire le ramena plus violemment que jamais à ses travaux'horlogerie, dont sa fille ne parvint plus à le distraire. Son orgueil'était encore rehaussé depuis cette crise à laquelle son visiteur Etrange'avait traitreusement poussé, et il résolut de dominer, à force de génie, Tinfluence maudite qui'appesantissait sur son Guvre et sur lui. Il visita'a- bord les différentes horloges de la ville, confiées à ses soins. Il'assura, avec une scrupuleuse attention, que les rouages en étaient bons, les pivots solides, les contre-pꝓoids exactement équilibrés. Il'y eut pas jusqu'aux cloches des sonneries qu'il'auscultät avec le recueillement'un médecin interrogeant la Poitrine'un malade. Rien nindiquait donc que ces horloges fussent à la veille 'otre frappées'inertie. MXITRE TACI IXRICUS Cérande et Aubert accompagnaient souvent le vieil horloger dans ces visites. Celui-ci aurait du prendre plaisir à les voir empressés à le suivre, et certes il'eùt pas été si prèoccupé de sa fin prochaine, Sil eüt songé que son exis- tence devait se continuer par celle de ces étres chéris,'il eüdt compris que S il reste toujours quelque chose de la vie'un père! reprenait ses travaux avec unè fiévreuse emblait pourtant impos- dans les enfant Le vieil horloger, rentré chez lẽni, assiduité. Bien que persuadé de ne pas réussir, il lui s sible que cela fùt, et il montait et démontait sans cesse les montres que Pon rap- portait à son atelier. Aubert, de son cõté,'ingéniait e 5 n vain à découvrir les causes de ce mal. «Maitre, disait-il, cela ne peut cependant venir que de'usure des pivots et des engrenages! — Iu prends donc plaisir à me tuer es sont LœUuHe'un enfant? Est-ce que, à petit feuꝰ lui répondait violemment maitre Zacharius. Est-ce que ces montr de crainte de me frapper sur les doigts,'ai enlevè au tour la surface de ces pièces de cuivre? Est-ce que, pour obtenir une plus grande dureté, je ne les ai pas forgées moi-· meme? Est-ce que ces ressorts ne sont pas trempés avec une rare on peut employer des huiles plus fines pour les impré- perfectionꝰ Est-ce que I et tu avoues enfin que le gner? Tu comviens toĩmeme que'est impossible, diable'en méèle ly Et puis, du matin au soir, les pratiques au vieil horloger, qui ne savait auquel meécontentes affluaient de plus belle à la maison, et elles parvenaient jusqu' entendre. Cette montre retarde sans que je puisse parvenir à la régler! disait Tun. — Celle-ci, reprenait un autre, y met un entétement véritable, et elle'est leil de Josué! arrètée, ni plus ni moins que le s0 a plupart des mécontents, influe —c8'il est vrai que votre santé répétaient l 7 guérissez-vous au plus töt!lv Sur la santé de vos horloges, maitre Zacharius, ards et n0 répondait Le vieillard regardait tous ces genslà avec des yeux hag roles: que par des hochements de téte ou de tristes pa amis!'est la saison où'exis- Attendez aux premiers beaux jours, mes tence se ravive dans les corps fatigués! Il faut que le soleil vienne nous ré- chauffer tous! — Le bel avantage, si nos montres doivent é Jacharius, que votre nom est inscrit tre malades pendant Thiver! lui dit un des plus enragés. Savez-vous, maitr en toutes lettres sur leur cadran! Par la Vierge! vous ne faites pas honneur à votre signature! — 86 MAITRE ZACHARIUS Enfin, il arriva que le vieillard, honteux de ces reproches, retira quelques pièces'or de son vieux bahut et commenca à racheter les montres endommagèes. A cette nouvelle, les chalands accoururent en foule, et Largent de ce pauvre logis'écoula bien vite; mais la probité du marchand demeura à couvert. Cérande applaudit de grand cœur à cette délicatesse, qui la menait droit à la ruine, et bientot Aubert dut offrir ses é6conomies à maitre Zacharius. «„Que deviendra ma fille?» disait le vieil horloger, se raccrochant parfois, dans ce naufrage, aux sentiments de Tamour paternel. Aubert'osa pas répondre qu'il se sentait bon Courage pour'avenir et grand dévouement pour Gérande. Maitre Tacharius, ce jourdla, Peut appelé son gendre et démenti ces funestes Daroles qui bourdonnaient encore à Son oreille: «6érande'épousera pas Aubert.„ Néanmoins, avec ce système, le vieil horloger en arriva à se dépouiller entièrement. Ses vieux vases antiques'en allèrent à des mains Eétrangères; il se défit de magnifiques panneaux de chene finement sculpté qui reveétaient les murailles de son logis; quelques naives peintures des premiers peintres fla- mands ne réjouirent bientôt plus les regards de sa fille. et tout, jusqu'aux Pré- cieux outils que son génie avait i wentés, fut vendu Pour indemniser les récla- mants. Scholastique, seule, ne voulait Das entendre raison sur un semblable sujet; mais ses efforts ne pouvaient empécher les importuns'arriver jusqu'à son maitre et de ressortir bientot avec quelque objet précieux. Alors son caquetage retentissait dans toutes les rues du quartier, où on la connaissait de longue date. Elle'employait à démentir les bruits de sorcellerie et de magie qui cou- raient sur ble compte de Lacharius; mais comme, au fond, elle était persuadée de leur vérité, elle disait et redisait force prières pour racheter Ses bpieux men- songés. On avait fort bien remarquè que, depuis longtemps, Thorloger avait aban- donné'accomplissement de ses devoirs religieux. Autrefois, il accompagnait 6érande aux offices et semblait trouver dans la prière ce charme intellectuel dont elle imprègne les belles intelligences, puisqu'elle est le plus sublime exer- cice de Pimagination. Cet Eloignement volontaire du vieillard Pour les pratiques saintes, joint aux Pratiques secrètes de sa vie, avait, en quelque sorte, légitimé les accusations de sortilége portées contre ses travaux. Aussi, dans le double but de ramener son Dère à Dieu et au monde, Gérande résolut'appeler la religion à son secours. Elle pensa que le catholicisme Dourrait rendre quelque vitalité à cette ame mourante mais ces dogmes de foi et dhumilité avaient à MAITRE ZACHARIUS ¹ combattre dans Pàme de maitre Zacharius un insurmontable orgueil, et ils se heurtaient contre cette fierté de la science qui rapporte tout à elle, sans remon— ter à la source infinie'où découlent les premiers principes. Ce fut dans ces circonstances que la jeune fille entreprit la conversion de son père, et son influence fut si efficace, que le vieil horloger promit'as- sister le dimanche suivant à la grand'messe de la cathédrale. Gérande éprouva un moment'extase, comme si le ciel se fut entr'ouvert à ses yeux. La vieille Scholastique ne put contenir sa joie et eut enfin des arguments sans réplique contre les mauvaises langues qui accusaient son maitre'impiété. Elle en parla à ses voisines, à ses amies, à ses ennemies, à qui la co maissait comme à qui ne la connaissait point. (Ma foi, nous ne croyons guère à ce que vous nous annoncez, dame Scho- lastique, lui répondit-on. Maitre Zacharius a toujours agi de concert avec le diable! —vVous'avez donc pas compté, reprenait la bonne femme, les beaux clochers ou battent les horloges de mon maitre? Combien de fois--il fait sonner Iheure de la prière et de la messe! — Sans doute, lui répondait-on. Mais'--il pas inventé des machines qui marchent toutes seules et qui parviennent à faire Touvrage'un homme Véri- table? Estce que des enfants du démon, reprenait dame Scholastique en colère, auraient pu exécuter cette belle horloge de fer du chateau'Andernatt, que la ville de Genève'a pas été assez riche pour acheter?& chaque heure apparais- Sait une belle devise, et un chrétien qui'y serait conformé aurait été tout droit en paradis! Est-ce donc là le travail du diable? v Ce chef-'œÜᷣue, fabriqué vingt ans auparavant, avait effectivement porté aux nues la gloire de maitre Zacharius; mais, à cette occasion méme, les accusa- tions de sorcellerie avaient été générales. Au surplus, le retour du vieillard à Téglise de Saint Pierre devait réduire les méchantes langues au silence. Maitre Zacharius, sans se souvenir sans doute de cette promesse faite à sa fille, était retourné à son atelier. Après avoir vu son impuissance à rendro la vie à ses montres, il résolut de tenter'il ne pourrait en fabriquer de nou- velles. Il abandonna tous ces corps inertes et se remit à terminer la montre de cristal qui devait ètre son chef-.'“vr; mais il eut beau faire, se servir de ses outils les plus parfaits, employer le rubis et le diamant propres à résister aux frottements, la montre lui éclata entre les mains la première fois qu'il voulut la monterl MAITRE ZACHARIUS Cet orgueilleux vieillard..(Page 90.) Le vieillard cacha cet&vénement à tout le monde, mème à sa fille; mais dès lors sa vie déclina rapidement. Ce'étaient Plus que les dernières oscil- lations'un pendule qui vont en diminuant quand rien ne vient leur rendre leur mouvement primitif. Il semblait que les lois de la pesanteur, agissant directement sur le vieillard,'entrainaient irrésistiblement dans la tombe. Ce dimanche si ardemment désiré par Gérande arriva enfin. Le temps ͤtait beau et la température vivifiante. Les habitants de Genève'en allaient tranquil- lement par les rues de la ville, avec de gais discours sur le retour du printemps. 6Erande, prenant soigneusement le bras du vieillard, se dirigea du coté de Saint- Pierre, pendant que Scholastique les suivait en Portant leurs livres'heures. MAITRE ZXACHARIUS e Cest làl là l..»(Page g4.) Onles regarda passer avec curiosité. Le vieillard se laissait conduire comme un enfant, ou plutot comme un aveugle. Ce fut presque avec un sentiment'effroi que les fidèeles de Saint-Pierre Papercurent franchissant le seuil de'église, et ils affectèrent méme de se retirer à son approche. Les chants de la grand'messe retentissaient déjà. Gérande se dirigea vers Son banc accoutumèé et'y agenouilla dans le recueillement le plus profond. Maitre Zacharius demeura près'elle, debout. Les cérémonies de la messe se déroulèrent avec la solennité majestueuse de ces époques de croyance, mais le vieillard ne eroyait pas. II'implora pas la pitiè du Ciel avec les cris de douleur du Ayrie, avec le Gloria in eæcelsis, il ne 12 —— 33————— *——— —— 90 MAITRE ZACHARIUS chanta pas les magnificences des hauteurs célestes; la lecture de PEvangile ne le tira pas de ses rèveries matérialistes, et il oublia de'associer aux hommages catholiques du Credo. Cet orgueilleux vieillard demeurait immobile, insensible et muet comme une statue de pierre; et méme, au moment solennel où la clo- chette annonça le miracle de la transsubstantiation, il ne se courba pas, et il regarda en face'hostie divinisée que ie prétre élevait au-dessus des fidèles. GErande regarda son père, et'abondantes larmes mouillèrent son missel! Acet instant,'horloge de Saint-Pierre sonna la deniie de onze heures. Maitre Zacharius se reètourna avec vivacité vers ce vieux clocher qui parlait encore. II lui sembla que le cadran intérieur le regardait fixement, que les chiffres des heures brillaient comme'ils eussent été gravés en traits de feu, et que les aiguilles dardaient une étincelle électrique par leurs pointes aigués. La messe'acheva.'était la coutume que'Angelus fut dit à bheure de midi; les officiants, avant de quitter le parvis, attendaient que LTheure sonnät à'hor- loge du clocher. Encore quelques instants, et cette prière allait monter aux pieds de la Vierge. Mais soudain un bruit strident se fit entendre. Maitre Zacharius poussa un cri..... La grande aiguille du cadran, arrivée à midi,'était subitement arrétée, et midi ne sonna pas. GErande se précipita au secours de son père, qui était renversé sans mouve- glise. ment, et que Pon transporta hors de'é 'est le coup de mort! Y se dit Gérande en sanglotant. Maitre Zacharius, ramené à son logis, fut couché dans un état complet'anéan- tissement. La vie'existait plus en lui qu'à la surface de son corps, comme les derniers nuages de fumée qui errent autour'une lampe à peine éteinte. Lorsqu'il reprit ses sens, Aubert et Gérande étaient penchés sur lui. A ce moment supréme, Tavenir prit à ses yeux la forme du présent. II vit sa fille, seule, sans appui. (Mon fils, dit-il à Aubert, je te donne ma fille,»et il Etendit la main vers ses deux enfants, qui furent unis ainsi à ce lit de mort. Mais, aussitöt, maitre Zacharius se souleva par un mouvement de rage. Les paroles du petit vieillard lui revinrent au cerveau. Je ne veux pas mourir!'écria--il. Je ne peux pas mourir! Moi, maitre Zacharius, je ne dois pas mourir... Mes livres]... mes comptes.. v Et, ce disant, il'élança hors de son lit vers un livre où se tfouvaient inscrits les noms de ses pratiques ainsi que'objet qu'il leur avait vendu. Ce livre, il le 1 + 7 feuilleta avec avidité, et son doigt décharné se fixa sur'un des feuillets. MAITRE ZACHXRIUS 9¹ «Là! dit-il, Ià... Cette vieille horloge de fer, vendue à ce Pittonaccio!'est la seule qui ne'ait pas encore été rapportée! Elle existe! elle marche! elle vit toujours! Ah! je la veux! je la retrouverai! je la soignerai si bien que la mort'aura plus prise sur moi. v Et il'évanouit. Aubert et Gérande'agenouillèrent près du lit du vieillard et prièrent ensemble. 'HEUnRE DER LA MORT Quelques jours'cαοlèrent encore, et maitre Zacharius, cet homme presque mort, se releva de son lit et revint à la vie par une surexcitation surnaturelle. Il vivait'orgueil. Mais GErande ne'y trompa pas: le corps et làme de son père Etaient à jamais perdus. On vit alors le vieillard occ“οhé à rassembler ses dernières ressources, sans prendre souci des siens. Il dèpensait une énergie incroyable, marchant, furetant et marmottant de mystérieuses paroles. Un matin, Gérande descendit à son atelier. Maitre Zacharius'y était pas. Pendant toute cette journée, elle Pattendit. Maitre Zacharius ne revint pas. Gérande pleura toutes les larmes de ses yeux, mais son père ne reparut Das. Aubert parcourut la ville et acquit la triste certitude que le vieillard'avait quittée. Retrouvons mon père!'ecria Gérande, quand le jeune ouvrier lui rapporta ces douloureuses nouvelles. — Ou peut:-il etre?„ se demanda Aubert. Une inspiration illumina soudain son esprit. Les dernières paroles de maitre Zacharius Iui revinrent à la mémoire. Le vieil horloger ne vivait plus que dans cette vieille horloge de ter qu'on ne lui avait has rendue! Maitre Jacharius devait'étre mis à sa recherchie. Aubert communiqua sa pensèée à Gérande. Voyons le livre de mon père,» lui répondit-elle. Tous deux descendirent à Patelier. Le livre était ouvert sur Tètabli. Toutes les 9² MAITRE ZACHARIUS montres ou horloges faites par le vieil horloger, et qui lui étaient revenues par suite de leur dérangement, étaient effacées toutes, excepté une! Vendu au seigneur Pittonaccio une horloge en fer, à sonnerie et à person- nages mouvants, déposée en son chäteau dAndernatt.» 'était cette horloge morale v dont la vieille Scholastique avait parlé avec tant'éloges. «Mon père est lIà!'écria Gérande. — Courons-Y, répondit Aubert. Nous pouvons le sauver encore... —Non pas pour cette vie, murmura 6érande, mais au moins pour'autre! — A la gràce de Dieu, Gérande! Le chàteau'Andernatt est situé dans les gorges des Dents-du-Midi, à une vingtaine'heures de Genève. Partons lo Ce soirlà mème, Aubert et Gérande, suivis de leur vieille servante, chemi— naient à pied sur la route qui cõtoie le lac de Genève. Ils firent einq lieues dans la nuit, ne'étant arrètés ni à Bessinge, ni à Ermance, où'elève le célèbre chàteau des Mayor. IIs traversèrent à gué et non sans peine le torrent de la Dranse. En tous lieux ils'inquiétaient de maitre Zacharius, et eurent bientöt la certitude qu'ils marchaient sur ses traces. Le lendemain, à la chute du jour, après avoir passé Thonon, ils atteignirent Evian,'où'on voit la cote de la Suisse se développer aux regards sur une étendue de douze lieues. Mais les deux fiancés'apercurent méme pas ces sites enchanteurs. Ils allaient, poussés par une force surnaturelle. Aubert, appuyé sur un baton noueux, offrait son bras tantét à Gérande et tantöt à la vieille Scholastique, et il puisait dans son cœur une suprème énergie pour soutenir ses compagnes. Tous trois parlaient de leurs douleurs, de léurs espérances, et sui- vaient ainsi cette belle route à fleur'eau, sur ce plateau rétréci qui relie les bords du lac aux hautes montagnes du Chalais. Bientot ils atteignirent Bouveret, à'endroit où le Rhõne entre dans le lac de Genève. A partir de cette ville, ils abandonnèrent le lac, et leur fatigue'accrut au milieu de ces contrées montagneuses. Vionnaz, Chesset, Collombay, villages à demi perdus, demeurèrent bientot derrière eux. Cependant, leurs genoux fléchi- rent, leurs pieds se déchirèrent à ces crètes aigués qui hérissaient le sol comme des broussailles de granit. Aucune trace de maitre Zacharius! Ifallait le retrouver pourtant, et les deux fiancés ne demandèrent le repos ni aux chaumières isolées, ni au chateau de Monthey, qui, avec ses dépendances, forma'apanage de Marguerite de Savoie. Enfin, vers la fin de cette journée, ils atteignirent, presque mourants de fatigue, Termitage de Notre- Dame du Sex, qui est situé à la base de la Dent-du Midi, à six cents pieds au-dessus du Rhòne. MAITRE ZACHARIUS 93 'ermite les recut tous trois à la tombée de la nuit. Ils'auraient pu faire un pas de plus, et là ils durent prendre quelque repos. 'ermite ne leur donna aucune nouvelle de maitre Zacharius. A peine pou- vait-on espérer le retrouver vivant au milieu de ces mornes solitudes. La nuit Etait profonde,'ouragan sifflait dans la montagne, et les avalanches se précipi- taĩent du sommet des rocs ébranlés. Les deux fiancés, aceroupis devant le foyer de'ermite, lui racontèrent leur douloureuse histoire. Leurs manteaux, imprégnés de neige, séchaient dans quelque coin, et, au dehors, le chien de'ermitage poussait de lugubres aboie- ments, qui se mélaient aux hurlements de la rafale. 'orgueil, dit'ermite à ses hoôtes, a perdu un ange créé pour le bien.'est Ia pierre'achoppement où se heurtent les destinées de lhomme. A'orgueil, ce principe de tous vices, on ne peut opposer aucuns raisonnements, puisque, par sa nature méme,'orgueilleux se refuse à les entendre... II'y a donc plus qu'à prier pour votre père!o Tous quatre'agenouillaient, quand les aboiements du chien redoublèrent, et'on heurta à la porte de'ermitage. Ouvrez, au nom du diable!lv„ La porte céda sous de violents efforts, et il apparut un homme échevelé, hagard, à peine vétu. Mon père ly'écria Gérande. 'ëtait maitre Zacharius. «Ouù suisje? fit-il. Dans'éternitél... Le temps est fini... les heures ne son- nent plus... les aiguilles'arrétent! —Mon peère! reprit 6Gérande avec une si déchirante émotion, que le vieil- lard sembla revenir au monde des vivants. — fIoi ici, ma Gérandel'écria--il, et toi, Aubert... Ah! mes chers fiancés, vous venez vous marier à notre vieille église! — Mon peère, dit Gérande en le saisissant par le bras, revenez à votre maison de Genève, revenez avec nous lo Le vieillard&chappa à'étreinte de sa fille et se jeta vers la porte, sur le seuil de laquelle la neige'entassait à gros flocons. Nabandonnez pas vos enfants!'éEcria Aubert. — Pourquoi, répondit tristement le vieil horloger, pourquoi retourner à ces lieux que ma vie a déjà quittés et od une partie de moi-mème est enterrée à jamais! Votre àme'est pas morte! dit'ermite'une voix grave. —— 9⁴ MAITRE ZACHARICUS — Mon aàme1.., Oh! non.. ses rouages sont bons... Je la sens battre à temps égaux. —votre àme est immatérielle! Votre àme est immortellelreprit Termite avec force. — Oui... comme ma gloire... Mais elle est enfermée au chäteau'Andernatt et je veux la revoir!lv 'ermite se signa. Scholastique était presque inanimée. Aubert soutenait Gérande dans ses bras. „Le chäteau'Andernatt est habité par un damné, dit“Lermite, un damné qui ne salue pas la eroix de mon ermitage! — Mon peère,'y va pas! je veux mon aàme! mon àme est à moi... — Retenez-le! retenez mon père! vs'écria 6érande. Mais le vieillard avait franchi le seuil et'était élancé à travers la nuit en criant: A moi! à moi, mon àme!... 5 Gérande, Aubert et Scholastique se précipitèrent sur ses pas. Ils marchèrent par'impraticables sentiers, sur lesquels maitre Zacharius allait comme'ou- ragan, poussé par une force irrésistible. La neige tourbillonnait autour'eux et mélait ses flocons blancs à lecume des torrents débordés. En passant devant la chapelle élevée en mémoire du massacre de la légion thébaine, Gérande, Aubert et Scholastique se signèrent précipitamment. Maitre Zacharius ne se découvrit pas. Enfin le village'Evionnaz apparut au milieu de cette région inculte. Le cœur le plus endurci se füt ému à voir cette bourgade perdue au milieu de ces hor- ribles solitudes. Le vieillard passa outre. II se dirigea vers la gauche, et il Sen- fonea au plus profond des gorges de ces Dents-du-Midi qui mordent le ciel de leurs pics aigus. Bientot une ruine, vieille et sombre comme les rocs de sa base, se dressa devant lui. Cest A! Iàl..,„'écria--il en précipitant de nouveau sa course effrénée. Le chäteau'Andernatt, à cette éEpoque,'était déjà plus que ruines. Une tour épaisse, usée, déchiquetée, le dominait et semblait menacer de sa chute les vieux pignons qui se dressaient à ses pieds. Ces vastes amoncellements de pierres faisaient horreur à voir. On pressentait, au milieu des encombrements, quelques sombres salles aux plafonds effondrés, et'immondes réceptacles à vipères. MAITRE ZACHXARIUS Une poterne étroite et basse,'ouvrant sur un fossé rempli de décombres, donnait accès dans le chàteau'Andernatt. Quels habitants avaient passé par là? On ne sait. Sans doute, quelque margrave, moitié brigand, moitié seigneur, Séjourna dans cette habitation. Au margrave succédèrent les bandits ou les faux monnayeurs, qui furent pendus sur le théàtre de leur crime. Et la légende disait que, par les nuits'hiver, Satan venait conduire ses sarabandes traditionnelles sur le penchant des gorges profondes où'engloutissait Pombre deé ces ruines! Maitre Zacharius ne fut point&pouvanté de leur aspect sinistre. II parvint à la poterne. Personne ne'empécha de passer. Une grande et ténébreuse cour'of frit à ses yeux. Personne ne'empèécha de la traverser. Il gravit une sorte de plan inclinéè qui conduisait à'un de ces longs corridors, dont les arceaux sem- blent écraser le jour sous leurs pesantes retombées. Personne ne'opposa à son pàssage. Gérande, Aubert, Scholastique le suivaient toujours. Maitre Zacharius, comme'il eùt été guidé par une main invisible, semblait suur de sa route et marchait'un pas rapide. Il arriva à une vieille porte ver- moulue qui'ébranla sous ses coups, tandis que les chauves-souris traçaient'o- bliques cercles autour de sa téte. Une salle immense, mieux conservée que les autres, se présenta à lui. De hauts panneaux sculptés en revétaient les murs, sur lesquels des larves, des goules, des tarasques semblaient'agiter confusément. Quelques fenétres, lon- gues et Etroites, pareilles à des meurtrières, frissonnaient sous les décharges de la tempète. Maitre Zacharius, arrivé au milieu de cette salle, poussa un cri de joie. Sur un support en fer accolé à la muraille reposait cette horloge où résidait maintenant sa vie tout entière. Ce cheſ-'œÜαvre sans égal représentait une vieille Eéglise romane, avec ses contreforts en fer forgé et son lourd clocher, où se trouvait une sonnerie commplète pour'antienne du jour,'angélus, la messe, les vepres, complies et salut. Au-dessus de la porte de'église, qui'ouvrait à Theure des offices, était creusée une rosace, au centre de laquelle se mouvaient deux aiguilles, et dont'archivolte reproduisait les douze heures du cadran + sculptées en relief. Entre ia porte et la rosace, ainsi que'avait raconté la vieille Scholastique, une maxime relative à'emploi de chaque instant de la journée apparaissait dans un cadre de cuivre. Maitre Zacharius avait autrefois réglé cette succession de devises avec une sollicitude toute chrétienne; les heures de prière, de travail, de repas, de récréation et de repos se suivaient selon la discipline religieuse, et devaient infailliblement ſaire le salut'un observateur scrupuleux de leurs recommandations. 96 MAITRE ZACHARIUS Vois cet hommel'est le Temps...»(Page 99.) Maitre Zacharius, ivre de joie, allait'emparer de cette horloge, quand un effroyable rire éclata derrière lui. Il se retourna, et, à la lueur'une lampe fumeuse, il reconnut le petit vieil- lard de Genève. (Vous ici! Y'écria--il. 6Eérande eut peur. Elle se pressa contre son fiancé. «Bonjour, maitre Zacharius, fit le monstre. — Qui étes-vous? —Le seigneur Pittonaccio, pour vous servir! Vous étes venu me donner votre fille! Vous vous étes souvenu de mes paroles: Gérande'épousera pas Aubert.„ MXITRE ZXACHXRIUS f 90 11 e 7 SEBNONNEFEOETERMITkE IfHRHIAr KE llü. „ Il Etait mort.(Page 100.] Le jeune ouçrier'lanca sur Pittonaccio, qui lui Echappa comme une ombre. „Arréte, Aubert! dit maitre Zacharius. —Bonne nuit, fit Pittonaccio, qui disparut. — Mon père,'écria Gérande, fuyons ces lieux maudits... Mon père... Maitre Zacharius'était plus là. II poursuivait à travers les étages effondrés le fantome de Pittonaccio. Scholastique, Aubert et Cérande demeurèrent, anéan- tis, dans cette salle immense. La jeune fille Etait tombée sur un fauteuil de bierre; la vieille servante'agenouilla près'elle et pria. Aubert demeura debout à veiller sur sa flanche. De pales lueurs serpentaient dans'ombre, et le silence wétait interrompu que par le travail de ces petits animaux qui ron- 13 —— 98 MAITRE ZACHARIUS gent les bois antiques et dont le bruit marque les temps de«IThorloge de la mort v. Aux premiers rayons du jot Is'aventurèrent tous trois par les escalier sans fin qui circulaient s0 amas de pierręs. Pendant deux heures, ils errèrent ainsi sans rencontrer àme qui vive, et'entendant qu'un écho lointain répondre à leurs cris. Tantöt ils se trouvaiente Mouis à cent pieds sous terre, tantét ils dominaient de haut ces montagnes sauvages Le hasard les ramena enfin à la vaste salle qui les avait abrités pendant cette nuit'angoisses. Elle'était plus vide. Mattre Zacharius et Pittonaccio W causaient ensemble,'un debout et raide comme un cadavre,'autre accroupi sur une table de marbre. Maitre Zacharius, ayant apercu Gérande, vint la prendre par la main et la conduisit vers Pittonaccio en disant: 6655 fille! Gérande, voilà ton EpouXx!» Voilaà ton maitre et seigneur, 1 6érande frissonna de la téte aux pieds. Jamais!'écria Aubert, car elle est ma fiancée. — Jamais!» répondit Gérande comme un écho plaintif. Pittonaccio se prit (Vous I'écria le vieillard. Là, dans cette horloge, la dernière qui marche encore de toutes celles qui sont sorties de mes mains, là est renfermée ma vie, et cet homme'a dit: Quand'aurai ta fille, cette Chorloge'appartiendra.» Et cet homme ne veut Das la remonter! Il peut la briser et me précipiter dans le néant! Ah! ma fille! tu ne'aimerais done plus! —Mon père! murmura Gérande en reprenant ses ES Sem. — Si tu savais combien'ai souffert loin de ce Principe de mon existence! reprit le vieillard. Peut-ètre ne soignait-on pas cette horloge! Peut-ͤtre laissait- on ses ressorts'user, ses rouages'embarrasser! Mais maintenant, de mes ropres mains, je vais soutenir cette santé si chère, car il ne faut bas que je Prol f E meure, moi, le grand horloger de Genève! Regarde, ma fille, comme ces aiguilles Avancent'un Pàs Sül Ilens, volci Cinꝗ heéeures qui vont sonner! Ece t regarde la belle maxime qul va 8SOffrir àa tès yeux Cinq heures tintèrent au clocher de'horloge avec un bruit qui résonna dou- loureusement dans'àme de Gérande, et ces mots parurent en lettr es TOUges: Il faut mangen les fruits de Vurbre de science. Aubert et 6érande se regardèrent avec stupéfaction. Ce'étaient Plus les orthodoxes devises de'horloger 1 U fallait que le souffle Wius ny Prenalt plus garde, et 1 EP 8 1 E 139 J f ·p. f ma Gérande? Je VIis, je vis encore! Ecoute ma reèespiration... irculer dans mes veines!... Non] tu ne voudrais pas tuer ton père, et tu accepteras cet homme pour époux, afin que je devienne immortel et que fin à la puissance de Dieul A ces mots impies, la vieille Scholastique se signa, et Pittonaccio poussa un rugissement de joie. Et puis, Gérande, tu seras heureuse avec lui! Vois cet homme st le Temps! Ton existence sera réglée avec une précision absolue! Gérande! puisque je tal donnè la vie, rends 16 on Père Gerande, murmura Aubert, je suis ton fiane n père! répondit Gérande en'affaissant sur ellemèéme. Elle est à toi! dit maitre Zacharius. Pittonaccio, tu tiendras ta promesse! Voici la elef de cette horloge,» répondit Thorrible personnage. Maitre Zacharius'empara de cette longue clef, qui ressemblait à une couleuvre déroulée, et il courut à Ihorloge, qu'il se mit à monter avec une rapidité fantas- lique. Le grincement du ressort faisait mal aux nerfs. Le vieil horloger tournait tournait toujours, sans que son bras'arrétät, et il sSemblait que ce mouvement de rotation fut indépendant de sa volonté. II tourna ainsi de plus en plus vite et ave contorsions étranges, jusqu'à ce qu'il tombàt de lassitude. 1˖ La voilà montée pour un siècle l„'écria--il. Aubert sortit de la salle comme fou. Après de longs détours, il trouva'issue de cette demeure maudite et'élança dans la campagne. II revint à'ermitage de Notre Dame du Sex, et il parla au saint homme avec des paroles si déèsespéré que consentit à'accompagne häteéau'Andernatt. 8 1de tPaàs Pleèur 6 Iue les larmes ai puisées dans ses yeux Maitre Zacharius'avait pas quitté cette immense salle. Il venait à chaque minute écouter les battements réguliers de la vieille horloge. Cependant, dix heures avaient sonné, et, à la grande éèpouvante de Scholastique, ces mots étaiĩent apparus sur le cadre'argent: Lhiomme peut devenin'α¹α]de Dieu. Non-seulement le vieillard'était plus choqué par ces maximes impies, mais il les lisaĩt avec délire et Se complaisait à ces pensées'orgueil, tandis que Pitto- naccio tournait autour de lui. 4 'acte de mari- nimée, ne z3e devait se signer à minuit. Gérande, presque 100 MAITRE ZACHARIUS voyait et'entendait plus. Le silence'était interrompu que par les paroles du vieillard et les ricanements de Pittonaccio. Onze heures sonnèrent. Maitre Zacharius tressaillit, et'une voix éclatante lut ce blasphème 'homme dodt Cο esclave de SCie Nee, eł oduν. elle sacniſien Harents et- famille. «Oui,'écria--il, il'y a que la science en ce mondelo Les aiguilles serpentaient sur ce cadran de fer avec des sifflements de vipère, et le mouvement de Phorloge battait à coups précipités. Maitre Zacharius ne parlait plus! IIl était tombé à terre, il rälait, et de sa Poitrine oppresséèe il ne sortait que ces paroles entrecoupées: La vie! la science! 9 Cette scène avait alors deux nouveaux témoins:'ermite et Aubert. Maitre Zacharius était couché sur le sol. Gérande, près de lui, plus morte que vive, Priait.. Soudain, on entendit le bruit sec qui précède la sonnerie des heures. Mattre Zacharius se redressa. NMinuit, v'écria--il. 'ermite étendit la main vers la vieille horloge.., et minuit ne sonna Das. Maitre Zacharius poussa alors un eri qui dut étre entendu de'enfer, Iorsque ces mots apparurent: Oι tentera de se ſuine LVegal de Dieu sernd dumné pour Veternité! La vieille horloge éclata avec un bruit de foudre, et le ressort,'éEchappant, sauta à travers la salle avec mille contorsions fantastiques. Le vieillard se releva, courut après, cherchant en vain à le saisir et'écriant: Mon àme! mon àme 19 Le ressort bondissait devant lui,'un cõté, de Lautre, sans qu'il parvint à bat- teindre! Enfin Pittonaccio le saisit, et, proférant un horrible blasphème, il'engloutit Sous teérre. Maitre Zacharius tomba à la renversèe. Il Etait mort. -„„„„„„„„„ e Le corps de Ihorloger fut inhumé au milieu des pics dAndernatt. Puis, Aubert et 6érande revinrent à Genève, et, pendant les longues années que Dieu leur accorda, ils'efforcèrent de racheter par la Drière'àme du réprouvé de la science. UN DBDRAME DANS LES AIRS Au mois de septembre 185.,'arrivais à Francfort-sur Je Mein. Mon passage dans les principales villes'Allemagne avait été brillamment marquè par des ascensions aërostatiques; mais, jusqu'à ce jour, aucun habitant de la Confé- déeration ne'avait accompagné dans ma nacelle, et les belles expëriences faites 1 88 CTdt 2 VParis par MM. Green, Eugène Godard et Poitevin'avaient encore pu décider les graves Allemands à tenter les routes aériennes. Cependant, à peine se fut répandue à Francfort la nouvelle de mon ascen- sion prochaine, que trois notables demandèrent la faveur de partir avec moi. Deux jours après, nous devions nous enlever de la place de la Comèdie. Je 'occupai done immédiatement de préparer mon ballon. II éetait en soie Prépa- rée à la gutta- percha, substance inattaquable aux acides et aux gaz, qui est 'une imperméabilité absolue, et son volume— trois mille mètres cubes— lui permettait de'élever aux plus grandes hauteurs. Le jour de Lenlèvement était celui de la grande foire de septembre, qui attire tant de monde à Francfort. Le gaz'éclairage,'une qualité parfaite et'une grande force ascensionnelle,'avait été fourni dans des conditions excellentes, et, vers onze heures du matin, le ballon était rempli, mais seulement aux trois quarts, prècaution indispensable, car, à mesure qu'on slève, les couches atmosphériques diminuent de densité, et le fluide, enfermé sous les bandes de Paérostat, acquérant plus'élasticité, en pourrait faire éclater les parois. Mes calculs'avaient exactement fourni la quantité de gaz nécessaire pour empor— ter mes compagnons et moi. 102 DRAME DANS LES AIRS Nous devions partir à midi.'était un coup'œii magnifique que le spec tacle de cette foule impatiente qui se pressait autour de'enceinte réservée, inondait! l6 ntière, se dégorgeait dans les rues environnantes, et lapis- sait les mais la place du rez-de-chaussée aux pignons'ardoises. Les gran uts d jours passés i f silence. Une chaleur accablante tombait du ciel sans nuages. Pas un souffle'animait Latmosphère. Par un temps pareil, on pouvait redescendre à'endroit mèeme qu'on avait quitté. Temportais trois cents livres de lest, réparties dans des sacs; la nacelle, entièrement ronde, de quatre pieds de diamètre sur trois de Profondeur, était commodément installée; le filet de chanvre qui la soutenait'étendait symétri- 6 quement sur Thémisphère supérieur de'aérostat; Ia boussole était en Place, le baromètre suspendu au cercle qui réunissait les cordages de support, et'ancre it parée. Nous pouvions partir. Parmi les personnes qui se pressaient autour de'enceinte, je remarquai un jeune homme à la figure päle, aux traits agités. Sa vue me frappa.'était un spectateur assidu de mes ascensions, que'avais déjà rencontré dans plusieurs villes'Allemagne.'un 1I Iulè ntemplailt avidement la curieuse maäach 0 numodb uelques Pleèeds U S0l1, et II restalt silencleux entre tous ses voisins. Midi sonna.'était'instant. Mes compagnons de voyage ne paraissaient pas. Jenvoyai au domicile de chacun'eux, et'appris que Tun eétait parti pour Hambourg, Pautre pour Vienne et le troisièẽme pour Londres. Le cœur leui avait failli au moment'entreprendre une de ces excursions qui, gràce à Tha- Dlleètè deés aàèronautes actuels, sont dePOUTVvUes de tout danger. Comme ils fai- saient, en quelque sorte, partie du programme de la féte, la crainte les avait 1 pris qu'on ne les obligeàt à'exécuter fidèlement, et ils avaient fui loin d théatre à IL'instant où la toile se levait. Leur courage était&videmment en raiso! inverse du carré de leur vitesse... à déguerpir. L 1 U tè 19 mauvaise humeur.. J'hési tai pas à partir 8 Allnn de rèetabli Iullnbreé entre la pesanteèur spècifique du ballon et le poids qui a dù étre enlevè, je remplaçai mes compagnons par de dans la nacelle. Les douze hommes d nouveaux sacs de sable, et je montal Iui f aAn 1„ Dardes fxec 7 pi? 8 ASsèrenf retenalent'aérostat Pal d Uze COrdes xeeS àal cerele équatorial les laissère Ui un peu Hle ntre leurs dolgts, et lè Dallon jut souleève à quelques Plèds du S0l. II 5 f f 8 f 2 8'nn R v1 16 Iaml 'yV àvalt J Uun Soullièe de Vent, et 1 mosphere, d une pèesanteèur de Plomb, 1 infyꝗ 8 HI Semblalt intranchissable. tEst-II DPàdre 2» criaje. * DRAME DANS LES AIRS 103 Les hommes se disposèrent. Un dernier coup'œil'apprit que je pouvais partir. Attention lo II se fit quelque remuement dans la foule, qui me parut envahir'enceinte réservée. LLàchez tout l Le ballon'éleva lentement, mais J56prouvai une commotion qui me renversa au fond de la nacelle. Quand je me relevai, je me trouvai face à face avec un voyageur imprévu, le jeune homme paäle. Monsieur, je vous salue bien! me dit-il avec le plus grand flegme. — De quel droit...2 — Suisſje ici?... Du droit que me donne Fimpossibilité o vous ètes de me renvoyer 19 'étais abasourdi! Cet aplomb me décontenangait, et je'avais rien à ré- pondre. Je regardais cet intrus, mais il ne prenait aucune garde à mon Etonnement. Mon poids dérange votre équilibre, monsieur? dit-il. Vous Permettez.. Et, sans attendre mon assentiment, il délesta le ballon de deux sacs qu'il jeta dans'espace. Monsieur, dis je alors en prenant le seul parti possible, vous étes venu..., bien! vous reèsterez... bien... mais à moi seul appartient la conduite de'aeros- tat.. — Monsieur, répondit.il, votre urbanité est toute francaise. Elle est du meéme pays que moi! Je vous serre moralement la main que vous me refusez. Prenez vos mesures et agissez comme bon vous semble! Pattendrai que vous ayez ter- miné.. — Pour..2 Pour causer avec vous. 5 Le baromètre était tombé à vingt-six pouces. Nous étions à peu près à six cents mètres de hauteur, au-dessus de la ville; mais rien ne trahissait le déplacement horizontal du ballon, car'est la masse'air dans laquelle il est enfermé qui marche avec lui. Une sorte de chaleur trouble baignait les objets Etalé's sous nos pieds et prétait à leurs contours une indécision regrettable. Jexaminai de nouveau mon compagnon. 'était un homme'une trentaine'années, simplement vétu. La rude a traits dévoilait une énergie indomptable, et il Paraissait fort muscu- Monsieur, je vous salue bien! me dit-il..(Page 103.) leux. Tout entier à'étonnement que lui procurait cette ascension silencieuse, il demeurait immobile, cherchant à distinguer les objets qui se confondaient dans In vague ensemble. (Facheuse brume!» dit-il au bout de quelques instants. Je ne répondis pas. (Vous'en voulez! reprit-il. Bah! Je ne pouvais payer mon voyage, il fallait bien monter par surprise. — Personne ne vous prie de descendre, monsieur! — Eh! ne savezvous donc pas que pareille chose est arrivée aux comtes de Laurencin et de Dampierre, lorsqu'ils'élevèrent à Lyon, le 15 janvier 1784. DUNDRAME DANS LES AIRS 4 4 44 4 — — * It je en colère.(Page 106.) Un jeune négociant, nommé Fontaine, escalada la galerie, au risque de faire chavirer la machine... IIl accomplit le voyage, et personne'en mourut! — Une fois à terre, nous nous expliquerons, répondisꝗe, piqué du ton léger avec lequel il me parlait. — Bah! ne songeons pas au retour! Croyez-vous donc que je tarderai à descendre? — Descendre! dit-il avec surprise. Descendre!— Commencons par monter 'abord. v 1 Et avant que je pusse'empécher, deux sacs de sable avaient été jetés par lue] 5 ö dessus la nacelle, sans méme avoir été vidés! 14 105 106 UN DRAME DANS LES AIRS Monsieur!'écriai-je avec colère. — Je connais votre habileté, répondit posément Pinconnu, et vos belles ascensions ont fait du bruit. Mais si'expérience est sœur de la pratique, elle est quelque peu cousine de la théorie, et'ai fait de longues études sur'art 16rostatique. Cela'a porté au cerveau! v ajouta--il tristement en tombant dans une muette contemplation Le ballon, après'étre élevé de nouveau, était demeuré stationnaire. 'inconnu consulta le baromètre et dit: Nous voici à huit cents mètres! Les hommes ressemblent à des insectes. Voyez! Je crois que'est de cette hauteur qu'il faut toujours les considérer, pour juger sainement de leurs proportions! La place de la Comédie est transfor- mée en une immense fourmilière. Regardez la foule qui'entasse sur les quais et le Zeil qui diminue. Nous sommes au-dessus de'église du Dom. Le Mein 'est déjà plus qu'une ligne blanchàtre qui coupe la ville, et ce pont, le Mein- Brucke, semble un fil jeté entre les deux rives du fleuve.„ 'atmosphère'était un peu refroidie. Il'est rien que je ne fass Ul 8, mon hote t u 6 gnon. vous avez froid, jöòteérai mes habits et je vous les Prèteral. Merci! répondis-je séchement. — Bah! Nécessité fait loi. Donnez- moi la main, je suis votre compatriote, vous vous instruirez dans ma compagnie, et ma conversation vous dédommagera de lennui que je vous ai causé ly Je'assis, sans répondre, à'extrémité oppOSEe de la nacelle. Le jeune homme avait tirè de sa houppelande un volumineux cahier.'éëtait un travail sur Taëros- tation. Je possòde, dit-il, la plus curieuse collection de gravures et caricatures qui ont été faites à propos de nos manies aèriennes. Aton admiré et bafouè à la fois 860 S8o dEOnverte! ˙0 30 o8 heure F JIus à'E ette pi edécouverte! Nous'en sommes heureusement plus à lEpDοqe on 8* 1 5 Aul 1 8 gir. les Montgol cherchaient faire des nuag f˖ eau, et à fabriquer un gaz affectant des propriétés électriques, qu'iis produisaient par la combustion de la paille mouillée et de la laine hachée. — Voulez-vous donc diminuer le mèérite des inventeurs? répondis-je, car javais pris mon parti de Taventure.'tait-ce pas beau'avoir prouvé par'expé- rience la possibilité de'élever dans les airs? Eh! monsieur, qui nie la gloire des premiers navigateurs aériens? Il fallait un courage immense pour'enlever au moyen de ces enveloppes si frèles, qui ne contenaient que de'air&chauffé! Mais, je vous le demande, la science aérosta- DRAME UN tique-t- elle donc fait un grand pas depuis les ascensions de Blanchard,'est-à- dire depuis près'un siècle? Voyez, monsieur!v 'inconnu tira une gravure de son recueil. Voici, me dit.il, le premier voyage aérien entrepris par Pilatre des Rosiers et le marquis'Arlandes, quatre mois après la découverte des ballons. Louis XVI refusait son consentement à ce voyage, et deux condamnés à mort devaient tenter les premiers les routes aériennes. Pilatre des Rosiers'indigne de cette et, à force'intrigues, il obtient de partir- On'avait pas encoreè inventè cette nacelle qui rend les manoœuvres faciles, et une gal rie circulaire régnai de la mongolfière L. deux aàëéronautes de la partie inférieure et rétré- trémité de cette galerie, car la 8 durent donc se tenir sans remuer chacun à'ex paille mouillèe qui lLencombrait leur interdisait tout mouvement. Un réchaud avec du feu était suspendu au-dessous de'orifice du ballon; lorsque les voya- geurs voulaient'élever, ils jetaient de la paille sur ce brasier, au risque'in- cendier la machine, et'air plus&chauffé donnait au ballon une nouvelle force ascensionnelle. Les deux hardis navigateurs partirent, 1e 21 novembre 1783, des jardins de la Muette, que le dauphin avait mis à leur disposition.'aérostat 8leva majestueusement, longea Lile des Cygnes, passa la Seine à Ia barrière de la Conférence, et, se dirigeant entre le dome des Invalides et'Ecole militaire, il'approcha de Saint-Sulpice. Klors les aëronautes forcèrent le feu, franchirent V* 1 1 1 f 18 8 a 9 A 7 5* 7 A N 1 7 le boulevard et desce delà de la barrière'Enfer. En touchant le Sol, le ballon'affaissa eèt ensevelit quelques instants S0 8 Plis Pilaàtre d R0O siers! — Facheux présage! dis-je, intéressé par ces détails, qui me touchaient d Pprès. Présag at phe qui devait, plus tard, coùter la vie à Linfortuné! répondi Pinconnu avec tristesse. Vous'avez jamais rien éprouvé de sem- blable? Jamais. 85 Bah! les malheurs arrivent bien sans présagelo ajouta mon compagnon. Et il demeura silencieux. Cependant, nous avancions dans le sud, et déjà Francfort avait fui sous nos bieds. Peut-étre aurons-nous de'orage, dit le jeune homme. Nous descendrons auparavant, répondis-je. Par exemple! Il vaut mieux monter! Nous lui&chapperons plus süre— ment. v UDNDRAMf DANS LES AIRS Et deux nouveaux sacs de sable'en allèrent dans'espace. Le ballon'enleva avec rapidité et'arréèta à douze cents mètres. Un froid assez vif se fit sentir, et cependant les rayons du soleil, qui tombaient sur'en- veloppe, dilataient le gaz intérieur et Iui donnaient une plus grande force ascen- sionnelle. Neè craignez rien, me dit'inconnu. Nous avons trois mille cinq cents toiĩses'air respirable. Au surplus, ne vous préoccupez pas de ce que je fais. Je voulus me lever, mais une main vigoureuse me eloua sur mon banc. Votre nom? demandaije. — Mon nom? Que vous importe? — IJe vous demande votre nom! Je me nomme Erostrate ou Empédocle, à votre choix.„ Cette réponse nötait rien moins que rassurante. 'inconnu,'ailleurs, parlait avec un sang-froid si singulier, que je me de- mandai, non sans inquiétude, à qui'avais affaire. «Monsieur, continua-täl, on'a rien imaginé de nouveau depuis le physicien Charles. Quatre mois après la découverte des aérostats, cet habile homme avait inventé la soupape, qui laisse Echapper le gaz quand le ballon est trop plein, ou que'on veut descendre; la nacelle, qui facilite les manœuvres de la machine; le filet, qui contient Tenveloppe du ballon et répartit la charge sur toute sa sur- face; le lest, qui permet de monter et de choisir le lieu'atterrage;“enduit de caoutchoue, qui rend le tissu imperméable; le baromètre, qui indique la hauteui atteinte. Enfin, Charles employait'hydrogène, qui, quatorze fois moins lourd que'air, laisse parvenir aux couches atmosphériques les plus hautes et'expose pas aux dangers'une combustion aérienne. Le 1er décembre 1783, trois cent mille spectateurs'ëcrasaient autour des Tuileries. Charles'enleva, et les soldats lui présentèrent les armes. II fit neuf lieues en Pair, conduisant son ballon avec une habileté que'ont pas dépassée les aèronautes actuels. Le roi le dota'une pension de deux mille livres, car alors on encourageait les inventions nou— velles! v Linconnu me parut alors en proie à une certaine agitation. Moi, monsieur, reprit-il,'ai étudié et je me suis convaincu que les premiers peuvent étre douteuses, Guyton de Morveau, à'aide de rames et de gouvernail, dont les assertions aéronautes dirigeaient leurs ballons. Sans parler de Blanc imprima à sa machine des mouvements sensibles et une direction marquée. Dernièrement, à Paris, un horloger, M. Julien, a fait à PHippodrome de con- vaincantes expériences, car, gräce àa un mécanisme particulier, son appareil UDUN DRAME DANS LES AIRS 109— aérien, de forme oblongue,'est manifestement dirigé contre le vent. M. Petin a imaginé de juxtaposer quatre ballons à hydrogène, et au moyen de voiles disposées horizontalement et repliéèes en partie, il espère obtenir une rupture 'équilibre qui, inclinant Lappareil, lui imprimera une marche oblique. On parle bien des moteurs destinés à surmonter la résistance des courants, Thélice par exemple; mais'hélice, se mouvant dans un milieu mobile, ne donnera aucun résultat. Moi, monsieur, moi'ai découvert le seul moyen de diriger les ballons, et pas une académie'est venue à mon secours, pas une ville'a remplie! 1eE8 listes de souscription, pas un gouvernement'a voulu'entendre!'est infame!“ 'inconnu se débattait en gesticulant, et la nacelle éEprouvait de violentes oseillations. Teus beaucoup de peine à le contenir. Cependant, le ballon avait rencontré un courant plus rapide, et nous avancions dans le sud, à quinze cents mètres de hauteur. (Voici Darmstadt, me dit mon compagnon, en se penchant par-dessus la na- celle. Apercevezvous son chàteau? Pas distinctement,'est-ce pas! Que voule vous? Cette chaleur'orage fait osciller la forme des objets, et il faut un Cil habile pour reconnaitre les localités! — Vous éEtes certain que'est Darmstadt? demandais-je. — Sans doute, et nous sommes à six lieues de Francfort. — Klors il faut descendre! 6 — Descendre! Vous ne prétendez pas descendre sur les clochers, dit Linconnu en ricanant. — Non, mais aux environs de la ville. — Eh bien! évitons les clochers 19 En parlant ainsi, mon compagnon saisit des sacs de lest. Je me précipitai sui lui; mais'une main il me terrassa, et le ballon délesté attèignit deux mille Restez calme, dit-il, et'oubliez pas que Brioschi, Biot, Gay-Lussac, Bixio Barral sont allés à de plus grandes hauteurs faire leurs expériences scien— tifiques. — Monsieur, il faut descendre, repris-je en essayant de le prendre par la douceur.'orage se forme autour de nous. Il ne serait pas prudent. — Bah! Nous monterons plus haut que lui, et nous ne le craindrons plus! 'Ecria mon compagnon. Quoi de plus beau que de dominer ces nuages qui écrasent la terre! Nest-ce point un honneur de naviguer ainsi sur les flots aériens? Les plus grands personnages ont voyagé comme nous. La marquise et la comtesse de Montalembert, la ocomtesse de Podenas, Mlle La Garde, le ULNDRAME DANS marquis de Montalembert sont partis du faubourg Saint-Antoine Pour ces rivages inconnus, et le duc de Chartres a déployé beaucoup'adresse et de présence Gesprit dans son ascension du 15 juillet 1784. X Lyon, les comtes de Lau- rencin et de Dampieri à Nante 0 iynes; à Bordeaux,'Arbelet des Eranges; en Italie, le chevalier Andréani; de nos jours, le duèe de Brunswick Ont laissé Gahs les alrs la trace de leUr glolre. PoUr eg T Ces grands Person- nages, il faut aller plus haut qu'eux dans les profondeurs céleste 5e rapprocher de'infini,'est le comprendrelv La raréfaction de Pair dilatait considérablement Ihydrogène du ballon et je voyais sa partie inférieure, laissée vide à dessein, se gonfler et rendre indispensable'ouverture de la soupape; mais mon compagnon ne semblait Pas à me laisser manœuvrer à ma guise. Je réèsolus done de tirer en secret la corde de la soupape, pendal quI1 Päàrlalit avec animation, car je craignais de deviner à qui'avais affaire!'eut été trop horrible! Il était environ une heure moins un quart. Nous avions quitté Francfort depuis quarante minutes, 't du cõté du sud arrivaient contre le vent'épais nuages préts à se heurtel „ VOUs I ömpùher vos combinalsons? deèemanda uUn intérét.., fort intéressé — Tout espoir! répondit sourdement'inconnu. Blessé par les refus les caricatures, ces coups de pied'àne,'ont achevé!'est'eternel supplice réservè aux novateurs! Voyez ces caricatures de toutes les Epoques, dont mon portefeuille est remplilv Pendant que mon compagnon feuilletait? )àplers,'avais saisi la corde de la soupape, sans qu'il'en fut apereu. Il Etait à craindre, cependant, qu'il ne remar- quat ce sifflement, semblable à une chute'eau, que produit le gaz en fuyant Que de plaisanteries faites sur'abbé Miolan! dit-il. II devait'enlever avec Jannine zredin. Pendant Popération, le feu prit à leur mongolfière, et une D U 1 8 1 IIS 1 arlcature des 6ν les appela 1 IeN0 0 1 Je tirai la corde de la SO0Upàape 1e baromèétre commenca à remonter. II Etalt ntains grondaient dans le sud. temps! Quelques roulement VOyeZ Cettè autre gravure, re Prit'inconnu, sans SoupCOnner meés mancœu— vres.'est un immense ballon enlevant un navire, des chäteaux forts, des maisons, etc. Les caricaturistes ne pensaient pas que leurs niaiseries devien- draient un jour des vérités! IIest complet, ce grand vaisseau; à gauche, son gouvernail, avec le logement des Pltotes; la Proue, malsons de Plalsance, orgué gigantesque et canon pour appeler'attention des habitants de la terre ou de la lune; au-dessus de la poupe, Pobservatoire et le ballon-l e; au cercle équatorial, le logement de'armée; à gauche, le fanal, puis les galeries supérieures pour les promenades, les voiles, les ailerons; au-dessous, les caſés et le magasin général des vivres. Admirez cette magnifique annonce:« Inventé pour le bonheur du genre humain, ce globe partira incessamment pour les Géchelles du Levant, et à son retour il annoncera ses voyages tant pour les deux poles que pour les extrémités de'occident. Il ne faut se mettre en peine de rien; tout est prévu, tout ira bien. Il y aura un tarif exact poui tous les lieux de passage, mais les prix seront les mèmes pour les contrées les plus éloignées de notre hémisphère; savoir: mille louis pour un desdits voyages quelconques. Et'on peut dire que cette somme est bien modique, eu 6gardeà la célérité, à la commodité et aux agréments dont on jouira dans „ledit aérostat, agréments que Lon ne rencontre pas icihas, attendu que dans ce ballon chacun y trouvera les choses de son imagination. Cela est si Gvrai, que, dans le méme lieu, les uns seront au bal, les autres en station; Hles uns feront chère exquise“et les autres jeùneront; quiconque voudra 'entrétenir avec des gens'esprit trouvera à qui parler; quiconque sera bete ne manquera pas'égal. Ainsi, le plaisir sera Taàme de la société aérienne lo Toutes ces inventions ont fait rire... Mais avant peu, si mes jours'étaient comptés, on verrait que ces Projets en Pair sont des réalités 15 Nous descendions visiblement. II ne'en apercevait pas! (Vovez encore cette espòèce de jeu de ballons, reprit-il, en łtalant devant moi quelques-unes de ces gravures dont il avait une importante collection! Ce jeu contient toute Phistoire de'art aërostatique. Il est à'usage des esprits élevés, et Se joue avec des dés et de jetons du Pris desquels on convi0 nt, et què'on paye ou que'on recçoit, selon la case où'on arrive. — Mais, repris-je, vous paraisse⸗z avoir profondément étudié la science de'aérostation? — Oui, monsieur! oui! Depuis Phaéton, depuis Icare, depuis Architas,'ai tout recherché, tout compulsé, tout appris! Par moi,'art aérostatique rendrait ‚ 'immenses services au monde, si Dieu me prétait vie! — Pourquoi? 1 Frostre Parce que je me nomme Empédocle ou Cependant, le ballon heureusement se rapprochait de terre; mais, quand tombe, le danger est aussi grave à cent pieds qu'à cinq mille! 1 Vous rappelezvous la bataille de Fleurus? reprit mon compagnon, —— Iresta sept ou huit heures en observation...(Page 112.) la face sanimait de plus en plus.'est à cette bataille que Coutelle, par Pordre du gouvernement, organisa une compagnie'aérostiers! Au siége de Maubeuge, le général Jourdan retira de tels services de ce nouveau mode'observation, que deux ſois par jour, et avec le général lui-méme, Coutelle'élevait dans les airs. La correspondance entre'aéronaute et les aérostiers qui retenaient le ballon'opérait au moyen de petits drapeaux blancs, rouges et jaunes. Souvent des coups de carabine et de canon furent tirés sur'appareil à'instant où il 'éElevait, mais sans résultat. Lorsque Jourdan se prépara à investir Charleroi, Coutelle se rendit près de cette place,'enleva de la plaine de Jumet, et resta sep“ou huit heures en observation avec le général Morlot, ce qui contri- LN DRAME DANS LES AIRS 113 Le ballon se dégonflait de plus en plus. Page 115.) bua sans doute à nous donner la victoire de Fleurus. Et, en effet, le général Jourdan proclama hautement les secours qu'il avait retirés des observations aëronautiques. Eh bien! malgré les services rendus à cette occasion et pendant la campagne de Belgique,'année qui avait vu commencer la carrière militaire des ballons la vit aussi terminer! Et Lecole de Meudon, fondée par le gouver— nement, fut ſermée par Bonaparte à son retour'Egypte! Et cependant, qu'at- tendre de Lenfant qui vient de naitre? avait dit Franklin.'enfant était né viable, il ne fallait pas'étouffer!Io 'inconnu courba son front sur ses mains, se prit à réfléchir quelques ins— tants. Puis, sans relever la tète, il me dit: 15 144 UN DRAME DANS LES AIRS „Malgré ma défense, monsieur, vous avez ouvert la soupape 2 5 Je lachai la corde. „Heureusement, reprit-il, nous avons encore trois cents livres de lest! Quels sont vos projets? e àlors — Vous'avez jamais traversé les mers?» me demanda-ts-il. Je me sentis palir. CIlest facheux, ajouta--il, que nous soyons poussés vers la mer Adriatique! Ce west qu'un ruisseau! Mais plus haut, nous trouverons peut-ètre'autres courantsꝰ v Et, sans meé regarder, il délesta le ballon de quelques sacs de sable. Puis, 'une voix menacçante: Je vous ai laissé Ouvrir la soupape, dit-il, parce que la dilatation du gaz menacait de crever le ballon! Mais'y revenez pas! Et il reprit en ces termes: Cvous connaissez la traversée de Douvres à Calais faite par Blanchard et 8 Jefferies!'est magnifique! Le 7 janvier 1785, par un vent de nord-ouest, leur onflé de gaz sur la cöte de DOuvr Un'équilibre, à peine ballon furent-ils enlevés, les forca à jeter leur lest pour ne pas retomber, et ils'en gar- dèrent que trente livres.'était trop peu, car le vent ne fraichissant pas, ils'a- vancaient que fort lentement vers les cotes de France. De plus, la perméabilité du tissu faisait peu à peu dégonfler Laérostat, et au bout'une heure et demie les voyageurs'aperęurent qu'ils descendaient. „ Que faire? dit Jefferies. Nous ne sommes qu'aux trois quarts du chemin, répondit Blanchard, et peu élevés! En montant, nous rencontrerons peut-étre des vents plus favo- rables. —letons le reste du sablely Le ballon reprit un peu de force ascensionnelle, mais il ne tarda pas à redescendre. Vers la moitié du voyage, les aèronautes 8e léEbarrassèrent de livres et'outils. Un quart'heure après, Blanchard dit à Jefferies: L Le baromètre? i monte! Nous sommes perdus, et cependant voilà les cotes de France! Vn grand bruit se fit entendre. Uon est déchiré? dit Jefferies. „ Non! la perte du gaz a dégonflé la partie inférieure du ballon! Mais nous descendons toujours! Nous sommes perdus! En bas toutes les choses inutiles!) UNDRAME DA 8 ES!l ———4 Les provisions de bouche, les rames et le gouvérnail furent jetés à la mer. Les aéronautes'étaient plus qu'à cent mètres de hauteui — Nous remontons, dit le docteur. Non,'est Pélan causé par la diminution du poids! en vue, pas une barque à Thorizon! A la mer nos vétements!v Les malheureux se déßpouillèrent, mais le ballon descendait toujours! — Blanchard, dit Jefferies, vous deviez faire seul ce voya 90 vous avez con E; voUs avez Con- 1 et le ballol ter à 1eau, e senti à me prendre; je me dévouerai! Je vais me je soulagé remontera! Non, non!'est affreux Leé On E Egonfl ˖ 88 7 le ge Contre les Parols t en augn Adieu, mon ami! dit le docteur. Dieu vous conserve!v II allait'elancer, quand Blanchard le re tint. Il nous reste une ressource! dit-il. Nous pouvons couper les cordages qui retiennent la n 10us accrocher au filet! Peut-ètre le ballon se relèvera -il. Tenons-nous préts! Mais... le baromètre descend! Nous remontons! Le vent fraichit! Nous sommes sauvéslv Les voyageurs aperęoivent Calais! Leur joĩe tient du délire! Quelques instants plus tard, ils'abattaĩent dans la forét de Guines. je ne doute pas, ajouta'inconnu, qu'en pareille circonstance, vous né Pris- f EN K1 locteur Jeffe 10 Se déroulaient sous nos yeux en masses éblouissantes. de grandes ombres sur cet entassement de nuées et'enveloppait comme'une auréole. Le tonnerre mugissait au-dessous de la nacelle. Tout cela Etait effrayant! Descendons!'écriai-j nous attend! En bas les sacs! Et le ballon fut délesté de plus de cinquante livres! A trois mille cinꝗ cents mètres, nous demeuràmes stationnaires.'inconnu parlait sans cesse. Jétais dans une prostration complète, tandis qu'il semblait, lui, vivre en son éElément. Xvec un bon vent, nous irions loin!'écria--il. Dans les Antilles des courants'air qui font cent lieues à Theure! Lors du couro nent de Napo- l6on, Garnerin lança un ballon illuminé de verres de couleur, à onze heures du soir. Le vent soufflait du nord-nord-ouest. Le lendemain au point du jour, bitants de Rome saluaient son passage au-dessus du dome de Saint les habitants de irons plus loin.., et vlus haut lo 116 DN DRAME DANS LES AIRS Jentendais à peine! Tout bourdonnait autour de moi! Une trouée se fit dans les nuages. Voyez cette ville, dit Fßinconnu!'est Spire l me penchai en dehors de la nacelle, et'aperęus un petit entassement ꝛ0iràtre.'était Spire. Le Rhin, si large, ressemblait à un ruban déroulé. Au- dessus de notre téte, le ciel ètait'un azur foncé. Lesoiseaux nous avaient aban- donnés depuis longtemps, car dans cet air raréfié leur vol eùt été impossible Nous étions seuls dans Tespace, et moi en présence de'inconn Il est inutile que vous sachiez où je vous mène, dit-il alors, et il lança la boussole dans les nuages. Ah!'est une belle chose qu'une chute! Vous savez que'on compte peu de victimes de'aérostation depuis Pilatre des Rosiers jus— qu'au lieutenant Gale, et que'est toujours à Pimprudence que sont dus les malheurs. Pilàtre des Rosiers partit avec Romain, de Boulogne, le 13 juin 4785. A son ballon à gaz il avait suspendu une mongolfière à air chaud, afin de'af- franchir, sans doute, de la nécessité de perdre du gaz ou de jeter du lest.'était mettre un réchaud sous un tonneau de poudre! Les imprudents arrivèrent à quatre cents mètres et furent pris par les vents opposés, qui les rejetèrent en pleine mer. Pour descendre, Pilàtre voulut ouvrir la ssupape de'aérostat, mais la corde de cette soupape se trouva engagée dans le ballon et le déchira tellement qu'il se vida en un instant. Il tomba sur la montgolfière, la fit tournoyer et en- traina les infortunés, qui se brisèrent en quelques secondes.'est effroyable, 'est-ce pas? v Je ne pus rèpondre que ces mots: Par pitièé! descendons!) Les nuages nous pressaient de toutes parts, et'effroyables détonations, qui Sse répercutaient dans la cavité de Paérostat, se croisaient autour de nous. Vous'impatientez!'&cria'inconnu, et vous ne saurez plus si nous mon- tons ou si nous descendons 19 Et le baromètre alla rejoindre la boussole avec quelques sacs de terre. Nous devions étre à cinꝗ mille mètres de hauteur. Quelques glaçons'attachaient déjà aux parois de la nacelle, et une sorte de neige fine me pënétrait jusqu'aux OS. Et cependant un effroyable orage éclatait sous nos pieds, mais nous étions plus haut que lui. 'ayez pas peur, me dit'inconnu. Il'y a que les imprudents qui de- viennent des victimes. Olivari, qui périt à Orléans,'enlevait dans une mon- golfière en papier; sa nacelle, suspendue au-dessous du réchaud et lestée de matières combustibles, devint la proie des flammes; Olivari tomba et se tua! UN DRAME DANS LES AIRS 1 Mosment'enlevait à Lille, sur un plateau léger; une oscillation lui fit perdre Téquilibre; Mosment tomba et se tua! Bittorf, à Manheim, vit son ballon de papier'enflammer dans les airs; Bittorf tomba et se tua! Harris'éleva dans un ballon mal construit, dont la soupape trop grande ne put se refermer; Harris tomba et se tua! Sadler, privé de lest par son long séjour dans Pair, fut entrainé sur Ia ville de Boston et heurté contre les cheminées; Sadler tomba et se tua! Coking descendit avec un parachute convexe qu'il prétendait perfectionné; Coking tomba et se tua! Eh bien, je les aime, ces victimes de leur imprudence, et je mourrai comme elles! Plus haut! plus haut l Tous les fantömes de cette nécrologie me passaient devant les yeux! La raré- faction de Pair et les rayons du soleil augmentaient la dilatation du gaz, et le ballon montait toujours! Je tentai machinalement'ouvrir la soupape, mais Pinconnu en coupa la corde à quelques pieds au-dessus de ma téte... Jétais perdu! Avez vous vu tomber Mme Blanchard? me dit-il. Je Pai vue, moi! oui, moi! 'étais au Tivoli le 6 juillet 1819. Mme Blanchard'élevait dans un ballon de petite taille, pour épargner les frais de remplissage, et elle était obligée de le gonfler entièrement. Aussi, le gaz fusait-il par Pappendice inférieur, laissant sur Sa route une véritable trainèe'hydrogène. Elle emportait, suspendue au-des- sous de sa nacelle par un fil de fer, une sorte'auréole'artifice qu'elle devait enflammer. Maintes fois, elle avait répété cette expérience. Ce jourdà, elle enle- vait de plus un petit parachute lesté par un artifice terminé en boule à pluie 'argent. Elle devait lancer cet appareil, après Pavoir enflammé avec une lance à feu toute préparée à cet effet. Elle partit. La nuit était sombre. Au moment 'allumer son artifice, elle eut Pimprudence de faire passer la lance à feu sous la colonne'hydrogène qui fusait hors du ballon. Javais les yeux fixés sur elle. Tout à coup, une lueur inattendue éclaire les ténèbres. Je crus à une surprise de Thabile aëronaute. La lueur grandit, disparut soudain et reparut au sommet de Paérostat sous la forme'un immense jet de gaz enflammé. Cette clarté sinistre se projetait sur le houlevard et sur tout le quartier Montmartre. Alors, je vis la malheureuse se lever, essayer deux fois de comprimer Tappendice du ballon pour éteindre le feu, puis'asseoir dans sa nacelle et chercher à diriger sà descente, car elle ne tombait pas. La combustion du gaz dura plusieurs minutes. Le ballon,'amoindrissant de plus en plus, descendait toujours, mais ce'était pas une chute! Le vent soufflait du nord-ouest et le rejeta sur Paris. Alors, aux environs de la maison no 16, rue de Provence, il y avait'immenses jardins.'aeronaute pouvait y tomber sans danger. Mais, fatalité! le ballon ei 118 UNDRAME DANS LES AIRS la nacelle portent sur le toit de la maison! Le choc fut lé6ger.(& moilv crie Pinfortunée. Parrivais dans Ia rue à ce moment. La nacelle glissa sur le toit, ren- edntra un crampon de fer. A cette secousse, Mme Blanchard fut lancée hors de S histoires me glacaient dhorreur!'inconnu était debout, téte nue, che- veux hérissés, yeux hagards! Phorrible vérité!'avais affaire à Plus'illusion possible! un fou! IH jeta le reste du lest, et nous dumes étre emportés au moins à neut mille meètres de hauteur! Le sang me sortait par le nez et par la bouche! (Ou'y--il de plus beau que les martyrs de la science?'&criait alors 15 'insensé. Ils sont canonisés Par la postérité 832 5ur de lui et'agenouilla à mon Mais je'entendais plus. Le fou regarda oreille: Et la catastrophe de Zambecarri, Pavezvous oubliée? Ecoutez. Le 7 Ooctobr- 1804, le temps parut se lever un peu. Les jours Précédents, le vent et la pluie 1 886 nals 13 ns10 10n 56 LAl A Ti ne 1 UV Ut Ss remettr nnemis nt d fal artir pour sauver de la risée pul science et Iui.'était à Bologne. Personne ne'aida au remplissa de son ballon. 4Ce fut à minuit qu'il'enleva, accompagné'Andréoli et de Grossetti. Le ballon monta lentement, car il avait été troué par la pluie, et le gaz fusait. 8 trois intrépides voyageurs ne pouvaient observer'état du baromètre qu'? paide'une lanterne sourde. Zambecarri'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures. Grossetti était aussi à jeun. Mes amis, dit Zambecarri, le froid me saisit, je suis épuisé. Je vais mourir! Y nanimé dans la galerie. I en fut de méme de Grossetti. Andréoli 1 SeUl re 4 P de lOng„, L parvint a Seco ambecarri de engour 8 1 388 9 1 5 f — Qu'y--IiI de nouveau? Où allons-nous? DOU Vl le vent? Quell heure est-il? est deux heures! est la boussole? 8 934 4 7 iss à lanterne Seteint Lᷣ Crand Dieu! cCet air raréfié,»dit Zambecarri! 119 La lune'était pas levée, et FLatmosphère Etait plongée dans une téné- breuse horreur. froid,'ai froid! Andréoli. Que faire? v 2 «Les malheureux descendirent lentement à travers une couche de nuaę blanchaätres. Chut! dit Andréoli. Entends-tu? „ Quoi? répondit Zambecarri. „EL Un bruit singulier! VL Lu te trompes! Non!ly ( Voyez-vous ces voyageurs au milieu de la nuit, écoutant ce bruit incom- préhensible! Vont-ils se heurter contre une tour? Vontsils ètre précipités sur des toits 2 5 Entends-tu? On dirait le bruit de la mer! Impossible! EL cC'est le mugissement des vagues! 6ᷣ=''est vrai! —de la lumière! de la lumière lv Après einꝗ tentatives infruetueuses, Andréoli en obtint. Il était trois heures. Le bruit des vagues se fit entendre avec violence. Ils touchaient presque à la surface de la mer! —Nous sommes perdus! cria Zambecarri, et il se saisit'un gros sac de lest. „ A nous! vcria Andréoli. La nacelle touchait Leau, et les flots leur couvraient la poitrine! ( X la mer les instruments, les vétements, Pargent!y Les aéronautes se dépouillèrent entièrement. Le ballon délesté'enleva avec une rapidité effroyable. Zamnbecarri fut pris'un vomissement considérable. Crossetti saigna abondamment. Les malheureux ne pouvaient parler, tant leur respiration était courte. Le froid les saisit, et en un moment ils furent couverts 'une couche de glace. La lune leur parut rouge comme du sang. Après avoir parcouru ces hautes régions pendant une demicheure, la ma- chinè retomba dans la mer. Il était quatre heures du matin. Les naufragés avaient 1 la moitiéè du corps dans'eau, et le ballon, faisant voile, les traina pendant plu- sieurs heures. Au point du jour, ils se trouvèrent vis-àvis de Pesaro, à quatre milles de la Cote. Ils y allaient aborder, quand un coup de vent les rejeta en pleine mer. 120 UNDRAME DANS LES AlIRS . NNl N 9 W — 9 99 776 U 65* 10U5 INJ,%ͤI, 6.., I 7 Son ballon'accrocha à un arbre et sa lampe y mit le feu. Page 120.) Ils étaient perdus! Les barques éEpouvantées fuyaient à leur approche... Ileureusement, un navigateur plus instruit les accosta, les hissa à bord, et ils 5 E 2 9 débarquèrent à Ferrada. «Voyage effrayant,'est-ce pas? Mais Zambecarri était un homme énergique et brave. A peine remis de ses souffrances, il recommenca ses ascensions. Pendant'une'elles, il se heurta contre un arbre, sa lampe à esprit-devin se répandit sur ses vétements; il fut couvert de feu, et sa machine commensait à S8'embraser, quand il put redescendre à demi brülé! «Enfin, le 21 septembre 1812, il fit une autre ascension à Bologne. Son ballon 8acεαννοhuha à un arbre, et sa lampe y mitencore le feu. Zambecarri tomba et se tua! DN DRAME DANS LES AIRS Le ſou avait disparu dans'espace!(Page 122.) Et en présence de ces faits, nous hésiterions encore! Non! Plus nous irons haut, plus la mort sera glorieuse!» Le ballon entièrement délesté de tous les objets qu'il contenait, nous fumes emportés à des hauteurs inappréciables!'aérostat vibrait dans'atmospheère. Le moindre bruit faisait éclater les voùtes célestes. Notre globe, le seul objet qui frappät ma vue dans'immensité, semblait prét à'anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel étoilé se perdaient dans les ténèbres profondes! Je vis Tindividu se dresser devant moi! Voici Iheure! me dit-il. Il faut mourir! Nous sommes rejetés par les hom- wies! Ils nous méprisent! Ecrasons-les! 16 12² UNDRAME DANS LES AIRS — Gräce! fis-je. — Coupons ces cordes! Que cette nacelle soit abandonnée dans Pespace! La force attractive changera de direction, et nous aborderons au soleil lyY Le désespoir me galvanisa. Je me Précipitai sur le fou, nous nous primes corps à corps, et une lutte effroyable se passa! Mais je fus terrassé, et tandis qu'il me maintenait sous son genou, le fou coupait les cordes de la nacelle. «Une... fit-il. — Mon Dieul.. — Deux... trois... 5 Je fis un eflort surhumain, je me redressai et repoussai violemment lin— sensé! Quatre!» ditsil. La nacelle tomba, mais, instinctivement, je me cramponnai aux cordages et je me hissai dans les mailles du filet. Le fou avait disparu dans'espace! Le ballon fut enlevé à une hauteur incommensurable! Un horrible eraquement Se fit entendre... Le gaz, trop dilaté, avait crevé enveloppe! Je fermai les veux.. Quelques instants après, une chaleur humide me ranima.'étais au milieu de nuages en feu. Le ballon tournoyait avec un vertige effrayant. Pris par le vent, il faisait cent lieues à lheure dans sa course horizontale, et les éclairs se croisaient autour de lui. Cependant, ma chute'ẽtait pas très-rapide. Quand je rouvris les yeux,'apereus la campagne.'étais à deux milles de la mer, et Pouragan'y poussait avec force, quand une secousse brusque me fit lächer prise. Mes mains'ouvrirent, une corde glissa rapidement entre mes doigts, et je me trouvai à terre! 'eétait la corde de Tancre, qui, balayant la surface du sol,'tait prise dans une crevasse, et mon ballon, délesté une dernière fois, alla se perdre au delà des mers. Quand je revins à moi,'étais couché chez un paysan, à Harderwick, petite ville de la Gueldre, à quinze lieues'Amsterdam, sur les bords du Zuyderzée. Un miracle'avait sauvé la vie, mais mon voyage'avait été qu'une série dimprudences, faites par un fou, auxquelles je'avais pu parer! Que ce terrible récit, en instruisant ceux qui me lisent, ne décourage donc pas les explolateurs des routes de Lair! UN HIVERNAGE DANS LES GLACES ̃ IE PAVIILON NOIn Le curé de la vieille église de Dunkerque se réveilla à cinq heures, le 12 mai 18.., pour dire, suivant son habitude, la première basse messe à laquelle assis- taient quelques pieux pècheurs. Vétu de se ͤ sacerdotaux, il allait se rendre à'autel, quand un homme entra dans la s OVeux et effaré à la fois'était un marin'une Ssoixantaine 7 'a us enc vigou et solide, avec une bonne ei honnéte figure Monsieur le curé,'&cria--il, halte Ià!'il vous plait — Qu'est-ce qui vous prend donc si matin, Jean Cornbutte? répliqua le curè Ce qui me prend.æ. Une fameuse je de vous sauter au cou, tout de m — 1 ez à8818 — La messe! répondit en riant le vieux marin. Vous croyez que vous allez 7 dire votre messe maintenant, et que je vous laisserai faire? Et pourquoi ne dirais-je pas ma messe? demanda le curé. Expliquez-vous! Le troisième son a tinté.. — Qu'il ait tinté ou non, répliqua Jean Cornbutte, ujourd'hui, monsieur le curé, car vous'avez promis mains le mariage de mon fils Louis et de ma ni Il est done arrivé?'écria joyeusement le curé. ll ne'en faut guère, reprit Cornbutte en se frottant les mains. La vigi nous à signalé, au lever du soleil, notre brick, que vous avez baptisé vous-meme „/% Jeune-Ha I5e/ du beau nom de 12⁴ UN HIVERNACE DANS LES GLACES — ſJe vous en feélicite du fond du cœů˖˙ë, mon vieux Cornbutte, dit le curé en se dépouillant de la chasuble et de'étole. Je connais nos conventions. Le vicaire va me remplacer, et je me tiendrai à votre disposition pour'arrivée de votre cher fils. Et je vous promets qu'il ne vous fera pas jeuner trop longtemps! répondit le marin. Les bans ont déjà été publiés par vous-mème, et vous'aurez plus qu'à Tabsoudre des péchés qu'on peut commettreé entre le ciel et Leau, dans les mers du Nord. Une fameuse idée que'ai eue là, de vouloir que la noce se fit le jour mẽme de Parrivée, et que mon fils Louis ne quittat son brick que pour Se rendre à'église! — Allez donc tout disposer, Cornbutte. — Jy cours, monsieur le curé. A bientôt l Le marin revint à grands pas à 84 maison, située sur le quai du port mar- chand, et'où'on apercevait la mer du Nord, ce dont il se montrait si fier. Jean Cornbutte avait amassé quelque bien dans son état. Après avoir long- temps commandè les navires'un riche armateur du Havre, il se fixa dans sa ville natale, où il fit construire, Pour son propre compte, le brick Jd eune Hardie. Plusieurs voyages dans le Nord réussirent, et le navire trouva toujours à vendre à bon prix ses chargements de bois, de fer et de goudron. Jean Corn— butte en céda alors le commandement à son fils Louis, brave marin de trente ans, qui, au dire de tous les capitaines cahoteurs, était bien le plus vaillant matelot de Dunkerque. Louis Cornbutte etait parti, ayant un grand attachement pour Marie, ia nièce de son père, qui trouvait bien longs les jours de'absence. Marie avait vingt ans à peine.'était une belle Flamande, avec quelques gouttes de sang hollandais dans les veines. Sa mère'avait confiée, en mourant, à son frère Jean Cornbutte. Aussi, ce brave marin'aimait comme sa Propre fille, et voyait dans'union Projetée une source de vrai et durable bonheur. 'arrivèe du brick, signaléè au large des passes, terminait une importante opé- ation commerciale dont Jean Cornbutte attendait gros profit. La Jeunèe-Hardie, Dartie depuis troiĩs mois, revenait en dernier lieu de Bodoèé, sur la cote oceiden- tale de la Norwége, et elle avait opéré rapidement son voyage. En rentrant au logis, Jean Cornbutte trouva toute la maison sur pied. Marie, le front radieux, revétait ses habillements de mariée. Pourvu que le brick marrive pas avant nous! disait-elle. — Hate-toi, petite, rẽpondit Jean Cornbutte, car les vents viennent du nord, et la Jeune Hardie file bien, quand elle file grand largue! UN HIVERNAGE DANS LES 6LACłES 125 —Nos amis sont-ils prévenus, mon oncle? demanda Marie. — lls sont prévenus! Et le notaire, et le curé? — Fois tranquille! II'y aura que toi à nous faire attendre l En ce moment entra le compère Clerbaut. „Eh bien! mon vieux Cornbutte,'écria--il, voilà de la chance! Ton navire arrive précisément à'ẽpOque où le gouvernement vient de mettre en adjudica- tion de grandes fournitures de bois pour la marine. zit bien du gouver- — Qu'est-ce que ca me fait? répondit Jean Cornbutte, ILs nement! — Sans doute, monsieur Clerbaut, dit Marie, il'y a qu'une chose qui nous ocαοαh0e:'est le retour de Louis. — je ne disconviens pas què.., répondit le compère. Mais enfin ces fourni- tures... Et vous serez de la noce, répliqua Jean Cornbutte, qui interrompit le négo- ciant et lui serra la main de facon à la briser. — Ces fournitures de bois.. Et avec tous nos amis de terre et nos amis de mer, Clerbaut. Jai déjà pré- venu mon monde, et'inviterai tout TEquipage du brick! — Et nous irons Pattendre sur Pestacade? demanda Marie. —le le crois bien, répondit Jean Cornbutte. Nous défilerons tous deux par deux, violons en téte lo Les invités de Jean Cornbutte arrivèrent sans tarder. Bien qu'il fut de grand matin, pas un ne manqua à'appel. Tous félicitèrent à Tenvi le brave marin, qu'ils aimaient. Pendant ce temps, Marie, agenouillée, transformait devant Dieu ses prières en remerciments. Elle rentra bientot, belle et parée, dans la salle commune, et elle eut la joue embrassée par toutes les commères, la main vigou- reusement serrée par tous les hommes; puis, Jean Cornbutte donna le signal du départ. Ce fut un spectacle curieux de voir cette joyeuse troupe prendre le chemin de la mer au lever du soleil. La nouvelle de Parrivée du brick avait circulé dans le port, et bien des tètes en bonnets de nuit apparurent aux fenétres et aux portes entrebaillées. De chaque coté arrivait un honnẽte compliment ou un salut flatteur. La noce atteignit Testacade au milieu'un concert de louanges et de bénèdic- tions. Le temps'était fait magnifique, et le soleil semblait se mettre de la partie. Un joli vent du nord faisait cumer les lames, et quelques chaloupes de 126 UDN HIVERNAGE DANS LES 6LACES pécheurs, orientées au plus près pour sortir du port, rayaient la mer de leui 5 II 8 act 10 rapl 1le sille ge entre les estacades Les deux jetées de Dunkerque qui prolongent le quai du port'avancent loin Pal ute la largeur ù veillait le maitre du port. Le brick de Jean Cornbutte Sait, et la Jeune-Hardie courait gre 1 4 ment at uestions de ses aàamis ha W ˖ Volla Die mon beau Drick!I S ecrlalt-iI, prol Et range Commn II apl iIgi f 6 Lergne! Pas gv7 D2 5 7 reillait de Dunkerque! Pas une avarie! Pas un cordage de n — Voyez-vous votre fils le capitaine? lui demandait-on. — Non, pas encore. Ah!'est qu'il est à son affaire! — U 1 18868— 0 U m nel f'inst nt d 2u Otrèe i0ng U nol 10 1 LarI IStrument d 10 voi 6 Il7 Uns, je veux 5I Te& Pe — Mais'est mon fils, mademoisell vVoila trente ans qu'il est votre fils, répondit en riant la jeune fille, et il'y: que deux ans qu'il est mon fiancẽ ly naitre les matelots qui'elancaient dans les agrès. Mais ni Marie, ni Jean Cor: BI g v 2 main le egnitgine du iek butte'avaient rde la main le capitaine du brick. . sling!'éeria Clerbau 8 LL II— E nomme La Jeu- ne se trouvait Pp is encabl Ort 1 illon ne à la corne de brigantine... II y av il? 10 1 1 1 f Un sentl ſé r Courut dans tOUS leEs esprits E ns le Cœ 1 1uingeg N 8 jeune nancèee. Le brick arrivait tristeme t, et un silence glacial régnait sur son UNHIVERNAGE DANS LES 6LACES 127 amis se précipitèrent vers le quai qu'il allait accoster, et, en un instant, ils se trouvèrent à bord. «Mon fils!» dit Jean Cornbutte, qui ne put articuler que ces mots. Les marins du brick, la tète découverte, lui montrèrent le pavillon de deuil. Marie poussa un cri de détresse et tomba dans les bras du vieux Cornbutte. André Vasling avait ramené la Jeune-Hardie, mais Louis Cornbutte, le fiancs de Marie,'était plus à son bord. II LE PROIET DE JEAN CORNBUTTE Dès que la jeune fille, conſièe aux soins de charitables amis, eut quitté le brick, le second, André Vasling, apprit à Jean Cornbutte Paffreux&vénement qui le privait de revoir son fils, et que le journal du bord rapportait en ces termes: A la hauteur du Maélstrom, 26 avril, le navire'éètant mis à la cape par un gros temps et des vents de sud- ouest, apereut des signaux de détresse que lui faisait une goëlette sous le vent. Cette goëlette, démàtée de son mät de misaine, couralt vers le gouffre, à sec de toiles. Le capitaine Louis Cornbutte, voyant ce navire marcher à une perte imminente, résolut'aller à bord. Malgré les repré- sentations de son équipage, il fit mettre la chaloupe à la mer, y descendit avec le matelot Cortrois et Pierre Nouquet le timonier.'équipage les suivit des yeux, jusqu'au moment où ils disparurent au milieu de la brume. La nuit arriva. La mer devint de plus en plus mauvaise. La Jeune-Hardie, attirée par les courants qui avoisinent ces parages, risquait'aller'engloutir dans le Maëlstrom. Elle fut obligèe de fuir vent arrière. En vain croisa--elle pendant quelques jours sur le lieu du sinistre: la chaloupe du brick, la goélette, le capitaine Louis et les deux matelots ne reparurent pas. André Vasling assembla alors'équipage, prit le commandement du navire et fit voile vers Dunkerque. Jean Cornbutte, après avoir lu ce récit, sec comme un simple fait de bord, pleura longtemps, et'il eut quelque consolation, elle vint de cette pensée que son fils était mort en voulant secourir ses semblables. Puis, le pauvre père quitta ce brick, dont la vue lui faisait mal, et il rentra dans sa maison désolée. 7 128 DN HIVERNACGE DANS LES 6LACES Halte là,'il vous plait!o Page 123.) Cette triste nouvelle se répandit aussitôt dans tout Dunkerque. Les nombreux amis du vieux marin vinrent lui apporter leurs vives et sincères condoléances. Puis, les matelots de Ia Jeun'-Handie donnèrent les détails les plus complets sur cet éEvénement, et André Vasling dut raconter à Marie, dans tous ses détails, le dévouement de son fiancé. 7 Jean Cornbutte réfléchit, après avoir pleuré, et le lendemain mème du movil- lage, voyant entrer André Vasling chez lui, il lui dit: Etes-vous bien sur, André, que mon fils ait péri? —Heélas! oui, monsieur Jean! répondit André Vasling. — Et avervous bien fait toutes les recherches voulues pour le retrouver? DNHIVERNAGE DANS LES 6LACES 129 Ute ntreèdi lonsieur Cornbutt V'est mall Onsle tmalheureusement ue tro Ue 8e lenx mMatelats 1 17 ſue certain que ses deux matelots et lui ont été engloutis dans le gouffre du Maélstrom. —Vous plairait-il, André, de garder le commandement en second du na— vire? — Cela dépendra du capitaine, monsieur Cornbutte. —L capitaine, ce sera moi, André, répondit le vieux marin. Je vais rapide- ment décharger mon navire, composer mon équipage et courir à la recherche de mon fils! —Votre fils est mort! répondit André Vasling en insistant. 17 130 UN HIVERNACGE DANS LES GLACES —'est possible, André, répliqua vivement Jean Cornbutte, mais il est possible 1 b il se soit sauvé. Je veux fouiller tous les ports de la Norwége, où il a jamais le revoir, alors, d'aurai la certitude de ne plus seulement, je reviendrai mourir jici!v André Vasling, comprenant que cette décision était inébranlable,'insista plus et se retira. Jean Cornbutte instruisit aussitöt sa nièce de son projet, et il vit briller quelques lueurs'espérance à travers ses larmes. II'était pas encore venu à'esprit de la jeune fille que la mort de son fiancé püit etre problématique; mais à peine ce nouvel espoir fut-il jeté dans son cœur, qu'elle'y abandonna sans réserve. Le vieux marin décida que Ia Jeune-Hardie reprendrait aussitot la mer. Ce brick, solidement construit,'avait aucune avarie à réparer. Jean Cornbutte fit publier e'il plaisait à ses matelots de'y rembarquer, rien ne serait changé à la composition de TEquipage. II remplacerait seulement son fils dans le com- mandement du navire. Ppas un des compagnons de Louis Cornbutte ne manqua à Pappel, et il y avait Ià de hardis marins, Alain Turquiette, le char „le charpentier Fidèle à me, le Bréton Penellan, qui rempl. a Veune Handie, et puis Gradlin, Aupic, Gervique, matelots courageux et 6prouvés. Jjean Cornbutte proposa de nouveau à André Vasling de reprendre son rang à pord. Le second du brick était un manouvrier habile, qui avait fait ses preuves en ramenant la Jeunèe-Hardie à bon port. Cependant, on ne sait pour quel motif, André Vasling fit quelques difficultés et demanda à réflöchir. „Comme vous voudrez, André Vasling, répondit Cornbutte. uvenez- vous seulement que, si vous acceptez, vous serez le bienvenu parmi nous. v Jean Cornbutte avait un homme dévoué dans le Breton Penellan, qui fut long- temps son compagnon de voyage. La petite Marie passait autrefois les longues SOirées'hiver dans les bras du timonier, pendant que celui-ci domeurait à terre. tié de père, que la jeune fille lui rendait en amour filial. Penellan pressa de tout son)0Uvoir'arme mt d icl K, Auss! üt-il conservé pour elle une 'autant plus que, selon lui, André Vasling'avait peut-étre pas fait toutes les recherches possibles pour retrouver les naufragés, bien qu'il fut excusè par la respon- 6é qui pesait sur lui comme capitaine. Huit jours ne'étaient pas&colés que la VeνεHuaurdie se trouvait préte à repren- dre la r. Au marchandises, elle fut complétement approvisionnée de viandes salées, de biscuits, de barils de farine, de pommes de terre, de porc, de vin,'eau-de-vie, de café, de thé, de tabac. HIVERNACGE DANS LES GLACES Le départ fut fixé au 22 mai. La veille au soir, André Vasling, qui'avait pa- encore rendu réponse à Jean Cornbutte, se rendit à son logis. Il Etait encore indécis et ne savait quel parti prendre. Jean Cornbutte'etait pas chez lui, bien que la porte de sa maison fütt ouverte. André Vasling pénétra dans la salle commune, attenante à la chambre de la jeune fille, et, la, le bruit'une conversation animée frappa son oreille. Il Ecouta attentivement et reconnut les voix de Penellan et de Marie. Sans doute la discussion se prolongeait déja depuis quelque temps, car la jeune fille semblait opposer une inébranlable fermeté aux observations du marin breton. Quel äge a mon oncle Cornbutte? disait Marie. — Quelque. chose comme soixante ans, répondait Penellan. — Eh bien! ne va--il pas affronter des dangers pour retrouver son fils? Notre capitaine est un homme solide encore, répliquait le marin. Il à un corps de bois de chéne et des muscles durs comme une barre de rechange! Aussi, je ne suis point effrayé de lui voir reprendre la mer! — Mon bon Penellan, reprit Marie, on est forte quand on aime!'ailleurs, jai pleine confiance dans'appui du Ciel. Vous me comprenez et vous me viendrez en aide! — Non! disait Penellan.'est impossible, Marie! Qui sait où nous dériverons et quels maux il nous faudra souffrir! Combien ai-je vu dhommes vigoureux laisser leur vie dans ces mers! — Penellan, reprit la jeune fille, il'en sera ni plus ni moins, et si vous me refusez, je croiĩrai que vous ne'aimez plus ly André Vasling avait compris la résolution de la jeune fille. Il réfléchit un instant, et son parti fut pris. Jean Cornbutte, dit-il, en'avançant vers le vieux marin qui entrait, je suis des votres. Les causes qui'empechaient'embarquer ont disparu, et vous pouvez compter sur mon dévouement. — je Wavais jamais douté de vous, André Vasling, répondit Jean Cornbutte en lui prenant la main. Marie! mon enfant!l» dit-il à voix hauté. Marie et Penellan parurent aussitot. Nous appareillerons demain au point du jour avec la marée tombante, dit le vieux marin. Ma pauvre Marie, voici la dernière soirèe que nous passerons ensemble! Mon oncle,'écria Marie en tombant dans les bras de Jean Cornbutté. * —Narie! Dieu aidant, je te ramènerai ton fiancé! 132 DLN HIVERNACE DANS LES 6LACES — Oui, nous retrouverons Louis! ajouta André Vasling. — Vous Eétes donc des nôtres? demanda vivement Penellan. — Oui, Penellan, André Vasling sera mon second, répondit Jean Corn— butte. — Oh oh! fit le Breton'un air singulier. — Et ses conseils nous seront utiles, car il est habile et entreprenant. — Mais vous-meème, capitaine, répondit André Vasling, vous nous en remon— trerez à tous, car il y a encore en vous autant de vigueur que de savoir. — Eh bien, mes amis, à demain. Rendez-vous à bord et prenez les dernières dispositions. Au revoir, André! au revoir, Penellan l„ Le second et le matelot sortirent ensemble. Jean Cornbutte et Marie demeurè- rent en présence'un de'autre. Bien des larmes furent réẽpandues pendant cette triste soirée. Jean Cornbutte, voyant Marie si désolée, résolut de brusquer la Sé6paration en quittant le lendemain la maison sans la prévenir. Aussi, ce soir-là néme, lui donna--il son dernier baiser, et à trois heures du matin il fut sur Pied. Cè départ avait attiré sur'estacade tous les amis du vieux marin. Le curé, qui devait bénir'union de Marie et de Louis, vint donner une dernière béné- diction au navire. De rudes poignées de main furent silencieusement échangées, et Jean Cornbutte monta à bord. 'équipage était au complet. André Vasling donna les derniers ordres. Les voiles furent larguées, et le brick'éèloigna rapidement par une bonne brise de nord-ouest, tandis que le curé, debout au milieu des spectateurs agenouillés, remettait ce navire entre les mains de Dieu. Où va ce navire? Il suit la route périlleuse sur laquelle se sont perdus tant de naufragés! Il'aà pas de destination certaine! Il doit'attendre à tous les périls et savoir les braver sans hésitation! Dieu seul sait où il lui sera donné 'aborder! Dieu le conduise! III LUEUR'ESPOIn Acette époque de'année, la saison était favorable, et'Equipage put espérer arriver promptement sur le lieu du naufrage. Le plan de Jean Cornbutte se trouvait naturellement tracé. II comptait relà- UDN HIVERNACE DANS LEs 6LACES 133 cher aux iles Feroë, où le vent du nord Pouvait avoir porté les naufragés; puis, s il acquèrait la certitude qu'ils'avaient Eté recueillis dans aucun port de ces Parages, il devait porter ses recherches au delà de la mer du Nord, fouiller toute Ia cote occidentale de la Norwége, jusqu'à Bodoò, le lieu le Plus rapproché du naufrage, et au dela,'il le fallait. André Vasling pensait, contrairement à Pavis du capitaine, que les cotes de Islande devaient plutot etre explorèes; mais Penellan fit observer que, lors de la catastrophe, la bourrasque venait de Touest; ce qui, tout en donnant Lespoir que les malheureux'avaient pas été entrainés vers le gouffre du Maélstrom, Dermettait de supposer qu'ils'étaient jetés à la cote de Norwége. Il fut donc résolu que'on suivrait ce littoral'aussi près que possible, aſin de reconnaitre quelques traces de leur bassage. Le lendemain du départ, Jean Cornbutte, la téte penchée sur une carte, était abimé dans ses réflexions, quand une petite main 5 appuya sur son épaule, et une douce voix lui dit à Poreille: 2 Ayez bon courage, mon oncle!ly 0 Ise retourna et demeura stupéfait. Marie Lentourait de ses bras. 0 Marie! ma fille à bord!'&cria--il. —La femme peut bien aller chercher son mari, quand le père 8embarque pour Sauver son enfant! — Malheureuse Marie! Comment Supporteras-tu nos fatigues? Sais-tu bien què ta présence peut nuire à nos recherches? —Non, mon oncle, car je suis forte! — Qui sait où nous serons entrainés, Marie! Vois cette carte! Nous appro- chons de ces parages si dangereux, mème pour nous autres marins, endurcis à toutes les fatigues de la mer! Et toi, faible enfant! — Mais, mon oncle, je suis'une famille de marins! Je suis faite aux récits de combats et de tempètes! Je suis près de vous et de mon vieil ami Penellan! — Penellan!'est lui qui'a cachée à bord! — Dui, mon oncle, mais seulement quand ila vu que jᷣ'tais dècidée à le fairé sans son aide. — Penellan!i cria Jean Cornbutte. Penellan entra. Penellan, il'y a pas à revenir sur ce qui est fait, mais souviensttoi que tu es responsable de'existence de Marie! — Soyez tranquille, capitaine, répondit Penellan. La petite a force et courage, 134 UN HIVERNACGCE DANS LES 6LACES et elle nous servira'ange n. Et puis, capitaine, vous connæissez me idèe: tout est pour le mieux dans c nde. 5 La jeune fille fut instal ans une cabine, que les matelots disposèrent pour t qu'ils ꝛ confortable que possible. plus tard, la Jeune-Handie relàc ait aux Feroë; mais les plus minutieuses explorations demeurèrent sans frui Un débris de navire'avait été recueilli sur les cotes. La nouve neme de'événement yétait entièrement inconnue. Le brick reprit donc son voyage, aprè urs de reläche, vers le 10 juin.'état de la mer éEtait bon, les vents fermes. Le navire fut rapidement poussé vers les cotes de Norwége, qu'il explora sans plus de résultat. Jean Cornbutte résolut de se rendre à Bodoé. Peut-Etre apprendrait-il là le nom du navire naufragéè au secours duque*étaient pré ipités Louis Cornbutte et ses deux matelots. Le 30 juin, le brick jetait Tancre dans ce port. Läà, les autorités remirent à Jean Corbutte une bouteille trouvée à la cõte et qui ren ermai un d Ce 26 àuvTII, Dore 1u Froòen apres avolr été ac de Ia Jeune-Harndie, nous sommes entrainés par les courants vers les glaces! Dicu ait pitiéè de nous 19 Le premier mouvement de Jean Cornbutte fut de remercier le Ciel. II se croyait sur les traces de son fils! Ce Hroòern était une goëlette norwégienne dont on'avait plus de nouvelles, mais qui avait été Evidemment entrainée dans 1e Nord. Il'y avait pas à perdre un jour. L Jeune-Hardie fut aussitöt mise en état 'affronter les périls des mers polaires. Fidèle Misonne le charpentier la visita scrupuleusement et'assura que sa construction solide pourrait réèsister au choc des gl 5 Par 1 1 Penellan, qui avait déjà fait la pèche de la baleine dans les mers arctiques, des couvertures de lame, des vétements fourreés, nom- breux mocassins en peau de que et le bois nécessaire à la fabrication de traineaux destinés à courir sur les plaines de glaces, furent embarqués à bord. On augmenta, sur une grande proportion, les approvisionnements 2 'esprit-de-vin et de charbon de terre, car il Etait possible que'on füt fore 'hiverner sur quelque point de la cöte groöër landaise. On se procura égale- ment, à grand prix et à grand'peine, une certaine quantité de citrons, destinés à prévenir ou guérir le scorbut, cette terrible maladie qui décime les équipages E DANS LES GLACES 135 Toutes les provisions de viandes salées, de biscuits, dans les régions glacées. 5 1 'eau-de-vie, augmen dans une prudente mesure, commencèrent à emplir une partie de la cale du brick, car la cambuse'y pouvait plus suffire. On se munit également'une grande quantité de pemmican, préparation indienne qui concentre beaucoup'éléments nutritifs sous un petit volume. 'après les ordres de Jean Cornbutte, on embarqua à bord de 1 Veune-Hardiæ des scies, destinées à couper les champs de glaces, ainsi que des piques et des coins propres à les séparer. Le capitaine se réserva de prendre, sur la cote des tratneaux. groénlandaise, les chiens nécessaires au tir 8 9 Tout'équipage fut employé à ces préparatifs et déploya une grande activité. Les matelots Aupic, Gervique et Gradlin suivaient avec empressement les con- seils du timonier Penellan, qui, des ce moment, les engagea à ne point 'habituer aux vétements de laine, quoique la température fut déja basse sous ces latitudes, situèes au-dessus du cercle Polaire. Penellan observait, sans en rien dire, les moindres actions'André Vasling. Cet homme, Hollandais'origine, venait on ne sait'où, et, bon marin du reste, il avait fait deux voyages à bord de 13 Jeunèe Hardie. Penellan ne Pouvait encore lui rien reprocher, si ce'est'étre trop empressé auprès de Marie, mais il Ie surveillait de près. Gràce à'activité de“Equipage, le brick fut armé vers le 16 juillet, quinze jours après son arrivée à Bodoë.'&tait alors TEpOque favorable pour tenter des explorations dans les mers arctiques. Le dégel'operait depuis deux mois, et les recherches pouvaient étre Poussées plus avant. Ld Jeune-Hardie appareilla donc et se dirigea sur le cap Brewster, situé sur la cõte orientale du Eroënland, par le soixante-dixième degré de latitude. IV Daxs LES PasSES Vers le 23 juillet, un reflet, élevé au-dessus de la mer, annonça les Premiers bancs de glaces qui, sortant alors du détroit de Davis, se Précipi- taient dans'Océan. A partir de C moment, une surveillance très-active fut recommandée aux vigies, car il importait de ne Point se heurter à ces masses énormes. 0 5 K 1 «Ayez bon courage, mon oncle 1(Page 133.) 'equipage fut divisé en deux quarts: le premier fut composé de Fidèle isonn d,'André Vasling,'Aupic et de Penellan. Ces quarts ne dèevaient durer que deux heures, car sous ces froides régions la force de Thomme est diminuèe de moitié. Bien que dd Je⁰E,j,ñkjandie ne flit encore que par le soixante-troisième degré de latitude, le thermomètre marquait déjà neuf degrés centigrades au-dessous de zéro. La pluie et la neige tombaient souvent en abondance. Pendant les éclaircies, quand le vent ne soufflait pas trop violemment, Marie demeurait sur le pont, et ses yeux'accoο½twumaient à ces rudes scënes des mers polaires. Le ler aolit, elle se promenait à'arrière du brick et causait avec son oncle, André Vasling se montrait plus empresse que jamais.(Page 140.) André Vasling et Penellan. La Jeune-Hardie entrait alors dans une passe large de trois milles, à travers laquelle des trains de glaçons brisés descen- daient rapidement vers le sud. Quand apercevrons mous la terre? demanda la jeune fille. — Dans trois ou quatre jours au plus tard, répondit Jean Cornbutte. — Mais y trouverons-nous de nouveaux indices du passage de mon pauvre Louis? — Peut-etre, ma fille, mais je crains hien que nous ne soyons encore loin du terme de notre voyage. Il est à redouter que le Frobern ait été entrainé plus au nord! 18 UN HIVERNAGE DANS LES GLACES Cela doit étre, ajouta André V: ing 85 car cette bourrasque qui nous a is jours, et en trois jours un navire fait séparés du navire norwégien a duré tr bien de la route, quand il est désemparé au point de ne pouvoir résister au vent! mettez-moi de vous dire, monsieur Vasling, riposta Penellan, que'était ue le d 5gel'était pas commencè alors, et que, par conséquent, le Froòern à du étre arrété promptement par —Et sans doute brisé en mille pièces, répondit le second, puisque son équipage ne pouvait plus manœuvrer! — Mais ces plaines de glaces, répondit Penellan, lui offraient un moyen facile de gagner la terre, dont il ne pouvait étre éloigné. —Espèrons! dit Jean Cornbutte en interrompant une discussion qui se renou- velait journellement entre le second et le timonier. Je crois que nous verrons la terre avant peu. — La voilà ls'éEcria Marie. Voyez ces montagnes! —Non, mon enfant, répondit Jean Cornbutte. Ce sont des montagnes de glaces, les premières que nous rene 1e du verre, si nous nous laissic prendre e elles. nellan et Vasling, veillez à la mancuvreèe.» Ces masses flottantes, dont plus de cinquante apparaissaient alors à Phorizon, se rapprochèrent peu à peu du brick. Penellan prit le gouvernail, et Jean Cornbutte, monté sur les barres du petit perroquet, indiqua la route à suivre. Vers le soir, le brick fut tout à fait engagé dans ces écueils mouvanis, dont la force'écrasement est irrésistible. II'agissait alors de traverser cette flotte de montagnes, car la prudence commandait de se porter en avant. Une autre difficulté'ajoutait à ces périls: on ne pouvait constater utilement la direction du navire, tous les points environnants se déplaçant sans cesse et'offrant aucune perspective stable.'obscurité'augmenta bientöét avec le brouillard. Marie descendit Gre di witaine hnit 1 7 ün S nhuit hommes quipage durent rester sur le pont. Ils étaient armés de ö Al nes dèe longues gafles de ses vergues fut froissée par les montagnes en dérive, et que ses bouts-dehors durent étre rentrés. On fut méme obligé'orienter la grande aà toucher les haubans. Heureusement, cette mesure ne fit rien perdre àau brick de sa vitesse, car le vent ne pouvait atteindre que les voiles Supé- rieures, et celles-ei suffirent à le pousser rapidement. Gràce à la finesse de sa N 68 C coque, I1 S enfonça dans ces vallées qu emplissaient des tourbillons Pluie tandis que glacons 8 entreèchoqualent avec de sinlstres Craqueme nts Jean Cornbutte redescendit sur le pont. Ses regards ne pouvaient percer les ténèbres environnantes. Il devint nécessaire de carguer les voiles hautes, car le navire menaçait de toucher, et, dans ce cas, il euit été perdu. «Maudit voyagel grommelait André Vasling au milieu des matelots de Pavant, qui, la gaffe en main, évitaient les chocs les Dlus menacçants. —Le fait est que si nous en échappons, nous devrons une belle chandelle à Notre- Dame des Glaces! répondit A Pic. — Qui sait ce qu'il ya de montagnes flottantes à tras rser encore? ajouta le second. Et qui se doute de ce que nous trouverons derrière? reprit le matelot —Ne cause donc pas tant, bavard, dit Gervique, et veille à ton bord. Quand nous serons passés, il sera temps de grogner! Gare à ta gafle! En ce moment, un Enorme bloc de gla- e, engagè dans'etroite passe que suivait la Jeune-Handie, filait rapidement à contre-bhord, et il parut impossible de Léviter, car elle barrait toute la largeur du chenal, et le brick se trouväit dans'impossi- bilité de virer. Sens-tu la barre? demanda Jean Cornbutte à Penellan. — Non, capitaine! Le navire ne gouverne plus! — Ohé! garcons, cria le capitaine à son équipage,'ayez pas peur, et are- boutez solidement vos gaffes contre le Dlat-Dord 1 Le Dloc avalt solxante pieds de haut à Peu Preès, et 8 11 Se jetalit Sur le brick, le brick était broyé. II y eut un indéfinissable moment'angoisse, et'équi- page reflua vers Parrière, abandonnant son post nalgré les ordres du capi- talne Mais au mom 1 metalt Plt une deml-encablure de /% Jeuneé— Handie, un bruit sourd se fit entendre, et une véritable trombe'eau tomba 'abord sur'avant du navire, qui'éleva ensuite sur le dos'une vague énorme. Un cri de terreur fut jeté par tous les matelots; mais quand leurs regards sé portèrent vers Pavant, le bloc avait disparu, la passe était libre, et, au delà, une immense plaine'eau, eclai les derniers rayons du jour, assurait une facile navigation. Tout est pour le mieux!'écria Penellan. Orientons nos huniers et notre 8 α 1 lar 3 Un phénomene, très-commun dans ces N 8 IAigehent 168 6 Ces massé ottantes Se deEtachent les unes des autres LEp E d 140 UNHIVERNACGE DANS LES 6LACES elles voguent dans un équilibre parfait; mais en arrivant dans'Océan, où'eau est relativement plus chaude, elles ne tardent pas à se miner à leur base, qui se fond peu à peu et qui'ailleurs est ébranlée par le choc des autres glaçons. II vient done un moment où le centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors elles culbutent entièrement. Seulement, si ce bloc se fuͤt retourné deux minutes plus tard, il se précipitait sur le brick et Lefiondrait dans sa chute. 'ILE LIVERPO0OI Le brick voguait alors dans une mer presque entièrement libre. A Thorizon seulement, une lueur blanchàtre, sans mouvement cette fois, indiquait la pré- sence de plaines immobiles. Jean Cornbutte se dirigeait toujours sur le cap Brewster et sapprochait deja des régions où la température est excessivement froide, car les rayons du soleil'y arrivent que très-affaiblis par leur obliquité. Le 3 aolt, le brick se retrouva en présence de glaces immobiles et unies entre elles. Les passes'avaient souvent qu'une encablure de largeur, et la Jeune— Hardie ètait forcèe de faire mille détours qui la présentaient parfois debout au Vent. Penellan'occupait avec un soin paternel de Marie, et, malgré le froid, il Tobligeait à venir tous les jours passer deux ou trois heures sur le pont, car Pexercice devenait une des conditions indispensables de la santé. Le courage de Marie,'ailleurs, ne faiblissait pas. Elle réconfortait méme les matelots du brick par ses paroles, et tous éEprouvaient pour elle une véritable adoration. André Vasling se montrait plus empressé que jamais, et il recherchait toutes les occasions de'entretenir avec elle; mais la jeune fille, par une sorte de pressentiment,'accueillait ses services qu'avec une certaine froideur. On comprend aisément que Pavenir, bien plus que le présent, était Tobjet des con- versations'André Vasling, et qu'il ne cachait pas le peu de probabilités qu'offrait le sauvetage des naufragés. Dans sa pensée, leur perte était maintenant un fait accompli, et la jeune fille devait dès lors remettre entre les mains de quelque autre le soin de son existence. DN HIVERNACE DANS LES GLACES 14¹ Cependant, Marie'avait pas encore compris les projets'André Vasling, car, au grand ennui de ce dernier, ces conversations ne pouvaient se prolonger, Penellan trouvait toujours moyen'intervenir et de détruire'effet des propos 'André Vasling par les paroles'espoir qu'il faisait entendre. NMarie,'ailleurs, ne demeurait pas inoccupée.'après les conseils du timonier, elle prépara ses habits'hiver, et il fallut qu'elle changeat tout à fait son aceou- trement. La coupe de ses vẽtements de femme ne convenait pas sous ces latitudes froides. Elle se fit donc une espèce de Pantalon fourré, dont les pieds étaient garnis de peau de phoque, et ses jupons étroits ne lui vinrent plus qu'à mi-jambe, afin de pas etre en contact aveèc ces couches de neige, dont Thiver allait couvrir les plaines de glace. Une mante en fourrure, étroitement fermée à la taille et garnie'un capuchon, lui protégea le haut du corps. Dans'intervalle de leurs travaux, les hommes de'équipage se confectionnè- rent aussi des vetements capables de les abriter du froid. Ils firent en grande quantité de hautes bottes en peau de phoque, qui devaient leur permettre de traverser impunément les neiges pendant leurs voyages'exploration. Ils tra- vaillèrent ainsi tout le temps que dura cette navigation dans les passes. André Vasling, très-adroit tireur, abattit plusieurs fois des oĩseaux aquatiques, dont les bandes innombrables voltigeaient autour du navire. Une espèce'eider- duks et des ptarmigans fournirent à Tequipage unc chair excellente, qui le reposa des viandes salées. Enfin le brick, après mille détours, arriva en vue du cap Brewster. Une cha- loupe fut mise à la mer. Jean Cornbutte et Penellan gagnèrent la cote. qui était absolument déserte. Aussitét, le brick se dirigea sur Lile Liverpool, découverte, en 1821, par le capitaine Seoresby, et'equipage poussa des acclamations, en voyant les naturels accourir Sur la plage. Les communications'&tablirent aussitöt, gràce à quelques mots de leur langue que possédait Penellan et à quelques phrases usuelles qu'euxmèmes avaient apprises des baleiniers qui fréquentaient ces parages. Ces Groënlandais étaient petits et trapus; leur taille ne dépassait pas quatre Dieds dix pouces; ils avaient le teint rougeäàtre, la face ronde et le front bas; leurs cheveux, plats et noirs, retombaient sur leur dos; leurs dents étaient gatées, et ils paraissaient affectés de cette sorte de lèpre particulière aux tribus ichthyophages. En échange de morceaux de fer et de cuivre, dont ils sont extrèmement avides, ces Pauvres gens apportaient des fourrures'ours, des peaux de veaux marins, de chiens marins, de loups de mer et de tous ces animaux généralement compris DANS LE& GLACES zous le nom de phoques. Jeal butt à très-bas prix ces objets, qi allaie ne devenir POUr 1U dꝰ gràa 1 UII 6. Le capitaine fit al mprendre aux naturels qu'il était à la recherche'un ufragé, et il leur vaient pas quelques nou- traca immédiat 1 n rte de navire et indiqua qu'un batiment de cette es! avait 3 10is, emporté dans la dii tion du nord; il indiqua aussi que le dégel et la rupture des cham! glaces l avaient empéchés'aller à sa dècouver t, en effet, leurs pirogue: qu'ils manoœuvrent à la pagaye, ne pouvaient tenir la mer dans ces condi Ces nouvelles, quoique imparfaites, ramendèrent Pespérance dans le co matelots, et Jean Cornbutte'eut pas de peine à les entrainer plus avant dans 7 1 8 4 1211 1˙ 1 Avant de quitter'ile Liverpooh! pitaine fit emplette'un attelage de 81 chiens esquimaux, qui se furent bientot ace limatés à bord. Le navire leva Lat le 10 aoùt au matin, et, par une forte brise, iI'enfonèa dans les passes nord. Ultude V 8, 1 SOlell, qi I1 8e 10¹ bA8 Ulé ignait 18 PIUS I point des spirales qu'il décrivait au-dessus de IT'horizon. Cette absenc e totale de nuit'était pourtant pas très-sensible, car la brun ia pluie et la neige entouraient parfois le navire de véritables ténèbres. 14 Jean Cornbutte, décidé à aller aussi avant que possible, commenca à prendre ses mesures'hygiène.'entrepont fut parfaitement clos, et chaque m. ment on prit soin'en renouveler Pair par des courants. Les poèles furent ins- tallés, et les tuyaux disposés de façon à donner le plus de chaleur possible. 0 recommanda aux hommes de'éëquipage de ne porter qu'une chemise de lain- bar-dessus leur chemise de coton, et de fermer hermétiquement leur casaque de D4 8 Au* Peab Du reste, les feux ne furent Pas encCore allumèés, car il Iimportait de 1 1 rver les pr de 1 8 J le 65 f f 1 4 f Les boissons chaudes, telles que 1e Càte et le thé, furent distribue ment aux matelots matin et soir, et commèe tait utile de se nourrir de viande on fit la chasse aux canards et aux sarcelles, qui abondent lans ces parages. Jean Cornbutte installa aussi, au sommet du grand m Un nid d COT- neilles,» sorte de tonneau défoncè par un bout, dans léquel se tint constam- ment une vigle pour observer les Plalnes Deux jours après que le Dri k eut perdu de vue'ile Liverpool U se refroidit subitement sous Linfli u sec. Quelques indices de Ihiver furent aperęus. La qeune-Hardie'avait pas un moment à per ar bientòt la route devait lui ètre absolument fermée. Elle'avanca donc à travers les Dàsses que laissaient entre elles des plaines ayant jusqu'àtrente pieds'épaisseur. Le 3 septembre au matin, Ia Jeunèe-Hardiè parvint à la hauteur de la baie de Gaél-Hamkes. La terre se trouvait alors à trente milles sous le vent. Ce fut la première fois que le brick Sarrẽta devant un banc de glace qui ne lui offrait aucun Passage et qui mesurait au moins un mille de largeur. IIl fallut done en Dloyer les scies pour couper la glace. Penellan, Aupic, Gradlin et Turquiette furent pré- posés à la manœuvre de ces scies, qu'on avait installées en dehors du navire. Le tracé des cou] fut fait de telle sorte que le courant put mporter les glaçons détachés du banc. Tout'équipage réuni mit près de vingt heures à ce travail. Les hommes é6prouvaient une peine extreme à se maintenir sur la glace; souvent ils étaient forcés de se mettre dans'eau jusqu'à mi-corps, et leurs vetements de peau de phoque ne les préservaient que très-imparfaitement de Ihumidité. 'ailleurs, sous ces latitudes élevées, tout travail excessif est bientöt suivi 'une fatigue absolue, car la respiration manque promptement, et le plus robuste est forcé de'arréter souvent. Enfin la navigation redevint libre, et le brick fut remorquè au delà du banc qui'avait si longtemps retenu. LE TREMBLEMENT DE GLACES Pendant quelques jours encore, Ia Jeune-Hardie lutta contre'insurmontables obstacles.'quipage eut presque toujours la scie à la main, et souvent méme on fut forcéè'employer la poudre pour faire sauter les Enormes blocs de glaces qui coupaient le chemin. Le 12 septembre, la mer'offrit plus qu'une plaine solide, sans issue, sans Passe, qui entourait le navire de tous cõtés, de sorte qu'il ne pouvait ni avancer ni reculer. La température se maintenait, en moyenne, à seize degrés au- dessous de 26r0. Le moment de Lhivernage était done venu, et la saison'hiver wrivait avec ses souffrances et ses dangers. „ 7 Lu Jeunèe-Handiè se trouvait alors à peu près par le vingt et unième 14⁴ UNHIVERNACE DANS LES 6LACES La mer'offrait plus qu'une plaine solide.(Page 143.) longitude ouest et le soixante-seizième degré de latitude nord, à Pentrée de la baie de Gaél-Hamkes. lean Cornbutte fit ses premiers préparatifs'hivernage. II'occ“αoiaö'abord de trouver une crique dont la position mit son navire à Pabri des coups de vent et des grandes débäàcles. La terre, qui devait étre à une dizaine de milles dans Louest, pouvait seule lui offrir de sürs abris, qu'il résolut'aller recon- naitre. Le 12 septembre, il se mit en marche, accompagné'André Vasling, de Penellan et des deux matelots Gradlin et Turquiette. Chacun portait des pro- „visions pour deux jours, car il'était pas probable que leur excursion se prolon- UDN HIVERNAGE DANS LES GLACES 145 Ce mouvement dura près de deux min Page 148.) geàt au delà, et ils'étaient munis de peaux de buffle, sur lesquelles ils devaient se coucher. La neige, qui avait tombé en grande abondance et dont la surface'était pas gelée, les retarda considérablement. Ils enfongaient souvent jusqu'à mi-corps, et ne pouvaient,'ailleurs,'avancer qu'avec une extrème prudence,'ils ne vou— laient pas tomber dans les crevasses. Penellan, qui marchait en tète, sondait soigneusement chaque dépression du sol avec son bäàton ferré. Vers les cinq heures du soir, la brume commenca à'épaissir, et la petite troupe dut'arréter. Penellan'oαν ˙α de chercher un glaçon qui pùt les abriter du vent, et, après'ètre un peu restaurés, tout en regrettant de ne pas avoir 19 146 UN HIVERNAGE DANS LES 6LACES quelque chaude boisson, ils étendirent leur peau de buffle sur la neige,'en enveloppèrent, se serrèrent les uns près des autres, et le sommeil'emporta Dientöt sur la fatigue. Jean Cornbutte et ses compagnons Etaient ensevelis Le lendemain matin, sous une couche de neige de plus'un pied paisseur. Heureusement leurs peaux, parfaitement imperméables, les avaient préservés, et cette neige avait meme contribué à conserver leur propre chaleur, qu'elle empèchait de rayonner au dehors. Jean Cornbutte donna aussitòt le signal du départ, et, vers midi, ses compa-— gnons et lui aperęurent enfin la cote, qu'ils eurent'abord quelque peine à dis- tinguer. De hauts blocs de glaces, tailles perpendiculairement, se dressaient sur le rivage; leurs sommets variés, de toutes formes et de toutes tailles, repro- duisaient en grand les phénomènes de la cristallisation. Des myriades'oiĩseaux aquatiques'envolèrent à'approche des marins, et les phoques, qui étaient étendus paresseusement sur la glace, plongèrent avec précipitation. «Ma foil dit Penellan, nous ne manquerons ni de fourrures ni de gibier! —Ces animauxIà, répondit Jean Cornbutte, ont tout'air'avoir reeu déjà la visite des hommes, car, dans des parages entièrement inhabités, ils ne seraient pas si sauvages. — Il'y a que des Groënlandais qui fréquentent ces terres, répliqua André Vasling. Je ne vois cependant aucune trace de leur passage, ni le moindre campe- ment, ni la moindre hutte! répondit Penellan, en gravissant un pic élevé.— Ohé! capitaine,'écria--il, venez donc! Papercois une pointe de terre qui nous préservera joliment des vents du nord-est. —bPar ici, mes enfantslvD dit Jean Cornbutte. Ses compagnons le suivirent, et tous rejoignirent bientöôt Penellan. Le marin avait dit vrai. Une pointe de terre assez élevée'avançait comme un promon— toire, et, en se recourbant vers la côte, elle formait une petite baie'un mille de Profondeur au plus. Quelques glaces mouvantes, brisées par cette pointe taient au milieu, et la mer, abritée contre les vents les plus froids, ne se trouva pas encore entièrement prise. Ce lieu'hivernage était excellent. Restait à y conduire le navire. Or, Jean Cornbutte remarqua que la plaine de glace avoisinante était'une grande épais- seur, et il paraissait fort difficile, dès lors, de creuser un canal pour conduire le brick à sa destination. II fallait done chercher quelque autre crique, mais ce fut en vain que Jean Cornbutte'avança vers le nord. La côte restait droite UNHIVERNACGE DANS LES GLACES 147 abrupte sur une grande longueur, et, au delà de la pointe, elle se trouvait direc- tement exposée aux coups de vent de'est. Cette circonstance déconcerta le capi- taine,'autant plus qu'André Vasling fit valoir combien la situation était mau- vaise en sappuyant sur des raisons péremptoires. Penellan eut beaucoup de peine à se prouver à lui-meme que, dans cette conjecture, tout fut pour le mieèux. Le brick navait done plus que la chance de trouver un lieu'hivern ige sur la partie méridionale de la cote.'était revenir sur ses pas, mais il n Vavait pas à hésiter. La petite troupe reprit donc le chemin du navire, et marcha rapide- ment, car les vivres commençaient à manquer. Jean Cornbutte chercha, tout le long de la route, quelque passe qui fut praticable, ou au moins quelque fissure qui permit de creuser un canal à travers la plaine de glace, mais en vain. Vers le soir, les marins arrivèrent près du glacon où ils avaient campé pen- naitre Lempreinte de leurs corps sur la glace. Tout était done disposé pour leur coucher, et ils'ètendirent sur leur peau de buffle. Penellan, très-contrarié de'insuccès de son exploration, dormait assez mal, quand, dans un moment'insomnie, son attention fut attirée par un roulement sourd. II prèta attentivement Poreille à ce bruit, et ce roulement lui parut telle- ment étrange, qu'il poussa du coude Jean Cornbutte. Cu'est-ce que'est? demanda celui-ci, qui, suivant Thabitude du marin, eut Lintelligence aussi rapidement éveillée que le corps. — Ecoutez, capitaine!]» répondit Penellan. Le bruit augmentait avec une violence sensible. 8 Ce ne peut ètre le tonnerre sous une latitude si Elevée! dit Jean Cornbutte en se levant. Ie crois que nous avons plutot affaire à une bande'ours blancs! répondit Penellan. — Diable! nous'en avons pas encore apereu, cependant. 1 —Un peu plus tot, un peu plus tard, répondit Penellan, nous devons nous attendre à leur visite. Commençons done par les bien recevoir.„ Penellan, armé'un fusil, gravit lestement le bloc qui les abritait.'obscurité 7— Etant fort épaisse et le temps couvert, il ne put rien découvrir; mais un incident nouveau lui prouva bientot que la cause de ce bruit ne venait pas des environs. Jean Cornbutte le rejoignit, et ils remarquèrent avec effroi que ce roulement, dont Fintensité réveilla leurs compagnons, se produisait sous leurs pieds. Un péril'une nouvelle sorte venait les menacer. A ce bruit, qui ressembla 148 UN HIVERNXCGE DANS LES 6LACES bientöt aux éclats du tonnerre, se joignit un mouvement'ondulation trèsꝓro- noncè du champ de glaces. Plusieurs matelots perdirent Péquilibre et tombèrent. Attention! cria Penellan. — Oui! lui répondit-on. — Turquiette! Gradlin! Où étes-vous? Ve voicil répondit Turquiette, secouant la neige dont il était couvert. —bpar ici, Vasling, cria Jean Cornbutte au second. Et Gradlin? — breésent, capitaine.. Mais nous sommes perdus! 8·&cria Gradlin avec effroi. — Eh non! fit Penellan. Nous sommes peut-étre sauvés l0 & peine achevait- il ces mots, qu'un craquement effroyable se fit entendre. La plaine de glace se brisa tout entière, et les matelots durent se cramponner au bloc qui oscillait auprès'eux. En dépit des paroles du timonier, ils se trou- vaient dans une position excessivement Périlleuse, car un tremblement Venait de se produire. Les glacons venaient à de lever Pancre», suivant'expression des marins. Ce mouvement dura près de deux minutes, et il était à craindre qu'une crevasse ne'ouvrit sous les pieds meme des malheureux matelots Aussi attendirent-ils le jour au milieu de transes continuelles, car ils ne pouvaient, sous peine de périr, se hasarder à faire un pas, et ils demeurèrent étendus tout de leur long pour éviter'etre engloutis. Aux premières lueurs du jour, un tableau tout différent'offrit à leurs yeux. La vaste plaine, unie la veille, se trouvait disjointe en mille endroits, et les flots, soulevés par quelque commotion sous-marine, avaient brisé la couche épaisse qui les recouvrait. La pensée de son brick se présenta à'esprit de Jean Cornbutte. Mon pauvre navire 1'écria--il. II doit étre perdu lo Le plus sombre désespoir commenca à se peindre sur la figure de ses compa- gnons. La perte du navire entrainait inévitablement leur mort prochaine. «Courage! mes amis, reprit Penellan. Songez donc que le tremblement de cette nuit nous à ouvert un chemin à travers les glaces, qui permettra de con- duire notre brick à la baie'hivernage! Eh! tenez, je ne me trompe pas! La Jeuune-Hardie, la voilà, plus rapprochée de nous'un mille lo Tous se précipitèrent en avant, et si imprudemment, que Turquiette glissa dans une fissure et efit infailliblement péri, si Jean Cornbutte ne Leüt rattrapé par son capuchon. Il en fut quitte pour un bain un peu froid. Effectivoment, le brick flottait à deux milles au vent. Après des peines infinies, la petite troupe'atteignit. Le brick était en bon état; mais son gouvernail, que'on avait négligè'enlever, avait été brisé par les glaces. DNHIVERNAGE DANS LES 6LACES LES INSTALLATIONS DE'HIVENAGE Penellan avait encore une fois raison: tout était pour le mieux, et ce tremble- ment de glaces avait ouvert au navire une route praticable jusqu'à la baie. Les marins'eurent plus qu'à disposer habilement des courants pour diriger les glacons de manière à se frayer une route. Le 19 septembre, 1e brick fut enfin établi, à deux encablures de terre, dans sd baie'hivernage, et solidement ancré sur un bon fond. Dès le jour suivant, la glace'était déjà ſormée autour de sa coque; bientöt elle devint assez forte 8 pour supporter le poids'un homme, et la communication put'établir direc- tement avec la terre. Suivant Ihabitude des navigateurs aretiques, le gréement resta tel qu'il était; les voiles furent soigneusement repliées sur les vergues et garnies de leur étui, et le nid de corneilles demeura en place, autant pour permettre'observer au loin que pour attirer'attention sur le navire. Déjà le soleil'élevait à peine au-dessus de Thorizon. Depuis le solstice de juin, les spirales qu'il avait décrites'taient de plus en plus abaissées, et bientôt il devait disparaitre tout à fait. 'équipage se häta de faire ses préparatifs. Penellan en fut le grand ordon- nateur. La glace se fut bientot épaissie autour du navire, et il était à craindre que sa pression ne fut dangereuse; mais Penellan attendit que, par suite du va- et-vient des glacons flottants et de leur adhérence, elle eiit atteint une vingtaine de pieds'épaisseur; il la fit alors tailler en biseau autour de la coque, si bien qu'elle se rejoignit sous le navire, dont elle prit la forme; enclavé dans un lit, le brick'eut plus à craindre dès lors la pression des glaces, qui ne pouvaient faire aucun mouvement. Les marins élevèrent ensuite le long des préceintes, et jusqu'à la hauteur des bastingages, une muraille de neige de cinq à six pieds'épaisseur, qui ne tarda pas à se durcir comme un roc. Cette enveloppe ne permettait pas à la chaleur intérieure de rayonner au dehors. Une tente en toile, recouverte de peaux et hermétiquement fermée, fut tendue sur toute la longueur du pont et forma une espèce de promenoir pour'équipage. 150 DN HIVERNAGE PANS LES 6LACES On construisit&galement à terre un magasin de neige, dans lequel on entassa les objets qui embarrassaient le navire. Les cloisons des cabines furent démon- tées, de manière à ne plus former qu'une vaste chambre à'avant comme à 'arrière. Cette pièce unique était,'ailleurs, plus facile à rèchauffer, car la glace et humidité trouvaient moins de coins pour'y blottir. IIl fut également plus aisé de Laérer convenablement, au moyen de manches en toile qui''ouvraient au dèehors. Chacun déploya une extréème activité dans ces divers préparatifs, et, vers le 25 septembre, ils furent entièrement terminés. André Vasling ne'était pas montré le moins habile à ces divers aménagements. Il déploya surtout un em- pressement trop grand à'ocαανc²er de la jeune fille, et si celle-ci, toute à la pensée de son pauvre Louis, ne'en apereut pas, Jean Cornbutte comprit bientôt ce qui en était. Ien causa avec Penellan; il se rappela plusieurs circonstances qui'éclairèrent tout à fait sur les intentions de son second: André Vasling aimait Marie et comptait la demander à son oncle, dès qu'il ne serait plus permis de douter de la mort des naufragés; on'en retournerait alors à Dunkerque, et André Vasling'accommoderait très-bien'épouser une tille jolie et riche, qui serait alors'unique héritière de Jean Cornbutte. Seulement, dans son impatience, André Vasling manqua souvent'habileté; il avait plusieurs fois déclaré inutiles les recherches entreprises pour retrouver les naufragés, et souvent un indice nouveau venait lui donner un démenti, que Penellan prenait du plaisir à faire ressortir. Aussi le second détestait-il cordia— lement le timonier, qui le lui rendait avec du retour. Ce dernier ne craignait qu'une chose,'tait quAndré Vasling ne parvint à jeter quelque germe de dis- sension dans'équipage, et il engagea Jean Cornbutte à ne Iui répondre qu'éva- sivement à la première occasion. Lorsque les préparatifs'hivernage furent terminés, le capitaine prit diverses mesures propres à conserver la santé de son équipage. Tous les matins, les hommes eurent ordre'aérer les logements et'essuyer soigneusement les pa- rois intérieur pour les débarrasser de'humidité de la nuit. Ils recurent, matin et soir, du thé ou du café brülant, ce qui est un des meilleurs cordiaux à employer contre le froid; puis ils furent divisés en quarts de chasseurs, qui devaient, autant que possible, procurer chaque jour une nourriture fraiche à 'ordinaire du bord Chacun dut prendre aussi, tous les jours, un exercice salutaire, et ne pas Sexposer sans mouvement à la température, car, par des froids de trente degrés au-dessous de zéro, il pouvait arriver que quelque partie du corps se gelàt subi- DN HIVERNACE DANS LES 6LACES 151 tement. Il fallait, dans ce cas, avoir recours aux frictions de neige, qui qui seules Douvaient sauver la partie malade. Penellan recommanda fortement aussi Tusage des ablutions froides. chaque 1 matin. Il fallait un certain courage pour se plonger les mains et la figure dans la neige, que'on faisait dégeler à lintérieur. Mais Penellan donna bravementl'exem- * ple, et Marie ne fut pas la dernière à'imiter. Jean Cornbutte'oublia pas non Plus les lectures et les prières, car il'agis- sait de ne pas laisser dans le cœur place au désespoir ou à'ennui. Rien'est Plus dangereux dans ces latitudes désolées. Le ciel, toujours sombre, remplissait'àme de tristesse. Une neige épaisse, fouettée par des vents violents, ajoutait à Thorreur accoutumée. Le soleil allait disparaitre bientòt. Si les nuages'eussent pas été amoncelés sur la téte des navi- gateurs, ils auraient pu jouir de la lumière de la Iune, qui allait devenir vérita- blement leur soleil pendant cette longue nuit des Pöles; mais, avec ces vents 'ouest, la neige ne cessa pas de tomber. Chaque matin, il fallait déblayer les abords du navire et tailler de nouveau dans la glace un escalier qui permit de descendre sur la plaine. On Yreussissait facilement avec les couteaux à neige; une fois les marches découpées, on jetait un Deu'eau à leur surface, et elles se durcissaient immédiatement. Penellan fit aussi creuser un trou dans la glace, non loin du navire. Tous les jours on brisait la nouvelle croũite qui se formait à Sa partie supérieure, et leau que'on y puisait à une certaine profondeur était moins froide qu'à la Surface. Ious ces préparatifs durèrent environ trois semaines. Il fut alors question de Dousser les recherches plus avant. Le navire était emprisonnè pour six ou sept mois, et le prochain dégel pouvait seul lui ouvrir une nouvelle route à travers les glaces. Il fallait donc Profiter de cette immobilité forcée bour diriger des explo- rations dans le nord. VIII PLAN'EXPLORATIONSC Le 9 octobre, Jean Cornbutte tint conseil pour dresser le plan de ses opéra- tions, et, aſin que la solidarité augmentät le z2le et le courage de chacun, il y admit tout TEquipage. La carte en main, il exposa nettement la situation Pré- sente. UN HIVERNAGE DANS LES 6LACES La carte en main, il exposa nettement Ia situation.(Page 151,) La cote orientale du Groënland'avance perpendiculairement vers le nord. Les decouvertes des navigateurs ont donnò la limite exacte de ces parages. Dans cet espace de cinq cents lieues, qui sépare 1e Groënland du Spitzberg, aucune terre 'avait encore été reconnue. Une seule ile, Lile Shannon, se trouvait à une cen- taine de milles dans le nord de la baie de Gaél-Hamkes, où la Jeune Haurdie allait hiverner. Si donc le navire norwégien, suivant toutes les probabilités, avait éłté entrainé dans cette direction, en supposant qu'il'eüt pu atteindre Lile Shannon, 'était lu que Louis Cornbutte et les naufragés avaient dù chercher asile pour Thiver. UN HIVERNAGE DANS LES 6LACES 133 La caravane se mit en marche.(Page 155.) Cet avis prévalut, malgrè'opposition'André Vasling, et il fut décidé que 'on dirigerait les explorations du cõté de'ile Shrannon. Les dispositions furent immédiatement commencées. On'était procuré, sur la cõte de Norwége, un traineau fait à la manière des Esquimaux, construit en Planches recourbées à'avant et à'arrière, et qui füut propre à glisser sur la neige et sur la glace. IIl avait douze pieds de long sur quatre de large, et pouvait, en conséquence, porter des provisions pour plusieurs semaines au besoin. Fidèle Misonne'eut bientôt mis en état, et il y travailla dans le magasin de neige, on ses outils avaient été transportés. Pour la première fois, on établit un poele à charbon dans ce magasin, car tout travail yeut été impossible sans cela. Le 20 15⁴ UN HIVERNACE DANS LES 6LACES tuyau du poële sortait par un des murs latéraux, au moyen'un trou percè dans la neige; mais il résultait un grave inconvénient de cette disposition, car la chaleur du tuyau ſaisait fondre peu à peu la neige à'endroit où il était en contact avec elle, et'ouverture it sensiblement. Jean Cornbutte imagina'entourer cette portion du tuyau'un- métallique, dont la pro- Priété est'empècher la chaleur de passer. Ce qui réussit complétement. pendant que Misonne travaillait au traineau, Penellan, aidé de Marie, préparait les vétements de rechange pour la route. Les bottes de peau de phoquè Etaient heureusement en grand nomibre. Jean Cornbutte et André Vasling'occupèrent des provisions; ils choĩsirent un petit baril'esprit-de-vin, destiné à chauffer un réchaud portatif; des réserves de thé et de zafé furent prises en quantité suffli- sante; une petite caisse de biscuits, deux cents livres de pemmican et quelques gourdes'eau-de-vie complétèrent la partie alimentaire. La chasse devait fournir chaque jour des provisions fraiches. Une certaine quantité de poudre fut diviséc dans plusieurs sacs. La boussole, le sextant et la longue-vue furent mis à Labri de tout choc. Le 11 00 il reparut pas au-dessus de Ihorizon. On fut obligéè 'avoir une lampe inuellement allumée dans le logement de'é6quipage. II ny avait pas de temps à perdre, il tallait commencer les explorations, et voici pourquoi: Au mois de janvier, le froid deviendrait tel qu'il ne serait plus possible de mettre le pied dehors, sans péril pour la vie. Pendant deux mois au moins, équipage serait condamné au casernement le plus complet; puis le dégel com- mencerait ensuite et se prolongerait jusqu'à'epOque où le navire devrait quitter les glaces. Ce dégel empecherait forc'ment toute exploration.'un autre cote, si Louis Cornbutte et ses compagnons existaient encore, il'était pas probable qu'ils pussent résister aux rĩgueurs'un hiver arctique. IIl fallait donc les sauver auparavant, ou tout espoir serait perdu. Andrè Vasling savait tout cela mieux que personne Aussi résolut-il'apporter de nombreux obstacles à cette expédition. Les préparatifs du voyage furent achevés vers le 20 Octobre. II'agit alors de choisir les hommes qui en feraient partie. La jeune fille ne devait pas quitter la de Jean Cornbutte ou de Penellan. Or, ni'un ni'autre ne pouvaient man- = quer à la ca avane. La question fut donce de savoir si Marie pourrait supporter fati 5 a question fut donc de savoir si Marie pourrait supporter les fatigues'un pareil voyage. Jusqu'ici elle avait passé par de rudes épreuves, sans trop en souf- frir, car'tait une fille de marin, habituée dès son enfance aux fatigues de la DN HIVERNAGE DANS LES 6LACES 155 mer, et vraiment Penellan ne'effray Pas de la voir, au milieu de ces climats aflreux, luttant contre les dangers des mers polaires. On décida done, après de longues discussions, que Ia jeune fille acco! Pagne- rait Lexpédition, et qu'il Iui serait, au besoin, réservé une place dans le traineau, sur lequel on construisit une petite hutte en bois, hermétiquement fermée. Quant à Marie, elle fut au comble de ses vœux, car il lui répugnait'etre éloignée de ses deux protecteurs. 'expédition fut donc ainsi formée: Marie, Jean Cornbutte, Penellan, André Vasling, Aupic et Fidèle Misonne. Alain Turquiette demeura sbécialement chargé de la garde du brick, sur lequel restaient Gervique et Gradlin. De nouvelles provi- sions de toutes sortes furent emportées, car Jean Cornbutte, afin de pousser Lexploration aussi loin que possible, avait résolu de faire des dépòts le long de sa route, tous les sept ou huit jours de marche. Dès queè 1e traineau fut prét, on le chargea immédiatement, et il fut recouvert'une tente de peaux de buffle. Le tout formait un poids'environ sept cents livres, qu'un attelage de cinꝗ chiens Pouvait aisément trainer sur la glace. Le 22 octobre, suivant les prévisions du capitaine, un changement soudain se manifesta dans la température. Le ciel'éclaircit, les étoiles jetèrent un Eclat extrèmement vif, et la lune brilla au-dessus de Ihorizon pour ne plus le quitter bendant une quinzaine de jours. Le thermomètre était descendu à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro. Le départ fut fixé au lendemain. LA MAISON DE NEIGE Le 23 octobre, à onze heures du matin, par une belle lune, la caravane se mit en marche. Les précautions étaient prises, cette fois, de façon que le voyage püt se prolonger longtemps,'il le fallait. Jean Cornbutte suivit la cote, en remontant vers le nord. Les pas des marcheurs ne laissaient aucune trace sur 1 cette glace résistante. Aussi Jean Cornbutte fut-il obligè de se guider au moyen de points de repère qu'il choisit au loin; tantot il marchait sur une colline toute hérissée de pics, tantot sur un éEnorme glaçon que la Ppression avait soulevé 4 N 147 au-dessus de la plaine. 156 UIN HIVERNAGE DANS LES 6LACES A la première halte, après une quinzaine de milles, Penellan fit les prépa- ratifs'un campement. La tente fut adossée à un bloc de glaces. NMarie'avait pas trop souffert de ce froid rigoureux, car, par bonheur, la brise'étant calmée, il Etait beaucoup plus supportable; mais, plusieurs fois, la jeune fille avait du descendre de son traineau pour empécher que'engourdissement'ar- retàt chez elle la circulation du sang.'ailleurs, sa petite hutte, tapisséèe de peaux par les soins de Penellan, offrait tout le confortable possible. Quand la nuit, ou plutot quand le moment du repos arriva, cette petite hutte fut transportée sous la tente, où elle servit de chambre à coucher à la jeune fille. Le repas du soir se composa de viande fraiche, de pemmican et de thé chaud. Jean Cornbutte, pour prévenir les funestes effets du scorbut, fit distribuer à tout son monde quelques gouttes de jus de citron. Puis, tous'endormirent à la garde de Dieu. Après huit heures de sommeil, chacun reprit son poste de marche. Un déjeu- ner substantiel fut fourni aux hommes et aux chiens, puis on partit. La glace, excessivement unie, permettait à ces animaux'enlever le traineau avec une grande facilité. Les hommes, quelquefois, avaient de la peine à le suivre. Mais un mal dont plusieurs marins eurent bientot à souffrir, ce fut éblouis- sement. Des ophthalmies se déclarèrent chez Aupic et Misonne. La lumière de la lune, frappant sur ces immenses plaines blanches, bruülait la vue et causait aux yeux une cuisson insupportable. Il se produisait aussi un effet de réfraction excessivement curieux. En mar- chant, au moment où'on croyait mettre le pied sur un monticule, on tombait plus bas, ce qui OCcasionnait souvent des chutes, heureusement sans gravité, et que Penellan tournait en plaisanteries. Néanmoins, il recommanda de ne jamais faire un pas sans sonder le sol avec le bàton ferré dont chacun Eétait muni. Vers le ler novembre, dix jours après le départ, la caravane se trouvait à une cinquantaine de lieues dans le nord. La fatiguè devenait extrème pour tout le monde. Jean Cornbutte éprouvait des éblouissements terribles, et sa vue Saltérait sensiblement. Aupic et Fidèle Misonne ne marchaient plus qu'en tätonnant, car leurs yeux, bordés de rouge, semblaient brülés par la réflexion blanche., Marie avait été préservée de ces accidents par suite de son séjour dans la hutte, qu'elle habitait le plus possible. Penellan, soutenu par un indomp- table courage, résistait à toutes ces fatigues. Celui qui, au surplus, se portait le mieux et sur lequel ces douleurs, ce froid, cet éblouissement ne semblaient avoir aucune prise,'était André Vasling. Son corps de fer était fait à toutes ces fatigues; il voyait alors avec plaisir le découragement gagner les plus DN HIVERNAGE DANS LES GLACES 157 robustes, et il prèvoyait déja le moment prochain où il faudrait revenir en arrière. 1 Or, le ſer novembre, par suite des fatigues, il devint indispensable de'arré- ter pendant un jour ou deux. Deès que le lieu du campement fut choisi, on procéda à son installation. On résolut de construire une maison de neige, que'on appuierait contre une des roches du promontoire. Fidèle Misonne en traça immédiatement les fonde- ments, qui mesuraient quinze pieds de long sur cinq de large. Penellan, Aupic, Misonne, à'aide de leurs couteaux, découpèrent de vastes blocs de glace qu'ils apportèrent au lieu désigné, et ils les dressèrent, comme des maçons eussent fait de murailles en pierre. Bientöt la paroi du fond fut Elevée à cinq pieds de hauteur avec une épaisseur à peu près égale, ear les matériaux ne manquaient Pas, et il importait que'ouvrage füt assez solide pour durer quelques jours. Les quatre murailles furent terminées en huit heures à peu près; une porte avait été ménagée du côté du sud, et la toile de la tente, qui fut posée sur ces quatre murailles, retomba du coté de la porte, qu'elle masqua. Il ne'agissait plus que de recouvrir le tout de larges blocs, destinés à former le toit de cette construction éEphé'mère. Après trois heures'un travail pénible, la maison fut achevée, et chacun'y retira, en proie à la ſatigue et au découragement. Jean Cornbutte souffrait au point de ne pouvoir faire un seul pas, et André Vasling exploita si bien sa douleur qu'il lui arracha la promesse de ne pas porter ses recherches plus avant dans ces affreuses solitudes. Penellan ne savait plus à quel saint se vouer. Il trouvait indigne et làche'a- bandonner ses compagnons sur des présomptions sans portée. Aussi cherchait-il à les détruire, mais ce fut en vain. Cependant, quoique le retour eüt été décidé, le repos était devenu si néces- saire que, pendant trois jours, on ne fit aucun préparatif de départ. Le 4 novembre, Jean Cornbutte commença à faire enterrer sur un point de la cote les provisions qui ne lui étaient pas nécessaires. Une marque indiqua le dépòt, pour le cas improbable où de nouvelles explorations'entraineraient ˖ de ce cõté. Tous les quatre jours de marche, il avait laissé de semblables dépots le long'de sa route,— ce qui lui assurait des vivres pour le retour, sans qu'il eüt la peine de les transporter sur son traineau. Le départ fut fixé à dix heures du matin, le 5 novembre. La tristesse la Plus profonde'était emparèe de la petite troupe. Marie avait peine à retenir ses larmes, en voyant son oncle tout découragé. Tant de souffrances inutiles! tant de travaux perdus! Penellan, lui, devenait'une humeur massacrante; il don- 158 UN HIVERNAGE DANS LES GLACES 9 nait tout le monde au diable et ne cessait, à chaque occasion, de se fächer contre la faiblesse et la lacheté de ses compagnons, plus timides et plus fatigués. disait-il, que Marie, laquelle aurait łté au bout du monde sans se plaindre. André Vasling ne pouvait pas dissimuler le plaisir que lui causait cette déter- mination. Il se montra plus empressé que jamais près de la jeune fille, à hes seraient entreprises laquelle il fit meme espérer que de nouvelles recher après Ihiver, sachant bien qu'elles seraient alors trop tardives! ENTERRES VIVANTS La veille du départ, au moment du souper, Penellan était occupé à briser des caisses vides pour en fourrer les débris dans le poele, quand il fut suffoqué lout à coup par une fumée épaisse. Au méme moment, la maison de neige fut comme ébranlée par un tremblement de terre. Chacun poussa un cri de terreur, et Penellan se Précipita au dehors. Il faisait une obscurité complète. Une tempéte effroyable, car ce'ëtait pas un dégel, éclatait dans ces parages. Des tourbillons de neige'abattaient avec une violence extrème, et le froid était tellement excessif que le timonier sentit ses mains se geler rapidement. II fut obligé de rentrer, après'etre vivement frotté avec de la neige. (Voiei la tempeéte, dit-il. Fasse le Ciel que notre maison résiste, car si lou— ragan la détruisait, nous serions perdus 1„ En mẽme temps que les rafales se déchainaient dans Pair, un bruit effroyable 8e produisait sous le sol glacé; les glaçons, brisés à la pointe du promontoire, se heurtaient avec fracas et se précipitaient les uns sur les autres; le vent soufflait avec une telle force, qu'il semblait parfois que la maison entière se déplagait; des lueurs phosphorescentes, inexplicables sous ces latitudes, cou- raient à travers le tourbillon des neiges. «Marie, Marie!'écria Penellan, en saisissant les mains de la jeune fille. Nous voilà mal pris! dit Fidèle Misonne. Et je ne sais si nous en réchapperons! répliqua Aupic. — Quittons cette maison de neige! dit André Vasling. —'est impossible! répondit Penellan. Le froid est éEpouvantable au dehors, tandis que nous pourrons peut-ètre le braver en demeurant ici! IN HIVERNAGE DANS LES GLACEsS 159 — Donnez moi le thermomètre,„dit André Vasling. Aupic lui passa linstrument, qui marquait dix degrés au-dessous de zéro, à Lintérieur, bien que le feu füt allumé. André Vasling souleva la toile qui retombait devant'ouverture et le glissa au dehors avec précipitation, car il eit été meurtri par des éclats de glace que le vent soulevait et qui se projetaient en une véritable greèle. Eh bien, monsieur Vasling, dit Penellan, voulez-vous encore sortir.. Vous voyez bien que'est ici que nous sommes le plus en süreté! — Qui, ajouta Jean Cornbutte, et nous devons employer tous nos efforts à consolider intéèrieurement cette maison. — Mais il est un danger, plus terrible encore, qui nous menace! dit André Vasling. — Lequel? demanda Jean Cornbutte. —'est que le vent brise la glace sur laquelle nous reposons, comme il à brisé les glaçcons du promontoire, et que nous soyons entrainés ou suh— mergés! — Cela me parait difficile, rẽpondit Penellan, car il gèle de manière à glacer toutes les surfaces liquides!... Voyons quelle est la température.„ II souleva la toile de manière à ne passer que le bras, et eut quelque peine 3 retrouver le thermomètre, au milieu de la neige; mais enfin il parvint à le saisir, et, Papprochant de la lampe, il dit: «Trente-deux degrés au-dessous de z6ro!'est le plus grand froid que nous ayons éprouvè jusqu'ici! — Encore dix degrés, ajouta André Vasling, et le mercure gèlera l Un morne silence suivit cette réflexion. Vers huit heures du matin, Penellan essayà une seconde fois de sortir, poui juger de la situation. II fallait,'ailleurs, donner une issue à la fumèe, que le vent avait plusieurs fois repoussée dans'intérieur de la hutte. Le marin ferma très- hermétiquement ses vètements, assura son capuchon sur sa téte au moyen'un mouchoir, et souleva la toile. 'ouverture était entièrement obstruée par une neige résistante. Penellan Prit son bäton ferré et parvint à Penfoncer dans cette masse compacte; mais la terreur glaça son sang, quand il sentit que'extrémité de son bäton'était Pas libre et'arrétait sur un corps dur! Cornbutte! dit-il au capitaine, qui'était approché de lui, nous sommes enterrés sous cette neige! — Que dis-tu?'écria Jean Cornbutte. 32“ au-dessous de z26ro(Page 159.) — je dis que la neige'est amoncelée et glacée autour de nous et sur nous, que nous sommes ensevelis vivants! — Essayons de repousser cette masse de neige,» répondit le capitaine. Les deux amis'arcboutèrent contre'obstacle qui obstruait la porte, mais ils ne purent le déplacer. La neige formait un glaçon qui avait plus de einq pieds'épaisseur et ne faisait qu'un avec la maison. Jean Cornbutte ne put retenir un eri, qui réveilla Misonne et André Vasling. Un juron éclata entre les dents de ce dernier, dont les traits se contractèrent. En ce moment, une fumée plus épaisse que jamais reflua à'intérieur, car elle ne pouvait trouver aucune issue. 161 UDN HIVERNACGE DANS LES 6LACES „Malédiction!'écria Misonne. Le tuyau du poéle est bouché par 1a glace! v Penellan reprit son bàton et démonta le poele, après avoir jeté de la neige Sur les tisons pour les éteindre, ce qui Produisit une fumée telle que bon pou- vait à peine apercevoir la lueur de la lampe; puis il essaya, avec son baäton, de débarrasser'orifice, mais il ne rencontra Partout qu'un roc de glace! Ine fallait plus attendre qu'une fin aflreuse, précẽdée'une agonie terrible! La fumée,'introduisant dans la gorge dés malheureux, y causait une douleur insoutenable, et Lair meme ne devait Pàs tarder à leur manquer! Marie se leva alors, et sa vrésence, qui désespérait Jean Cornbutte, rendit 21 162 LN HIVERNAGE DANS LES 6LACES quelque courage à Penellan. Le timonier se dit que cette pauvre enfant ne pou- Vait étre destinée à une mort aussi horrible! Eh bien! dit la jeune„ vous avez donc fait trop de feu? La chambre est pleine de fumée! ndit le timonier en balbutiant. — On le voit bien, reprit Marie, car il ne fait pas froid, et il ya longtemps méme que nous'avons éprouvé autant de chaleur 10 Personne'osa lui apprendre la vérité. «Voyons, Marie, dit Penellan, en brusquant les choses, aide-nous à préparer le déjeuner. II fait trop froid pour sortir. Voici le réchaud, voici'esprit-de-vin, voici le café.— Allons, vous autres, un peu de pemmican'abord, puisque ce maudit temps nous empèéche de chasser!» Ces paroles ranimèrent ses compagnons. «Mangeons'abord, ajouta Penellan, et nous verrons ensuite à sortir'ici! v Penellan joignit lL'exemple au conseil et déèvora saà portion, Ses compagnons Timitèrent et burent ensuite une tasse de café brulant, ce qui lèur remit un peu de courage au cœur; puis, Jean Cornbutte décida, avec une grande énergie, que'on allait tenter immédiatement les moyens de sauvetage Ce fut alors qu'André Vasling fit cette rëflexion: «Si la tempèéte dure encore, ce qui est probable, il faut que nous soyons en- sevelis à dix pieds sous la glace, car on'entend plus aucun bruit au dehors!u Denellan regarda Marie, qui comprit la vérité, mais ne trembla pas. Penellan fit'abord rougir à la flamme de'esprit-de-vin le bout de son bàton ferré, qu'il introduisit successivement dans les quatre murailles de glace, mais il ne trouva'issue dans aucune. Jean Cornbutte résolut alors de creuser une cu- verture dans la porte méème. La glace était tellement dure que les coutelas 'entamaient difficilement. Les morceaux que Pon parvenait à extraire encom- brèrent bientét la hutte. Au bout de deux heures de ce travail pénible, la galerie creusée'avait pas trois pieds de profondeur. II fallut donc imaginer un moyen plus rapide et qui füt moins susceptible 'ébranler la maison, car plus on avancait, plus la glace, devenant dure, néces- 8 sitait de violents efforts pour éètre entamée. Penellan eut'idéèe de se servir du réchaud à esprit- de-vin pour fondre la glace dans la direction voulue.'était un moyen hasardeux, car si Lemprisonnement venait à se prolonger, cet esprit- de-vin, dont les marins'avaient qu'une petite quantité, leur ferait défaut au moment de préparer le repas. NEanmoins, ce projet obtint Passentiment de tous, et il fut mis à exécution. On creusa préalablement un trou de trois pieds de DN HIVERNAGE DANS LES 6LACES 163 Profondeur sur un pied de diamètre pour recueillir TPeau qui proviendrait de la fonte de la glace, et'on'eut pas à se repentir de cette précaution, car'eab suinta bientòt sous'action du feu, que Penellan promenait à travers la masse de neige. 'ouverture se creusa peu à peu, mais on ne pouvait continuer longtemps un tel genre de travail, car'eau, se répandant sur les vétements, les peręait de part en part. Penellan fut obligè de cesser au bout'un quart'heure et de retirer le réchaud pour se sécher lui-mèéme. Misonne ne tarda pas à prendre sa place, et il'y mit pas moins de courage. Au bout de deux heures de travail, bien que la galerie eùt déjà cinqꝗ pieds de profondeur, le bàton ferré ne put encore trouver'issue au dehors. «Il'est pas possible, dit Jean Cornbutte, que la neige soit tombéèe avec une telle abondance! Il faut qu'elle ait éEtéè amonceléee par le vent sur ce point. Peut-ètre aurions-nous dù songer à nous échapper par un autre endroit? —Je ne sais, répondit Penellan; mais, ne füt-ce que pour ne pas découragei nos compagnons, nous devons continuer à percer le mur dans le mème sens. II est impossible que nous ne trouvions pas une issue! —'esprit-de-vin ne manquera--il pas? demanda le capitaine. — Pespère que non, répondit Penellan, mais à la condition, cependant, que nous nous privions de café ou de boissons chaudes!'ailleurs, ce'est pas Ià ce qui'inquiète le plus. — Qu'est-ce donc, Penellan? demanda Jean Cornbutte. —Ciest que notre lampe va'éteindre, faute'huile, et que nous arrivons à la ſin de nos vivres!— Enfin! à la gràce de Dieu! v Puis, Penellan alla remplacer André Vasling, qui travaillait avec énergie à la délivrance commune. „Monsieur Vasling, lui dit-il, je vais prendre votre place, mais veillez bien, je vous en prie, à toute menace'éboulement, pour que nous ayons le temps de la parer Iy Le moment du repos était arrivé, et, lorsque Penellan eut encore ereusé la galerie'un pied, il revint se coucher près de ses compagnons. Le lendemain, quand les marins se réveillèrent, une obscurité compléète les enveloppait. La lampe'était éteinte. Jean Cornbutte réveilla Penellan pour lui demander le briquet, que celui-ci lui passa. Penellan se leva pour allumer le réchaud; mais, en se levant, sa téte heurta contre le Pplafond de glace. Il fut Epouvanté, car, Ia veille, ii pouvait encore se tenir debout. Le réchaud allumé, à la lueur indécise de'esprit-de-vin, il'aperçut que le plafond avait bais 'un pied. Penellan se remit au travail avec rage. En ce moment, la jeune fille, aux lueurs que projetait le réchaud sur la figure du timonier, comprit que le désespoir et la volonté luttaient sur sa rude physio- nomie. Elle vint à lui, Iui prit les mains, les serra avec tendresse. Penellan sentit le courage luĩ revenir. « Elle ne peut pas mourir ainsi! v'écrig--il. Ireprit son réchaud et se mit de nouveau à ramper dans'ẽtroite ouverture. Là,'une main vigoureuse, il enſonça son bäton ferré et ne sentit pas de résis- tance. Etait-il donc arrivé aux couches molles de la neige? Il retira son bàton, ot un rayon brillant se précipita dans la maison de glace. A moi, mes amis 1'écria--il! Et, des pieds et des mains, il repoussa la neige, mais la surface extérieure 'était pas dégelée, ainsi qu'il'avait cru. Avec le rayon de lumière, un froid violent pénétra dans la cabane et en saisit toutes les parties humides, qui se solidifièrent en un moment. Son coutelas aidant, Penellan agrandit Louverture et put enfin respirer au grand aiF. Il tomba à genoux pour remereier Dieu et fut bientot rejoint par la jeune fille et ses compagnons. Une lune magnifique éclairait Latmosphère, dont les marins ne purent sup- porter le froĩd rigoureux. Ils rentrèrent, mais, auparavant, Penellan regarda autour de lui. Le promontoire'était plus Ià, et la hutte se trouvait au milieu 'une immense plaine de glace. Penellan voulut se diriger du cotéè du traineau, où étaiĩent les provisions: le traineau avait disparu! La température Pobligea de rentrer. Il ne parla de rien à ses compagnons. II fallait avant tout sécher les vètements, ce qui fut fait avec le rẽchaud à esbrit- UN HIVERNAGE UXNS LES GLACES 165 devin. Le thermomètre, mis un instant à'ais, descendit à trente degrés au- dessous de zéro. Au bout'une heure, André Vasling et Penellan résolurent'affronter Latmo— sphère extérieure. IIs'enveloppèrent dans leurs vétements eneore humides et sortirent par Pouverture, dont les parois avaient dejà acquis la durété du roc. Nous avons été entrainés dans le nord-est, dit André Vasling, en'oientant sur les Etoiles, qui brillaient'un éclat extraordinaire. — U'y aurait pas de mal, répondit Penellan, si notre traineau nous elit accompagnés! —Le traineau'est plus là?'écria André Vasling. Mais nous sommes per— dus, alors! — Cherchons,» répondit Penellan. Ils tournèrent autour de la hutte, qui formait un bloc de plus de quinze pieds de hauteur. Une immense quantité de neige était tombée pendant toute la durée de la tempète, et le vent Tavait accumulée contre la seule élèvation que présentät la plaine. Le bloc entier avait ẽtẽ entrainè par le vent, au milieu des glacons brisés, à plus de vingt-cinꝗ milles au nord-est, et les prisonniers avaient subi le sort de leur prison flottante. Le traineau, supporté par un autre glaçon, avait derivé'un autre cõté, sans doute, car on'en apercevait aucune trace, et les chiens avaient dii suecomber dans cette effroyable tempète. André Vasling et Penellan sentirent se glisser le désespoir dans leur àme. Ils 'osaient rentrer dans la maison de neige! Ils'osaient annoncer cette fatale nouvelle à leurs compagnons'infortune! Ils gravirent le bloc de glace meme dans lequel se trouvait creusèe la hutte et'aperęurent rien que cette immensité blanche qui les entourait de toutes parts. Déjà le froid raidissait leurs membres, et Lhumidité de leurs vètements se transformait en glaçons qui pendaient autour 'eux. Au moment où LSnellan allait descendre le monticule, il jeta un coup'œil sur André Vasling. II le vit tout à coup regarder avidement'un coté, puis tressaillir et paäͤlir. Qu'avez-vous, monsieur Vasling? lui demanda--il. — Ce'est rien! répondit celui-ci. Descendons, et avisons à quitter au plus vite ces parages, que nous'aurions jamais dù fouler!o Mais, au lieu'obéir, Penellan remonta et porta ses yeux du cbté qui avait attiré Lattention du second. Un effet bien diffèrent se produisit en lui, car il poussa un cri de joie et'écrig: Dieu soit béni! yv 166 UN HIVERNAGE DANS LES GLACES Une légère fumée'élevait dans le nord-est. II'y avait pas à'y tromper. Là respiraient des étres animés. Les cris de joie de Penellan attirèrent ses compa— gnons, et tous purent se convaincre par leurs yeux que le timonier ne se trom- paiĩt pas. Aussitöt, sans'inquiéter du manque de vivres, sans songer à la rigueur de la température, enveloppés dans leurs capuchons, tous'avancèrent à grands pas vers Lendroit signalé. La fumée'élevait dans le nord-est, et la petite troupe prit précipitamment cette direction. Le but à atteindre se trouvait à cinq ou six milles environ, et il devenait fort difficile de se diriger à coup sür. La fumée avait disparu, et aucune Elévation ne pouvait servir de point de repère, car la plaine de glace était entiè- rement unie. Il importait, cependant, de ne pas dévier de la ligne droite, Puisque nous ne pouvons nous guider sur des objets éloignés, dit Jean Corn- butte, voici le moyen à employer: Penellan va marcher en avant, Vasling à vingt pas derrière lui, moi à vingt pas derrière Vasling. Je pourrai juger alors si Pe— nellan ne'écarte pas de la ligne droite.„ La marche durait ainsi depuis une demi-heure, quand Penellan'arrèta sou- dain, prèétant'oreille. Le groupe de marins le rejoignit: ('avezvous rien entendu? leur demanda--il. — Rien, répondit Misonne. —'est singulier! fit Penellan. I'a semblé que des cris venaient de ce cöté. Des cris? répondit la jeune fille. Nous serions done bien près de notre but! — Ce'est pas une raison, répondit André Vasling. Sous ces latitudes élevées et par ces grands froids, le son porte à des distances extraordinaires. — Quoi qu'il en soit, dit Jean Cornbutte, marchons, sous peine'étre gelés! — Non! fit Penellan. Ecoutez!v Quelques sons faibles, mais perceptibles cependant, se faisaient entendre. Ces cris paraissaient des cris de douleur et'angoisse. Ils Se renouvelèrent deux fois. On eut dit que quelqu'un appelait au secours. Puis tout retomba dans le silence. Je ne me suis pas trompé, dit Penellan. En avant 15 Et il se mit à courir dans la direction de ces cris. II fit ainsi deux milles environ, et sa stupéfaction fut grande, quand il apereut un homme couchèé sur la glace. II'approcha de lui, le souleva et leva les bras au ciel avec désespoir. André Vasling, qui le suivait de près avec le reste des matelots, accourut et 'Ecria: 'est un des naufragés!'est notre matelot Cortrois! DN HIVERNAGE DANS LES G6LACES 167 — ll est mort, répliqua Penellan, mort de froid 1 Jean Cornbutte et Marie arrivèrent auprès du cadavre, que la glace avait déjà raidi. Le désespoir se peignit sur toutés les figures. Le mort était'un des com- pagnons de Louis Cornbutte! Enͤ avant!l»'écria Penellan. Ils marchèrent encore pendant une demi-heure, sans mot dire, et ils apercurent une élévation du sol, qui devait ètre certainement la terre. «'est'ile Shannon,» dit Jean Cornbutte. Au bout'un mille, ils apercurent distinctement une fumée qui'échappait 'une hutte de neige fermée par une porte en bois. Ils poussèrent des cris. Deux hommes'élancèrent hors de la hutte, et, parmi eux, Penellan reconnut Pierre Nouquet. Pierre!»'écria--il. Celui-ci demeurait là comme un homme hébété,'ayant pas conscience de ce qui se passait autour de lui. André Vasling regardait avec une inquiétude meèlée 'une joie cruelle les compagnons de Pierre Nouquet, car il ne reconnaissait bas Louis Cornbutte parmi eux. Pierre!'est moi!'écria Penellan! Ce sont tous tes amis 15 Pierre Nouquet revint à lui et tomba dans les bras de son vieux compa- Snon. Et mon fils! Et Louis!lH cria Jean Cornbutte avec laccent du plus profond désespoir. XII RETOUR AU NAVIRE A ce moment, un homme, presque mourant, sortant de la hutte, se traina sur la glace. 'était Louis Cornbutte. «Mon fils! —Mon fiancéë! v Ces deux cris partirent en mème temps, et Louis Cornbutte tomba éEvanoui entre les bras de son père et de la jeune fille, qui“entrainèrent dans la hutte, où leurs soins le ranimèrent. 2 — IN HIVLRNAGE DANS LES GLACES 'était Louis Cornbutte.(Page 167.) Mon père! Marie!'écria Louis Cornbutte. Je vous aurai done revus avam de mourir! — LJu ne mourras pas! répondit Penellan, car tous tes amis sont près de toilo I fallait que André Vasling eüt bien de la haine pour ne pas tendre la main à Louis Cornbutte; mais il ne la lui tendit Das. Pierre Nouquet ne se sentait pas de joie. Iembrassait tout le monde puis il jeta du bois dans le poéle, et bientöt une température supportable'établit dans la cabane. La, il yavait encore deux hommes que ni Jean Cornbutte ni Penellan ne con- naissaient. (Page 173.) 'étaient Jocki et Herming, les deux seuls matelots norwégiens qui restas- sent de lEquipage du Vyodern. „Mes amis, nous sommes donc sauvés! dit Louis Cornbutte. Mon père! Marie! vous vous étes exposés à tant de périls! — Nous ne le regrettons pas, mon Louis, répondit Jean Cornbutte. Ton brick, Ia Jeune Hlandie, est solidement ancré dans les glaces à soixante lieues 'ici. Nous le rejoindrons tous ensemble. — Quand Cortrois rentrera, dit Pierre Nouquet, il sera fameusement content tout de méèéme!v Un triste silence suivit cette réflexion, et Penellan apprit à Pierre Nouquet 95 170 DN HIVERNACGE DANS LES GLACES et à Louis Cornbutte la mort de leur compagnon, que le froid avait tué. «Mes amis, dit Penellan, nous attendrons ici que le froid diminue. Vous avez des vivres et du bois? nous reste du Fyodern]„ e milles de'endroit où hivernait. Là, il fut brisé par les glaçons qui flottaient au Louis Cornbutte dégel, et les naufragés furent emportés, avec une partie des débris dont Etait construite leur cabane, sur le rivage méridional de Pile Shannon. Les naufragés se trouvaient alors au nombre de cinq, Louis Cornbutte, Cortrois, Pierre Nouquet, Jocki et Herming. Quant au reste de'Equipage norwégien, il avait été submergé avec la chaloupe au moment du naufrage. Dès que Louis Ce entrainé dans les glaces, vit celles-ci se refermer vrit toutes les précautions pour passer IThiver.'était un homme autour de 1 Energique,'une grande activité comme'un grand co wage; mais, en depit de sa fermeté, il avait&té vaineu par ce climat horrible, et quand son peère le retrouva, il ne'attendait plus qu'à mourir. II'avait,'ailleurs, pas à lutter seu- lement contre les éléments, mais contre le mauvais Uoi S dèeux matelots norweé, ſui lui d ient la vi cependant.'étaient deuxs es de sauvages, ccessibles aux sentiments les plus naturels. Aussi, quand Louis à peu près i Cornbutte eut occasion'entretenir Penellan, il lui recommanda de'en défier 7 Darticulièrement. En retour, Penellan le mit au courant de la conduite'André Vasling. Louis Cornbutte ne put y croire, mais Penellan lui Prouva que, depuis saà disparition, André Vasling avait toujours agi de manière à'assurer la main de la jeune fille. Toute cette journée fut employée au repos et au plaisir de se revoir. Fidèle Misonne et Pierre Nouquet tuèrent quelques oiseaux de mer, près de la maison, dont il'était pas prudent de'écarter. Ces vivres frais et le feu qui fut activé rendirent de la force aux plus malades. Louis Cornbutte lu-mèeme Eprouva un mieux sensible.'était le premier moment de plaisir qu'éprouvaient ces braves gens. Aussi le fétèrent-ils avec entrain, dans cette misérable cabane, à six cents lieues dans les mers du Nord, par un froid de trente degrés au-dessous Je zéro! Cette température dura jusqu'à la fin de la lune, et ce ne fut que vers le 17 novembre, huit jours après leur réunion, que Jean Cor ses com- pagnons purent songer au départ. Ils'avaient plus que la lueur des étoiles pour se guider, mais lIe froid était moins vif, et il tomba méme un peu de neige. UDN HIVERNAGE DANS LES GLACES 11 Avant de quitter ce lieu, on creusa une tombe au pauvre Cortrois. Triste cerémonie, qui affecta vivement ses compagnons!'était le premier'entre eux jui ne devait pas revoir son Days. Misonne avait construit avec les Planches de la cabane une sorte de traineau destiné au transport des provisions, et les matelots le trainèrent tour à tour. Jean Cornbutte dirigea la marche Dar les chemins déjà parcourus. Les campements 8organisaiĩent, à Theure du repos, avec une grande promptitude. Jean Corbutte espèrait retrouver ses dépots de Provisions, qui devenaient presque indispensa- bles avec ce surcroit de quatre personnes. Aussi chercha--il à ne Pas'écarter de sa route. Par un bonheur providentiel, il fut remis en Possession de son traineau, qui 86tait Echoué près du promonoire où tous avaient couru tant de dangers. Les chiens, après avoir mangé leurs courroies Pour satisfaire leur faim,'étaient attaquès aux provisions du traineau.'était ce qui les avait retenus, et ce furent, eux-meèmes qui guidèrent la troupe vers le traineau, où les vivres étaient encore en grande quantité. La petite troupe reprit sa route vers la baie'hivernage. Les chiens furent attelés au traineau, et aucun incident ne signala'expédition. On constata seulement qu'Aupic, Andrè Vasling et les Norwégiens se tenaient à ecart et ne se mélaient Das à leurs compagnons; mais, sans le Savoir, ils étaient surveilléès de près. Néanmoins, ce germe de dissension jeta plus'une fois la ter- reur dans Tàme de Louis Cornbutte ét de Penellan. Vers le 7 décembre, vingt jours après leur réunion, ils aperçurent la baie où hivernait I% /eνn᷑Hardie. Quel fut leur éłtonnement en apercevant le brick juché à près de quatre mètres en'air sur des blocs de glace! Ils coururent, fort inquiets de leurs compagnons, et ils furent reçus avee des cris de joie par Gerviqde, Turquiette et Gradlin. Tous Etaient en bonne santé, et cependant ils avaient couru, eux aussi, les plus grands dangers. La tempete'était fait ressentir dans toute la mer Dolaire. Les glaces avaient Eté brisées et déplacées, et, glissant les unes sous les autres, elles avaient saisi le lit sur lequel reposait le navire. Leur Desanteur spécitfique tendant à les rame- ner au-dessus de'eau, elles avaient acquis une puissance incalculable, et le brick'&tait trouvé soudain élevé hors des limites de la mer. Les premiers moments furent donnés à la joie du retour. Les marins de Lexploration se réjouissaient de trouver toutes les choses en bon état, ce qui leur assurait un hiver rude, sans doute, mais enfin supportable.'exhaussement du navire ne Pavait pas Ebranlé, et il était Darfaitement solide. Lorsque la 1⁴2 UN HIVERNACGE DANS LES GLACES suison du dégel serait venue, il'y aurait plus qu'à le faire glisser sur un plan incliné, à le lancer, en un mot, dans la mer redevenue libre. Mais une mauvaise nouvelle assombrit le visage de Jean Cornbutte et de ses compagnons. Pendant la terrible bourrasque, le magasin de neige construit Sur la cote avait été entièrement brisé; les vivres qu'il renfermait étaient dis- 17 persés, et il'avait pas été possible'en sauver la moindre partie. Dès que ce malheur leur fut appris, Jean et Louis Cornbutte visitèrent la cale et la cam- buse du brick, pour savoir à quoi'en tenir sur ce qui restait de Provisions. Le dégel ne devait arriver qu'avec le mois de mai, et le brick ne pouvait quitter Ia baie'hivernage avant cette èpoque.'était done cinq mois'hiver qu'il fallait passer au milieu des glaces, pendant lesquels quatorze personnes devaient étre nourries. Calculs et comptes faits, Jean Cornbutte comprit qu'il atteindrait tout au plus le moment du départ, en mettant tout le monde à la demi-ration. La chasse devint done obligatoire pour procurer de la nourriture en plus grande abondance. De crainte que ce malheur ne se renouvelät, on résolut de ne plus déposer de provisions à terre. Tout demeura à bord du brick, et on disposa également des lits pour les nouveaux arrivants dans le logement commun des matelots. Tur— quiette, Gervique et Gradlin, pendant babsence de leurs compagnons, avaient creusé un escalier dans la glace qui permettait'arriver Sans peine au pont du navire. XIII LES DEUX RIVACX André Vasling'était pris'amitié pour les deux matelots norwégiens. Aupic faisait aussi partie de leur bande, qui se tenait gẽnéralement à'écart, désapprou- vant hautement toutes les nouvelles mesures; mais Louis Cornbutte, auquel son père avait remis le commandement du brick, redevenu maitre à son bord; 'entendait pas raison sur ce chapitrenà, et, malgré les conseils de Marie, qui Pengageait à user de douceur, il fit savoir qu'il voulait ètre obéi en tous bpoints. iens parvinrent, deux jours après, à'emparer Néanmoins, les deux Norwég 'une caisse de viande salée. Louis Cornbutte exigea qu'elle lui fut rendue sur-le champ, mais Aupic prit fait et eause pour eux, et André Vasling fit mème DN HIVERNACE DANS LES GLACES 173 entendre que les mesures tauchant la nourriture ne pouvaient durer plus long- temps. IIm'y avait pas à prouver à ces malheureux que'on agissait dans Pintérét commun, car ils le savaient et ils ne cherchaient qu'un prétexte pour se révolter. Penellan'avança vers les deux Norwégiens, qui tirèrent leurs coutelas; mais, secondé par Misonne et Turquiette, il parvint à les leur arracher des mains, et il reprit Ia caisse de viande salée. André Vasling et Aupic, voyant que Paffaire tournait contre eux, ne'en mélèrent aucunement. Néanmoins, Louis Cornbutte prit le second en particulier et lui dit: «André Vasling, vous étes un misérable. Je connais toute votre conduite, et je sais à quoi tendent vos menèes; mais comme le salut de tout'equipage'est confiè, si quelqu'un de vous songe à conspirer sa perte, je le poignarde de ma main! — louis Cornbutte, répondit le second, il vous est loisible de faire de Pau— torité, mais rappelez- vous que'obéissance hièrarchique'existe plus ici, et que seul le plus fort fait la loily La jeune fille'avait jamais tremblé devant les dangers des mers Polaires, mais elle eut peur de cette haine dont elle était la cause, et'énergie de Louis Cornbutte put à peine la rassurer. Malgré cette déclaration de guerre. les repas se prirent aux mèmes heures et en commun. La chasse fournit encore quelques ptarmigans et quelques lièvres blanes; mais avec les grands froids qui approchaient, cette ressource allait encore man- quer. Ces froids commencèrent au solstice, le 22 décembre, jour auquel le thermomètre tomba à trente-cinꝗ degrés au-dessous de zéro. Les hiverneurs éprouvèrent des douleurs dans les oreilles, dans le nez, dans toutes les extré- mités du corps; ils furent pris'une torpeur mortelle, mèléèe de maux de téte, et leur respiration devint de plus en plus difficile. Dans cet état, ils'avaient plus le courage de sortir pour chasser, ou pour prendre quelque exercice. Ils demeuraient accroupis autour du poèle, qui ne leur donnait qu'une chaleur insuflisante, et dès qu'ils'en éloignaient un peu, ils Sentaient leur sang se refroidir subitement. Jean Cornbutte vit sa santé gravement compromise, et il ne pouvait déjà plus quitter son logement. Des symptomes prochains de scorbut se manifestèrent en lui, et ses jambes se couvrirent de taches blanchätres. La jeune fille se portait bien et'oecupait de soigner les malades avec'empressement'une sœur de charité. Aussi tous ces braves marins la bénissaient-ils du fond du cœur. Le ſer janvier fut'un des plus tristes jours de'hivernage. Le vent étaiti vio- 3 1 8 17⁴ DN HIVERNAGE DANS LES CLACESs lent, et le froid insupportable. On ne Douvait sortir sans'exposer à étre gelé. Les plus courageux devaient se borner à Se Promener sur le pont abrité par la tente. Jean Cornbutte, Gervique et Gradlin ne quittèrent pas leur lit. Les deux Norwégiens, Aupic et André Vasling, dont la santé se soutenait, jetaient des re- gards farouches sur leurs compagnons, qu'ils voyaient dépérir. Louis Cornbutte emmena Penellan sur le Pont et lui demanda où en étaient les provisions de combustible. Le charbon est éEpuisé depuis longtemps, répondit Penellan, et nous allons brüler nos derniers morceaux de bois! — Si nous'arrivons pas à combattre ce froid, dit Louis Cornbutte, nous sommes perdus! — Ilnous reste un moyen, répliqua Penellan,'est de brüler ce que nous Pourrons de notre brick, depuis les bastingages jusqu'à la flottaison, et meme, au besoin, nous pouvons le démolir en entier et reconstruire un plus petit navire. —'est un moyen extrèéme, répondit Louis Cornbutte, et qu'il sera tou— jours temps'employer quand nos hommes seront valides, car, dit-il à voix basse, nos forces diminuent, et celles de nos ennemis semblent augmenter.'est méme assez extraordinaire! —'est vrai, fit Penellan, et sans la précaution que nous avons de veiller nuit et jour, je ne sais ce qui nous arriverait. — Prenons nos haches, dit Louis Cornbutte, et faisons notre récolte de bois. v Malgré le froid, tous deux montèrent sur les bastingages de'avant, et ils abattirent tout le bois qui'ᷣtait pas'une indispensable utilité pour le navire. Puis ils revinrent avec cette provision nouvelle. Le Doèle fut bourré de nouveau, et un homme resta de garde pour Lempècher de'éteindre. Cependant Louis Cornbutte et ses amis furent bientöt sur les dents. Ils ne Pouvaient confier aucun détail de la vie commune à leurs ennemis. Chargés de tous les soins domestiques, ils sentirent bientot leurs forces S8'éPuiser. Le scor- but se déclara chez Jean Cornbutte, qui souffrit'intolérables douleurs. Ger- vique et Gradlin commencèrent à eétre pris également. Sans la provision de jus de citron, dont ils étaĩent abondamment fournis, ces malheureux auraient prom- Pptement succombè à leurs souffrances. Aussi ne leur épargna-ton pas ce remède s0uverain. Mais un jour, le 15 janvier, lorsque Louis Cornbutte descendit à la cambuse Dour renouveler ses provisions de citrons, il demeura stupéfait en voyant que les DN HIVERNAGE DANS LES GLACES 175 barils où ils łtaient renfermés avaient disparu. IIremonta Près de Penellan et lui fit part de ce nouveau malheur. Un vol avait été commis, et les auteurs étaient faciles à reconnaitre. Louis Cornbutte comprit alors pourquoi la santé de ses ennemis se soutenait! Les siens'étaient plus en force maintenant pour leur arracher ces provisious,'où dépendaient sa vie et celle de ses compagnons, et il demeura plongé, pour la première fois, dans un morne désespoir! — — — DETRESSE Le 20 janvier, la plupart de ces infortunés ne se sentirent pas la force de quitter leur lit. Chacun'eux, indéependamment de ses couvertures de laine, avait une peau de buffle qui le protégeait contre le fi mais, dès qu'il essayait de mettre le bras à'air, il Eprouvait une douleur telle qu'il Iui fallait le rentrer aussitöt. Cependant, Louis Cornbutte ayant allumé le poèle, Penellan, Misonne, Audré Vasling sortirent de leur lit et vinrent'aceroupir auteur du feu. Penellan Pré- para du café brulant, et leur rendit quelque force, ainsi qu'à Marie, qui vint partager leur repas. Louis Cornbutte'a alors du lit de son père, qui était presque sans mouvement et dont les jambes étaient brisées par la maladie. Le vieux marin murmurait quelques mots sans suite, qui déchiraient le cœur de son fils. Louis! disait-il, je vais mourir.. Oh! que je souffre1... Sauve-moi!» 1 Louis Cornbutte prit une résolution décisive. II revint vers le second et lui dit 7 e Contenant à peine: 8 1 en Savezvous où sont les citrons, Vasling? — Dans la cambuse, je suppose, répondit le second sans se déranger. — Vous savez bien qu'ils'y sont plus, puisque vous les avez volés! —uÿVous ètes le maitre, Louis Cornbutte, rèpondit ironiquement André Vasling, et il vous est permis de tout dire et de tout faire! —Par pitié, Vasling, mon père se meurt! Vous pouvez le sauver! Répondez! —Je'ai rien à répondre, répondit André Vasling. — Misérable!'écria Penellan en se jetant sur le second, son coutelas à la main. — Amoi, les miens! v'éEcria André Vasling en reculant. UDN HIVERNAGE DA NS LES 6LACES II ne lui répondit pas.(Page 178.) Aupic et les deux matelots norwégiens sautèrent à bas de leur lit et se rangè- rent derrière lui. Misonne, Turquiette, Penellan et Louis se préparèrent à se dé- fendre. Pierre Nouquet et Gradlin, quoique bien souffrants, se levèrent pour les seconder. (Vous Eétes encore trop forts pour nous! dit alors André Vasling, Nous ne voulons nous battre qu'à coup sur!ův Les marins étaient si affaiblis, qu'ils'osèrent pas se précipiter sur ces quatre misérables, car, en cas'échec, ils eussent été perdus. André Vasling, dit Louis Cornbutte'une voix sombre, si mon père meurt, tu'auras tu-, et moi je te tuerai comme un chienl DN HIVERNAGE DANS LES 6LACES 06 10 0 0 0% N. 10 10 Marie se précipita vers le lit..(Page 180.) André Vasling et ses complices se retirèrent à'autre bout du logement et ne répondirent pas. II fallut alors renouveler la provision de bois, et, malgré le froid, Louis Corn- butte monta sur le pont et se mit à couper une partie des bastingages du brick, mais il fut forc de rentrer au bout'un quart'heure, car il risquait de tomber foudroyé par le froid. En passant, il jeta un coup''œil sur le thermomètre exté- rieur et vit le mercure gelé. Le froid avait donc dépassé quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Le temps Etait sec et clair, et le vent soufflait du nord. Le 26, le vent changea, il vint du nord-est, et le thermomètre marqua exté- rieurement trente-cinq degrés. Jean Cornbutte était à'agonie, et son fils avait 9 5 178 UN HIVERNAGE DANS LES GLACES cherché vainement quelque remède à ses douleurs. Ce jour-là, cependant, se jetant à Limproviste sur André Vasling, il parvint à lui arracher un citron que celui-ci sappretait à sucer. André Vasling ne fit pas un pas pour le reprendre. II semblait qu'il attendit Poccasion'accomplir ses odieux projets. Le jus de ce citron rendit quelque force à Jean Cornbutte, mais il aurait fallu continuer ce remède. La jeune fille alla supplier à genoux André Vasling, qui ne lui répondit pas, et Penellan entendit bientôt le misérable dire à ses com- pagnons: Le vieux est moribond! Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet ne valent guère mieux! Les autres perdent leurs forces de jour en jour! Le moment approche ouù leur vie nous appartiendraly Il fut alors résolu entre Louis Cornbutte et ses compagnons de ne plus attendre et de profiter du peu de force qui leur restait. Ils résolurent'agir dans la nuit suivante et de tuer ces misérables pour'etre pas tués par eux. La température'était èlevée un peu. Louis Cornbutte se hasarda à sortir avec son fusil pour rapporter quelque gibier. IIsͤcarta'environ trois milles du navire, et, souvent trompé par des effets de mirage ou de réfraction, il'éloigna plus loin qu'il ne voulait.'était impru- dent, car des traces rècentes'animaux féroces se montraient sur le sol. Louis Cornbutte ne voulut cependant pas revenir sans rapporter quelque viande fraiche, et il continua sa route; mais il éprouvait alors un sentiment singulier, qui lui tournait la tète.'tait ce quꝰon appelle c le vertige du blanc v. En effet, Ia réflexion des monticules de glaces et de la plaine le saisissait de la tẽte aux pieds, et il lui semblait que cette couleur le pénétrait et lui causait un affladissement irrésistible. Son eil en était imprégné, son regard dévié. II crut qu'il allait devenir fou de blancheur. Sans se rendre compte de cet effet terrible, il continua sa marche et ne tarda pas à faire lever un ptarmigan, qu'il poursuivit avec ardéeur.'oiseau tomba bientòt, et pour aller le prendre, Louis Cornbutte, sautant'un glacon sur la plaine, tomba lourdement, car il avait fait un saut de dix pieds, lorsque la réfraction lui faisait eroire qu'il'en avait que deux à fran- chir. Le vertige le saisit alors, et, sans savoir pourquoi, il se mit à appeler au secours pendant quelques minutes, bien qu'il ne se füt rien brisé dans sa chute— Le froid commenęant à'envahir, il revint au sentiment de sa conservation et se releva péniblement. Soudain, sans qu'il pùt'en rendre compte, une odeur de graisse brülée saisit son odorat. Comme il était sous le vent du navire, il supposa que cette odeur venait de là, et il ne comprit pas dans quel but on brulait cette graisse, car'etait UN HIVERNAGE DANS LES GLACES 179 fort dangereux, puisque cette éEmanation pouvait attirer des bandes'ours blancs. Louis Cornbutte reprit done le chemin du brick, en PDroie à une préoccupa- tion qui, dans son esprit surexcité, dégénéra bientét en terreur. II lui sembla que des masses colossales se mouvaient à'horizon, et il se demanda'il'y avait pas encore quelque tremblement de glaces. Plusieurs de ces masses'inter— Dosèrent entre le navire et lui, et il Iui parut qu'elles“élevaient sur les flancs du brick. II'arrèta pour les considérer plus attentivement, et sa terreur fut extrème, quand il reconnut une bande'ours gigantesques. Ces animaux avaient été attirés par cette odeur de graisse qui avait surpris Louis Cornbutte. Celui- ci'abrita derrière un monticule, et il en compta trois qui ne tardèrent pas à escalader les blocs de glace sur lesquels reposait la V/eune- Hardie. Rien ne parut lui faire supposer que ce danger füt connu à Pintérieur du * navire, et une terrible angoisse lui serra le cœur. Comment'opPOSer à ces enne- mis redoutables? André Vasling et ses compagnons se réuniraient-ils à tous les hommes du bord dans ce danger commun? Penellan et les autres, à demi Privés de nourriture, engourdis par le froid, pourraient-ils résister à ces bétes redou- tables, qu'excitait une ſaim inassouvie? Ne seraient-ils pas surpris,'ailleurs, bar une attaque imprévue? Louis Cornbutte fit en un instant ces réflexions. Les ours avaient gravi les gla- gons et montaient à Tassaut du navire. Louis Cornbutte put alors quitter le bloc qui le protégeait, il'approcha en rampant sur la glace, et bientöt il put voir les énormes animaux déchirer la tente avec leurs griffes et sauter sur le pont. Louis Cornbutte pensa à tirer un coup de fusil pour avertir ses compagnons; mais si ceux-ci montaient sans étre armés, ils seraient inévitablement mis en Dièces, et rien'indiquait qu'ils eussent connaissance de ce nouveau danger! XV LES OURS RLAXNCS Après le départ de Louis Cornbutte, Penellan avait soigneusement fermé la porte du logement, qui'ouvrait au bas de escalier du pont. Il revint près du Pocle, qu'il se chargea de garder, pendant que ses compagnons regagnaient leur lit pour y retrouver un peu de chaleur. 180 UN HIVERNACGE DANS LES 6LACES Il Etait alors six heures du soir, et Penellan se mit à préparer le souper. Il des- cendit à la cambuse pour chercher de la viande salée, qu'il voulait faire amollir dansl'eau bouillante. Quand il remonta, il trouva sa place prise par André Vasling, qui avait mis des morceaux de graisse à cuire dans la bassine. „Jétais Ià avant vous, dit brusquement Penellan à André Vasling. Pourquo avezvous pris ma place? —par la raison qui vous fait la réclamer, répondit André Vasling, parce que 'ai besoin de faire cuire mon souper! — Vous enlèverez cela tout de suite, répliqua Penellan, ou nous verrons! 8 —Nous ne verrons rien, répondit André Vasling, et ce souper cuira malgr vous! — Vous'y goùterez donc paslv'&cria Penellan, en'élancant sur André Vasling, qui saisit son coutelas, en'ëcriant: A moi, les Norwégiens! à moi, Aupic lo Ceuxsci, en un clin'œil, furent sur pied, armés de pistolets et de poignards. Le coup était préparé. )ute donnèé le röôle Penellan se précipita sur André Vasling, qui'était sar de le combattre tout seul, car Ses compagnons coururent aux lits de Misonne, de Turquiette et de Pierre Nouquet. Ce dernier, sans défense, accablé par la ma- ladie, était livré à la férocité'Herming. Le charpentier, lui, saisit une hache, et, quittant son lit, il se jeta à la rencontre'Aupic. Turquiette et le Norwégien Jocki luttaient avec acharnement. Gervique et Gradlin, en proie à d atroces souffrances,'avaient meme pas conscience de ce qui se passait auprès'eux. Pierre Nouquet recut bientòt un coup de poignard dans le coôté, et Herming revint sur Penellan, qui se battait avec rage. André Vasling'avait saisi à bras- le-corps. Mais dès le commencement de la lutte, la bassine avait été renversée sur le four. neau, et la graisse, se répandant sur les charbons ardents, imprégnait'atmos- Phère'une odeur infecte. Marie se leva en poussant des cris de désespoir, et se précipita vers le lit où ràlait le vieux Jean Cornbutte. André Vasling, moins vigoureux que Penellan, sentit bientöt ses bras repoussés par ceux du timonier. IIs Etaient trop près Pun de Pautre pour pouvoir faire usage de leurs armes. Le second, apercevant Herming,'écria: A moi! Herming! — Amoi! Misonne!lo cria Penellan à son tour. Mais Misonne se roulait à terre avec Aupic, qui cherchait à le percer de son à sa défense, coutelas. La hache du charpentier était une arme peu favorable DUNEIVERNACE DANS LES 6LACES 181 car il ne pouvait la manœuvrer, et il avait toutes les peines du monde à parer les coups de poignard qu'Aupic lui portait. Cependant, le sang coulait au milieu des rugissements et des cris. Turquiette, terrassé par Jocki, homme'une force peu commune, avait recu un coup de poi-— gnard à Tpaule, et il cherchait en vain à saisir un pistolet passé à la ceinture du Norwégien. Celui-ci létreignait comme dans un étau, et aucun mouvement ne lui Etait possible. Au cri dAndrè Vasling, que Penellan acculait contre la porte'entrèe, Herming accourut. Au moment où il allait porter un coup de coutelas dans le dos du Breton, celui-ci'un pied vigoureux Tétendit à terre.'effort qu'il fit permit à André Vasling de dégager son bras droit des étreintes de Penellan; mais la porte 'entrée, sur laquelle ils pesaient de tout leur poids, se défonca subitement, et André Vasling tomba à la renverse. Soudain, un rugissement terrible éclata, et un ours gigantesque apparut sur les marches de Pescalier. André Vasling'apereut le premier. II'était pas à quatre pieds de lui. Au méme moment, une détonation se fit entendre, et'ours, blessé ou effrayé, rebroussa chemin. André Vasling, qui Etait parvenu à se relever, se mit à sa poursuite, abandonnant Penellan. Le timonier replaca alors la porte défoncée et regarda autour de lui. Misonne et Turquiette, étroitement garrottés par leurs ennemis, avaient été jetés dans un Coin et faisaient de vains efforts pour rompre leurs liens. Penellan se précipita à leur secours, mais il fut renversé par les deux Norwégiens et Aupic. Ses forces Epuisées ne lui permirent pas de résister à ces trois hommes, qui'attachèrent de façon à lui interdire tout mouvement. Puis, aux cris du Second, ceuxci'élan- cdrent sur le pont, croyant avoir affaire à Louis Cornbutte. Laà, André Vasling se dé'battait contre un ours, auquel il avait porté déjà deux coups de poignard.'animal, frappant Pair de ses pattes formidables, cherchait à atteindre André Vasling. Celui-ci, peu à peu acculé contre le bastingage, Etait perdu, quand une seconde détonation retentit.'ours tomba. XAndré Vasling leva la téte et apercut Louis Cornbutte dans les enfléchures du mät de misaine, le fusil à la main. Louis Cornbutte avait visé'ours au cœur, et'ours Etait mort. La haine domina la reconnaissance dans le cœur de Vasling; mais, avant de la satisfaire, il regarda autour de lui. Aupic avait eu la téte brisée'un coup de patte, et gisait sans vie sur le pont. Jocki, une hache à la main, parait, non sans peine, les coups que lui portait ce second ours, qui venait de tuer Aupic. 'animal avait recu deux coups de poignard, et cependant il se battait avec acharnement. Un troisième ours se dirigeait vers'avant du navire. 182 ULN HIVERNAGE DANS LES 6LACES André Vasling ne'en occupa donc pas, et, suivi'Herming, il vint au secours de Jocki; mais Jocki, saisi entre les pattes de Tours, fut broyé, et quand 'animal tomba sous les coups'André Vasling et'Herming, qui déchargèrent sur lui leurs pistolets, il ne tenait plus qu'un cadavre entre ses pattes. Nous ne sommes plus que deux, dit André Vasling'un air sombre et farouche; mais si nous succombons, ce ne sera pas sans vengeance ly Herming rechargea son pistolet, sans répondre. Avant tout, il fallait se débar- rasser du troisieme ours. André Vasling regarda du côté de'avant et ne le vit pas. En levant les yeux, il PL'apereut debout sur le bastingage et grimpant déjà aux enflèchures pour atteindre Louis Cornbutte. André Vasling laissa tomber son fusil, qu'il dirigeait sur'animal, et une joie féroce se peignit dans ses yeux. «Ah!'écria--il, tu me dois bien cette vengeancenà!lv Cependant Louis Cornbutte'était réfugié dans la hune de misaine.'ours montait toujours, et il'était plus qu'à six pieds de Louis, quand celui-ci épaula son fusil et visa Lanimal au cœur. De son coté, André Vasling épaula le sien pour frapper Louis si Pours tombait. Louis Cornbutte tira, mais il ne parut pas que'ours eùt été touché, car il 'Elança'un bond sur la hune. Tout le mät en tressaillit. André Vasling poussa un cri de joie. «Herming! cria--il au matelot norwégien, va me chercher Marie! Va me chercher ma fiancéely Herming déscendit'escalier du logement. Cependant, Panimal furieux'était précipité sur Louis Cornbutte, qui chercha un abri de Lautre coté du mat; mais, au moment oùò sa patte énorme'abattait pour lui briser la téte, Louis Cornbutte, saisissant'un des galhaubans, se laissa glisser jusqu'à terre, non pas sans danger, car, à moitié chemin, une balle siffla à ses Oreilles. André Vasling venait de tirer sur lui et'avait manqué. Les deux adversaires se retrouvèrent donc en face'un de'autre, le coutelas à la main. Ce combat devait étre décisif. Pour assouvir pleinement sa vengeance, pour faire assister la jeune fille à la mort de son fiancé, André Vasling'était privé du secours'Herming. Il ne devait donc plus compter que sur luianeme. Louis Cornbutte et André Vasling se saisirent chacun au collet, et se tinrent de façon à ne pouvoir plus reculer. Des deux'un devait tomber mort. Ils se portèrent de violents coups, qu'ils ne parèrent qu'à demi, car le sang coula bientot de part et'autre. André Vasling cherchait à jeter son bras droit autour du cou de son adversaire pour le terrasser. Louis Cornbutte, sachant que celui qui DN HIVERNAGE DANS LES. 6LACES 183 tomberait était perdu, le prévint, et il parvint à le saisir des deux bras; mais, dans ce mouvement, son poignard lui Echappa de la main. Des cris affreux arrivèrent en ce moment à son oreille.'était la voix de Marie, qu'Herming voulait entratner. La rage prit Louis Cornbutte au cœur; il se raidit PDour faire plier les reins'àndré Vasling; mais, à ce moment, les deux adver- saires se sentirent saisis tous les deux dans une étreinte puissante. 'ours, descendu de la hune de misaine,'était préècipité sur ces deux hommes. André Vasling était appuyé contre le corps de'animial. Louis Cornbutte sentait les griffes du monstre lui entrer dans les chairs.'ours les étreignait tous deux. A moil à moi, Herming! put crier le second. — A moi! Penellan!»'éEcria Louis Cornbutte. Des pas se firent entendre sur'escalier. Penellan parut, arma son pistolet et le déchargea dans'oreille de'animal. Celui-ci poussa un rugissement. La douleur lui fit ouvrir un instant les pattes, et Louis Cornbutte, épuisé, glissa sans mouvement sur le pont; mais'animal, les refermant avec force dans une K suprème agonie, tomba en entrainant le misérable André Vasling, dont le cadavre fut broyé sous lui. Penellan se précipita au secours de Louis Cornbutte. Aucune blessure grave ne mettait sa vie en danger, et le souffle seul lui avait manqué un moment. (Marie... dit-il en ouvrant les yeux. — Sauvèel répondit le timonier. Herming est étendu là, avec un coup de poi— znard au ventre! — Et ces ours..2 —Morts, Louis, morts comme nos ennemis! Mais on peut dire que, sans ces bétes-là, nous étions perdus! Vraiment! ils sont venus à notre secours! Remer— cions done la Providence!y Louis Cornbutte et Penellan descendirent dans le logement, et Marie se pré- 5 cipita dans leurs bras. XVI coNcLuSIox Herming, mortellement blessé, avait été transporté sur un lit par Misonne et Turquiette, qui łtaient parvenus à briser leurs liens. Ce misérable ralait déja, et les deux marins'occ“pοerent de bierre Nouquet, dont la blessure'offrit heu- reusement pas de gravité. UN HIVERNAGE DANS LES 6LACES 0 0 0 N 0 ˖ 7 N7—νονα Lours les étreignait tous deux.(Page 183.) Mais un plus grand malheur devait frapper Louis Cornbutte. Son père ne donnait plus aucun signe de vie. Etait-il mort avec'anxiété de voir son fils livré à ses ennemis? Avait-il succombé avant cette terrible scène? On ne sait. Mais le pauvre vieux marin, brisé par la maladie, avait cessé de vivre! A ce coup inattendu, Louis Cornbutte et Marie tombèrent dans un désespoir profond, puis ils'agenouillèrent près du lit et pleurèrent en priant pour Tàme de Jean Cornbutte. Penellan, Misonne et Turquiette les laissèrent seuls dans cette chambre et remontèrent sur le pont. Les cadavres des trois ours furent tirés à Lavant. Penellan résolut de garder leur fourrure, qui devait éètre'une grande utilité, DUNHIVERNAGE DANS LES 6LACES 185 Le vieux curé recut Louis Cornbutte...(Page 18.) mais il ne pensa pas un seul moment à manger leur chair.'ailleurs, le nombre des hommes à nourrir était bien diminué maintenant. Les cadavres'André Vasling,'Aupic et de Jocki, jetés dans une fosse creusée sur la cote, furent bientôt rejoints par celui'Herming. Le Norwégien mourut dans la nuit sans repentir ni remords, Tcα“le de la rage à la bouche. Les trois marins réparèrent la tente, qui, crevée en plusieurs endroits, laissait la neige tomber sur le pont. La température était excessivement froide, et dura 45 ainsi jusqu'au retour du soleil, qui ne reparut au-dessus de Ihorizon que le 4 8 janvier. Jean Cornbutte fut enseveli sur cette cõte. Il avait quitté son pays pour 2⁴ 186 UN HIVERNACGE DANS LES 6LACES retrouver son fils, et il łtait venu mourir sous ce elimat affreux! Sa tombe fut creusée sur une hauteur, et les marins y plantèrent une simple croix de bois. Depuis ce jour, Louis Cornbutte et ses compagnons passèrent encore par de cruelles éEpreuves; mais les citrons, qu'ils avaient retrouvés, leur rendirent la Santé. Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet purent se lever, une quinzaine de jours après ces terribles&Venements, et prendre un peu'exercice. Bientòôt, la chasse devint plus facile et plus abondante. Les oiseaux aquatiques revenaient en grand nombre. On tua souvent une sorte de canard sauvage, qui procura une nourriture excellente. Les chasseurs'eurent à déplorer'autre perte que celle de deux de leurs chiens, qu'ils perdirent dans une entreprise pour reconnaitre, à vingt-cinꝗ milles dans le sud,'état de la plaine de glaces. Le mois de février fut signalé par de violentes tempétes et des neiges abon- dantes. La température moyenne fut encore de vingt-cinqꝗ degrés au-dessous de 2610, mais les hiverneurs'en souffrirent pas, par comparaison.'ailleurs, la vue du soleil, qui'éelevait de plus en plus au-dessus de Ihorizon, les réjouissait, en leur annoneant la fin de leurs tourments. Il faut croire aussi que le Ciel eut pitié 'eux, car la chaleur fut précoce cette année. Dès le mois de mars, quelques corbeaux furent apercus, voltigeant autour du navire. Louis Cornbutte captura des grues qui avaient poussé jusque-là leurs pérégrinations septentrionales. Des bandes'oies sauvages se laissèrent aussi entrevoir dans le sud. Ce retour des oiseaux indiquait une diminution du froid. Cependant, il ne fallait pas trop'y fier, car, avec un changement de vent, ou dans les nouvelles ou pleines lunes, la tempèérature'abaissait subitement, et les marins étaient forcés de recourir à leurs précautions les plus grandes pour se prémunir contre elle. IIs avaient déjà brülé tous les bastingages du navire pour se chauffer, les cloisons du rouffle qu'ils'habitaient pas, et une grande partie du faux pont. II Etait donc temps que cet hivernage finit. Heureusement, la moyenne de mars ne fut pas de plus de seize degrés au-dessous de zero. Marie'ocαgα“οpͤa de préparer de nouveaux vétements pour cette précoce saison de'ëté. Depuis'équinoxe, le soleil'était constamment maintenu au-dessus de IAo- rizon. Les huit mois de jour avaient commencé. Cette clarté perpétuelle et cette chaleur incessante, quoique excessivement faibles, ne tardèrent pas à agir sur les glaces. Il fallait prendre de grandes précautions pour lancer ld Jehν,Ttlardie du haut lit de glacons qui'entouraient. Le navire fut en conséquence solidement étayé, et il parut convenable'attendre que les glaces fussent brisées par la débàcle; DN HIVERNAGE DANS LES 6LACES 187 mais les glaçons inférieurs, reposant dans une couche'eau déjaà plus chaude, se détachèrent peu à peu, et le brick redescendit insensiblement. Vers les pre- miers jours'avril, il avait repris son niveau naturel. Avec le mois'avril vinrent des pluies torrentielles, qui, répandues à flots sur la plaine de glaces, hàtèrent encore sa décomposition. Le thermomètre remonta à dix degrés au-dessous de z6ro. Quelques hommes ötèrent leurs vètements de peaux de phoque, et il ne fut plus nécessaire'entretenir un poèle jour et nuit dans le logement. La provision'esprit-de-vin, qui'était pas&puisée, ne fut plus employe que pour la cuisson des aliments. Bientét, les glaces commencèrent à se briser avec de sourds craquements. Les crevasses se formaient avec une grande rapidité, et il devenait imprudent de 8avancer sur la plaine, sans un bàton pour sonder les passages, car des fissures serpentaient cà et là. Il arriva mème que plusieurs marins tombèrent dans 'eau, mais ils en furent quittes pour un bain un peu froid. Les phoques revinrent à cette epoque, et on leur donna souvent la chasse, car leur graisse devait étre utilisée. 4 La santé de tous demeurait excellente. Le temps était rempli par les pré- Daratifs de départ et par les chasses. Louis Cornbutte allait souvent étudier les passes, et,'après la configuration de la còte méridionale, il résolut de tenter le passage plus au sud. Déjà la débäcle'était produite dans différents endroits, et quelques glacons flottants se dirigeaient vers la haute mer. Le 25 avril, le navire fut mis en état. Les voiles, tirées de leur étui, étaient dans un parfait Etat de conservation, et ce fut une joie véritable pour les marins de les voir se balancer au souffle du vent. Le navire tressaillit, car il avait retrouvé sa ligne de flottaison, et quoiqu'il ne pùt pas encore bouger, il reposait cependant dans son Elément naturel Au mois de mai, le dégel se fit rapidement. La neige qui couvrait le rivage fondait de tous cotés et formait une boue épaisse, qui rendait la cote presque inabordable. De petites bruyères, roses et pàles, se montraient timidement à tra- vers les restes de neige et semblaient sourire à ce peu de chaleur. Le thermo- meètre remonta enfin au-dessus de zéro. Avingt milles du navire, au sud, les glaçons, complétement détachés, voguaient Aors vers'océan Atlantique. Bien que la mer ne fut pas entièrement libre autour du navire, il'établissait des passes dont Louis Cornbutte voulut profiter. Le 21 mai, après une dernière visite au tombeau de son père, Louis Cornbutte abandonna enfin la baie'hivernage. Le cœur de ces braves marins se remplit en meme temps de joie et de tristesse, car on ne quitte pas sans regret- les 188 UN HIVERNAGE DANS LES 6LACES lieux ou'on a vu mourir un ami. Le vent soufflait du nord et favorisait le depart du brick. Souvent il fut arrété par des banes de glace, que'on dut couper à la scie; souvent des glacons se dressèrent devant lui, et il fallut employer la mine pour les faire sauter. Pendant un mois encore, la navigation fut pleine de dangers, qui mirent souvent le navire à deux doigts de sa perte; mais'ẽquipage était hardi et accoutumèé à ces périlleuses manœuvres. Penellan, pierre Nouquet, Turquiette, Fidèle Misonne, faisaient à eux seuls Touvrage de dix matelots, et Marie avait des sourires de reconnaissance pour chacun. La Jeune-Hardie fut enſin délivrée des glaces à la hauteur de'ile Jean-Mayen. Vers le 25 juin, le brick rencontra des navires qui se rendaient dans le Nord, pour la pèche des phoques et de la baleine. II avait mis près'un mois à sortir de la mer polaire. Le 16 aoüt, Ia J/eune-Handie se trouvait en vue de Dunkerque. Elle avait été signalée par la vigie, et toute la population du port accourut sur la jetée. Les marins du brick tombèrent bientöt dans les bras de leurs amis. Le vieux curé recut Louis Cornbutte et Marie sur son cœur, et, des deux messes qu'il dit les deux jours suivants, la première fut pour le repos de'àme de Jean Cornbutte, et la seconde pour bénir ces deux fiancés, unis depuis si longtemps par le malheur. QÆRRANTIEME ASCENSIONHHA(i8ss AU MONT BLANC Le 18 aoùt 1871,'arrivais à Chamonix avec'intention bien arrètée de faire, coùte que coùte,'ascension du mont Blanc. Ma première tentative en aoùt 1869 navait pas réussi. Le mauvais temps ne'avait permis'atteindre que les Grands-Mulets. Cette fois-ci, les circonstances ne semblaient pas beaucoup plus favorables, car le temps, qui avait paru se mettre au beau dans là matine du 18, changea brusquement vers midi. Le mont Blane, suivant Lexpression du pays, «mit son bonnet et commenèa à fumer sa pipe v; cf aqui; en termes moins imagés, veut dire qu'il se couvrit de nuages et que la neige, chassée par un vent violent du sud-ouest, formait à sàa cime une longue aigrette dirigèe vers les précipices insondables du glacier de la Brenva. Cette aigrette indiquait aux touristes imprudents la route qu'ils eussent prise, bien malgré eux,'ils avaient osé affronter la montagne. La nuit suivante fut très- mauvaise; la pluie et le vent firent rage à qui mieux mieux, et le baromètre, au-dessous de variable, se tint dans une immobilité désespérante. 190 QUARANTIEY E ASCENSILON FRANCAISE Cependant, vers la pointe du jour, quelques coups de tonnerre annoncèrent une modification de Ltat atmosphérique. Bientôt le ciel se dégagea. La chaine du Brevent et des Aiguilles-Rouges se découvrit. Le vent, remontant au nord- ouest, fit apparaitre au-dessus du col de Balme, qui ferme la vallée de Chamonix au nord, quelques légers nuages isolés et floconneux, que je saluai comme les messagers du beau temps. Malgré ces heureux présages et quoique le baromètre eùt légèrement remonté, M. Balmat, guide-chef de Chamonix, me déclara qu'il ne fallait pas encore songer à tenter'ascension. Si le baromètre continue à monter, ajouta--il, et si le temps se maintient, je vous promets des guides pour après-demain, peut-Etre pour demain. En atten- dant, pour vous faire prendre patience et dérouiller vos jambes, je vous engage à faire'ascension du Brevent. Les nuages vont se dissiper, et vous pourrez vous rendre un compte exact du chemin que vous aurez à parcourir pour arriver au sommet du mont Blanc. Si, malgré ca, le cœur vous en dit, eh bien, vous ten— terez'aventurel Cette tirade, débitée'un certain ton,'était pas très-rassurante et donnait à réfléchir. Jacceptai nèanmoins sa proposition, et il désigna pour'accompagner le guide Ravanel(Edouard), garcon tròs-froid et très-dévoué, connaissant parfai- tement son affaire. JP'avais pour compagnon de voyage mon compatriote et ami M. Donatien Le- vesque, touriste enragé et marcheur intrépide, qui avait fait au commencement de Pannée dernière un voyage instructif et souvent pénible dans'Amérique du Nord. Il en avait déjà visité la plus grande partie et se disposait à descendre à la Nouvelle-Orléans par le Mississipi, quand la guerre vint couper court à ses pro- jets et le rappeler en France. Nous nous étions rencontrés à Aixles Bains, et nous avions décidé qu'une fois notre traitement fini, nous ferions ensemble une excursion en Savoie et en Suisse. Donatien Levesque était au courant de mes intentions, et comme sa santé ne Iui permettait pas, croyait-il, de tenter un aussi long voyage sur les glaciers, il avait éEté convenu qu'il attendrait à Chamonix mon retour du mont Blanc, et ferait pendant mon absence la visite traditionnelle de la mer de glace par le Mon- tanvers. Pas à'accompagner. En apprenant que'allais au Brevent, mon ami 6E Au reste, Pascension du Brevent est une des courses les plus intéressantes qu'on puisse faire à Chamonix. Cette montagne, haute de 2,525 mètres,'est qu'un prolongement de la chaine des Aiguilles-Rouges, qui court du sud-ouest au Vue des séracs, coté des Grands-Mulets,(Page 196.) nord-est, parallèlement à celle du mont Blanc, et forme avec elle la vallée assez Etroite de Chamonix. Le Brevent, par sa position centrale juste en face du glacier des Bossons, permet de suivre pendant presque tout leur trajet les caravanes qui entreprennent'ascension du géant des Alpes. Aussi est-il très- fréquenté. Nous partimes vers sept heures du matin. Chemin faisant, je songeais aux paroles ambigués du guide-chef; elles me tracassaient un peu. Aussi,'adressant à Ravanel: Avel-vous fait'ascension du mont Blanc? lui demandaiſje. — Oui, monsieur, me répondit-il, une fois, et'est assez. Je ne me soucie nullement'y retourner. — Diable! dis-je, et moi qui compte'essayer! —Vous etes libre, monsieur, mais je ne vous accompagnerai pas. La mon- tagne'est pas bonne cette année. On a fait déjà plusieurs tentatives; deux seu- lement ont réussi. Pour la seconde, ils'y sont repris à deux fois. Au reste, 'accident de'an dernier a un peu refroidi les amatèurs. — Un accident! Lequel donc? — Ah! monsieur'ignore? Voici la chose. Une caravane, composée de dix guides et porteurs et de deux Anglais, est partie vers la mi-septembre pour le mont Blanc. On Pa vue arriver au sommet, puis, quelques minutes après, elle a disparu dans un nuage. Quand le nuage fut dissipé, on nè vit plus personne. Les deux voyageurs avec sept guides et porteurs avaient été enlevés par le vent s du coté de Cormas et précijf 192 OQUARXNTIEME ASCENSION FRANCAISE Malgré les recherches les plus actives, on'a pas pu retrouver leurs corps. Les trois autres ont été trouvés à 150 mètres au-dessous de la cime, vers les Petits— Mulets. IIs étaient passés à'état de blocs de glace. — Mais alors ces voyageurs ont dù commettre quelque imprudence? dis-je à Ravanel. Quelle folie de partir aussi tard pour une seniblable expédition!'était au mois'aoùt qu'il fallait Ia faire l5 Pavais beau me débattre, cette lugubre histoire me trottait dans'esprit. Heureusement que bientòt le temps se dégagea et que les rayons'un beau soleil vinrent dissiper les nuages qui voilaient encore le mont Blanc, et, en mème temps, ceux qui obscurcissaient mon esprit. Notre ascension'accomplit à souhait. En quittant les chalets de Planpraz, situés à 2,062 mètres, on monte par des éboulis de pierres et par des flaques de neige jusqu'au pied'un rocher nommé la Cheminèée, qu'on escalade en 'aidant des pieds et des mains. Vingt minutes après, on est au sommet du Brevent,'ouù la vue est admirable. La chaine du mont Blanc apparait alors dans toute sa majesté. Le gigantesque mont, solidement établi sur ses puissantes assises, semble défier les tempèétes qui glissent sur son bouelier de glace sans jamais'entamer, tandis que cette foule'aiguilles, de, pics, de montagnes, qui lui font cortége et se haussent à Tenvi autour de lui, sans pouvoir'égaler, por- tent les traces éEvidentes'une lente décomposition. Du belvédère admirable que nous occupions, on commence à se rendre compte, quoique bien imparfaitement encore, des distances à parcourir pour arriver au sommet. La cime, qui, de Chamonix, parait si rapprochée du dome du Gouter, reprend sa véritable place. Les divers plateaux qui forment autant de degrés qu'il faudra franchir, et qu'on ne peut apercevoir'en bas, se découvrent aux yeux et reculent encore, par les lois de la perspective, ce sommet si désiré. Le glacier des Bossons, dans toute sa splendeur, se hérisse'aiguilles de glace et de séracs(blocs de glace ayant quelquefois jusqu'à dix mètres de coté), qui sem- blent battre, comme les flots'une mer irritée, les parois des rochers des Grands- Mulets, dont la base disparait au milieu'eux. Ce spectacle merveilleux'était pas fait pour me refroidir, et plus que jamais je me promis'explorer ce monde encore inconnu pour moi. Mon compagnon de voyage se laissait galement gagner par lenthousiasme, et, à partir de ce moment, je commencai&croire que je'irais pas seul au mont Blanc. Nous redescendimes à Chamonix; le temps'améliorait de plus en plus; le baromètre continuait lentement son mouvement ascensionnel; tout se préparait Pour le mieux, AU MONT BLANC Passage sur le glacier des Bossons, près des Grands-Mulets.(Page 195.) Le lendemain, dès Paube, je courus chez le guide-chef. Le ciel était sans nuages; le vent, presque insensible,'était fixé au nord-est. La chaine du mont Blanc, dont les sommets principaux se doraient aux rayons du soleil levant, sem- blait engager les nombreux touristes à lui rendre visite. On ne pouvait, sans impolitesse, refuser une aussi aimable invitation. M. Balmat, après avoir consulté son baromètre, déclara Tascension faisable et me promit les deux guides et le porteur prescrits par le règlement. Je lui en laissai le choix. Mais un incident auquel je ne'attendais pas vint jeter quelque trouble dans les préparatifs du départ. En sortant du bureau du guide-chef, je rencontrai Edouard Ravanel, mon guide de la veille. Est-ce que monsieur va au mont Blanc? me dit-il. — Oui, sans doute, répondisje. Ne trouvezvous pas le moment bien choisi? v IL réfléchit quelques minutes, et'un air un peu contraint: Monsieur, me dit-il, vous ètes mon voyageur; je vous ai accompagné hier au Brevent, je ne puis donc vous abandonner, et puisque vous allez lä-haut, 'irai avec vous, si vous voulez bien accepter mes services.'est votre droit, car pour toutes les courses dangereuses le voyageur peut choisir ses guides. Seule- ment, si vous acceptez mon offre, je vous demande de'adjoindre mon frère, Ambroise Ravanel, et mon cousin, Gaspard Simon. Ce sont de jeunes et vigou— reux gars; ils'aiment pas plus que moi un semblable voyage, mais ils ne bou- deront pas à'ouYrage, et je vous réẽponds'eux comme de moimème. 85 OUARANTIEME ASCENSION FRANCAISE 10e.'acceptai, et'allai sans perdre de Ce garçon'inspirait toute confi- temps prévenir le guide-chef du choix que'avais fait. avait commencé ses démarches Mais, pendant ces Un seul avait accepté, Edouard lean Carrier. Elle'était 'ascension du mont isis Etaient tous'Argentière, commune situee à six kilomètres de Chamonix. Aussi ceux de Chamonix accusaient-ils Ravanel de'avoir influencé en faveur de s: ce qui était contraire au règlement. 14 Pour couper court à la discussion, je pris pour troisième guide Edouard Simon, qui avalt Il ne'était ais seul, mais il devenait indispensable si mon ami'accompagnait. Ceci réglé,'allai prévenir Donatien Levesque. Je le trouvai dormant du som- meil du juste qui a parcouru la veille quinze kilomètres dans la moi eil offrit comprendl Eh bien! me dit-il en bäaillant, je vous accompagnerai jusqu'aux Grand Mulets, et, Ià,'attendrai votre retour. — Bravo! lui répondisgje,'ai justement un guide de trop, je A votre personne v NC heftäͤmes les bjets in lispensables qux e 808 Slir 168 RBatans 4 nhetaàmes les ObDjets ine 1ISpensableés aUx COUrses Sur 1es g1 Bätons ferrés, jambières en gros drap, lunettes vertes'appliquant hermétiquer Ssur les yeux, gants fourrés, voiles verts et passe-montagnes, rien ne fut oublié. Nous avions chacun'excellents souliers à triple semelle, que nos guides firent ferrer à glace. Ce dernier détail est'une importance considérable, car il est dition où hour soi, mais pour toute la caravane. Nos préparatifs et ceux de nos guides prirent environ deux heures. Vers huit heures, on nous amena nos mulets, et nous partons enfin pour le chalet de la Pierre-Pointue, situé à 2,000 mètres'altitude, soit 1,000 meètres au-dessus llèe de Chamonix, et 2,800 mètres plus bas que le sommet du mont 1 de la v En arrivant à la Pierre-Pointue, vers dix heures, nous y trouvons un voyageur esagnol, M. N.., accompagné de deux guides et'un porteur. Son guide Pont et crevasse.— Mer de glace. Page 196.) principal, nommé Paccard, parent du docteur Paccard, qui fit, avec Jacques Balmat, la première ascension du mont Blanc, était déjà monté dix-huit fois au sommet. M.... se disposait, lui aussi, à en faire'ascension. Il avait beaucoup voyagé en Amérique et traversé les Cordillères des Andes du còôté de Quito, en passant au milieu des neiges par les cols les plus élevés; il pensait donc pouvoir, sans trop de difficultés, mener à bien sa nouvelle entreprise; mais en cela il se trompait. II avait compté sans la verticalité des pentes qu'il avait à franchir, et sans la raréfaction de Pair. Je me häte'ajouter, à son honneur, que'il réussit à atteindre la cime du mont Blanc, ce fut gràce à une énergie morale bien rare, car les forces physi- ques'avaient abandonné depuis longtemps. Nous déjeunàmes à la Pierre-Pointue aussi copieusement que possible.'est une mesure de prudence, car généralement Lappétit disparait dès qu'on entre dans les régions glacées. M..., partit avec ses guides vers onze heures pour les Grands-Mulets. Nous ne nous mimes en route qu'à midi.& la Pierre-Pointue cesse le chemin de mulets. Il faut alors gravir en zigzag un sentier trèsraide qui suit le bord du glacier des Bossons et longe la base de'aiguille du Midi. Après une heure'un travail assez pénible, par une chalèur intense, nous arrivons à un point nommé 4 la Dierre--'Echelle, situé à 2,700 meètres. Là, guides et voyageurs'attachent ensemble par une forte corde, en laissant entre eux un espace de trois à quatre 95 agit en effet'entrer sur le glacier des Bossons. Ce glacier,'un métres. IIs abord difficile, présente de tous cotés des crevasses béantes et sans fond appré- 196 OUARANTIEME ASCENSION FRANCAISE ciable. Les parois verticales de ces crevasses ont une couleur glauque et incer- taine, trop séduisante à'œil; quand, en'approchant avec précaution, on barvient à pénétrer du regard leurs profondeurs mystérieuses, on se sent attiré aller faire un tour. vers elles avec violence, et rien ne semble plus naturel que'y On'avance lentement, tantòt en contournant les crevasses, tantöõt en les tra- versant avec une échelle, ou bien sur des ponts de neige'une solidité pro- blématique.'est alors que la corde joue son role. On la tend pendant le passage dangereux; si le pont de neige vient à manquer, guide ou voyageur reste sus- pendu au-dessus de Tabime. On le retire et il en est quitte pour quelques con- tusions. Parfois, si la crevasse est trés-lurge, mais peu profonde, on descend au fond pour remonter de Fautre coté. Dans ce cas, la taille des marches dans la glace est nécessaire, et les deux guides de téte, armés'un e piolet„, espèce de hache ou plutot'herminette, se livrent à ce travail pénible et périlleux. Une circonstance particulière rend lentrée des Bossons dangereuse. On prend le glacier au pied de'aiguille du Midi et en face'un couloir oùd passent souvent des avalanches de pierres. Ce couloir a environ 200 mètres de largeur. II faut le traverser promptement, et, pendant le trajet, Pun des guides fait la faction pour vous avertir du danger'il se présente. En 1869, un guide fut tué à cette place, et son corps, lancé dans le vide par la chute'une pierre, alla se briser sur les rochers à 300 métres plus bas. Nous étions prévenus; aussi hàtons-nous notre marche autant que notre inex- périence nous le permet; mais au sortir de cette zcne dangereuse, une autre nous attend qui ne Lest pas moins. II'agit de la région des séracs, immenses blocs de glace dont la formation'est pas bien expliquée. Ces séracs sont géné- alement disposés au bord'un plateau et menacent toute la vallèe qui se trouve au-dessous'eux. Un simple mouvement du glacier ou mème une légère vibra- tion de Patmosphère peut déterminer leur chute et occasionner les plus graves accidents. «Messieurs, ici du silence, et passons vite.„ Ces paroles, prononcëes'un ton brutal par'un des guides, font cesser nos donversations. Nous passons vite et en silence. Enfin,'émotion en émotion, nous arrivons à ce qu'on appelle la Jonction, que Lon pourrait nommer plus stement la Scharation violente, par la montagne de la Cote, des glaciers des 8L j Bossons et de Tacconay. A cet endroit, la scène prend un caractère indescrip- tible: crevasses aux couleurs chatoyantes, aiguilles de glace aux formes élan- cëes, séracs suspendus et percés à jour, petits lacs'un vert glauque, forment un chaos qui deẽpasse tout ce qu'on peut imaginer. Joignez à cela le grondement MONT BLANC 197 60 0 WN 0 Un passage à la Jonction.— Mont Blanc.(Page 196.) des torrents au fond du glacier, les craquements sinistres et répétés des blocs qui se détachent et se précipitent en avalanche au fond des crevasses, les tres- saillements du sol qui se fend sous vos pieds, et vous aurez alors une idée de ces contrèes mornes et désolées, dont la vie ne se révèle que par la destruction et la mort. Après avoir passé la Jonction, on suit pendant quelque temps le glacier de Tacconay, et on arrive à la cõte qui conduit aux Grands Mulets. Cette côte, très- inclinée, se gravit en lacets; le guide de tète a soin de les tracer sous un angle de trente degrés environ quand il y a de la neige fraiche, pour éviter les avalanches. Enfin, après trois heures de trajet sur la glace et la neige, nous arrivons aux Grands-Mulets, rochers hauts de 200 mètres, dominant'un coté le glacier des Bossons, de Lautre les plaines inclinées de névé qui'õtendent jusqu'au pied du dome du Gouter. Une petite cabane, construite par les guides vers le sommet du premier rocher, et située à 3,050 métres'altitude, donne asile aux voyageurs et leur permet 'attendre à'abri ITheure du départ pour le sommet du mont Blanc. On y dine comme on peut, et on y dort de mème; mais le proverbe:« Qui dort dine,»'a aucun sens à cette hauteur, car on'y peut faire sérieusement ni'un ni Pautre. Eh bien, dis-je à Levesque, après un simulacre de repas, vous ai-qe exagéré la splendeur du paysage, et regrettezvous'stre venu jusqu'ici? —je le regrétte si peu, me réponditsil, que je suis bien décidé à aller jus- qu'au sommet. Vous pouvez compter sur moi. ARANTIEME ASCENSION FRXNCAISE — Treès-bien, lui disJe, mais vous savez que le s dur reste à faire. — Baste! fit il, nous en viendrons bien à bout. En attendant, allons toujours voir le coucher du soleil, qui doi En effet, le ciel était resté'une La chaine du B nos pieds. Au deläà, 1 7 A 1* U. 138 UI 1* 4 les rochers des ran'élèvent au-dessus de la vallée de Sal- lanche et repousent au troisième plan toute la chaine des monts Fleury et du Reposoir. Plus à droite, le Buet avec son sommet neigeux, plus loin la dent du BhE Midi, dominant de ses cinꝗ crocs la vallée du Rhöne. Derrière nous, les nèiges 7 2 Eternelles, le dome du Goùter, les monts Maudits et enfin le mont Blauc. Peu à peu'ombre envahit la vallée de Chamonix et atteint tour à tour chacun U ets qui la dominent à'ouest. La chaine du mont Blanc reste seule lumineuse et semble entourée'un nimbe'or. Bientot'ombre gagne le dome du Goüter et les monts Maudits. Elle respecte encore le géant 1 Alpes. Nous suivons avec admiration cette disparition lente et progressive de la lumieère. Elle se maintient quelque temps sur le dernier sommet, en nous donnant'espoir insensé qu'elle ne le quittera pas. Mais au bout de quelques m 1 Iuelq lent les couleurs livides et cada- 'assombrit, et à ces teintes si vivantes véreuses de la mort. Je'exagère rien: celui qui aime les montagnes me com- Après avoir assisté à cette scdᷣne grandiose, nous'avions plus qu'à attendre heure du départ. Nous devions nous mettre en route à deux heures du matin. Chacun'tend sur son matelas Dormir, il'y faut pas songer; causer, pas davantage. On est absorbé par des idées plus ou moins sombres;'est la nuit qui précède la bataille, avec cette ditfèrence que rien ne vous oblige à engager le combat. Deux courants'idées se disputent la pbssession de votre esprit.'est le flux et le reflux de la mer, chacun'emporte à son tour. Les objections à une semblable entreprise ne manquent] 5. A quoi bon courir cette aventure? Si on réussit, quel avantage en peut-on retirer?'il arrive un accident, que de regrets! Alors 3332 sen méle; toutes les catastrophes de la montagne se prése Vous réèvez ponts de neige manquant sous vos pas, vous vous sentez dans ces crevasses béantes, vous entendez les craquements terribles de'ava- lanche qui se détache et va vous ensevelir, vous disparaissez, le froid de la mort vous saisit, et vous vous débattez dans un effort suprémel.. Un bruit strident, quelque chose'horrible se produit à ce moment. ('avalanche!'avalanche! criez-vous. ALU MONT BLANC 199 Passage sur le glacier des Bossons, près des Grands-Mulets.(Page 197.) Qu'est-ce que vous avez? qu'est-ce que vous faites?„'&crie Levesque, réveillé en sursaut. Hélas!'est un meuble que, dans le suprème effort de mon cauchemar, je viens de culbuter avec fracas! Cètte avalanche prosaique me rappelle à la réalité. Je ris de mes terreurs, le courant contraire reprend le dessus, et avec lui les idées an bitieuses. Ilne tient qu'à moi, avec un peu'effort, de fouler ce sommet si rarement atteint!'est une victoire comme une autre! Les accidents sont rares, très-rares! Ont-ils eu lieu meme? De la cime le spectacle doit etre si merveilleux!Et puis, quelle satisfaction'avoir accompli ce que tant'autres 'ont oséE entreprendre! A ces pensées, mon àme se raffermit, et'est avec calme que'attends le moment du départ. Vers une heure, les pas des guides leurs conversations, le bruit des portes qu'on ouvre nous indiquent que le moment approche. Bientot M. Ravanel entre dans notre chambre: «Allons, messieurs, debout, le temps est magnifique. Vers dix heures nous serons au sommeèt. v A ces paroles, nous sautons à bas de nos lits et nous procédons lestement à notre toilette. Deux de nos guides, Ambroise Ravanel et son cousin Simon, Partent en avant pour explorer le chemin. Ils sont munis'une lanterne qui doit nous indiquer la direction à suivre, et armés de leur piolet pour faire la route et tailler des pas dans les endroits trop difficiles. A deux heures, nous nous attachons taus ensemble. Voici Pordre de marche: devant moi ͤet en teète, OARANTIEME ASCENSION FRANCAISE Edouard Ravanel; derrière moi, Edouard Simon, puis Donatien Levesque; après lui, nos deuxporteurs, car nous avions pris pour second le domestique de la cabane des Grands Mulets, et toute la caravane de M.... Les guides et les porteurs'étant réparti les provisions, on donne le signal du départ, et nous nous mettons en route au milieu de ténèbres profondes, en nous dirigeant sur la lanterne qu'ont emportée nos premiers guides 8 1 U 8 Ce départ a quelque chose de solennel. On parle peu, le vous obsède, mais cette situation nouvelle et violente exalte et rend insensible On'en aux dangers qu'elle comporte. Le paysage environnant est fantastique distingue pas bien les contours. De grandes masses blanchàtres et indécises, avec des taches noires un peu plus accusées, ferment Ihorizon. La voũte cëleste brille 'un éclat particulier. On apercoit, à une distance qu'on ne peut apprécier, lIa lan- terne vacillante des guides qui font la route, et le lugubre silence de la nuit west troublé que par le bruit sec et Eloigné de la hache taillant des pas dans!. d 1 On gravit lentement et avec précaution la première rampe, en se dirigeant vers la base du dome du Goùter. Au bout de deux heures'une ascension pénible, on arrive au premier plateau, ateau, situè au pied Près quelques minutes du dome du Gouter, à une hauteur de 3 de repos, on reprend sa marche en inclinant à gauche et en se dirigeant vers la cote qui conduit au Grand-Plateau. Mais déjà notre caravane'est plus aussi nombreuse. M...., avec ses guides, 'est déètaché; la fatigue qu'il Eprouve'oblige à prendre un peu plus de repos. Vers quatre heures et demie,'aube commenca à blanchir Ihorizon. Nous franchissions à ce moment la rampe qui conduit au Grand-Plateau, où nous arrivons sans encombre. Nous étions à 3, 900 meètres. Nous avions bien gagné notre déjeuner. Contre Thabitude, Levesque et moi, nous avions bon appeétit. était bon signe. Nous nous installàmes done sur la neige et nous fimes un repas de circonstance. Nos guides, joyeux, considéraient notre succès comme assuré. Pour moi, je trouvais qu'ils allaient un peu vite en besogne. Quelques instants plus tard, M.... nous rejoignit. Nous insistàmes vivement pour qu'il prit quelque nourriture. IIrefusa obstinément. II Eprouvait cette con- traction de'estomac si commune dans ces parages, et il était fort abattu. Le Grand-Plateau mérite une description particulière. A droite'élève le dome du G0titer. En face de soi, le mont Blanc, qui le domine encore de 900 mètres. A gauche, les rochers Rouges et les monts Maudits. Ce cirque immense est par- tout'une blancheur éblouissante. II présente de tous cotés'énormes crevasses. 'est dans'une'elles que furent engloutis, en 1820, trois des guides qui accom- AL MONT BLANC 201 pagnaier loct I Bet l el Anderson. Depuis cette époque, en 1864, un autre guide, Ambroise Couttet, ya trouvé la mort. II faut traverser ce plateau avec de grandes précautions, car il y existe souvent des crevasses cachées par la neige. De plus, il est frẽquemment balayé par les walanches. Le 13 octobre 1866, un voyageur anglais et trois de ses guides furent ensevelis S0 me montagne de glace tombée du mont Blanc. Après un travail des plus périlleux, on parvint à retrouver les corps des trois guides. On'attendait à chaque instant à découvrir celui du voyageur, quand une nouvelle avalanche vint'abattre sur la première et obligea les travailleurs à renoncer à lèur recherche. Trois routes'offraié à nous. La route ordinaire, qui consiste à prendre tout à fait à gauche, sur la base d ꝛonts Maudits, une espèce de vallèe appelée Porche ou Corridor, conduit par des pentes modérées au haut du premier escar- pement des rochers Rouges. La seconde, moins fréquentée, prend à droite par le dome du Goùter et mène au sommet du mont Blane par'arète qui relie ces deux montagnes. Il faut pen- dant trois heures suivre un chemin vertigineux et escalader une tranche de glace vive asscz difficile, nommée la Bosse-duDromadaire. La troisième route consiste à monter directement au sommet du Corridor, en gravissant un mur de glace haut de 250 inètres, qui longe le premier escarpement des rochers Rouges. Les guides ayant déclaré la première route impraticable en raison des cre- vasses réècentes qui la barraient entièrement, il nous restait le choix entre les 202 QUARANTIEME ASCENSION FRANCAISE deux autres. Pour moi,'opinais pour la deuxième, qui passe par la Bosse-du- Dromadaire; mais elle fut jugée trop danger et il que nou attaqueri qui condu 1 lu Ce —2 1d une 5 E Ut versons d lateau et n t eflrayant Plus nous avançons, plus son inclinai ticale, En outre, PlUsleurs Crevasses qué 801 Pie d. Nous commencons né)hins cette difficile ascension he les marches, l minute. Plus 1 meémes se consultent sur la route à tois f toujours'accord, ce qui'est pas bon signe. Enfin,'inclinaison devient telle que le bord de nos chapeaux touche les mollets du guide qui nous précède. morceaux àl! Cela'est pas une grande route,'en conviens, mais'est encore praticable. Seulement, par où nous fereaz- vous reèdescendre? — Oh! monsieur, me répondit Ambroise Ravanel, au retour, nous prendrons un autre chemin.„ Enfin, après deux heures de violents efforts, et après avoir taillé plus de quatre cents marches dans cette montée effrayante, nous arrivons à bout de forces au sommet du Corridor. Nous traversons alors un plateau de neige légèrement incliné, et nous cõtoyons une nense crevasse qui nous barre la route. X peine'avonsmous tournée quꝰt 0 ati appe de nos poitrines. A droite, le Piémont et les plaines de la Lombardie sont à nos pieds. A gauche, les massifs des Alpes Pennines et de'Oberland, couronnés de neige, élèvent leurs cimes incompa— rables. Le mont Rose et le Cervin seuls nous dominent encore, mais bientòt nous les dominerons à notre tour. Cettè réflexion nous ramène au but de notre expédition. Nous tournons nos regards vers le mont Blanc et nous restons stupéfaits. Dieu! qu'il est encore loin!'écrie Levesque. —Et haut lv ajoutai-je. 'était en effet désespérant. Le fameux mur de la còte, si redouté, qu'il AULD MONT BLANC .(Page 205.) son inclinaison de cinquante degrés. Mais, après avoir escaladé le mur du Corridor, il ne nous effrayait pas. Nous prenons une demi-heure de repos, puis nous continuons notre route; mais nous nous aperçumes bientôt que les circonstances atmosphériques 'étaient plus les memes. Le soleil nous frappait de ses rayons ardents, et leur réflexion sur la neige doublait notre supplice. La raréfaction de'air commen- Cait à se faire cruellement sentir. Nous aàvancions lentement, en faisant des haltes fréquentes, et nous finissons bar atteindre le plateau qui domine le second escar- bement des rochers Rouges. Nous étions au pied du mont Blanc. II'élevait, seul et majestueux, à une hauteur de 200 mètres au-dessus de nous. Le mont Rose luimème avait baissé pavillon! Levesque et moi, nous étions absolument à bout de forces. Quant à M...., qui nous avait rejoĩnts au sommet du Corridor, on peut dire qu'il Etait insensible à la raréfaction de Pair, car il ne respirait plus, pour ainsi dire. Nous commencons enfin à escalader le dernier degré. Nous faisions dix paàs et nous nous arrètions, nous trouvant dans Pimpossibilitéè absolue'aller Plus loin. Une contraction douloureuse de la gorge rendait notre respiration encore plus diflicile. Nos jambes nous refusaient le service, et je compris alors cette expression Dittoresque de Jacques Balmat, quand, en racontant sa première ascension, il dit que ses jambes semblaient ne plus tenir qu'à Paide de son pantalon v. Mais un sentiment plus fort dominait la matière, et si le corps demandait gràce, le cœur, répondant: Excelsior! Excelsior! étouffait ces plaintes désespérées, et Doussait en avant et malgré elle notre pauvre machine détraquée. Nous passons 20⁴ QUARANTIEME ASCENSION FRANCAISE ainsi les Petits-Mulets, rochers situés à 4,666 méètres, et, après deux heures 'efforts Surhumains, nous dominons enfin la chaine entière. Le mont Blanc est sous nos pieds! Ilétait midi quinze minutes. 'orgueil du suceès nous remit promptement de nos fatigues. Nous avions done enfin conquis cette cime redoutée! Nous dominions toutes les autres, et eette profonde.'ᷣetait Lambition satisfaite, et, pour moĩ surtout, un rève devenu réalité! Le mont Blanc est la plus haute montagne de'Europe. Un certain nombre de montagnes en Asie et en Amérique sont plus élevées, mais à quoi bon lés affronter, si, par impossibilité absolue'en atteindre la cime, on doit en fin de compte rester dominé par elles? 'autres, telles que le Cervin, par exemple, sont'un accès encore plus diffi- cile, mais le sommet de ce mont, nous'apercevons à quatre cents mètres au—- dessous de nous! Et puis, quel spectacle pour nous récompenser de nos peines! Le ciel, + toujours pur, avait pris une teinte'un bleu très-foncè. Le soleil, dépouillé'une Partie de ses rayons, avait perdu son éclat, comme dans une éclipse partielle. Cet effet, du à la raréfaction de'atmosphère, était'autant plus sensible que les montagnes et les plaines environnantes étaient inondées de lumieère. Aussi, aucun détail ne nous échappait. Au sud-est, les montagnes du Piémont, et pius loin les plaines de la Lom- bardie, fermaient notre horizon. Vers'ouest, les montagnes de la Savoie et celles du Dauphiné; au delà, la vallèe du Rhöne. Au nord-ouest, le lac de Genève, 16 Jura; puis, en redescendant vers le sud, un chaos de montagnes et de 1 glaciers, quelque chose'indescriptible, dominé par le massif du mont Rose les Mischabelhorner, le Cervin, le Weishoru, la plus belle des cimes, comme Pappelle le célèbre ascensionniste Tyndall, et plus loin par la Jungfrau, le Monch, 'Eiger et le Finsteraarhorn. 6 hn 3vVꝗaII 51üñ ins Ianee PaSteng Aen an Nane On ne peut évaluer à moins de soixante lieues'étendue de notre rayon. Nous découvrions donc cent vingt lieues de pays au moins. Une circonstance particulière vint encore augmenter la beauté ormèrent du côtè de IItalie et envahirent les Des nuages se Pennines, sans en voiler les sommets. Nous eumes bientot un second ciel, un ciel inférieur, une mer de nuages'où archipel de pics et de montagnes couverts de neige.'tait quelque chose de magique que le plus grand des poëtes rendrait à peine, —— AU MONT BLANC 205 Le sommet du mont Blanc forme une arète dirigéèe du sud-ouest au nord-est, longue de deux cents pas et large'un mètre au point culminant. On dirait une coque de navire renversé, la quille en'air. Chose très-rare, la température était alors fort Elevée, 10 degrés au-dessus de 26r0.'air était presque calme. Parfois une légère brise'est se faisait sentir. Le premier soin de nos guides avait été de nous placer tous en ligne sur la créète faisant face à Chamonix, pour qu'on pùt'en bas facilement nous compter et'assurer que personne ne manquait à'appel. Nombre de touristes'étaient rendus au Brevent et au Jardin pour suivre notre ascension. Ils purent en constater le suecè Mais ce'est pas tout que de monter, il fallait songer à redescendre. Le plus E à regret une difficile, sinon le plus fatigant, restait à sommité conquise au prix de tant de labeurs; le ressort qui vous poussait en mon- 1 tant, ce besoin de dominer, si naturel et si impérieux, vous fait défaut; vous marchez sans ardeur, en regardant souvent en arrière! II fallut pourtant se déècider. Après une dernière libation du champagne tradi- tionnel, nous nous mettons en route. Nous étions restés une heure au sommet. 'ordre de marche était changé. La caravane de M..., Etait en téte, et sur la demande de son guide, Paccard, nous nous attachons tous ensemble.'état de fatigue dans lequel se trouvait M...., que ses forces trahissaient, mais non sa volonté, pouvait faire craindre des chutes que nos efforts réunis parvien- draient peut-ètre à arréter.'éVvEnement justifia notre appréhension. En descen— dant le mur de la còte, M.... fit plusieurs faux pas. Ses guides, très-vigoureux 206 UARANTIEME ASCENSION FRA NCAISE et trèschabiles, purent heureusement'arrèter au passage; mais les nötres, craignant avec raison que la caravane tout entière ne fut entrainée, voulurent se détacher. Levesque et moi eEVeSqué nol, De YOpposons, et, en prenant les! bas de cette cõte vertigineuse qu'il 8 faut lIre want lusi wbime, le vide presque sans fond est devant vous, et les morceaux de glace détachés qui passent avec la rapidité'une flèche, vous montrent Darfai- si VOUS Vé Hrendrgit la ↄayg Prendrait la cara Une fois ce mauvais pas ]e Commel P 168 Perrtés Peit ine sommet du Corridor. La les pPentes Peu inciinees qui condi Sommet ü 0TTIdO 1 ramollie par la chaleur, cëd CeE 1rend tre natin, et je„Se i, me dit nous ne pouvons pas prendre'autre impraticable, et il faut absolument redescendre par le mur que nous avons 4 1 impé ce matin.„ %tfe na „Seulement, ajouta Gaspard Simon, je ne crois pas queen us puissjons reèster 1 1 4· 4 8 attachés tous ens comportera au début. y Nous avancions vers ce terrible mur. La caravane de M.... commencait à descendre, et nous entendions les Paroles as vives que lui adressait Paccard. La pente devenait telle, que nous'apercevions plus ni lui ni ses guides, quoique nous fussions toujours liés ensemble. Dès que Gaspard Simon, qui me précedait, put se rendre co ꝓPte de ce qui se 1 1 894 1 5 1 1 Dassait, il'arrèta, et, après avoir échangé quelques paroles en patois avec ses zues, il nous déclara qu'il fallait se déètacher de la caravane de M.... αN répondons de vous, ajoutast-il, mais nous ne bouvons répondre des S8 1 nous entrafl it. v disant ce détacha. RFPPPt le prendr m921 fur nnous en coüutait beaucoup de prendre ce pa guides furent inflexibles. Nous Proposons alors'envoyer deux'entre eux préter leur con- cours aux guides de M.... IIs acceptent avec empressement; mais,'ayant bas de corde, ils ne peuvent mettre ce Drojet à exécution. Nous commençons donc cette effroyable descente. Un seul de nous bougeait à 0 la fois, et au moment ou il faisait un bDas, tous les autres'are-houtai ent, préts à soutenir la secousse'il venait à glisser. Le guide de téte, Edouard Ravanel, AU MONT BLAN 207 Passage de la Jon avsit un role des plus périlleux; il devait refaire les march ou moins détruites par le passage de la première caravane. Nous avancions lentement et en prenant les plus grandes précautions. Notre route nous menait en droite ligne à Pᷣune des crevasses qui'ouvraient au pied el„ de LescC pement. Cette crevasse, quand nous montions, nous pouvions ne pas la regarder; mais en descendant, son ouverture verdàtre et bèante nous fascinait. Tous les blocs de glace détachés par ge semblaient'etre donné le mot: en trois bonds, ils allaient'y engouffrer, comme dans la gueule du Mino- taure. Seulement, après ckaque morceau, la gueule du Minotaure se refermait; ici, point: cette crevasse inassouvie'ouvrait toujours et paraissait attendre, bour se refermer, une doαννο gh˙us importantèe. IIl'agissait de'étre pas cette J 8 1 HOEe ᷣe, et'est à cela te ent tous nos efforts. Pour nous soustraire à cette fascination, à ce vertige moral, si je puis'exprimer ainsi, nous essayàmes bien de plaisanter sur la position scabreuse que nous occupions et dont un chamois'aurait pas voulu. Nous allames jusqu'à fredonner quelques couplets du maestro Offenbach; mais, pour rester fidèle à la vérité, je dois convenir que nos plaisanteries étaient faibles et que nous ne chantions pas juste. Je crus meme remarquer, sans en étre surpris, que Levesque'obstinait à mettre sur le grand air du Trovatore des paroles de Banbe-Bleue, ce qui dénotait une cer- taine préoccupation. Enfin, pour nous remonter, nous faisions comme ces faux braves qui chantent dans les ténèbres pour se donner du cœur. Nous restons ainsi suspendus entre la vie et la mort pendant une heure, qui nous parut éternelle, et nous finissons par arriver au bas de cet escar- 2⁰8 OQARANTIRuE E ASENSIONI FRANCAISE pement redoutable. Nous y trouvons sains et saufs M.... et ses guides Après avoir pris quelques minutes de repos, nous continuons notre marche. En approchant du Petit-Plateau, Edouard Ravanel'arrèta brusquement, et, tournant vers nous: Voyez quelle avalanche!'écria--il. Elle a couvert nos traces. v En effet, une immense avalanche de glace, tombée du dome du Goùͤter, recou— vrait entièrement la route que nous avions suivie le matin pour traverser le Petit-Plateau. Je ne puis éEvaluer la masse de cette avalanche à moins de cinq cents mètres cubes. Si elle'était déètachée au moment de notre passage, une catastrophe de plus eũt été sans doute à ajouter à la liste déjà trop longue de la nécrologie du mont Blanc. sence de ce nouvel obstacle, il fallait ou chercher un autre chemin, ou passer au pied mème de'avalanche. Vu Létat'épuisement dans lequel nous nous trouvions, ce dernier parti était assurèment le plus simple, mais il offrait un danger sérieux. Une paroi de glace de plus de vingt mètres'élé&vation, déjd en partie détachse du dome du Gouùter, auquel elle ne tenait plus que par un de ses 1 angles, surplo it la route que nous devions suivre. Cet éłnorme sérac semblait Se tenir en équilibre. Notre] en Ebranlant'atmosphère, ne détermine- 1 9 1 raitäil pas sa chute? Nos guides se consultèrent. Chacun'eux examina avec la lorgnette la fissure qui'était formée entre la montagne et cette masse inquié- tante. Les arétes vives et nettes la fente indiquaient une cassure récente, Evidemment occasionnée par la chute de'avalanche. IAI APpreès une Cou sion, nos guides, ayant reconnu'impossibilité de trouver un autre chemin, se décidèrent à tenter ce passage dangereux. eIl faut marcher très- vite, courir mème, si'est possible, nous dirent-äls, et, dans einꝗ minutes, nous serons en süreté. Allons, messieurs, un dernier coup de collierl) Cinꝗ minutes de course,'est peu de chose pour des gens seulement fatigués; mais pour nous, qui étic ument à bout de forces, courir, méème pendant si peu de temps, sur une molle, dans laquelle nous enfoncions jusqu'aux genoux, semblait impraticable. Nous faisons néanmoins un suprème appel& notre énergie, et, après trois ou quatre culbutes, tirés par les uns, poussés par les autres, nous atteignons enfin un monticule de neige, sur lequel nous tom- bons é6puisés. Nous étions hors de danger. Il nous fallait quelque temps pour nous remettre. Aussi nous étendimesmous sur la neige avec une s satisfaction que tout le monde comprendra. Les plus gran- des difficultés étaient désormais vaincues, et'il restait encore quelques dangers à courir, nous pouvions les affronter sans grande appréhension. —————.—97ĩ.—....9—— AU MONT BLANC 209 Cabane des Grands-Mulets. Caravane descendant. Page 199.) Dans'espoir'assister à la chute de'avalanche, nous prolongeàmes notre halte, mais nous attendimes en vain. Comme la journée'avancait et qu'il'était Das prudent de'attarder dans ces solitudes glacées, nous nous décidons à continuer notre route, et, vers cinqꝗ heures, nous atteignons la cabane des Grands- Mulets. Après une mauvaise nuit et un violent accès de fièvre oαionné par les coups de soleil que nous avions rapportés de notre expédition, nous nous disposons à regagner Chamonix; mais avant de partir, nous inscrivons, suivant'usage, sur le registre déposé à cet efflet aux Grands Mulets, les noms de nos guides et les Principales circonstances de notre voyage. En feuilletant ce registre, qui contient'expression plus ou moins heureuse, mais toujours sincère, des sentiments qu'éprouvent les touristes à la vue'un monde si nouveau, je remarquai un hymne au mont Blanc, écrit en langue anglaise. Comme il résume assez bien mes propres impressions, je vais essayer de le traduire: Le mont Blanc, ce géant dont la fière attitude Ecrase ses rivaux, jaloux de sa beauté, Ce colosse imposant qui, dans sa solitude, Semble défier'iomme, eh bien! je'ai dompté! Oui, malgré ses fureurs, sur sa cime orgueilleuse, FTai, sans pälir, gravé Lempreinte de mes pas. Tai terni de ses flancs Thermine radieuse, Bravant vingt foiĩs la mort et ne reculant pas. — OUARANTIEME ASCENSION FERXNCAISE Ah! quelle ivresse immense, alors que Pon domine Ce monde merveilleux, ce chaos saisissant De glaciers, de ravins et de rochers que mine Louragan déchainé qui hurle en bondissant! Mais'où vient ce fracas? La montagne'&croule! Va--elle Sabimer? Quel bruit sourd et profond! Non,'est Pirrésistible avalanche qui roule, Bondit et disparait dans un gouffre sans ſond. Mont Rose, voilà donc ta cime éblouissante! Te voilà, mont Cervin, sinistre et redouté! Et vous, Wetterhorners, dont la masse puissante Voile de la Jungfrau la blanche nudité! Vous étes grands, sans doute, ardus et difficiles, Et'atteint pas qui veut vos sommels insolents; Car plus'un a péri sur vos flanes indociles Que'avaient point ému vos séracs chancelants. Mais, regardez ici, plus haut, plus haut, vous dis-je; Haussez-vous à Penvi, Tun par Tautre porté; Voyez ce pic géant qui donne le vertige, 'est votre maitre à tous, à lui la royauté! Vers huit heures, nous nous mettons en route pour Chamonix. La traversée des Bossons fut difficile, mais elle se fit Sans accident. Une demicheure avant'arriver à Chamonix, nous rencontràmes, au chalet de la cascade du Dard, quelques touristes anglais qui semblaient guetter notre passage. Dès qu'ils nous apercurent, ils vinrent, avec un empressement sympa- thique, nous féliciter de notre succès.'un'eux nous présenta à sa femme, charmante personne'une distinction parfaite. Après que nous lui eũmes esquissé à grands traits les pPéripéties de notre voyage, elle nous dit avec un accent qui partait du cœur: «How much you are envied here by everybody! Let me touch your alpen stocks!»(Combien chacun vous envie! Laissez-moi toucher vos bàtons!) Et ces paroles rendaient bien leur pensée à tous. 'ascension du mont Blanc est très pénible. On prétend que le célèbre natu- raliste génevois de Saussure y prit le germe de la maladie dont il mourut AUDU MONT BLANC 211 quelques mois plus tard. Aussi ne puisje mieux terminer cette trop longue relation qu'en citant les paroles de M. Markham Sherwill: «Quoi qu'il en soit, dit-il en finissant la relation de son Voyage au mont Blanc, je ne conseillerai à personne une ascension dont le résultat ne peut jamais avoir une importance proportionnẽe aux dangers qu'on y court et qu'on Vy fait courir aux autres.„ 'est aussi mon avis, mais'espère bien qu'on ne le suivra pas. Ancienne cabane des Grands-Mulets. Vue du mont Blanc.([Page 197.) 1 PAUL VERNE. FIN Paris.— Imp. Gauthier-Villars, 55, quai des Grands-Augustins GedοE CeοανοανοHν ννννενννννεναάαννννιαε ννινοννuανννιναναοάMνννννιαuνενενuνονεuαεναεανννuαuνννH ενάινενινννHινάιάαννάνο ινιειννεινάνιεενάννάιναννάνάννu νννάuιάSνPTVvuν Wαοννενιν νν)-οανενεοενιαειινιναειενεννννάιενννινναHιανννάuνννννιοννινοαννννιοονννιu Education et Rècréation —— eir J0URNAL ILLUSTRE DE TOUTE LA FAMILLE dgasin Jllustré 'EDUCATION EN DE RECRE&XTION COOUBONNE PAR'ACADEMIE FRANCHAISE .d. SrAAt, JunEs ursur Et, pour la partie scientiſique, par dEAN MACE La collection complète du MAGASLV DEDUCATLITON 40 BEAUIN VOLUMES GRAUD IM-8' ILLUSTRES .Rk r Sebaes, Böchen Cartonnès dores... 400 fr. 5— cartonnés dorèés 10 fr. (II parait deux volumes par an.) 08 80 En Pröparation pour 1883 Un Roman inédit Voyage'une Fillette au Pays de JuLES VERNE. illustrè par BENErr des étoiles Un nouveau Roman 'ANDREE LAURIE BOUuOTTte ö des Scènes de la Vie de College'après Ausrix dans tous les Pays. RCRCRCCRCCCC. 8 81 — 0 10 Par BIGNON 89388 0 POCNNCCCCCeeede e et Ne eeNC Nονννεεννννννννννννοο CatalOge G H deeCN efe NPoCfOCoCeROCNWCHOCHOCNOCHOCHVCNOfeRYENYCeENCNOCNOCfxEPMCfpC,PCetd f dccRMgCTED WCN E̊ AαονναανννννοννανUννειhνE)Aheαν wuinαid Nαανοναινσιναννειαανννναάιννονννναανιναον ¹ 5 3 55 8 8 2 7 7 5 5 8 7 4 4 2 8 5 5 5 7 7 5 5 5 7 7 + 3 7 5 5 7 3 5 7 5 5 5 7 2 3 7 5 5 + — 7 2 7 8 5 5 5 5 1— * I fAgasin 4˙E Aducation& de Nöcréatian=== Les tomes XXVà XIL renferment comme Suvres principales: — VERNE:'Et Kére A le-Tétu,—'Ecole des Robinsons. inq cents millions de la Begum, de PUIIPPOTRAUXx.—.-J. 8 re Fille 1 docteur Marsc u des aradis de M. deux,— — Un Pot de creme 1 SSins de L. Fnahr, ICH. — LUCIEN 0 deux U enfants dans 6 U Sommeil, 70 ö DE me 0 Non Onèle et ma Tante, V. 51 du Livre.— J. MACE: L. France avant les Pun— IPP 8 1 x. Cun. DICKENS:'Embranc heme nt de — DrC 32 AV.— NDRE LAU—: Unèe— de collè ö Scenes de 8 vie de collè erre, dess de PIIip- 'un collégien, ſessins de 0507.—'hèritier de Robi nson, 0 2 8 P. CHAZEL: Riquette 'un grillon, de.§ Gileppe, el Joujoux, des GI bensionnaire, 85 OFEFROV. laison de Nanny, elc. 0 G07. ren Alsace; Histoire'une bande de BENTZON: Pet Petit Violon, Une Fa La Mouche de Tony, Tonino, dessins de dADRIEN MAR EDEKNN U Le Livre de 7010„ de cich,— Le Chib out du Pacha, etc., ND AVE Tne atre de ſamille, comédies, La petite Lo ge au pays des défauts.— B. VADIER:'Er- mite de dix ans.— l. A. EV: Les travailleurs microscopiques, ete. I -Mare* M. CRETIN: LLOLOOLQLQOLOO..LLQQLLÖÖLLOLLOLLQLLLÖO“QLL QLꝰQiiLCLvLLLULQLUOQuuQQQUQQ CLë=LLEÆYYIÆYYYY V Les Tomes Ià XXIV renferment comme ouvres principales: 'Ile mystèérieuse, Cant, Vingt mille liev Xventures du Capitaine Hatteras, Les Enfants du Capitaine les mers, Aventures de trois Russes et de trois Anglais,“ Le Pays des Fourrures, Strogoff, de 3 2 VERNE.— La Morale familiere (Cinquaànte contes et rècits), Contes Ang La famille Chester, Histoire'un Ane et de deux jeunes Filles, La Matinèe de Luc Le Chemin glissant, Une Affaire difli- cile,'oOdyssèe de Pataud et de son chien Fricot, de.-J.— La Roche aus Moueſtes, de Jules SXNDEXAU. Le nouveau Robinson Sulsse, de STAHL et Ml LER.— Romain Kalbris, d' Hecle MXLOT.— Histoire'une maison, de VIOLLE“ LE-DOUC.— Les Serviteurs de'Estomac, Le Géèant'Alsace, LAnniversaire de Wa⸗ terloo, Le Gulf-Stream, La Grammaire de mademoiselle Lili, Un, Robinson fait au collège, de Jean MACE Le Denier de la France, La Chasse, Le Travail et la Dou- leur, A Madame l3 Rei n Prerier Symptome, Sur la politesse, Le— de mademoi- Selle ͤ0. Diplos 8 de deux mamans, eic., de E. LEG0OUVE.— 5'Absent, Rendez vous, La France, La 88 ainèe, L rDE LXPRANDE.— La Jeunesse des Hommes célebres LL.ER.—'un icune Naturaliste, Entre Frères et Sœurs, de Luc BIART.— Le Petit Roi, de S BLANDV.—'Ami Kips, de G. ASTON.— Cau 'Economie pratique, de Maurice BLOCH. La Justice des choses, de Lucie““. 0 Les Vilaines Betes, de BENEDICT.— Vicux Souvenirs, Départ pour la Oonpagne, 0 Bébè aime le rouge, de Gustave 802.— Le Pacha berger, de LABOULAVE. Musique au foyer, de P. LA— Histoire'un Aqdus ium, Les Clients'un vieux U Poirier, de E. VAN BRUVYSSE Histoire Bebelle, Une 1 5 e Septante fois Se—„de DI& KENS.— es du vieu rè, Paquerette Taciturne 1. de H. FAUNνU— Le Petit A Curios 1 le la vie des Ani- maux, 88.H. NOTII.— Notre vi Maison, de H. HAVARD.— nalet des par Prosper CHAZEL, etc., eic— Les Deux Tortues, Ce qu'on faisait a un bebe qus and il tombait, par F. 5¹ Pi&“ DE SAINT-ANDRE. Les petites Scurs et les petites Mamans, Les Tragedies enfantines, Les Scenes familières, et autres séries de dessins par F RELICII, FROMENT, DETAILLE, textes de P. J. STAIIL. N. B. La plus grande partie de ces livres ont été couronnés par PAcadémie frangaise. Chοο Vvορ sSE vρ pο SEr. Prix: broché, 7 fr; toile, tranches dorées, 10 f E, R dorées, 12 fr. 0 ο 50 C ο 8 tονννννννενοννννεννν FSSSCECCCCCCCCCCCCCC·Coo·(((( 2 eeeeee ee eeeeeeoeF0bdeo0ee rrd SeubeeegeoRde EPdeoroevOeoCOdeode oæDxeoæoeoSroEloroCdroedeeR SC deldeble Sοανννιννιοιιάenelnelvlrodd W ανοννννννννοά,H̊νοαναπονννννάνννννονν 52 2 15 LES NOUVEAUTES POUR ISAISS/,ö sON INDIOUFEHES PHAR UNE 4 7 + Les ouvrages prècèdès de deux palmes ont été couronnés par&cadèemie + 28 0 Ka„ 8 8 Q Albums Stahl ibbustres in⸗8“( äge) οÆN 5 5 FBCELICH 5 + La journèe de M. Jujules Un drole de Chien. 2 * LA perdu de Mlle Babet. La feète à Papa. + — Alphabet de Mlle Lili. Mademoiselle Lili à la campagne. 2 4 Arithmetique de Mlle Lili. Monsieur Toc-Toc. 2 14 Bonsoir, petit pere. Le1e. Chien et le Ier Pantalon. 2 7 Cerf-Agile, histoire'un jeune sauvage.'Ours de Sibèérie.— Le petit Diable.— 8 5 Commandements du Grand-Papa. ler Cheval et Ire Voiture. 2 + La Fete de Mlle Lili.—Journèe de Mlle Lili. Premieres armes de Mllie Lili. + — Grammaire de Mlle Lili.(J. MAck.) La Salade de la grande Jeanne. 2 Le Jardin de M. Jujules. La Creme au chocolat. 4 Lili aux Eaux.— Les Caprices de Manette. M. Jujules à'ècole. F9 Les Jumeaux.— 5 L. BECKRgg.'Alphabet des Oiseaux. 2 23—..'Alphabet des Insectes 2 + COINCHON(.ùʒj Histoire'une Meére. 7+ 4 DEFRAILELEE.'.... Les bonnes Idéés de mademoiselle Rose. 7 + 3.... Le docteur Bilboquet.— 5 FRR........Gribouille.— Jocrisse et sa Seœur. 2 * 36666.. Les Meéfaits de Polichinelle. i LEEcole. 82 E.....La Famille Gringalet. Une folle soirèe chez Paillasse 52 FROMEXNR. 8 La Boite au la— Histoire'un pain rond. 8 La Petite Devineresse.— Le petit Escamoteur. 2 K GEOFFRBOTTTTT. Le Paradis de M. Toto.ire cause de lavocat Juliette. 2 2 Fr.....'Ecole Buissonniere. + 2 LEEe Le Rosier du petit frère. 75 5 EELEEEEEe Chiens et Chats. 2 1 LANCONWMW..Caporal, le chien du règiment 4 2 + MABIE(.). Le petit 1 l. + + MATTHIS. 8 6 Les deux ꝛurs. 2 Me Petits Robinsons de Fontainebleau. 5 PIRODGN. Hlistoire'un Perroquet.— Histoire de Bob ainé. 2 5— ·˖„„„ La Pie de Marguerite. 2 + SchHuülLER CTH.)))jj Les Travaux'Alsa. + 2 VXLTON...„ NMon Petit Frere. + 3———————— 2 3 Mibunns Stehl illustrés grand inn-8ů“˙—— 2 5 FRBELICH 2 5 Mlie Mouvette. Voyage de Mlle Lili autour du Monde. 2 + M. Jujules et sa Sœur M ule. Voyage de dècouvertes de Mlle Lili. 82 + Petites Seurs et petites Mamans. La Révolte punie. 2 8 ee... Odyssèe de Pataud. 2 8 SSS La belle petite princesse Ilsèe. La Cl e au volant. 2 Sissr(EC) Xventures de trois vieux Mar Pierre le Cruel. b2 4 SCHULER(.)y).... Le premier Livre des petits enfants. + VAN BRBUVSSEIl... IIistoire'un Aquarium.— 5 7 8„ ALBUIS STAAHL EM CObLEURS-4o— 4 7 2 eS—** Iphabet musical de Mlle Lili. 7 L. ERAATA( 2 8 Chansons& Rondes de'Enfance 5 54 Sur le Pont'Avignon. Au clair de la Lune.— Cadet-Roussel. + 2 La Boulangere a des cus. Le bon roi Dagobert.— Compeère Guilleri. 7 2 La Meère Michel.— Giroflé Girofla. Malbrough'en va--en guerre. + 4 etait une Bergère.— M. de la Palisse. La Marmotte en vie.* 8 La Tour prends garde. Nous'irons plus au bois. 55 3 E EKREEIEH 2 S La Bride sur le cou.— M. César. Jean le Hargneux(2 6 planches). 2 * Le Cirque à la maison.— Mlle Furet. Hector le Fanfaron.—5 1 Moulin à paroles.— Pommier de Robert. La revanche de Frangois. + 5'Anniversaire de Lucy. 2 5 + Une drole'Ecole 2 GSEOFFEBRBONPWPWV..... Monsieur de Crac.— Don Quichotte.— Gulliver. 84 + ee La Legon'Equitation.-La Peche au Tigre. 7 2 reee.. Meétamorphoses du Papillon. + 2 E Mademoiselle Suzon. 2 8 TINANT.. extraordinaire.— Les Pecheurs ennemis. + N SIS La Guerre sur les Toits. 2 T La Revanche de Cassandre. 55 CHN e e, e ee* 3 E οοοιινοννιονάννάινννάνιπνννuDά]]Wdανννοννννάνννννννναιαιννάινννννννννν + 86 Eοαανοννννννάννά]σuο ονοοννννννναννννννανν]αννᷓανUνεfn¶ueαεαuααανοοαοναανιαiνν RC˖ * olumes gr. in-16 colombier, Illustres——————ů r Mythologie de la Jeunesse. „ Un Singulier petit homme. CHAZ EL(PROSPER)))). Riquette. DE CHERVILLE(Möö)...7 Histoire'un trop bon Chien. DEVILLERSSE Les Souliers de mon voisin. DICKENS(CH.)'Embranchement de Mugby. DIENV 5 R La Patrie avant tout. DUMAS(.)) La Bouillie de la comtesse Berthe. FEUILLET La Vie de Polichinelle. GENIN ö Le Petit Tailleur Bouton.— Marco et Tonino „rr„„„ 55 Pigeons de Saint-Marc. (˖é ˖K˖(˖c˙,Xẽ„ Un petit Héros. GEN Nrt EVBAV SK · Pelit Théatre de famille. GOZLAN(LEON))) ‚ Le Prince Cheènevis. KARR(ALPHONSE)..... Les Fées de la mer. LA BEDOOLLIERE(OEF)... Histoire de la Mere Michel et de son chat. LACOCQMWwMMWWw·..... La Musique en famille. ESSSCSETINN ˖. Le Livre de Trotty. LENHFC La Guerre pendant les vacances. LEMON FR((CHR Beébeès et Joujoux. + Histoires de huit Bètes et'une Poupée. M osskET P.).... Monsieur Le Vent et Madame La Pluie. NODIER(CHARLESs)....Trèsor des Fèves et Fleur des Pois. RF La Vie des Fle SR Le Prince Coqueluche. SAND(GE 0 Le Vèritable Gribouille. STAUTt(-O Les Aventures de Tom Pouce. VRESSSIl Les Clients'un vieux Poirier. eeeees Un Hivernage dans les glaces.-Christophe Colomb. MotlkT- LE- 0 Le Siege de la Rochepont Hothequr des Aeunes Pranes ais 2— Volumes gr. in-16 colombier MICHELET(.). La Prise de la Bastille et la Fete des Fé- François ler et Charles-Quint- dèrations(illustre).— Les Croisades. Henri IV. ERCKMANN-CH.TRIAN... Avant 89(illustre). 8LOCK(.). Entretiens familiers Sur'administration de notre pas. — France.— Le Deépartement. L' impot.— Le Budget. La Commune.'Agriculture.-Le Commerce.—'Industrie. Paris. Organisation municipale. Petit Manuel'Economie pratique(Cou- Paris. Institutions administratives. ronnéõ). SUlCEHRKRDUN Confèrences sur le Code civil. ENTLCISS Petite Grammaire de la prononciation. RR 1+1——————rv5ðas La Fra— les Francs lustré). Sννναjà 48E 2082 8———— „ LAmi Kips. 5TON(.) BENTZ ON. BIAR T(.) 8REHA. Ph. CAHOUBS ET BI GHERVILLE(Oo·) DEOCUEF SSSCMANN- cHA + Pierre Casse-Cou.— Un Ecolier américain. vage de d ants dans un pare CkIE. 3 les demoiselles Ilistoire'un trop bon Chien. ͥ—— de mon Oncle et de ma Tante. TBIAN. Les Vieux de la Vieille(Lucien et Justine). SS La Famille Martin. KAEMPFEN(A0 · La Tasse à thé. LEMAIRE-CRETINNW. Expeériences de la petite Madeleine. MICHELET(gr. in-So)... Histoire de la Révolution frangaise. à vol. NERANUUAUHRRRAnnnn La Botanique de ma fille. BATISBON E. Dernieères scènes de la Comèdie enfantine. Reereos(.. Histoire'une Montagne.— Histoire'un Ri REV C. AgBiSr1 ENYY + Travailleurs et Malfaiteurs mieroscopiques. STANHU La famille Chester Mon premier Voyage en mer. STAAL ET BE WAILUV. 3 22 BADO Contes cëlèbres a +T(.) 1 ADοονοοοννοεννονινιάινάννννάνονννιννεανιννννοννννεινεάννεuανάuνννννναεhνάH)εννν kErirk Sieriornkour srauchz INCIA CNNCFCCT CCCCCfð PeS pdPoPo POPOVPo PoPdPoPSdPoCf puefepo CR df CefNdkefdepSe PoEeCdeNCoCEePUννοννο 0re W0eboebdeddeoe WedorWSrdcdedördebepode ONEHNCNEHe ον IWeOcO WWSHO-o ιοονά οιιοινιενι A * CINCICNCονεοννεννοσννανάν νννεε)ενννονοονννάννεαεοσαννννννννοεοννο) άινννι οεαοννναNιεuhνενννννανννάihνννονιννιεαιν αονονννοαειννννννννναάνιννιhνuνννάονιH:f Stxd Les Voyages involontaires. SEXKNDY SJ)3 3 SOISSONNAS(.) SBEHAT(AAFF CANOETZSHFPCTPTHP CauuPP CHAZ EL(PROSPERB) DAUDET(ALPHONSE).. OESOSE9IU9. GENNEVRAVE.—— „„ lf(COMTE DOFi. GRIMARE0O(Eh. HUGO(VICTOB)) LAPRADE(V. DBE0) Scenes de la vie ANDRE LAURIE Ide college dans tous les pajs. Eοοf MALUο HαrHh‘Eẽ; ABELLE(CH.). Aventures MAVNE-BEID.(de Terre et de Mer. MICHELET(öJ.(Gr. in-80). MUTTER FEO‚ RBATISBONNE.(—— SAINTINE(.) SANDEAU J- SAUVAGE(.) SEGUBR(COMTE DCE). STAHL(.-J) —„*** rE+E C VERBNE UUkEs•SC˖˖6˖ VioUEνDοο„„ 0 Vette, Histoire'une jeune Crèole. Entre frères et sœurs. Deux Amis. La Frontière indienne.— Monsieur Pinson.— Le Secret de Joséèé.— Lucia. Le petit Roi. Une Famille pendant la guerre. es Aventures'un petit Parisien. E Aventures'un Grillon.— La Gileppe. Le grand Vaincu.— Le Marquis de Montealm Le Chalet des sapins. Ilistoire'un Enfant. + Contes choisis. Aventures de Jean-Paul Choppart. Thèatre de famille. J La petite Louisette Un drole de Voyage. Les Beébeès. Les bons pelits Enfants. La Plante. Le Livre des Meres. Le Livre'un Pere. Mémoires'un Collégien(un Icee de departement) Vie de Collège en Angleterre. Une année de Collège à Paris. J7 Un Ecolier hanovrien T'Heéritier de Robinson Nos Filles et nos Fils. La Lecture en famille. Contes du Petit-Chateau. Histoire'une Bouchèe de Pain. listoire de deux de pommes. 4 d Petit-Chateau. Romain Kalbris. Le Petit Monde. Deèsert'eau.— Deux Filles du Squatter.— Chas- seurs de chevelures.— Chef au Bracelet'o Exploits des jeunes Boërs.— Jeunes Esclaves Jeunes Voyageurs.— Petit Loup de mer.— tagne perdue.— Naufragès de'ile de Bornèo. Planteurs de la Jamaique.— Robinsons de terre ferme.— Soœur perdue.— William le Mousse.— Les Emigrants du Transwaal. Histoire de France. 5 volumes. La Jeunesse des Hommes cèlèbres. Morale en action par Thistoire. Les Animaux célebres. La Comèdie enfantine Picciola. La Roche aux Mouettes— Madeleine Mademoiselle de la Seiglière. La Petite R Fables. Contes et Rècits de Morale familière. Les Histoires de mon Parrain. Histoire'un Ane et de deux Jeunes Filles. .Maroussia Les Patins'argent. . Les Quatre Filles du docteur Marsch. Jack et Jane. .+ Les Quatre Peurs de notre Général. Sciences usuelles.— Communications de la Pensée. Les Voyages au Théatre. Histoire'une Maison. Histoire'une Forteresse. Histoire de'Habitation humaine. Histoire'un Hötel de Ville et'une Cathèédrale. Histoire'un Dessinateur. CSCN e e CCννναꝗαεννενννεινννεεννεννννεινννεννιννεννα C ον 5 νννννοάνα νονάανHνν hινEνhrrluhαννιον 23 WOLUMES IN-8« RAISIN, TLLUSTRES SPKRBTF(„„ CCο N cChC PO CCᷓDονοον CCCefeNCCCονονννεννν Nedeeedf PC CPCCNCCNNUH ef N NOCGR TTCHNC οννοννειρναο T οισινάννενινεα 0 bCdNHHoexodNGA οο εοονααAαονννννννννννννινvι])/uu)ά ι νννNuα U Uαονονι ννννανN 5 οο οοννονινιννάνιαννάιιαανάάαννν²Vονννν)ααννα?“k lTdννννιναννανάN VPolumes grand in-So jésus, llustreos=Æ BIART(.)))ũ̃.... Avxentures'un jeune Naturaliste. „ Don Quichotte(Adaptation pour la jeunesse). FBLANDV(.))))))j.Les Epreuves de Norbert. eeeeeeen.)j Michel-Ange, Raphaél, Lèonard de Vinci. 0 V FPLAMMARION(.)))) Histoire du Ciel. 0 GBANDVILEEEiiIãii˖ Les Animaux peints par euxmèmes. 0 W GRBIMARD(.)))))) Le Jardin'Acclimatation. W LA FONTAINEEE Fables, illustrèes par EuG. LXMuBERr. 50 FMALOT(H ECTFES)JJI Sans Famille. 00 ‚ MEISSAS(DODE): Histoire Sainte. MicHELET(.)). Hlist. de la Révol. française. T. Iet ILrèéunis, IIHet IV. ö EZLENE Edition SAINTE-BRUVE et ToN JoH¹H]NNOr. 0 STAHL ET MülLEB..... Nouveau Robinson sui ————————————— 0 FBIBLIOTHEOUUE DES PROFESSIONS JVYLES VERNEE „VoVACES EXTRAURMARE5s 27 voLuukEs IN-Se JIFESUS HLLusrTRES Autour de la Lune. Aventures de trois Russ-Tétu. Anglais. La Maison à vapeur Aventures du capitaine Hatteras. Michel Strogoff. Un Capitaine de 15 ans. Le Pays des Fourrures. Le Chancellor. Le Tour du monde en 80 jours. ö Cinꝗ Semaines en ballon. Les Tribulations'un Chinois en Chine. Les Cinq cents millions de la Bégum. Une Ville flottante. De la Terre à la Lune. Vingt mille lieues sous les Mers. Le Docteur Ox. Voyage entre de la re. Les Enſants du capitaine Grant. Hector Servadac. cole des Robinsons. 'Ile mystèrieuse. +'Etoile du sud. Les Indes-Noires.'Archipel en ſeu HISTOIRE DES GRAKDS VOVAGES ET DES GRANDS VOVAGEURS Découverte de la Terre.— Les Grands Navigateurs du xviile siècle Les Voyageurs du xixe siècle. J. VERNE et TH. LAVALLEE. Geéographie illustrèe de la France, nouvelle eEd es et de trois ayon-Vert. 7 9 nduotrielleo, Commereialeo& Kgricoleo Le premier mérite des volumes qui composent cette ENcYCLOEDIE'est'etre accessibles par la forme, par le fond et par le prix, aux personnes qui ont le plus souvent besoin'indications ꝓratiques sur la profession dont elles font Lapprentissage, ou dans laquelle elles veulent devenir plus intelligemment habiles. A ces personnes dont le nombre es 'un format mode, d 5 clair et méthodique'er znement direct du pr. 'apprenti. Telle a été la pensèe qui a prés rrofessions industrielles, commerciales et es grand, il faut des guides pratiques exacts, digé e clartè et 1 de, comme est esseur à'èlève f 1 e à la publication de la Bib 2cque des 1gricoles. lerè un prix moc Elle se compose de onze séries, qui se divisent comme suit: A. ScikNxcES ExACTES.— B. ScikNcCES'oBS D. MixES Er MErALLURGIE.— E. V MachixES MOTRICES.— F. PROFPESSLONS MILITAIRES ET MARITIMES.— G. 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Les volumes de cette collection sont publiés dans le ormat grand in-Tò; la plupart 'entre eux sont illustrẽs de gravures qui viennent mieux/aire comprendre le texte; des atlas renſement les dessins qui exigent'étre représentés à grandes èchelles et avec ꝓlus de details. νοσννονονεννενοεινειρνενννννννννεινανεαιαννHενννειενιννννοονννν)νννHνννανννιiινννοννννσ 6 OPOCOCTTCTTCPNCTMCNeTCNMCTCHCCHOCCHNCNDCHNCfCTNNCHCTCFCvCfSCxCHOCeCfCNeHCCTCHDCCCfCTCHννονννενεεννσν CTCTCTCTNCHCHC ———— 3 —— R 3 —————— ——— Wu hοσννννννννοννναιαναννιtσανννιLNαινννν,Hoνοαιινναννν OUοιοοιοιιαεανειιhσάενιπiννεaονάννεανάάννναάνU)νεννννναά.⁰m0νάννεeααι ννονοενννν VOlUTmes i1HA- 1 S ALDBICH, 4 Un Ecolier americain. AMPFERE, Journal et Correspondance. 3 vol. ANDEBSEN, Nouveaux Contes. AS TON(.), LAmi Kips. B3(LCIlE), Une Maman qui ne punit pas. Xventures'Edouard et Justice dès choses. BENIZON, Vette. BERBTRANOD(.), Les fondateurs de'As- tronomie. BIART(.), Aventures'un jeune Ne uura· liste. Entre Frères et Seurs.— Monsieur Pinson.— La Frontiere indienne.— Le Secret de Jose— + Lucia Avila. BLANDV(.), Le Petit Roi. 80O18SSONNAS,& Une Famille pendant la guerre de 1870-71. BRBACHET(.),& Grammaire BREHAT(DOE), Aventures de Charlot.— Aventures'un petit Parisie historique NE2E, Xventures'un Grillon.— La Gileppe. CARBLEN, Un brillant Mariage. CHAZ EL(.), Le Chalet des Sapins. CHERVILLE(DFE), Histoire'un trop bon Chien. CLEMENT(CH.), Michel-Ange, DOEQUET, Histoire de mon Oncle DESNOVERS(.), Aventur de Paul Choppart. DURAND(HIP), Les Grands Prosateurs. — Les Grands Poeètes. EGGER, Histoire du Livre. CHATRIAN, LInv ladame Thèérèse.— Les deux 1 reres“ —(.), Un drole de voyage FOOUCOVU, Histoire du travail. GENIN, La Famille Martin. elr LVOLOOOLOOO LLrNELLLLLULLLLULULULLLLLLL UEllLEL“LxLY uEEY UY rE LL LL lTrulLLYuuLYY LYULE LL ldddEE ÆvuuduY NuQU= uÆLNQQNÆᷓ- MAUBV, Géographie physique.— Le Monde où nous vivons. MOLLERB, Jeunesse des hommes céelèbre — Morale en actions par'histoire. 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U SSSSS S S————————————— CTCNCNCNNC οοννοοr NNNNCN νοειάιNννειοοννννννννν ενναονννννννυοννά εννννEð)ͤ 7 Uιοονονννονννννννννάνννεννοεινιν)νννννανάνονάινεεuονανυ˙uνοαν)νννννάνεννενννhνοαι CNNCCCC YοονννοονννονννοοεινονοοννννννοναHDαοοDνννννοαανοοοοννννοννον—HDNνοοννοαοονυνοοοDοαοοννοιαᷓDονννννHMανοαDυDν οοHDDοανονυοοααρDυDDυνοονννονDαοιοοαDνννεεHσ b οορροοννεεινε νεενειε αεσ ννιινιν bααοοοοοοαιν 15 6 Iονννενννννανννονανανννινιννννιννννννναννννοννννννιανννννννpινννανννννννννννονννννννννννοννοννονννννννν K eAHE8BS'uuE ErEuE oE SawWT-DENIS) cOoURS couPIET ET GRADUE'EDUCATION POUR LES FILLES& POUR LES GARGdONS A suivre en 6 années, soit dans la pension, soit dans la famille ö PAhR DEUN AMCIEMRES ELEEVES Dt 1 MalSo DE LA LESISONH'HOMMEUR Rö ANCIEN PROFPESSEUR AU CoLLECI STANISLAS 17 volumes in- 18, br., 57 fr., cart., 61 fr. 50. volume se vend aussi séparément. 1—„ 4 C 82 + Fre Histoire de France. HEFeeoeseeos. Entretiens familiers sur la Cosmographie. BNNooh Lettres sur les rèvolutions du Globe. BOI1SSONNAS(.)..... Un Vaincu. FSS..Cours classique de Gèéographie. FARRUDRV‚.„R Histoire'une Chandelle. FRRNKLFNNKNh Vie— 6 vol.(non illustrès). HIRTZ(Mile de Coupe et de Confection. LAVALLEE +H.. res de la France, avec Carte. Les C seurs de Girafes.— Les Chasseurs de cheve- MAVNEREB[l o⁵ᷣoh'?ũ„ lures.— Le Desert'eau.— Les deux Filles du Squatter.— Les Jeunes Esclaves.— Les Jeunes Voya- Aventures geurs. Les Naufrages de'ile de Bornèo. Le Petit Loup de mer. Les Planteurs de la Jamaique. Les 0 de Terre et de Mer. Robinsons de Terre ferme. Le Chef au bracelet'or. La Scœur perdue William Mousse.— Les Ex- ploits des deunes Boers.— La Montagne perdue. MICKIEVVICZ(ADAM).... Histoire populaire de la Pologne. MORTIMER'OCAGNE... Les Grandes Ecoles civiles et militaires de France. —— fHistorique.— Programmes'admission. Rè- gime intèrieur.— Sortie, carrière ouverte. NODIER(05.. Contés choisis 2 volumes). DE PARVI 415 Un Habitant de la planete Mars. E Le Livre de Maurice. SUSANE(GENERAL) Histoire de'Artillerie. d Dans les Montagnes. VVENTVVORTH HIGGINSON.—— des Etats-Unis. ———— 8 URES poETIOUEs DEVICTOR AHUGO ÆN Edition elzevirienne sur vapier de Hollande. 10 volunuES Odes et Ballades, 1 vol.— Orientales, 1 vol.— Feuilles'Automne, 1 vol.— Chants du Sιοονιινειι“]Eανοάνννννuνιννάννννοννννννονον Crépuscule, 1 vol.— Voix intèrieures, 1 vol. Rayons et Ombres. I vol.— Contempla- tions, à volumes.— La Légende des Siècles, 1 vol.— Les Chansons des Rues et des Bois, 1 vol. + FRRRRR····· Tous Lesz Ages O Alburns in-fOlIiO iIlIlUStrSS „„ Etudes de Dessin'après les grands maitres. PFPRen Sept Fables de La Fontaine, illustrèes de 9 planches. GRANOVILLE ET KAULBACH. Album(euvres choisies). CONTES DE PERRAULT. IIlustrés G. DokE Sublication faite par ordm du Ainistte de la Marine LA MARINE FRANCAISE A'EXPOSHTION DkE 1878 8 7 Deux grands volumes in-Se accompagnés de leèhirs Atlas 6 2976.— mprimeries re 50 11, S. raris οοινοονννονHννενεενενιοννννπενννννννννονννννεννναννενννννννα POCCNCNCνιανάνν HνHνενννν οννν NOC Kerdedse8rHvelo de orPoe oeCore oe-eWoroeo0dor oepocPorKorPoede oe oclocdN(EWrPorPocor or0oeedosoeocdöeorb —— ———— 33„„ —ů———— —..————— ——.————* —— 30 10237 0 037 * AEe 42. 8 8 IENE. 65